FINIR MA VIE À OUTREMONT ?

     Il y a ce chalet au bord du petit lac Rond. Il y a vieillir. Devenu « très très » vieux, sans automobile, me déplaçant avec difficulté, où aimerais-je finir ma vie ? ». On y songe parfois ma tendre Raymonde et moi et le plus souvent la réponse est : «  Rue Bernard, à Outremont. » En mai 1985 je zieutai ce logis outremontais, au 360 de la rue Querbes. Et nous quitterons ce mignon 551 rue Cherrier soulagés, il y avait plus moyen de stationner. Rue Querbes :  « entrée de garage » (comme on dit) garantie. Jour et nuit !

     Fin de ces années 1990, ça suffisait les entretiens variés, une seule grande maison, à Ste Ad, c’était bien assez. Mise en vente du 360 avec déménagement à ce « Phénix » -bloc d’appartements construit sur une usine de Kraft- du Chemin Bates. Phénix ou sans cesse renaître de ses cendres. Ce neuf condo c’était comme vivre à l’hôtel, avec conciergerie, plus de neige à pelleter, plus de gazon à tondre quoi, pas de « chassis-doubles » à changer, la bonne paix.

      J’ai eu 78 ans, il y a pas longtemps, Bécaud chantait : « Et maintenant, que vais-je faire ? » J’aurai 80 piges bientôt, puis 85 berges en 2015 et la vue qui baissera davantage. Fin du permis de conduire peut-être ? Songer alors à une installation, -une station- dernière. Une voix gueulera : « Terminus ! Tout le monde débarque ! » Aïe !  Lecteur, tu seras vieux un jour, tu y penseras à « où planter sa dernière tente », ô voyageurs du temps présent. Là, rue Bernard, là où on va si souvent voir le monde bien vivant. En ville; pourquoi la ville ? La peur. Oui, sans doute. Grande ville où on trouve les grands hôpitaux avec les spécialistes en tous genres, mécaniciens en ces garages des derniers espoirs.

      Oui donc à ma bonne vieille jolie rue Bernard. Avec nos cannes, voyez ce vieux couple, nous deux, qui traverse pour la chère Moulerie familière, ou Le Petit Italien aux plats si souvent succulents. Il y a tous les autres restos du secteur, la bonne vieille tabagie, le bon pain bien doré, les excellentes brioches des petits matins. « Ma » rue quoi et la librairie Outremont, pas loin, sauce art déco, le vieux théâtre Outremont pour du bon cinéma aussi, des concerts. ET le nerveux, agréable, marché Cinq-Saisons. J’en passe… En effet, c’est bien là, rue Bernard à Outremont, que nous voulons vivre dénicher notre dolce vita. La boucle d’une vie se bouclera, me semble-t-il, car, enfant, on venait patiner au parc Saint-Viateur, pour la musique à valses viennoises, pour « le rond vraiment en rond ». Adolescent, on y revenait, pour ses parcs bien champêtres, -où stationner la coccinelle ?- ses rues aux frondaisons étonnantes, en promenades comme dans « prendre une marche ». Avec la dulcinéa qui étudiait l’art dramatique chez la grande Sita Riddez, rue Durocher; rue où trônait le sur actif éditeur Leméac. Le mien durant presque deux décennies, là on trouve un bon resto désormais.

      Cher Outremont, où, en 1925,  (j’en ai parlé) ma Germaine de mère entraîna, de sa rue Hutcheson à l’église Sainte Madeleine, mon Édouard de père dans le mariage. Boucle bouclée, à la veille de disparaïtre, je sortirai sur mon balcon pour revoir au nord les deux flèches du clocher de Sainte-Cécile dans Villeray. Quoi, qu’est-ce qui m’arrive ? Revoir ma vie, en enfilade -gros magasins de diapositives ?- comme dans un film au moment de mourir. Mais oui, vous verrez, jeune gens, nous viennent ces moments, septuagénaires, où on songe à la funeste camarde ! Vous regardez le bitume de votre rue – oh asphaltage récent, Chemin Bates !- et c’est le noir Styx ! Vous cherchez des yeux le redoutable gardien, Cerbère ? Cherchez bien, il y a ce parc-à-chiens au coin de ma rue ! À votre horizon, voici, aux rames de sa noire galère, lui, le navigateur en brumes, Charon. Conduis-moi au ciel, damné pilote ! Dernier navigateur imprudent de nos fins de vie. J’achève de lire « Les portes de l’Enfer », le bon roman.

