DES NOUVELLES… BESTIAIRES ?

     « Pis, comment vont toutes vos bestioles ? », me lance rigolarde une passante chez IGA. Combien de lecteurs (trices) se questionnent là-dessus, pensai-je. V’là des nouvelles : je ne vois plus nager mes rats sous notre quai. En voyage temporaire ou exilés à jamais ? Mais on m’a jasé de rats musqués se démenant au petit marais deltaïque que la Ville s’est gardé à la charge du lac. Voisin Maurice dit que des castors furent déplacés qui obstruaient la décharge du lac Rond proche de la kioute chapelle, cette mitaine pour des mariages à p’tits Simard ou des vieilles Miss-Richard.

      L’autre après-midi, au bord de l’eau, passage furtif et bruyant de l’oiseau maigre et immense, le grand héron, le héron bleu ? Mon ignorance. Une image, je ne sais pourquoi, qui m’intimide chaque fois. J’ai aperçu, une première cette saison, mon vieux tigre,  Valdombre. Il passait. Si lent. Avec ses grands airs de fauve en chasse, le ridicule sympa.

      L’ACUPUNCTURE DU PORC-ÉPIC  

      Ma belle Carole nous apprend ceci : le chic et si noir Caniche Royal de son Paul est allé s’épivarder nuitamment sur le mont DePassillié voisin. Funeste rencontre d’une fille piquante et rampante et crouncht !, le museau vite couvert d’aguilles ! Celles de Miss Porc-épic ! Il rentra penaud et miauleur. Aïoyoille ! Ce mouton de luxe à la pelote de couturière  fut vite conduit chez le vétérinaire pour une séance de… dé-s-acupuncture. Sortie des épingles ! 

         Quoi encore ? Il y a peu, au salon, fortes odeurs de notre discrète moufette du dessous-de-balcon d’en avant. Pouah ! Il y aurait eu bagarre ? Son pestilentiel parfum aux effluves maudites montèrent vers nous du dessous de l’escalier. Oui, là où pensionnent notre couple de marmottes, Donalda et Alexis. Combat vespéral et perdu par qui ?  Entrant par la fenêtre dans le salon, ce jus-de-marie-laberge empoisonna le visionnement d’un excitant « 24 chrono » toujours si énervant.

       Encore ? Ce vieux grand chien caramel chez Jodoin développe une façon d’aboyer -à tous vents- qui s’apparente à du…feulement !  Y é bin vieux ! Une métamorphose vocale d’avant… la mort ? Sais pas. Et puis quoi ? De ces récents jours s ensoleillés, lecture sur le radeau avec, soudain, l’arrivée d’un  trio de canards, colvert ou chipeau ? Souchet ou Sarcelles ? Mon ignorance. Mon livre aux genoux, j’observe, les voilà sans cesse, la tête dans l’eau et le derrière en l’air, qui picosssent, finissent par se lasser, s’éloignent -le petit air snob du canard, vous savez- reviennent. Toujours  exactement au même endroit… leur manège. À leur énième départ, j’empoigne mon vieux râteau de fer et vais inspecter ce lieu privilégié. Rien. Que des algues. Ni bleues, ni rouges, b’en vertes. Mystère ! Mais il y a par là le bout d’un tuyau d’égout pluvial. Quoi ? Canards rats d’égout ? Serait-ce le motif d’une mangeaille canardienne ?

 

UN HÉRON ME HANTE !

           Plus tard, un certain matin de lumière, on pédalait vers le bistro de la Mexicaine. Voici encore un trio de canards au sud du lac Raymond. Colvert ? chipeau ? En tous cas la beauté calmante du lent, calme et auguste déplacement de ces palmipèdes. Ils font dans l’eau des traces à trois et je lis, très clairement, le sigle archiconnu de Volkswagon. Un V et un W enlacés !

      Ce même beau matin, à l’oeuf chez Plein Air, l’hôtesse nous répond en riant : « Non, je ne m’habitue pas à l’hiver et il va revenir. Je conserve une nostalgie du Mexique et le besoin de revoir mes parents moi qui suis parti de Mexico, il y a longtemps, étant à leurs yeux « la bien vilaine jeune marxiste révoltée ». On rigole. Raymonde lui dit : « Moi, née ici, je ne m’habitue pas davantage à la longueur de nos hivers. »

