CE CHEMIN PIERRE-PÉLADEAU ?

      Je vois son nom désormais, il a un chemin à son nom. Parler souvent de quelqu’un qui est mort c’est le faire revivre sans cesse. Roulant sur la 117 vers Saint-Jérôme, notre capitale (régionale), je vois des tentes, des ballons. Je songe aussitôt au gros party annuel de l’adélois Pierre Péladeau. Fête géante en été, qu’il aimait organiser pour « son monde ». Que de belles et bonnes heures passées là, au bord de la rivière, invité car « ancien » rédacteur. Comme René Lévesque, Marcel Dubé ou Bourgault etc.

         Quand je lui dis à un de ces fameux pow-wows : « Pierre, vous ne craignez pas la construction de blocs de condos sur votre rivage  d’en face ? Il rigole : « Non, aucun danger, j’ai pris des options sur tous les terrains de cette rive ! » J’entends encore l’éclat de ses rires, sorte de gloussements à l’étouffé, le rire des timides ?, en tous cas gargantuesques ! Je m’ennuie du bonhomme. Un sacré bonhomme.

     J’ai connu ce diable d’homme, culotté courageux, affairiste audacieux, et malin. Rare chez les nôtres, un entreprenant sans vergogne, c’était au temps fou de la Crise d’octobre en 1970. Je me cherchais de l’espace pour chroniquer. Ayant quitté La Presse (1967), ensuite voyant agoniser Québec-Presse (1969)  (les syndicats n’y croyaient, diminuaient le financement)  et puis le Sept-Jours (1970),celui de Bernard Turcot, au bord de la faillite aussi, je souhaitais « le grand public ». Donc  je visais le jeune quotidien de Pierre Péladeau.

 

UNE TRIBUNE POUR LE FUTUR ROI ?

      Rue Papineau, juste en face de L’Immaculée Conception (!), le P.P. d’alors y avait vaste bureau mais en un local tout modeste. Avec tribune surélevée ! Oui, pour le hausser. Besoin de puissance inavouable ? « L’empire » débutait tout doucement, bien lentement. Je lui vante l’idée d’un magazine et lui fait voir « ma » maquette. Lui : « Non merci, les nôtres n’aiment que le journal et tabloïd. Un magazine ? non, ça ne prendra pas par icitte ».   

       Bon. Je rentre dans ma houache de décorateur bien bredouille. J’irai volontiers écrire au « Point de Mire » de Bourgault, je devinais qu’il y aura là aussi, une autre faillite. J’y ponds un long article fustigeant cruellement la légèreté imbécile des « canards » radio-télé de Monsieur P. Mon directeur, Jean Côté (de Point de Mire), avertissait Péladeau qui, discrètement, finançait l’hebdo de Bourgault. P.P. : « Publiez. Pas de censure. Publiez, ça va juste fouetter mes gens ! » Le cher financier fit d’avantage encore : il me convia à son domaine adélois pour rencontrer tous ses rédac-chefs. Grand caucus et c’est lui, P.P., avec tablier sur la bedaine qui prépara et servit lui-même un énorme spaghetti.  Sauce « sans » viande, viande à chien, Donalda ! Point-de-Mire tomba à son tour faute de lectorat. Revenant à sa tribune, rue Papineau, le patron m’offre dare dare deux grandes pages dans son hebdo, alors ultra populaire, Échos-Vedettes. Ensuite, Charron, son jeune employé le quitta, fonda son magazine, connut un vif succès et, jaloux, contrarié, P.P. fondait son magazine, « Montréal ». Qui connut aussitôt l’échec. Le « boss » finira par acheter la publication de Claude Charron.

 

365 CHRONIQUES PAR ANNÉE !

       Et moi -j’avais insisté sans cesse- j’entrerai enfin au Journal de Montréal. Cela de 1971 à 1976. Un FAMEUX HAUT-PARLEUR « de tous les matins » pour communiquer avec les foules laborieuses. J’ÉTAIS RAVI ET ME MOQUAIT BIEN DU SNOBISME DE MES BOUDEURS INTELLOS, RESTANT EUX, SANS AUCUNE TRIBUNE. Ce sera donc mon entrée dans cette famille grouillante et parfois populiste, baptisée Québécor. Cela allait s’agrandir sans cesse avec des achats d’imprimeries.

       Je revoyais un peu plus souvent « cet ami » -qui savait tout de même, art difficile, tenir les gens à bonne distance lors de lancements, de fêtes. À Sainte-Adèle comme en ville.

      Il aimait mes effronteries -« T’es un voyou, toi,  au fond  non ? »- il me le disait. Il était l’ennemi des façades, des niais salamecs, de la rectitude, des mensonges calculés, des honneurs frelatés, des glorioles imméritées, des  politesses obligées, des faux-grands-airs. Lui -le voyou d’Outremont ?-, le petit « vendeur de sapins de Noël, restait sobre, frugal quand on l’a dit pingre. Par exemple, l’apercevant au vraiment « mini » « Petit resto », rue Valiquette, je lui lance : «Mais Pierre, que faites-vous ici, un riche millionnaire ? » Il rétorqua : « Viarge, c’est simple Jasmin, c’est bon et c’est pas cher ! »

       L’homme collaborait à des œuvres, sans le dire. C’est lu qui offrait, geste généreux, les Feux de la Saint-Jean à mon ami Pierre, le maire Grignon. Ayant su la vente proche d’un petit temple protestant Chemin Sainte-Marguerite, (pas encore « son » chemin) à changer en discothèque, il en fit l’acquisition, y présenta des concerts et des expos.

 

APOLCALYPSE PÉLADEAU ! 

     Parfois, je peux entendre au dessus du lac Rond le fracassant ronronnement d’un hélico ( ô Vietnam !), et je revois les passages de P.P. jadis, pour promener sa « vézite » des dimanches ou quand il allait -ou revenait- à son « château de verre », son «  temple » de la rue Saint-Jacques, à  sa-tour-sans-ivoire », face à celle de l’ex-Bourse, Place Victoria. Il était loin le bureau de la rue Papineau et sa ridicule tribune, loin aussi la nouvelle « centrale », en face d’une poissonnerie estimé, rue Roy.      

         Non, à partir d’un certain temps, Maître Péladeau s’accorda des espaces valorisants, prestigieux, mérités. Le rond petit laideron qui débuta à Rosemont -où il fit ses débuts en hebdos-  québécois rare, nationaliste multimillionnaire,  n’irait plus aux misérables locaux d’Ahuntsic, le long de la track où je livrais mon « papier » quotidien.  Un jour, il fit construire tout au bout de l’Avenue du Mont Royal, en vaste et solide.

      C’est dans « sa » tour moderne que je fis la rencontre de deux de ses « dévoués ». L’un, devenu noble vieillard, était son fidèle de très longtemps et régnait -un peu. P.P. était fidèle à ses premiers encourageurs. L’autre conseiller était un fringant jeune homme, rigolard, -P.P. estimait l’humour. Il lui servait de relationniste, de tamis aussi, on imagine les nuées de quémandeurs pour un « empereur ».

    Un soir, généreux buffet à la brasserie Molson, rue Notre-Dame, le voilà soudain seul et c’était rare, je lui tire la manche : « Que faudrait-il encore pour « le bonheur parfait » à un homme tel que vous ? » Il cligna des yeux comme à son habitude :  « Jasmin, « le bonheur parfait », ça n’existe pas. Je n’y ai jamais cru et mon bonheur ordinaire vient de là. » Il fit trois pas et, vite, il y eut vingt courtisans. Qu’il  n’écoutait que d’une oreille. Comme toujours.

 

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