     Ne craignez rien, votre chroniqueur est en relative bonne santé, il y a seulement que la mort ne me fait plus peur : vous y pensez plus souvent, vous avez vécu du mieux que vous avez pu, aucun grand péché n’accable votre conscience. C’est pas si grave, vous avez eu 89 ans, ou 99,  vous étiez à la fin d’une matinée ensoleillée de juin, affalé sur une chaise de la terrasse bien aimée, rue Bernard justement et un passant s’est penché sur vous. Il fait médecine à l’université pas loin, il a bien vu, il dit aux badauds  : «  Ce vieillard est mort, j’en suis certain ! » Une ambulance stationne devant La Moulerie. On vous emporte. Adieu Outremont !

UNE IDÉE DE LA FORÊT

      Je lisais ça : « À force de marcher il se perdit dans la forêt devenant bientôt incapable de retrouver son chemin… » Brrrr !

       Ces Contes de Charles Perrault, quel cauchemar, non ?  Ce bel album illustré, étrennes de mon Noël-1937, première lecture libre mais cadeau empoisonné de ma grand-mère, ma foi du bon Dieu ! Avec ce Barbe Bleue sanguinaire, énervant, tant d’autres personnages démoniaques. Et puis cela : la forêt ! Enfants de la ville, mon petit frère, mes soeurs, mes amis, voisins ou parents, nous n’avions aucune idée de ce que c’était au juste « une forêt ».

      J’en avais une vague notion, bien floue : des arbres en quantités effarantes. De quoi « en vrai » cela pouvait-il bien avoir l’air que cet espace au couvert de totale verdure, bien  compact, Là où personne, même les bêtes,  en arrachaient,  pour y passer, la traverser sans étouffer, s’étrangler. À la radio de ces années 1930, 1940, nous écoutions « Les mémoires du Docteur Morange », et quelle autre série encore ?, des contes effarants se déroulant en forêt tropicale. On guettait, excités, ces bruits intimidants de bestioles inconnues et on en dormait mal.

INDIENS ET COWBOYS

      Bien avant les célèbres joutes de tennis, le fond de notre cher Parc Jarry se couvrait d’arbres. « M’man, est-ce que c’est ça, une forêt ? » Ma mère : « Mon Dieu non ! Une forêt c’est si remplie d’arbres que la lumière en est empêchée. Il  y fait noir comme dans le poèle ». Les deux gros peupliers dans la cour à Dubé ? C’était rien. Il fallait multiplier ça combien de fois ? Par cent ? Non, par mille et mille ! On tentait d’imaginer. On songeait encore à ce gars de « Le Petit poucet » de Charles Perrault que des parents pauvres abandonnent en pleine forêt.

       Enfin, à dix ans, nous avons pu nous faire au moins une petite idée de ce que recouvrait ce mot. Il y avait à Saint-Placide, Pointe-Masson, à côté de la Pointe-aux-Anglais, aucune forêt digne de ce nom mais un boisé de bouleaux et d’érables, et j’ai pu construire ma première cabane dans les arbres. La lumière pénétrait ces bois. Puis, à douze ans, Pointe-Demers au bord du lac des Deux Montagnes, pouvoir encore jouer aux indiens et aux cow-boys en vrai boisé, loin des chétifs rares arbres dans Villeray. Les samedis, sous l’église de la paroisse rue De Castelnau, la série filmée avec Tarzan illustrait la forêt, la vraie. On voyait de ces lianes si utiles pour voltiger dans une nature touffue et remplie de dangers : fauves, serpents sournois,  fourbes explorateurs. À la fin, happy ending,  Tarzan gagnait toujours. Les gamins, nous nous jetions dehors avec des cris de liberté, nous identifiant à l’intrépide homme-en-pagne. Ses cris sauvages que nous imitions les mains en cornet. Cher héros musclé, courageux et ami des éléphants !