       Au loin, « mon » héron survole le parc du village. Il me suit ? Il me hante ! Il me cherche ? Avant-hier, je marche et, coup aux yeux,magie, la beauté de ces vignes toutes rougies collées au mur du resto Luau ! Puis, ce bouquet sang et or collé au Café de la rue Morin ! Puis… j’ai examiné des corneilles posés au sol en sortant de l’École Hôtelière : ce noir de suie totale, leurs galbes parfaits, ce port altier, oui, de bien jolies sculptures. Du Harp. Mais Raymonde, à l’oreille si fine, les hait tellement qu’elle m’interdit de leur accorder une seule ligne. Je me retiens donc mais…

         Enfin vous dire que je suis comme en manque de bêtes. Je m’imagine, la nuit, canne à la man, me baladant librement : verrais-je fourmiller plein de petites bêtes. Au rivage du lac ce que je voudrais tant voir : un vison amphibie, une belette, une marte… Rêvons pendant que nos parulines s’en vont au Venezuela, que nos goglus filent vers l’Argentine. Ohé, la belle mexicaine de Val David, l’hiver va revenir.

LES MAUDITS « ZARTISSES » ?

Étant une sorte d’autodidacte, m’étant débrouillé seul, sans aide de l’État, venant d’une chétive époque où l’on ne subventionnait guère -pas du tout le plus souvent – les artistes, oui, je reste tiède face aux actuelles protestations des artistes scandalisés. En passant, dire que la vieille candide  Madame Bertrand (autodidacte elle aussi) n’a aucune crédibilité quand elle se porte -très farouchement- à la défense de son propre job ! Cette école privée à la subvention coupée  -l’INIS- l’engage comme professeur-en-textes (sic). Une petite gène s.v.p. chère Janette !  D’autre part, d’entendre certains loustics fesser avec rage contre les artistes -tous des « pourris-gâtés-le-ventre-plein »-  relève quasiment d’un racisme.

Bon, reste que « le milieu » passe aux attaques furibondes contre « Harper et Cie » et on découvre d’étranges visages. Un exemple : un vidéo-clip avec Michel Rivard, sur Internet, montre des jurés -anglos unilingues- qui méprisent les nôtres alors que les coupures harpériennes se font pourtant d’un océan l’autre. Dans une coulisse de studio télé -« Deux filles le matin » à TVA- j’ai osé aborder « un angle » de la situation avec un député péquiste et ex-président de l’Union des artistes. À savoir que des « jurys de petits copains » avec des bureaucrates complaisants (de mèche avec ces « chapelles » ardentes) subventionnent des artistes qui n’ont jamais réussi à se constituer le moindre public, à captiver une toute petite part de ces « cochons-de-payeurs de taxes ». Les ordinaires travailleurs. Ainsi on assiste, encourage -subvention après subvention-  des gens dénués du moindre  talent, qui sont et restent de parfaits inconnus. Et cela, souvent, depuis des décennies d’activités car « leurs entreprises d’art » ne captivent absolument personne. Mon cher Pierre Curzi grimpa sur ses ergots pour me chicaner.

On a alors l’impression qu’il faut défendre « tous » les créateurs. Même ces inventeurs d’objets (peinture, sculpture, danse, etc.) qui laissent tout le monde… de glace. Soutenir un (ou une) débutant, oui et oui ! Soutenir, échec après échec, des incapables, des ratés à « bons contacts », à « réseau » utile, non et non. Lorsque vous lisez les listes des bénéficiaires de subventions (essayez-ça !) soit pour des colloques-séjours-séminaires-résidences et autres appellations cocasses, soit pour des ateliers-expos-salons-représentations, vous découvrez, stupéfaits,  des tas de gens complètement « inconnus au régiment » mais qui font « carrière » en subventionnite, genre « mon art égotiste ne concerne que moi ».

Si on me dit : Jasmin-jaloux ! Ou vieux gaillard-à-plume envieux, qui a réussi à se bâtir une réputation d’écrivain prolifique  -contestée car j’ai des contempteurs. Cela  sans jamais, JAMAIS, quêter bourses, subventions et/ou voyages culturels aux frais de la population. Eh bien, oui, c’est un fait et facile à vérifier. Je rétorquerai en outre que je n’éprouve aucune jalousie, ni pour un brillant et surdoué Robert Lepage, ni pour le fameux Cirque du Soleil (à ses débuts), ou face au fait que l’on a subventionné l’original troupe du « La la la human step » ou l’étonnant  spectacle de « L’histoire de l’oie ».

