TOUBIBS : ATTENDRE, CRAINDRE

J’avais eu affaire à la médecine —la dernière fois— j’avais 13 ans. Sainte-Justine, et urgente chirurgie pour une classique « appendisectomie » ! L’ambulance en plein juillet de Saint-Eustache à la rue Saint-Denis ! La peur !
Et puis presque toute une vie « sans » docteur aucun ! Mais en1990, à 70 ans, bilan de santé et, hélas, cholestérol méchant détecté : devoir me dénicher un toubib. À Saint-Sauveur. Mon père ? Lui itou : toute sa vie sans médecin. Du bois dur de jasmin ? À 84 ans, papa perd quasiment la voix, tousse, et ne voit plus que d’un œil : alors en un très beau jour de mai 1987, dernière balade dans mon Cabrio dans des rues de son cher Villeray. Raynald, mon « petit » frère, et moi, nous le rentrons —un peu malgré lui— à Jean-Talon. Sortie les pieds devant comme on dit. Cancer détecté. La mort 13 jours plus tard ! Merde, la médecine tue ?
Vient un temps —maudite vieillesse-nauvrage !— où on se trouve bien chanceux d’avoir, pas loin, une clinique organisée.
J’y vais parfois, chez Saint Pierre qui, Dieu merci, n’est pas gardien du Paradis promis malgré son nom, ni ne possède le trousseau des clé de l’Éden. Un lieu moderne : on a son numéro à la main comme à la pâtisserie bondée, des revues datées traînent, voici des chaises, voici deux couloirs, des bureaux clos, voici des visages anxieux à divers degrés, des enfants, des éclopés, des malades imaginaires —une bonne part de Québécois est hypocondriaque hélas— aussi, c’est connu. Normal, on y voit pas mal d’aînés. Attendre son tour. Patients disciples d’Hippocrate dans leurs cagibis… pour patients impatients et, à l’occasion angoissés. Très inquiets. Fatum ! « Sort humain », disait un personnage manchot de Mia Ridez à la télé.
Vive la jolie clinique de mon village ! Le toubib moderne ne promène plus sa mallette de cuir noir (portuna) dans nos rangs campagnards. Adieu cheval et voiture du « bon docteur », ou « du gros docteur » de Grignon.
Les temps changent. Le jeune médecin d’aujourd’hui, « à contrat » avec l’État, s’est fédéré à des collègues : il a des buralistes, des locaux pratiques, des assistantes dévouées. Oui, « prenez un numéro » si vous avez su réserver un jour et une heure de rendez-vous bien à l’avance. Plus personne ne souhaite voir revenir les temps durs, les courses à travers la campagne, les appels inattendus. Les retards assassins pour case de tempêtes. Les mauvaises surprises.

LE PAUVRE «  BON VIEUX » TEMPS ?
Les temps ont changé, oh oui ! Je ne sais même pas où habite mon dévoué toubib. Dans les années 1930-1940, enfant dans Villeray, nous savions tout de nos voisins-docteurs, rue Saint-Denis, au temps où ce « guérisseur » vachement diplômé vaquait à ses malades dans son salon-double, en avant du logis.
Dans notre seul gros pâté de maisons, il y en avait plusieurs : le discret docteur Lemire, le brave docteur Lebrun, le maigrelet docteur Mancuso, le gras docteur Danna, le mystérieux docteur Mankievitz, l’absent —car grand amateur de chasse— docteur Bédard. De l’autre côté de la rue ? D’autres docteurs encore. Le sévère Irlandais, docteur Mc Lauhty, le rigolard Chapdelaine, le poète rêveur toubib Audet, le dangereux mais surdoué « socialisse » doc Longpré. Qui aida le doc-écrivain, Jacques Ferron —rentrant de Gaspésie— à s’installer rue Saint-Hubert.
Je ne nomme pas les deux dentistes, les trois avocats et le notaire. Non mais quelle sécurité pour néos mères à nombreuse marmaille ! Eh bien, c’était trop cher —deux piastres la visite ! — et pour les maladies ordinaires, nos mamans couraient plutôt consulter l’apothicaire, il y en avait un à chaque coin de rue : Besner, Martineau, Fillion, etc. Une bonne jasette, une description minutieuse du « mal », et hop !, fioles offertes ! Ou boite de comprimés magiques, sirops garantis, pilules éprouvées, onguents miraculeux. Charles Trenet a chanté nos pharmacies où on trouve aussi chocolats, babioles, parfums et autres jolis « cadeaux ». Un certain Jean Coutu réussira à organiser —à la chaîne— ces étranges magasins fourre-tout !

L’HUILE-MAGIQUE DU FRÈRE ANDRÉ
À écouter mon papa bien peux, suffisait l’Huile du Frère André, la montée à genoux du grand escalier de l’Oratoire, le pèlerinage à Chersey chez Dame Curotte, la mystique. Ou bien la neuvaine, les prières inouïes, bien plus efficaces que tous les remèdes du monde.
Mais à Sainte-Adèle, pas loin de la bretelle de l’autoroute 15 —là où un paysage de roc est fabuleux, non ?— notre pharmacie est bien plus sérieuse, pas de babioles là. Et les dévoués —et jolies— apothicairesses (sic), très capables de gaîté, n’offrent guère de bonbons !
Jeunes, oui, on se moque bien des toubibs, mais, devenus vieux, on est bien content d’en avoir un sous la man… Au cas où… n’est-ce pas ?

Une réponse sur “TOUBIBS : ATTENDRE, CRAINDRE”

  1. Salut Jasmin,

    Ton dernier article très intéressants, à te lire je me suis senti rajeunir, surtout lorsque tu mentionnes «presque toute une vie “sans” docteur», et que tu fais une faute en te vieillissant. Alors, tu es âgé maintenant de 88 ans, je l’ai trouvé bien drôle, j’en rigole encore.

    Lorsque tu mentionnes « L’huile magique du Frère André», j’i est goûter moi aussi, pardon je voulais dire que mon père m’avait souvent frotté le genou avec ce liquide huileux et malgré son dévouement envers son petit garçon, maintenant à l’âge de 81 ans mon genou n’a jamais guérit. Cela n’était pas la faute de mes parents a cause de mon infirmité, que veux-tu, ils étaient nés à l’époque de la grande noirceur.

    Je m’égare encore une fois, Jasmin je ne suis pas écrivain, car tel que mon grand-père Joncas, je suis autodidacte ayant fait qu’un premier trimestre aux cours préparatoire à la première année en 1933. Claude, nous sommes les témoins vivants d’une époque révolue et je te félicite d’avoir le talent de le transmettre aux générations futures, mes ce qui me chagrine le plus ces de voir qu’il y a des dizaines de milliers d’octogénaires au Québec, qui pourraient eux aussi ans faire de même avec l’aide de bénévoles, comme les étudiants en histoire ou autres matières, hélas, ces t’une richesse qui va se perdre avec le temps.

    Ton ami historien autodidacte,

    André Joncas

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *