VISITE DE SON ÉMINENCE ROUGE !

Qu’il est beau l’auguste oiseau sur ma galerie ! Rien à voir avec « l’auguste », clown connu du cirque. J’admire un cardinal perché, qui croque de nos graines, bestiole ailée qui a tout d’une altesse royale. Qui nous est devenu un visiteur très assidu du mois de mars. Non mais quelle hypnotique vision lumineuse ! quel rouge intensif ! Au sol, sa femelle, moins éblouissante, l’attend. Quelle beauté stimulante que cette palpitante et vivante boule toute écarlate, à part sa courte bavette noire et son dossard plumé roux. Feu sur la neige des alentours.

Cardinal - photo du webmestre -

Envie d’écrire un roman rubescent : « Le rouge et le blanc ». Captivant contraste en cet hiver à n’en plus finir. Le cardinal s’installe avec cérémonie, longtemps à chaque visite, à une paroi de notre mangeoire. Fière allure. «MONSEIGNEUR »ne prête aucune attention à ces petits abbés du bas clergé voletant autour, des juncos ardoisés. Des compagnons non désirés. Des importuns, des voisins tolérés, tous, des roturiers de basse extraction. Négligeable engeance, n’est-ce pas Éminence ? Notre flambante Altesse grignote avec superbe, jette un œil de dédain : « D’où sortent ces manants, placides sitelles, nerveuses mésanges à tête noire ? Mon éblouissant volatile fait mine de ne pas les voir; « La classe », c’est lui. Qu’est-ce donc qui fait que l’on reste, Raymonde et moi, comme figés à chacune de ses visites ? Quoi au juste ? Resté debout pour lui, je m’approche de la porte patio, me colle le front à la vitre, ne me lasse pas de l’observer ? C’est sa couleur ? Oui, ce rouge intense, son degré de rouge, si vif, tant saturé.

FACINATION DU ROUGE

L’attraction du rouge ? Je me suis mis à y songer, cela vient de loin. Petit enfant, nos yeux s’y fixaient ardemment. Quel cadeau gratuit c’était que ces échantillons de couleurs de peinture, petits rectangles de papier colorés chez le quincaillier. Je me souviens, mes soeurs, mon frère, moi, comme nous étions ravis de contempler ces dépliants offerts par M.Damecour qui tenait ce que l’on nommait « un magasin de fer ». On s’en faisait un jeu proclamant notre premier choix. L’élu le plus souvent ? Le rouge. Si le catalogue de la « ferronnerie » en montrait plusieurs, c’était le plus rouge le plus intense. Il nous arrivait d’hésiter entre carmin, écarlate, vermillon, rouge-vin, rouge-sang-de-bœuf.

Échantillonnages sophistiqués des fabricants de peintures ambitieux. Sous le petit carré brillant on lisait : purpurin, presque pourpre. Ou alezan, un rouge mêlé de jaune. Ou cinabre, un sur-vermillon. Ou bien corallin à l’aspect de corail. Ou encore fuchsine, un rouge métallique. Tant de rouges ! Ces petits rectangles imprimés, émaux étincelants, formaient, oui, un trésor. Le dépliant à étiquettes allait donc rejoindre les objets chéris de notre coffre aux trésors, avec un gazou, un sifflet d’argent, des boutons dorés, une étoile de shérif.

Je sais donc mieux pourquoi un oiseau ordinaire me fascine tant : sa couleur. Qui est celle des roses d’amour qu’on voyait dans la vitrine de « Madame Lafleur, fleuriste », coin Jean Talon. Rouge comme pour ces fascinant camions de pompier rue Saint-Denis qui déboulaient en trombe aux jours de malheur. Aussi la couleur d’une étrenne d’un Jour de l’An : joli traîneau. Rouge, de nos pommes de tir, du nez du clown, de la balle du bolo, des poissons exotiques. La couleur des cerises amères. Du Père Noël, du rieur bonhomme de Coca-cola sur tous les placards, la couleur de nos joues d’enfant aux joyeuses glissades hivernales. Rouge signal de santé, de vie vive, du jeune sang qui circule bien. Celle triée en premier du jeu de craies. De cire, de plâtre ou… Prismacolor ! Toujours. Ô brillant cardinal sur la galerie ! .

CHINOISERIES ROUGES

« Il pleut dans ma chambre » ou « Le dimanche, les enfants s’ennuient », chantait Trenet et, ces fois-là, maman nous permettait de fouiller son panier à tricoter. À repriser. Y choisir vite la pelote de laine « rouge », le fil à broder « rouge », la flaze « rouge ». Rouge sans cesse. Dans « Chinoiseries » mon dernier roman, j’ai raconté -avant son resto de La petite patrie– que papa fut importateur de babioles orientales. Gamin fouilleur dans ses stocks, ce sera le rouge, sans cesse, pour cette lanterne à pompons, ce parasol de papier, ce tambour à dragons, ce kimono brodé et, parmi la bijouterie d’une bibeloterie de pacotille, tout ce qui était rouge.

Grandis, nous allions draguer les étudiantes-vendeuses du « 5-10-15 cents », employées chez Wolworth, Kresge, Larivière-Leblanc, ô rouge à lèvres ! Les petits cœurs ouverts aux beaux parleurs, nous et nos baguenauderies, fous rires des timides, nos toupets en coq de nos cheveux gominés, on jouait les don juan des vendredis soirs zieutant les fards bien rouges de ces accortes demoiselles.

Le rouge : souvenir d’une soirée de mars au rond à patiner du Shamrock, Marché Jean Talon, là où on a construit un parking. Samedi soir doux, voir patiner la fille du fourreur, M. Darveau, blonde Micheline en déesse-sur-lames, vêtue d’un tailleur tricoté… rouge. Coup de foudre et valser bras dessus, bras dessous sous la chuintante musique du haut-parleur bon marché. Jeune bonheur de tourner en rond quand les ampoules suspendues devenaient des étoiles.

Bon assez. Oh !, j’ai trop bougé, mon magnifique cardinal s’est envolé. Partis, envolés avec lui, la pelote de laine, l’échantillon chez M. Damecour, la lanterne chinoise, le traîneau, le collier made in China et aussi : une si jolie patineuse, la Micheline de laine rouge ! Dépité. je sors ajouter des graines dans la mangeoire que, vite, vite, nous revienne la rouge beauté de son éminence le cardinal.

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