Il y a seulement un fait têtu : les « Conservateurs » en campagne, les Josée Verner auraient-ils été informés ? Quoi ? La question se pose. Un bureaucrate honnête, (il y en a parfois) a vu le tableau noir des artistes-imposteurs et aurait  coulé des infos ? Ça se peut ?  Les a-t-on mis au courant qu’il y avait au chic domaine-des-subventionnés0chroniques d’HÉNAURMES gaspillages ? Que dans ces officines du favoritisme « artistique », patronage connu,  l’on y trouvait pleins de nids où grouillent des artistes-fumistes. Ça existe, en quantité, des ratés,  des impuissants incapables de « communiquer » le moindrement. Des parasites, mon cher Curzi,  -disons le mot. De ces écrivains-à-la noix sans aucun, aucun,  lectorat. Des amateurs d’euphuisme. Des onanistes à vice solitaire en voyages payés à Knott-le-Zoutte, à Bologna-à-nos-frais. Aux studios-d’État à Paris ou à New York. Assez de leur masturbation intello : foin du gongorisme, tous ces « illustres inconnus » subventionnés très habiles à remplir les formulaires-à-bourses, on s’en torche ! Oui, je m’en balance. Qu’on coupe les vivres à ces stériles marinistes.

La tristesse de toute cette polémique ? À cause du scandale de l’improductivité totale, qui a régné si longtemps -depuis que règnent des Conseils-des-arts avec leurs gamiques de clubs de « pairs » faux jurés à cliques-  je crains fort qu’un gouvernement Harper, élu  majoritaire,  ne fasse plus rien. Rien pour stimuler les débutants. Rien pour soutenir ceux qui ont réussi avec éclat. Qui sont de brillants ambassadeurs.

Cette  guerre-des-artistes m’aura permis de me vider le cœur sur le sujet « subventions-bourses ». C’est beaucoup. « Coup de pied de l’âne » quand la culture est en péril ? Danger de donner des armes aux incultes? Allons : « Tu penses que le peuple ne s’en aperçoit pas », chanterait un Vigneault !  J’ai parfois semé des avertissements, l’occasion est excellente pour dire aux brailards-sur-tribunes : «  d’accord avec la lutte pro-culture mais si on en profitait pour y glisser un peu de lucidité, un peu de franchise, de « vérités bonnes à dire » en tout temps, oui? »  Eh bien, ici, c’est fait.

LA P’TITE MAISON DANS LA VALLÉE

      On est excités, on a loué un chalet dans le nord, c’est pas des farces ! On est quatre, on a  vingt ans, on étudie les « arts artistiques », on a loué pour toute une semaine. « Semaine des fêtes », hiver 1950. On peut enfin faire du ski toute la journée et toute une semaine. Mes amis ont des noms merveilleux : Lafortune (Roger), Lavoie (Roland) et Lalumière (Guy). Le soir, on jase, on rigole, on a des jeux de société et…on peint ! À l’aquarelle, ça prend moins de place, et sur des calepins, chacun dans son petit coin car il y peu de place.

       Oui, on a loué la plus petite maison dans cette petite vallée, juste en arrière du steak house célèbre -démoli récemment- le « Quidi Vidi ». C’est rue Patry, une rue à 5 ou  6 maisons, à l’est de la clinique, de la bretelle de la 15 vers Sainte-Agathe.  Allez-y ! Voir si je mens. J’y suis allé vérifier tantôt : la si menue demeure est toujours là et on y fait des rénovations, va-t-on l’agrandir ? Il y avait trois pièces : la mini salle commune avec son vieux divan, un simple comptoir à manger avec des tabourets, un placard, deux chambrettes avec des couchettes étroites étagées, une mini salle de bain. On se tassait.

      On y a été si heureux.

     Aznavour : « Je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans… »,  nourriture primitive, pâtes et pâtes, conserves chipées à nos parents, juste le linge de stricte nécessité, nos gros chandails tricotés (à têtes d’orignaux), mode d’avant les actuels blousons si légers. Toute une semaine de ski, pensez-y donc, une semaine à la campagne, sept jours dans ces blanches collines dont nous rêvions tant jeunes citadins. Il y aura quelques soirées de boogie-woogie, de danses « collés ». Au sous-sol du Montclair Hotel. Fameux Redroom aux week-ends bondés de jeunesses danseuses et dragueuses. Quelle chance : rencontres un soir d’accortes infirmières en vacances elles aussi. Mais nous sommes des « cassés », des « tout nus », rien à offrir à leurs tables donc. Ces belles demoiselles cherchent de futurs médecins, des maris solides. Ingrédients humains qu’on ne déniche pas chez les futurs grands « artisses ». Donc, vite, indifférence à notre égard hélas !

