CENT CANARDS, 20 QUISCALES ET UNE DONALDA !

Bien content de ma liberté des matins. Retrouvée, à la radio du 98,5, on m’a jeté après une dizaine de jours. Questionnant du motif, on m’a amicalement répondu que l’on veut quelqu’un d’urbain. Et qui sort ! Qui sort, hen ? J’ai compris qu’il y a donc inconvénient d’être, comme moi, un villageois sédentaire. Au fond : bon débarras, car…commenter la télé en belle saison où elle stagne, bof !

À quoi j’ai pensé quand le jeune boss-Bombardier m’a dit : « On veut quelqu’un qui sort » ? Je me suis souvenu, rue Saint-Denis, d’une volumineuse voisine, « Madame Laramée ». Elle était du genre Jean-John Charest -ombragé en France par une jolie potiche monarchiste- elle était une « cocue contente ». Son mari, M. Laramée, bien mis, parfumé, « sortait ». Trois soirs par semaine il quittait allègrement le logis conjugal.

« C’est un homme qui sort », disait nos mères scandalisées. Laurette, voisine accorte vieille fille : « Hélas ! C’est bien laid et bien triste, un mari qui sort ». Enfants candides, on en restait bouche ouverte : « Où va-t-il donc ? » La voisine d’en bas, pieuse madame Denis, grondait carrément à chacune de ses sorties au red light des : « C’est b’en écoeurant ! »

Notre « grosse-femme-d’à-côté », personne n’en revenait de tant de tolérance. Non seulement « Il sortait », pire, à ce mari volage qui s’épivardait, du haut de son balcon, la bizarre consentante madame Laramée, lui lançait -à très haute voix- d’aimables recommandations. On en état stupéfaits, tous, de ses « Ajuste ta cravate, mon chou ! » Ou : « Redresse ton collet de chemise, mon minou ! » Ou : « Corrige ton mouchoir de poche, mon toutou ! ». Entendez-vous rigoler sous cape sur les balcons voisins ? Volaient des : « La maudite folle ! L’innocente idiote ! La toutoune niaiseuse ! »

«Pas envie donc de sortir en ville pour le 98,5, pour courir les cocktails d’avant-premières, lancements et pré visionnements. Je n’ai rien d’une docile courroie de transmission. Surtout pas quand j’aperçois, un vendredi récent, au dessus de ma tête, une centaine de canards criards. Beauté inouïe ! Vivant caquetage d’une cour d’école en joyeuse récréation ! Grand demi-tour soudain, l’immense, libre, volière sauvage descend en planant sur le lac Rond. Gigantesque défilé d’ailes en mode atterrissage ! Les voir se secouer les ailes puis voguer avec tous ces longs cous qui s’étirent, armada de palmipèdes nageurs renversante ! Observer avec émoi -lunette d’approche sorties- cette horde de plumés qui s’ébroue, le bonheur. Troupe cancanante bruyamment, images absolument bouleversantes ! La belle pause, l’étape adèloise d’une migration voyage annuelle. Le titre de ce spectacle vespéral : « Le grand retour ».

Ah non, pas envie de sortir en ville, ni d’aller nulle part, face à ces troublantes images entre ciel et eau en cette fabuleux crépuscule, ce vendredi-là.

DONALDA GRIGNOTE DE L’INVISIBLE ?

Ne pas regretter ni les cachets plantureux, ni ma sédentarité quand, le lendemain du lac-en-canardière, nous revoyons ma chère Donalda. Marmotte amaigrie par notre long hiver, qui, placide, indépendante, sécurisée, picore tout proche de mes pivoines en pousses, sur le terrain autour de la galerie. Une vraie poule ! Ô la jolie boule brune remuante en toute quiétude au soleil de mai. Dos arrondi, tête à terre, grignotant… de l’invisible à nos yeux ! Elle ne nous voit pas à vingt pas étendus sur nos transats fraîchement sortis. Elle ne voit pas davantage tous ces noirauds quiscales aux si jolis beaux reflets bleutés qui l’entourent, qui picorent comme elle.