       Cinéma de voyous pauvres : nous nous contentions de grimper dans le gros érable-à-giguère chez Vincelette et, là-haut, à guetter les carnassiers ennemis… deux chats-marcoux pelés, un maigre chien errant sans collier, des moineaux indolents ! Pauvre de nous !

L’ERMITE DE SAINTE-ADÈLE

       C’est ici, dans les Laurentides, qu’à vingt ans je connus enfin de la forêt. Boréale pas du tout tropicale. Hiver de 1950, le centre d’art agonise, pour pouvoir manger, suis devenu plongeur à l’hôtel Chantecler. Entre deux fêtes de fin d’année, avec Marcel, pâtissier marseillais, et Benoît, saucier belge, nous décidons de foncer -« droit devant, plein-nord »-à travers les bois. Une neige tombait à flots de flocons, en raquettes, rieurs, nous chantions de ces cantiques à la sauce internationale. 

        Au bout d’une heure de marche dans la nuit et voulant revenir à l’hôtel, b’en… perdus ! Nous tournions en rond -on reconnut trois fois un abri démantibulé- le temps passait, le froid nocturne se faisait de plus en plus pinçant ! Cette forêt d’épinettes, de pins et bouleaux n’avait donc pas de limites ? Aucune piste de sortie ? Panique ! Je songeais au « Petit Poucet », ma foi. Soudain, ente deux îlots de résineux, une lueur ! Un filet de fumée ! Voici une pauvre cabane éclairée, on cogne à une porte branlante. Jamais je n’ai oublié ce curieux personnage en longue camisole de laine qui nous ouvrit goguenard, chaudasse ! Avec sa gueule de hobo, son attitude d’ermite sauvage, il accepta volontiers de nous enseigner comment retrouver la civilisation. Ouf ! Désormais je savais avec exactitude c’était quoi se perdre en forêt. Et pas de croûtons de pain, ni aucun des cailloux du Petit Poucet pour espérer.

DE BEAUX LAMBEAUX DE BRUME

Le vieil homme qui se dit encore vert, hum, moi, s’arrache de sa couchette à la neuvième heure tous les matins.

À moins de pressantes affaires -le dentiste par exemple.

Après ?, la toilette. Après? Vite aller se procurer les « mauvaises » nouvelles du jour. Payer pour cette dope ! Mais si on veut rester bien informé pas vrai ? Ensuite, revenu de ma tabagie, sortir les céréales et des  fruits (un matin sur deux) ou bien mettre l’Œuf dans le poêlon. Avec confiture sucrée ! Enfin, s’installer pour en apprendre plus long que le téléjournal. Des matins comme ceux tout le monde. Pour rédiger ma chère chronique mes gazettes ne me servent guère. Vous l’aurez remarqué : j’ai décidé de bavarder sur la vie ordinaire, ne plus m’exciter en polémiques rageuses. Par la fenêtre cinq (oui, 5 ) cardinaux ! Si rouges ! On avait mis la mangeoire.  Avant-hier, au rivage, Raymonde a pu compter 44 canards ! Partent plus pour le sud, eux ? Restez, restez !

Ce lundi de cette semaine, roulant aux gazettes,  de grands lambeaux de brume à l’horizon au delà de la rue Morin.  Que c’est beau  dans le ciel vers Sainte Marguerite ! Paysages brouillés d’un romantisme tout nordique. Me suis souvenu de photos brumeuses montrant en des contrées lointaines. Scandinavie, Finlande ? Où donc, Islande ? Mes lambeaux, longues voiles toutes blanchies, disent : « Gens du nord, bientôt l’hiver. »

L’ÉBLOUISSANTE CLARTÉ DU NORD !