      Bof !, rentrons les bras vides et puis, ici, où donc aurions-nous pu « chanter la pomme », caresser et necker, dans ce si petit logis ? Chantons et rions, demain matin, vite, sur les pentes du Chantecler, cela en traversant « à ski » la vieille 117, piquants à travers champs. Ce soir-là, entre célibataires forcés, buvons notre rouge italien -l’inévitable Chianti à changer en bougeoir- et coupons-nous des rondelles d’une charcuterie primitive il y a 50 ans, cher baloney pas cher. Devoir aller visser une plaque de plomb commun au 590 Patry, y lire : « Ici, il y a très longtemps, ont rêvé, ri, bu, mangé, librement imaginé leur futur en faisant des plans d’avenir prodigieux, quatre jeunes et pauvres artistes s’imaginant volontiers une vie formidable, des amours merveilleuse et un bonheur enivrant ».   

       QUE SONT DEVENUS MES AMIS ?

      J’ai perdu de vue Lalumière, venu de la Gaspésie, j’ai revu un Lavoie semblant heureux de vieillir. Il y a moins longtemps, avec Lafortune -qui vit dans une belle grande maison à L’Islet au bord du fleuve-  on est allé revoir cette toute petite maison adèloise de la rue Patry. Émotions. J’ignorais cet hiver de 1950 que j’allais crécher 18 mois plus tard, aspirant-potier, dans une écurie. Que j’apercevrais un midi le bel acteur si doué, Paul Dupuis, sortir en titubant de la buvette de l’auberge Chateauguay, rue Morin, bras dessus bras dessous avec son auteur Claude-Henri Grignon, pompettes, discutant ferme sur le fabuleux libre-penseur Arthur Buies qu’incarnait Dupuis. Je ne savais pas qu’un jour, pas si loin de « la petite maison », j’aurais pignon sur rue au bord du petit lac.

       La jeunesse vit, ignore qu’elle se fabrique des souvenirs, la jeunesse me lit,  sourit de ces temps pauvres. La jeunesse fait bien de faire emblant que cela va durer, qu’elle ne vieillira pas, qu’on ne démolira rien, ni le Quidi-Vidi, ni le Montclair et le Redroom, ni l’auberge Chateauguay au coin de ma rue. Le temps est bien fait, hypocrite, il ment aux jeunes, fait mine de ne rien graver mais vous verrez, jeunes gens, viendra aussi pour vous un de ces jours où vous aurez envie d’aller examiner une ruine ou un coin qui a duré,  charmant, un lieu aimé. Comme moi rue Patry, vous aurez le coeur qui se démène et une point de nostalgie très bienvenue. « Que sont mes amis devenus », allez-vous murmurer ! Il y a le vent qui frappe à toutes les pores, pas vrai cher François Villon ? Dans le nord, ici, c’est Nelligan qui me fait écrire :  « Ah, comme la neige a neigé » depuis !

FRANÇOISE N’EST PAS MORTE !

Chaque fois que nous parlons d’un disparu, il revit. Je parle souvent de mon père. Et de ma mère. Je veux vous parler de Françoise. De Françoise S., la « vieille fille » héritière d’un important bijoutier du Plateau. Elle était notre voisine immédiate. Dès notre installation en 1973, ce sera la découverte d’une voisine rêche, raide pimbêche sans aucune bonne façon. On prenait conscience Raymonde et moi, d’une voisine peu sociable qui ne sortait que…sur sa longue galerie d’en arrière.

Petit coup de tête à la nuque raidie, si je la saluais, moi, l’écrivain-commère. Méfiance ? Premier contact quand Raymonde osa déposer des quenouilles (arrachées d’un mini-marais qu’on a comblé depuis) sur le rebord de « son » muret : «  Laissez pas ça là ! Ça pourrit ça et ça pue ! Ramassez ça et à la poubelle au plus sacrant ». Premières paroles de bienvenue quoi ! Sidérés nous étions. Plus tard, toujours de sa galerie, sa parole grièche, son ton surélevé :

« Y a votre chaloupe, là, vous l’attachez mal, elle traîne encore à mon rivage, alors, si-ou-pla hein ! »

C’est fou mais face à de telles gens, j’ai toujours comme  le goût, le besoin instinctif  de… conquérir. Je cherchais à « comment charmer cette sauvage Françoise un brin », comment l’amener à des rapports un peu plus aimables, entre voisins, c’est nécessaire, non ? Si je lui causais météo, juste pour parler, j’obtenais de sourds grognements, si je lui causas coût de la vie au village, des marmottages. Non, pas du tout envie chez ma voisine de tisser des liens. Un jour d’octobre : «  Écoutez donc là, votre vieux Giguère (un érable) si proche de ma maison, à chaque automne ses feuilles mortes couvrent ma toiture, ça pourrit, mauvais pour mes bardeaux. » À chaque automne revenu, ce sera même lamentation et ses raides reproches. Au troisième octobre, je lui répétai : « Il y a une chose Françoise, j’ai fait des démarches, j’ai voulu engager des gens, chaque fois on promet de venir couper mon « giguère »  mais personne ne tient parole » ! » Oh la la !,  il n’en fallut pas plus cet automne-là pour que ma misanthrope en sombre jupe éclate : « Là, je saisis votre problème, parlez-moi z’en pas, pas moyen d’engager qui que ce sot, je le sais trop moi-même. Je connais notre monde par ici, tous ces hommes sont des bons à rien. Allez voir en bas de la côte, à l’hôtel Laliberté, c’est là qu’ils sont ceux qui vous font des promesses qu’ils tiennent pas, dans cette taverne à jacasser, à cuver des bières. Une bande de fainéants. »  C’était tout de même la première fois que ma voisine acariâtre fraternisait enfin et prenant mon parti. « Je vous entendais pactiser tous les deux, me dit Raymonde, ma foi tu vas finir par t’en faire une amie ».

Mais un autre jour, au printemps, après la fonte des neiges, de sa galerie, sa voix haut perchée, ses cris de nouveau : «  Écoutez un peu, y a des limites, ça a p’us de bon sens, vous faites rien pour corriger ça, votre clôture de broche entre nos deux terrains, est toute croche, c’est pire que jamais, a traîne à terre sur mon terrain, toute éparpillée, quand donc allez-vous vous décider à la redresser ? »

Je le fis. Je voulais la paix, je voulais l’amadouer, je la sentais si seule. Pourtant, un soir, le soleil allant se cacher derrière le Chantecler, je vois sortir de chez elle, un vieux mais costaud personnage. De sexe masculin. Une canne à pêche à la main, vêtu chaudement, botté, il s’en alla jeter sa ligne sur le bord du muret… où on ne mettait pus jamais les quenouilles raclées. Par discrétion, je n’allai pas lui offrir ma vieille chaloupe rouge. Il y avait donc « quelqu’un » dans la vie de Françoise ! Un soir d’été, je lui racontais de nouveau mes déboires pour la coupe du vieux « giguère » envahissant, ma Françoise -ma surprise- s’ouvrit un peu : « Saviez-vous qu’ici, oui, chez vous, il y a eu des Jasmin ? J’étais jeune fille, il y a donc bien longtemps. Le père était médecin à l’hôpital Notre Dame. Moi, j’étais amoureuse de l’un de ses garçons. Mais, le venimeux il me voyait pas. Il était fou des chevaux, je le voyais sans cesse sortir de la cave chez vous  avec son maudit cheval. Il s’en allait galoper dans tous les alentours. Il n’y avait pas tant de maisons, pas de ce Sommet Bleu, ni rien. C’était les années 20, début 30 ! » Je ne disais plus rien. Je voyais bien son regard distrait, fuyant, de nouveaux yeux pour ma voisine rendue enfin moins rétive. Elle avait vingt ans de nouveau ? Le chien feu-Choupi de Jodoin éclata en aboiements pas loin et ma vieille Françoise sursauta. Elle toussa et puis  rentra, comme gênée, s’excusant.. de je ne savais trop quoi.

Il y a des années, elle mit sa maison à vendre pour aller s’installer dans une jolie pension proche des cotes 40-80. Elle me dit : «  Je m’en vais. Si vous voulez, prenez-vous des pivoines de mon parterre. »  Je les ai toujours. De bien belles fleurs. Merci encore mam’zelle Françoise !

GIROUETTE, VIRE-CAPOT ?

Chroniqueur chez Gesca-Power, au Saguenay, voici un indépendantiste,  ex-ministre, qui revire son capot de bord. « N’y a que les fous pour ne jamais changer d’idée », disait un dicton populaire. M. Brassard peint en couleurs ridicules un monde qu’il aimait il y a pas si longtemps.

Quoi ? On a vu dans notre histoire un abbé zélé, diplômé en théologie du Grand Séminaire si-ou-pla, un prêtre catholique bruyant, farouche et populaire prédicateur « anti-alcool » qui, un jour, vira de bord et se fit l’adversaire de SA vieille religion pour servir avec un zèle intempestif  la vaste et facile « cause toute nord-américaine, le Protestantisme; mais ce dernier resta pourtant méfiant à son égard. Chiniquy, son nom.