Que cherchent-ils tous ces fringants oiseaux poupres dans cet après-neige ? Vive l’été à venir, disparue enfin la froide blancheur. Et pour des mois. Quête donc de ma ronde Donalda…mais de quoi ? Des insectes ?, des graines naissantes de plantes ?, des larves?, des mini vers de terre ? Ne rien savoir sur notre faune et une envie d’aller consulter un encyclopédie. Ou Internet. Ce siffleux, femelle peut-être, réapparu, a-t-il pondu une nichée bien cachée ? Ou est-ce à venir, après de nocturnes et très secrètes aventures ?

« Sortira-t-il » lui aussi, bientôt, comme l’infidèle et prospère monsieur Marlou-Laramée de ma « petite patrie » en 1945 ? Sa marmaille en sécurité, Donalda ira-t-elle fleureter d’autres marmottes bien mâles ? Voilà que « l’heure de la bonne soupe » -chinoise, trouvée à l’École Hôtelière- sonne avec les cloches de l’église du haut de la côte.

C’est l’Angélus, l’ange du soir des Pêcheurs de perles, de monsieur le peintre Millet. Alors on rentre en escaladant le long escalier de la galerie. Nos bruits de pas. Donalda en sera-elle effarouchée, va-t-elle fuir, rentrer at home ? Alors on surveille sa fuite, chez monsieur-le-juge, notre voisin de l’ouest. On y imaginait son terrier habituel, on l’y a vue si souvent. Eh bien non, pas du tout. Voilà la mignonne bestiole fourrée qui file et disparaît sous notre longue galerie. Où? Près des bûches de bois empilés le long du mur de la cave, je découvre tout un monticule de terre remuée. Je n’ose déplacer de mes vieilles planches. À nos pieds : tout un tas de terre sablonneuse. Elle habite donc désormais chez nous. Un progrès ?, ou une simple envie de déménager ? Donalda remuante, pas du tout comme la mythique servante de Séraphin à genoux avec son savon à plancher et sa brosse.

Ou bien ce fut un besoin d’un nouveau statut social, vivre chez un écrivain ? Depuis quand cette fin du gîte chez les bons bourgeois d’à côté, un monsieur-le-juge ? Donalda a donc choisi l’humble terrain d’artistes retraités, nous. Elle deviendrait socialiste, populiste ? Plutôt fut-elle embarrassée par les incessants travaux de l’infatigable « André », fidèle jardinier du juge retraité ? André est ce vaillant et zélé tondeur, sans cesse à son rasoir bruyant. Il possède d’énergiques gènes notre Hongro-roumain, que sais-je, vu son accent particulier ? Je le questionnerai à notre prochaine jasette. Reste que ses méticuleux travaux avec pelouses exemplaires ont sans doute conduit la moufette-Donalda à notre rustique dessous de galerie. Je l’adopte volontiers et ne ferai pas le ménage de ces planches.

Canards descendus du ciel, quiscales en goguette, Donalda… et tout ce qui s’en vient avec la belle saison… font que, non, « je ne sors pas d’ici » et j’en suis très heureux. Adieu radio-critique des matins chez Arcand. Tant pis pour ceux qui appréciaient mes candides boniments. Je me lève assez tard de nouveau. Quoi ? « C’est bon pour le teint », vous dites ? Ah, savais pas ça !

2 réponses sur “CENT CANARDS, 20 QUISCALES ET UNE DONALDA !”

  1. Il est excellent de maintenir sa liberté intellectuelle et suivre son parcours qui nous semble un baume à notre vie.
    Le matin, un lac m’accueille avec une légère brise et j’en suis fort réjoui
    alors « je sors » de ma demeure et je respire l’aisance de l’instant.

    André Labrosse, épervier

  2. M.Jasmin,

    qu’il fait bon vous lire!

    Merci,et longue vie, et Vive encore le peu de liberté individuelle qu’il nous reste encore.

    Alain

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