Toi qui me lit, enfant, ça va être ton dixième hiver ? Et toi dont les cheveux imitent déjà l’acier jeune, ton cinquantième hiver ? C’est mon 78 ième hiver ! J’ai posé jute et clôture de lattes devant le parterre. Faire ensuite  installer les pneus à neige sur ma Jetta. Il y a dix jours, à regret, je suis allé ranger nos vélos à la cave, le cœur lourd. Je devais aussi clouer du « tapis de coco » sur mon trottoir de bois. Avoir sorti des brosses, des grattoirs, des pelles ! Malgré tout, j’aime l’hiver. Je retrouve la blanche neige aimée, si belle en Laurentides, moins au centre-ville de la métropole. Je retrouverai cette aveuglante et si belle lumière. Elle -« aux pays d’en haut »- serait la plus brillante, la plus intense sur toute la terre. Affirmation des experts.. Hélas, cette éblouissante luminosité, exclusive aux nordiques, sera brève chaque jour. Et la chaleur, c’est entendu, ne sera plus au rendez-vous pour 100 jours, merde ! Bon. Oh hommes ! appelons nos fidèles compagnes : « Raymonde, dans quelle commode, dans quel tiroir, mes mitaines, mes foulards, mes gants fourrés ? Dans quel placard du logis trouver ma capote doublée à double tour ? »  L’hiver !

Revenir à mes moutons; oui, donc, il y avait ce matin-là ces longs lambeaux de brume à l’horizon de l’est. Un ciel plein de frêles tentures, comme déchiquetées. Un ciel en rideaux opalins troués. Mon ciel adèlois en parent exotique de ces fjords…Norvégiens, suédois ? Images des cahiers de rotogravures de La Presse, années 1930, 1940. Pliés dans le Chesterfield du salon, on lisait «  Reykjavík » éberlué. « Ça, c’est de l’autre côté du monde », enseignait papa. Nos jeunes becs ouverts sur les images d’ailleurs !

DES CRIS, DES RIRES SUR NOS PENTES !

Enfants des villes aux horizons obstrués, penchés au dessus de vieux numéros « jaunes » des National Geograhic magazine, je ne savais pas qu’un jour, à Sainte-Adèle, je verrais de ces lambeaux de brume entre les montagnes. Plein  mon pare-brise, de ce curieux ciel bariolé d’ouate grise.  Bientôt des frettes noère ? Quid du périlleux « réchauffement de la planète » ? Propos de savants désincarnés ? Les enfants, eux, ne craignent pas les bordées hénaurmes -voire l’hiver dernier. Mais moi : le toit de notre maison de, peut-être, 110 ans, craquera-t-il encore ? Bon. De modernes canons vont vite gonfler les pentes en énormes jolies meringues et les « petits » bourgeois viendront skier, j’entends déjà les joyeux rires et les cris de bonheur. Dans Villeray, aucune côte. Nous guettions, seulement l’ouverture de la patinoire rue Henri-Julien, collée au marché Jean Talon. Voilà qu’à huit ans, au parc Jarry, on voit un drôle de zigue. Il glissait ! C’était magique ! Avec deux cannes de bambou, sur deux planches de bois ciré. Papa explique : «Vous voyez là, un skieur, mes enfants ! » Puis il nous enseigna une affaire incroyable : « Dans l’nord, les petits enfants se rendent à l’école là-dessus, mais oui, en skis ». Notre silence. Et Marielle, ma quasi-jumelle, qui me souffle : « Les mensonges que papa nous conte, voir si ça se peut ! »

SUR L’ÉLÉPHANT DE DAVID JASMIN-BARRIÈRE

NOTES D’ANALYSE DU PAPI :

Sans aucune objectivé !

Salut David,

Ici ton vieil homme qu’on dit « encore vert » ! Ma Raymonde a lu ton ÉLÉPHANT et, dimanche,  ne saura trop quoi t’en dire. Tu dois la comprendre, autodidacte, jadis modeste  secrétaire, elle a pu grimper jusqu’à «  réalisateur de télé »  à force du poignet…et de talent certes. Elle n’a pas eu donc comme toi, (comme moi) la chance d’être initiée aux textes modernes. N’a pas lu les Aragon, Char, Éluard (mon préféré) ou nos poètes modernes d’ici, les Giguère, Brault, Lapointe,etc.

Mais m’a dit être «  impressionnée » du fait de cette publication chez L’HEXAGONE, la maison d’édition de tant de « grands » poètes d’ici.  Quant à moi : j’ai (de nouveau, j’avais lu ton brouillon)  apprécié. J’ai bien vu ton travail, la révision (correcteur chez VLM-Littérature ?) , ton peaufinage. J’ai senti un labeur solide avec cette finale version actuellement publiée.

EXEMPLES : Acte 1, : ton : «  une grêle fumante mitraille les passants »… J’aime ça. C’est du fort !

Ou encore : «  Je roule sur des rails aux étiquettes en mouvement ». J’aime beaucoup.

Ou : «  …que l’aube aux pattes de canard me transforme en escargot », formidable imagerie !

J’ai estimé plein de passages de L’Éléphant

dont : scène 4 : «  …funambule sur sept orteils de lin ».

scène 5 : «  dans d’immenses canaux…poussant des bacs d’orangers. »

Et : « L’éléphant devant moi, chauve, sauf de violence et de haine ».

ET : «  Je vaux une poignée de porte, une clé et une serrure.. Extra, savoureux, choc, inattendu.

Sans oublier, Scène : 6 : « Les guêpes du génie de la lampe vrillent à travers la forêt », chapeau mon gars !

AUSSI : « les murs polymorphes se métamorphosent en aiguilles à tricoter, en machine à coudre,  en chemise blanche, en jeans et en cravate orangé… » », brillant!

Tu dois ben savoir que les gens en sont aux  Baudelaire, Verlaine…etc. Tu dois savoir qu’il n’y a qu’un public minoritaire pour apprécier (même en 2008) cette façon moderne de rassembler mots et images.

De là ton audace méritoire certes. Tu es déjà en 2025 ?

Ton : « Lorsque j’ai compris que les mystères viennent et puis s’en vont », oh la la, tu as ce don de t’envoler mais aussi d’atterrir en sol dur, présent et très réel. Bien.

Un Borduas ou un Claude Gauvreau, d’autres aussi,  auraient apprécié de tes luminosités écrites. Mais…ici et maintenant, il n’y aura pas foule, tu le devines je suppose.

DU BON STOCK, ACTE 2 : « Assis sur une chaise indigo, l’ambiance est grenat », ah que j’estime ton sens des teintes, on sent que la couleur t’importe.  Ondes ou particules élémentaires ? Fort.

Et cela : « Je n’a pas mangé ni bu depuis le toit du temple », que je goûte cela , oh oui !

Ainsi de : « L’étendue saharienne barbeau, outremer et malachite est porteuse de couleurs » Ouasch… Que c’est frappé à mon goût !

Et ton : «  Du sommet orange laisse une traînée, il se présente : Pomacanthus Annularis »

De l’inouï, ici, et du mystère, bravo !

TON : …La moustache, moteur à quatre temps, propulse sur des vagues…Salvator Dali… » , surprenant, captivant.

Comme ce : » Les oiseaux ne chantent plus, la voûte pâlit à vue d’œil », ainsi il y a des moments de réalisme fort.

VOIR  TON MARITIME: «  La brise d’un paquebot transatlantique que casse des icebergs

(et) Il porte des bijoux qu’il a obtenu des struthioniformes se perchant… «

(Et) ils rient de leurs dentiers javellisés… » Oh ! vraiment,  tu as du jus mon cher David et un Goliath « ancien » prosateur sera sur le cul face à ce David à fronde dans la vallée juive de l’Élah. Tu continues : « Son cerveau est verrouillé par un cadenas oxydé et des algues prolifèrent dans l’aquarium de ses cellules trop grises. »

Ta liberté totale fera sans doute que ce roman (auquel tu bosses ) contiendra cette folie des mots -et des images- même dans un récit dit  réaliste.

Tu le peux. Tu le dois.  Tu auras ainsi une petite musique bien à toi.

ENFIN,  VIVE TON « Mes chemises pleuvent de l’argile précuite » OU : « j’ai poignardé les marchands de sable… des champignons ont poussé sur mes biceps ».

OU ACTE 3 : «  À mauvais chat mauvais rat. Je l’ai lu sur Wikipédia », oh, voilà des manières renversantes ces notes ultra réalistes dans un enjeu ultra poétique. Chapeau ! comme : « redescend en vrille, en vis de pierre, en phare d’Alexandrie, en piano à queue »,aïe ! j’adore ça.

ET :« deux organes de la vision Kmers jouent au football », bien bon !

Et page 35, ta liste loufoque,  opérations chirurgicales que tu énumères, excellent :  l’excrèse, l’hémostase, l’insufflation, Cocasse, étonnant !

Lire ce « l‘insécurité d’un tambour l’emporte sur la course » ou bien : «  il émet des barrissements mystiques …et perd ses feuilles tout en floraison (l’Éléphant)…un avion survole la lac rond (*oh, est-ce Ste Adèle ?)…où… y chasser la grenouille (Ah ! souvenir de Ste-Adèle ?)

OH je lis : « cinq enfants frisés blonds droits

(*j’ai songé à mes 5 gamins chers)

Et à nos feux à Ahuntsic en 1998 lisant ton: «  des bûches sèches, animées parle papier journal froissé… »

ENFIN DAVID, ce «  L’Éléphant boursoufflant  ..spécifique la navigation des allumettes… OU CE : « nous nos éclairons de courage », c’est très beau cela, bien parfait) AUSSI TES : « …des abeilles fabriquent déjà du miel dans mon cadavre », (image étonnante et forte)

Bon. Bref, c’est du bon, du très bon. Pas pour la foule, pour un public d’élite hélas, initié évidemment.

Saluts, ton papi, Claude

VIVE CLAUDE-HENRI GRIGNON !

         Même si je déplore le Grignon du virage-à-droite qui, vieux,  s’ajustait au bleu Tardivel en reniant les rouges audacieux, les Asselin, Fournier qu’il avait tant aimé. Lisez « Olivar Asselin, le pamphlétaire maudit », récit captivant exhumé -aux éditions Trois-Pistoles- par son neveu, Pïerre Grignon. Le prolifique feuilletoniste « très » confortablement installé  prit peur face aux progrès collectifs. Prit la défense du cléricalisme étouffant, vantant le « Law and order »  ! Chez un ex-grognard fabuleux, c’est triste. Pourtant j’admire l’ex-bougon avant qu’il défroque en réactionnaire.

      Admiration car je n’en reviendrai jamais de ce destin de fils-de-docteur-de-village qui s’enflamme, collégien, pour la littérature. Pour les grands penseurs de son époque. En ce tems-là c’était, ici,  un vaste désert intellectuel…sauf justement des Asselin, des Fournier. À Montréal comme à Québec, c’était le règne de l’obéissance aveugle, des calculs sordides aux silences prudents. La totale soumission. Ce pauvre temps du jeune Claude-Henri fut celui des colonisés cocus contents. De 1850, avec nos patriotes étouffés dans l’Œuf, jusqu’en 1950, régiments de bons paroissiens frileux. Très peu de libres, vrais, citoyens. Tous les nôtres étaient chloroformés dans une religiosité -loin de la vraie foi- faite de piéticailleries et de dévotionnettes. Eh bien, un jeune homme de Sainte Adèle, orphelin de mère, veut et va riposter, ira au bord de la révolte, prendra de grands risques. Lisez son livre d’hommages à « son cher » Asselin qui, trop souvent, lui sert de tréteau à lui-même.

 UN JEUNE HOMME LIBRE ! 

        Épisode sombre ? Comme pour Gabrielle Roy, Grignon doit supporter certain membre de sa famille dérangeant. Cette solidarité familiale lui fera faire un faux-pas grave et le petit employé du gouvernement qu’il fut devra séjourner derrière les barreaux de la prison de Bordeaux. Bref épisode triste. Il est cependant renversant de constater le phénomène : un simple villageois des Laurentides, presque autodidacte avec son cours classique interrompu, va se transformer en rédacteur vitupérant, oh combien ! Il va composer, éditer et distribuer, tout seul, un magazine (plaquette mensuelle) rempli d’idées nouvelles -celles de son temps- cela avec un art de l’apostrophe fort courageux. Rue Morin, en haut de la côte éponyme, un homme libre reçoit des revues françaises d’avant-garde, les analyse, les décortique, les commente avec louanges ou blâmes. On lit ce « Valdombre », son surnom, avec des commentaires acides, des échos, des chroniques. Ce jeune autodidacte enthousiaste, vivant chichement dans un modeste village, espère que tous les Canadiens-français des années 1930 vont le lire, s’abonner. Que nenni, évidemment ! Alors, le jeune marié va en baver, tiendra pension, fera des élevages, va se débattre quoi.

        Les textes tumultueux du fringant Valdombre, mythique patronyme, c’est vraiment hors du commun; je n’en reviendrai jamais. Ce fameux personnage « des années folles », d’avant la guerre de 39-45, vécut ici, à trois portes de chez moi ! Ma satisfaction de voir son nom accolé à une biblio, à des rues, à un parc ou à un projet de centre culturel. Un pionnier en polémiques et méritant ! Après ? Ah « après »… l’échec de sa revue engagée, il y aura la lutte pour vivre. Combat comme pour n’importe quel jeune créateur, fille ou garçon de maintenant. Pamphlétaire sans grand public, Grignon décide qu’il fera un roman. Ce sera « Un homme et son péché », que j’ai relu, qui est bien fait, bref, mené solidement. Un avaricieux vicieux, à l’usufruit honteux et qui manipulera les villageois. Le court récit obtiendra un fort succès. Deviendra une « histoire-à-suivre…à n’en plus finir, cela avec la fidélité d’audiences énormes à la radio et puis à la télé.

 

DOUZAINES DE SILHOUETTES COCASSSES

       Désormais le vociférateur va se calmer et Claude-Henri Grignon ne manquera plus jamais de rien. Dorénavant, ce nouveau Grignon, un temps écolier buissonnier puis vagabond, jeune bohémien montréalais —cassé comme un clou– romantique désespéré, va vivre en paix. Ce romancier se meut en scripteur de dialogues et va  allonger sa bonne veine. La popularité du sinistre héros, Séraphin, sera immense. Grignon va étirer sa bonne sauce, sa ménagerie humaine ira se multipliant en rejetons cocasses. N’empêche que l’adèlois  devra concocter mile et mille péripéties, cela année après année. Distrait ? Frileux ? Craintif de brasser l’ordre des choses, il se fera pépère et conservateur.

      En France occupé chez des auteurs surdoués, ce sera bien pire avec les Drieu de La Rochelle, Brasillach ou le génial Ferdinand Céline. Ici aussi, un certain confort conduira à des reniements. L’ex-Lion du nord  se métamorphosera en défenseur du duplessiste qui agonisait. Il l’avait combattu. Antisyndical, anti-libéral, anti-progrès social Grignon s’en prendra à notre -si nécessaire- Révolution tranquille. Aussi à notre normal nationalisme et, à la fin, à l’indispensable réformateur René Lévesque, que Grignon à la télé -stipendié en 1962 par l’Union nationale- peindra en « un  ennemi du peuple » !

      Avant de trépasser, avec tristesse, on a pu le voir délirer chez Fernand Séguin pris de quérulence. Paranoïaque, il déclara que, hors du studio, des agents de la RCMP le suivaient ! Nous, jeunes écrivains, on en eut de la peine. Tout cela dit -sénilité courante ?- il n’en reste pas moins que Grignon a droit à ses monuments actuels car il a su divertir une nation entière décennie après décennie, à partir d’un fourbe personnage, ce Séraphin, le mal nommé, plutôt archange-du-mal qu’un ange séraphique, c’était Lucifer à Sainte Adèle ! Claude-Henri Grignon a su entourer son vilain d’une panoplie savoureuse, collection imposante de silhouettes colorées grouillantes, gens d’un Sainte Adèle d’antan que camperont des douzaines de nos bons talents dramatiques. Ça n’est pas rien, les jaloux, essayez-vous.

      Vive donc ce Grignon-là ! Il fut l’inlassable inventeur d’une télégénique et cinématographique faune villageoise laurentienne  absolument inouïe !