Brassard, lui, reste dans le monde laïc ? Oui, mais sa véhémente sortie anti-Bloc, anti-Duceppe, montrait un aspect quasi religieux. Dans ces affaires politiques  « nationalistes », hélas, le ton employé -pour ou contre- a tendance à verser dans l’absolutisme, dans le « crois ou meurs ». Je ne suis pas sans péché. On comprendra que mes amis -il m’en reste) « fédéralistes » furent ravis de ce mouvement « girouettatoire ». Si le vire-capot a fait enrager ses anciens compagnons de lutte, il a fait la joie des nouveaux adeptes.   Or, le Jacques Brassard en question n’a pas trop montré pour quel bord il allait combattre. Harper, Dion, Layton ? Il ne pipe pas mot, il a voulu avant tout fustiger, selon lui, une « vieille picouille » gauchiste, le Bloc de 2008.  La campagne électorale montre déjà des cahots et on va en voir encore davantage. C’est bien parti. Déjà, ici et là, il y a grosses bourbes, des déclarations embarrassantes. Des religieux fondamentalistes cachés. Déterrage de vieille sottises que l’on croyait oubliées. Des regrets sincères ou pas s’expriment. Des excuses arrachées ou consenties se balbutient. Le Harper se voile la face : ce gros sale « caca » sur l’épaule du chef fédéraliste rouge : une vraie honte ! « Pardon camarade, excuse confrère, on le fera plus ». Ouin ! En réalité, tout pour, sans cesse, mettre des bâtons dans les roues du char de l’adversaire quoi.  Car c’est une guerre, une course au pouvoir. On veut tuer et des mots, parfois, tuent. Les partis -riches ou s’endettant- dépensent des fortunes, en placards comme en messages de radio ou de télé. « On nous aime, on veut note bien, on nous adore ! » Voire… Félix chantait « Le lendemain des élections, il sait même plus ton nom ». Pas fous, les citoyens le savent. Il y a peu de vrais travailleurs d’élections, c’est une toute petite minorité, sachons-le bien. Une réalité trône : le marais, depuis toujours, un vaste domaine où vit le monde ordinaire. C’est eux que les rares militants -bénévoles ou stipendiés- cherchent à captiver. À séduire tellles des guidounes sur la Main Street.

Ces foules d’indécis c’est du gros travail. Pour tenter de capter un peu de leur attention,  les aspirants, anciens ou nouveaux venus, ex-élus ou éternels rêveurs, se démènent comme diables en eau bénite. Grimpent des escaliers, sonnent aux portes, commi-voyageurs du vide parfois, colporteurs sans vrai programme souvent. Ils hantent les centres commerciaux, serrent les mains de parfaits inconnus, embrassent des poupons, sourient sur l’automatique, jurent  la main sur le cœur qu’ils nous veulent du bien, qu’ils nous aiment. Hum….

Des pelures de bananes apparaissent au beau milieu des parcours. Ainsi, soudain, un Brassard crache dans son ancienne soupe. Il a certainement son droit à changer de monture. Il a fait voir du même « coup de gueule » sa tendance au conservatisme « bleu-Harper » et son côté « va-t-en-guerre ». Mais, soyez-en certains, les militants s’en fichent. Brassard ne convertira personne. Ni à droite ni à gauche. Les jeux des vrais politicailleurs sont faits, sachez-le bien. Il reste les jeux de ce maudit marais, le côté « loterie » de ces chasses-aux-votes. Comment va voter l’ indécis ? « That is the question », cher Shakespeare !  Ces gens, jamais girouettes, jamais vire-capots car peu politisés et peu informés, vont cocher X ou Y ou Z selon des critères capricieux : la bonne mine, un ton de voix rassurant, une attitude corporelle plaisante. Ses sourires ou ses airs sérieux. Ou un très vilain méchant dessin de Serge Chapleau. Une phrase qui a touché les cœurs…des cris de protestation bien sentis… L’indécis du vaste marais -vert ou bleu, rouge ou Bloc- va voter dans ce monde mou et flou selon : «  il m’a paru solide en débats…il m’a semblé si serein… elle a une bonne figure… Ou : « Il a une sale gueule, je ne vote pas pour Cassandre ! » Bref, les gens de conviction vont ignorer les Brassard et les gens d’intérêts savent où trouver le beurre des épinards, n’est-ce pas ? Les majorités humaines hors magouilles et favoritismes, votent à l’humeur. Suis-je en train de dénigrer la démocratie ? Non, non, le bonhomme Churchill avait raison : « Le moins pire des systèmes ». Bien dit Winston !

UNE PÊCHE MIRACULEUSE ?

