LA HAINE ?

     Elle, ma compagne de vie, femme très aimable, d’habitude au cœur grand, toujours gentille, vous devriez la voir quand « ils » reviennent dans notre ciel. Je parle  de certains corvidés…bien noirs. C’est la haine ! Tenez, elle me fait peur, je ne la reconnais plus. Dès que les premiers croassements résonnent au firmament, oui, c’est la haine.

     Nous revenions du Salon du livre à Trois-Rivières et, sur la 40, un groupe de ces noirauds -qu’elle déteste tant- dépeçaient rageusement le cadavre d’un chat sauvage écrasé : « Regarde-les, tu vois, tu vois? De dégueulasses  charognards, je te le dis ! » D’où lui vient cette haine ? De leurs cris ? En effet, les noires corneilles « craillent » et ce sont des sons détestables. (« Hum, ce : ce sont des sons…)

     Ou encore la couleur noire ? Mais quoi, à mes yeux, le noir offre certains attraits. Le célèbre peintre Borduas le savait bien et en fit, avant sa mort,  de très somptueux tableaux où ses taches noires sont d’une présence visuelle lancinante.

      Avec avril et nos chaises longues grandes ouvertes sur la galerie, c’est « tolérance zéro » qui règne ici; aucun accommodement. Oh, voici une corneille qui se pose, telle l’étoile sur l’arbre Noël, au faite d’un sapin. Son horreur, ma Raymonde bondit, dressée sur ses ergots, elle crie, frappe dans ses mains. Qu’il parte ! Qu’il s’en aille ailleurs. Terrifiant « oiseau de malheur » que ces bêtes ailées pour ma Raymonde !      

« LES OISEAUX » D’ALFRED HITCHCOK

     Voyez des branches de saule avec ombres noires, troupe de corneilles, on se croirait deux perdus, égarés dans une « vallée de la mort », menacés par des rapaces sordides affamés. Le film d’Alfred qui se rejoue ? Une peur ? L’arrivée, le retour printanier des corneilles par chez nous devient un conte sinistre, une b.d. d’horreur. Notre tout petit domaine doit s’expurger du moindre corvidé. Elle enrage. D’où peut bien venir une pareille haine, si totale ?

      Freud, au secours ! Je ne les aime pas mais bon… on m’a tant enseigné que c’était un oiseau parmi les plus intelligents de la terre et -je l’avoue à peine en sa présence- mais ce plumage comme d’un goudron ultra luisant me plait bien, me fascine un tantinet. Mais si je tente de le réhabiliter le moindrement, c’est, chez elle, le refus global : « Veux-tu te taire, c’est une horreur, une peste, un oiseau sordide qui ne devrait pas exister ».

      Un deuxième petit corbeau venait de s’installer au sommet du même grand sapin. Debout de nouveau, ses coups frappés, des cris de révulsion, faut voir ses yeux  pers changés en billes noires ! Des balles de Ak-47 ma foi ! Ma tendre amie de nouveau changée en harpie furieuse. Non mais… !

 VIEUX MINOU PEUREUX

      Plus tard, m’installant au rivage, assis sur un des bancs de la table à pique-nique, je compte tous ces trous partout. Bonyeu !, le terrain changé en une sorte de mini-golf ! Curieux ouvrage des mulots, ces taupes, ces rats-des-champs saisonniers. L’été viendra et on ne les reverra pas, où vont-ils donc ? Soudain -je ne l’avais pas vue- une corneille encore, qui ouvre ses ailes… d’une majesté d’ardoise vernis. Oui, je la trouve belle et imposante, c’est quasiment un aigle, bon, d’accord un petit aiglon. En tous cas un oiseau impressionnant.

       Oh, qui surgit soudainement derrière le pommier ? Mon vieux matou tigré, mon chenu Valdombre. Qui fige comme pour mieux observer ce mini-corbeau. La noire bestiole s’est posé à quelques « pas de chat » du Valdombre mais mon fauve décati ne bronche pas. Couardise ? Je le croirais. Lui saisi, immobilisé, lui d’habitude abonné aux sauts sauvages, qui reste coi ? Cette attitude de pleutre renforce mon idée qu’il s’agit d’un oiseau méritoire.

     Soudain, devinant le chasseur peureux, des sons lugubres, ses croassements aigus, la corneille se déploie, monte, file,  grimpe dans l’azur. Mon Valdombre placide la regarde s’envoler et puis, pas loin, un geai se pose dans du chèvrefeuille de la haie. Tiens, tiens, cette fois, mon raminagrobis se secoue, s’étire des quatre pattes, cambre les reins, rondit le dos et, ventre à terre, rampe en douceur vers cette proie toute bleue. Mais une mésange s’installe et Valdombre -aussitôt- change de cible. Non mais quel froussard !

     Quand je révèle à ma compagne l’indigne comportement du matou face à la corneille : « Bof, il a bien fait de ses méfier, on sait jamais, avec ces corneilles, quelle ruse maléfique peut en sortir ? » C’est tout à fait cela « la haine », non ?

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