JE M’ENNUIE DE « MONSIEUR »

On finit par s’attacher. À ceci, à cela. Je n’aurais jamais cru que je m’ennuierais de lui, grosse bibitte amphibie. Les toutes premières fois que je l’aperçus nageant tranquillement au rivage du lac, j’avais cru à un castor. Il allait et venait, nous arrivant du large -du Chantecler- ou bien revenant de la plage publique à l’est. Il a le poil lustré, l’oeil fier. Il se meut avec dignité. Il fait penser à Monsieur Parizeau. Un certain chic. Maurice, le voisin rapatrié de la Côte Nord, me dit : « Ça, c’est un rat musqué, mon vieux. » Ah ! Maria, ma tante riche, portait avec fierté un manteau de rat musqué, je m’en souviens.

À chaque vue d’une bête sauvage, on se convainc que notre petit lac Rond reste en bonne santé, pas trop pollué. Même si, un temps, la venue de castors voraces nous obligeait à des transports par cages. De jeunes arbres se faisaient scier à coups de longues dents. Ces castors, autre preuve que notre lac est en bonne forme, nous disions-nous !

Bon, oui, je m’ennuie des passages -comme rituels- de « Monsieur » mon rat musqué. Aux belles heures du soleil couchant, laborieux, pressé, il vaque, je ne sais trop à quoi. Il semble loger chez mon voisin du sud, Boisonneau, là où il y a un mur de roches empilées. De là il nage vers mon quai et son radeau flottant qui lui est accroché. La plupart du temps, il tient dans sa gueule une petite branche de saule. Rendu chez moi, floup !, il plonge sous les flotteurs de mousse plastifiée. Et plus rien ? Mon quai : sa résidence secondaire ? « Monsieur » est-il bigame, le lieu d’un deuxième ménage, mène-t-il une double-vie ? Rend-t-il visite à des rejetons ? Mystère ! Son manège nous intrigue chaque jour d’été, il va et vient du muret du voisin à notre quai et, toujours, il a son allure indifférente, vrai indépendantiste. Si je pars nager -ou si j’en reviens- mon rat musqué s’en fout et ne dévie point de son itinéraire, filant vers mon quai, sa verte bouture au bec. On en est médusé. Ah, s’il était facile de virer le quai à l’envers -et son radeau- ah, pouvoir découvrir quelle sorte d’abri, ou genre de nid, s’est-il donc façonné ?

LA FIERTÉ A UN NOM : « MONSIEUR MUSQUÉ »

Un bon jour, pédalant presque au milieu du lac, soudain, que vois-je ?, lui, mon nageur poilu. Je l’avais imaginé comme confiné à notre rivage, prisonnier prudent d’une famille. Mais non, « Monsieur » faisait donc des expéditions loin de son environnement familier. Je décidai ce jour-là de le suivre. Hélas -se sentait-il épié ?- ma bête plongeait et disparaissait un très long temps… Tant que je ne voyais plus où il avait pu émerger. Comment pouvait-il nager sous l’eau si longtemps ? « Naturaliste » ignorant et improvisé, je ne sais toujours pas si -tel un simple poisson- le rat musqué peut vivre sous l’eau tant qu’il veut. Je restai dans ma barque immobile et il finit par me réapparaître mais très éloigné de son point de plongée. Que de souffle ! Il nageait maintenant à l’ouest du Chantecler, vers le petit marais deltaïque, rivage protégé et non bâti. En ces parages, il y plein de lotus jaunes et on peut y entendre la rauque musique d’un vivier naturel à nombreuses grenouilles. Monsieur Musqué y trouvait-il à manger ? Était-il, comme moi, un gastronomique amateur de cuisses de grenouilles ? Ô frog ! Malgré mes coups de pédale et de gouvernail, je ne le retrouverai plus.

DES POISSONS TROPICAUX ?

Or, l’été dernier, étendu sur mon radeau au soleil couchant, qu’aperçois-je, je n’avais pas la berlue : quelques jolis poissons tropicaux, rubescents. Petits et gros, émaillés rouge, jaune et orangé. De nos touristes pouvaient avoir rejeté ces petits nageurs exotiques, se débarrassant du contenu d’aquariums nécessitant trop de soins. Je les regarde naviguer, on se croirait dans une mer antillaise ! En des eaux caraïbéennes, ici où il n’y a aucun banc de corail. Et puis qui vois-je, entre deux eaux, s’approchant de ces splendeurs ? Lui, Maître Musqué, avec… rien au bout du bec. À plat ventre sur le quai, je guette l’arène. Combat ? L’eau est claire, pas de vent. Oh, un nez à nez soudain ! « Monsieur » toise l’écaillé écarlate. Bataille en vue ? Se fera-t-il un « croque-Monsieur » ? Nenni, aucune réaction, « M. Musqué », d’abord surpris, n’a fait qu’un très bref arrêt et fila dans son repaire secret sous le quai. Déception du voyeur.

En ce crépuscule de canicule, voulant éprouver mon aristocrate à poil, je monte chercher mon marteau -car des clous sortaient de certaines planches et, ce printemps-là, la glace dérivante avait emporté un morceau du radeau. Alors, outils étalés, je me mis à l’ouvrage. On allait bien voir si, sous le radeau, mon petit Prince à poils ras était, avec ses grands airs d’imperturbable, si endurci, si indépendant des humains. Je cogne, je frappe, je scie, je répare, je fais un bon boucan. J’exagère tant et tant… qu’enfin il se sort le museau. Ce n’est pas lui ! C’est un rat plus mince, plus long, plus fringant aussi ! Est-ce « madame » ? Ou sa maîtresse ? Son fils, sa fille? Je ne le saurai pas. Que revienne le temps doux, oui, je m’ennuie de Monsieur, de son petit trafic quotidien.

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