Il n’a que cinq ans et pourtant parfois il vous affiche une de ces faces tellement sérieuses. Voici un beau matin, frais, avec un soleil intermittent; un firmament aux couleurs nationales, bleu et blanc. Tant de nuages au vent. Je ne sus pas seul au bord du Rond. J’ai un compagnon. C’est un petit garçon ordinaire, c’est un enfant normal qui semble découvrir, ravi,  qu’il y a des lots de petits poissons à mon rivage et qu’il y a moyen de les attraper avec un filet que je lui ai offert, qu’il y suffit d’être habile, astucieux et rapide.

Je lui dis dès sa première cueillette qu’il est bien plus malin que moi, que j’y arrive jamais, ce compliment le stimule, il me toise, genre :  « T’es un grand, un vieux, mais… » C’est la vérité. J’ai souvent essayé jadis. Patate chaque fois ! Trop impatient ? Mon petit visiteur qui habite au nord de la clinique, un peu loin du lac donc, a sans doute un don. Il en sort sans arrêt, à une cadence vraiment étonnante, et moi, assis sur le banc, j’abaisse chaque fois mon livre pour le féliciter. Il a souvent le filet tendu haut au bout de son petit bras et il bombe le torse. En a les yeux lumineux : « Regarde ça ! Deux d’un seul coup ! Ça gigote ! »

Curieux, il ne semble pas trop aimé les prendre ces petits frétillards lumineux au fond du filet pour les jeter dans la sceau de plastique crème. Bizarre frousse, dédain, une crainte immotivée ? Est-ce que ça mord des ménées ? Ne pas oublier, il vient d’avoir cinq ans. Jean-François, son père, nous menuise un neuf parquet de terrasse et refera un escalier. L’enfant est fier de son jeune papa, ce bricoleur emeritus, je l’ai constaté. L’enfant nous a entendu féliciter son géniteur, alors, sur ce quai, le rejeton souhaite-t-il aussi de la fierté tombant sur lui ? Il ne cesse pas de solliciter mes bravi pour la moindre de ses prises.

Donner à manger à ceux qui ont faim (Jésus).

« Quand je m’en irai, que vas-tu faire avec tous  mes poissons ? » A-t-il oublié qu’il s’agit de bien petites victime, il dira : «  Les manger peut-être, oui ? » Je dis : « Oui, frits dans le beurre, tournés,  c’est un régal mon p’tit bonhomme ». Il est content et encore davantage stimulé, il sert à quelque chose, il collabore à nourrir ce vieil homme qui lit sans cesse sur un banc de ce quai. Le voilà donc de nouveau, sérieux, qui s’agenouille pour mieux voir le fond de l’eau; le voilà de nouveau, grave, qui plaque son filet au fond…  Et qui guette et qui guette… Son cri : « J’en ai un ! Un gros ! » Je joue volontiers l’étonné, l’épaté. Il rit. Entendre le rire d’un enfant, ma joie ! Un certain laps de temps passe. « On dirait qu’ils deviennent méfiants ? »  Il déplace sans cesse son filet, nerveux, s’agite du derrière en l’air, crapahute sur le quai. « Quoi est-ce que ça mange ça, tu penses ? » Je jongle. « Ah, si tu leur jetais de ces petits fruits rouges, hein ? Regarde tout autour, dans les chèvrefeuilles, il en pleut, va te servir ! » Il me tire une manche, il veut mon aide, ce petit garçon n’a pas de temps à perdre, c’est clair, il est comme en mission. « L’enfant ne joue pas », écrivait notre poète St-Denys-Garneau. L’enfant ne joue pas toujours quand on le croit au jeu, je le sais depuis longtemps. Aussi je lui découpe des branches bien garnies de fruits rouges et il file sur le quai, jette avec emphase ces mini-billes à l’eau, s’agenouille aussitôt : « Oui, ça les attire, je les vois bien là, vite, mon filet… »

Il va être midi. Le vent se renforce au large. Des véliplanchistes tanguent et se crient des appels de plaisir. Le jeune voisin, puissant nageur se sort la trompe et nous fait sursauter, il rentre à son port venu d’un tour complet du lac à son habitude. Mon biblique petit pêcheur miraculeux exulte maintenant et sa chaudière se remplit. Il voit mon admiration, s’en rengorge. « Veux-tu que je les compte ? Je sais compter, moi ». Il le fait. Je mime le satisfait. Le voilà, zélé, qui rampe d’un  bout du quai à  l’autre., se redresse souvent pour quérir ses petits fruits, les jeter, guetter, attraper. Il en a le souffle un peu perturbé, il vaque tout à son affaire, solennel, appliqué. De l’ouvrage ! Et il se voit maintenant en expert, mes « oh » et mes « ah » en sont des preuves.

Le rire d’un enfant !

Au fond du seau c’est maintenant un trafic intense. Mon petit gamin se redresse parfois pour aller contempler ses prises. Il en a des sourires d’une satisfaction ultra visible. Avec, vers moi, des clins d’œil complices cocasses pour que je manifeste sans cesse mon contentement. À chaque « gros », il a un cri triomphant, c’est l’euphorie. Et il rit. Ah oui : entendre le rire d’un enfant, pour moi c’est le bonheur. Le paternel surgit soudain. « Viens, on va aller luncher mon gars ! » L’enfant tout excité lui fait voir « le » miracle des ménés, lui signale les quatre  ou cinq « géants ». Il quittera le lieu magique à regret, s’éloignera du quai en suivant son père, se retourne : « Je t’en pendrai bien d’autres après-dîner, tu verras ça. Tu pourras manger tout ça au souper. » Au dessus de la haie, j’aperçois un regard du père, un sourire complice qui me dit :  « Vieux grand-père menteur ! » Quoi, il y a de pieux mensonges, non ?

MA DOUCE VALLÉE

Septembre, les écoles ré-ouvertes, je revois, au coin de la rue voisine, ce petit garçon encore endormi, lourd sac au dos, qui part pour son école  d’en bas de la côte. Il ne vieillit donc pas ? Je revois aussi, pas loin de chez moi, cette adolescente aux yeux brillants, qui attend son bus jaune, faut continuer « son » secondaire.

Oh les beaux jours de septembre, m’sieur le dramaturge Samuel Beckett ! Ce matin, voir cet homme en salopette, plié, penché, qui peint très soigneusement en rouge vif, l’une après l’autre, les « bornes-fontaines » du village. La journée d’un lundi qui débute. Pendant que se fait le café, je descend aux « mauvaises nouvelles » des petits matins et c’est la guerre au ciel :  circulent à toute vitesse quelques nuages d’un blanc éclatant.

La vie continue.

Le chien caramel, en laisse chez Jodoin, regarde courir, jaloux, ce mince et tout vieux marathonien. Il observe ensuite cette p’tite vieille « en forme », joueuse de tennis, en blanche jupette. À son âge ! Du souffle ! Bonne santé très visible elle arbore son beau visage tout craquelé, une brillance sous le firmament de lumière qui joue à cache-cache entre les moutons qui filent.

La vie continue.

Mon Maurice-voisin, attache des bretelles pour y fixer ses vélos au coffre de sa voiture. Sa joyeuse et alerte Raymonde apparaît, sourire perpétuel et pas mal de souffle ! Ô matin des voitures qui filent trop rapidement sur cet ex-Route Rurale numéro un, ma chère vieille rue Morin. Vite, vite, au boulot ! Descendre à la cité moderne de la vie marchande. À Montréal-en-ville. D’abord devoir patienter car, dans trente minutes, au sud de Mirabel, le maudit pare-choc à pare-choc. Cortège de nos tortues métalliques. De Blainville au Carrefour Laval, et, pire, jusqu’aux entrechats bétonnés passé le Marché Central, aïe !

La vie continue.

Pour moi et tant d’autres, bien terminé l’enfer dantesque des salariés ! Vivre en douce vallée, entourés de ces abris chéris, forteresses naturalistes, belles collines ! Adieu autoroute obligée, long serpent goudronné où accélérer par devoir de gagner sa vie. Faites vos jeux !

La vie continue.

Accroupi, monsieur Taillon coupe les ficelles de ses frais paquets d’imprimés. Jean-Claude Gauthier ne viendra plus à son éventaire de fruits et légumes. L’automne s’approche, on le sait bien. J’observe ce jeune homme grimpeur au camion marqué Cogeco, si alerte à son échelle. Coup de klaxon, salut d’un camarade au camion, lui,  marqué Bell. Partout, le trafic quotidien habituel s’organise.

La vie continue.

De la cave chez Spago, un marmiton, poubelles aux mains, se sort la fraise au soleil septembrien. Un type  grimaçant, venu de la plomberie, ramasse des papiers sales. Un vieux hippy, cinéma Pine, ajuste le dérailleur d’une bicyclette déglinguée. Comique panique d’un goéland, au Chat Noir, la tête prise dans un sac de plastique. Tiens, si tôt, un libre citoyen entre gaspiller son fric, bar-café de L’Auberge. Machines sourdes à tout espoir de gagner, destin d’illusionnés. Je rentre et sur une galerie bancale, j’aperçois une femme forte, juchées très haut, qui nettoie sa gouttière.

Oui, c’est la vie qui continue…