UNE IDÉE DE LA FORÊT

      Je lisais ça : « À force de marcher il se perdit dans la forêt devenant bientôt incapable de retrouver son chemin… » Brrrr !

       Ces Contes de Charles Perrault, quel cauchemar, non ?  Ce bel album illustré, étrennes de mon Noël-1937, première lecture libre mais cadeau empoisonné de ma grand-mère, ma foi du bon Dieu ! Avec ce Barbe Bleue sanguinaire, énervant, tant d’autres personnages démoniaques. Et puis cela : la forêt ! Enfants de la ville, mon petit frère, mes soeurs, mes amis, voisins ou parents, nous n’avions aucune idée de ce que c’était au juste « une forêt ».

      J’en avais une vague notion, bien floue : des arbres en quantités effarantes. De quoi « en vrai » cela pouvait-il bien avoir l’air que cet espace au couvert de totale verdure, bien  compact, Là où personne, même les bêtes,  en arrachaient,  pour y passer, la traverser sans étouffer, s’étrangler. À la radio de ces années 1930, 1940, nous écoutions « Les mémoires du Docteur Morange », et quelle autre série encore ?, des contes effarants se déroulant en forêt tropicale. On guettait, excités, ces bruits intimidants de bestioles inconnues et on en dormait mal.

INDIENS ET COWBOYS

      Bien avant les célèbres joutes de tennis, le fond de notre cher Parc Jarry se couvrait d’arbres. « M’man, est-ce que c’est ça, une forêt ? » Ma mère : « Mon Dieu non ! Une forêt c’est si remplie d’arbres que la lumière en est empêchée. Il  y fait noir comme dans le poèle ». Les deux gros peupliers dans la cour à Dubé ? C’était rien. Il fallait multiplier ça combien de fois ? Par cent ? Non, par mille et mille ! On tentait d’imaginer. On songeait encore à ce gars de « Le Petit poucet » de Charles Perrault que des parents pauvres abandonnent en pleine forêt.

       Enfin, à dix ans, nous avons pu nous faire au moins une petite idée de ce que recouvrait ce mot. Il y avait à Saint-Placide, Pointe-Masson, à côté de la Pointe-aux-Anglais, aucune forêt digne de ce nom mais un boisé de bouleaux et d’érables, et j’ai pu construire ma première cabane dans les arbres. La lumière pénétrait ces bois. Puis, à douze ans, Pointe-Demers au bord du lac des Deux Montagnes, pouvoir encore jouer aux indiens et aux cow-boys en vrai boisé, loin des chétifs rares arbres dans Villeray. Les samedis, sous l’église de la paroisse rue De Castelnau, la série filmée avec Tarzan illustrait la forêt, la vraie. On voyait de ces lianes si utiles pour voltiger dans une nature touffue et remplie de dangers : fauves, serpents sournois,  fourbes explorateurs. À la fin, happy ending,  Tarzan gagnait toujours. Les gamins, nous nous jetions dehors avec des cris de liberté, nous identifiant à l’intrépide homme-en-pagne. Ses cris sauvages que nous imitions les mains en cornet. Cher héros musclé, courageux et ami des éléphants !

       Cinéma de voyous pauvres : nous nous contentions de grimper dans le gros érable-à-giguère chez Vincelette et, là-haut, à guetter les carnassiers ennemis… deux chats-marcoux pelés, un maigre chien errant sans collier, des moineaux indolents ! Pauvre de nous !

L’ERMITE DE SAINTE-ADÈLE

       C’est ici, dans les Laurentides, qu’à vingt ans je connus enfin de la forêt. Boréale pas du tout tropicale. Hiver de 1950, le centre d’art agonise, pour pouvoir manger, suis devenu plongeur à l’hôtel Chantecler. Entre deux fêtes de fin d’année, avec Marcel, pâtissier marseillais, et Benoît, saucier belge, nous décidons de foncer -« droit devant, plein-nord »-à travers les bois. Une neige tombait à flots de flocons, en raquettes, rieurs, nous chantions de ces cantiques à la sauce internationale. 

        Au bout d’une heure de marche dans la nuit et voulant revenir à l’hôtel, b’en… perdus ! Nous tournions en rond -on reconnut trois fois un abri démantibulé- le temps passait, le froid nocturne se faisait de plus en plus pinçant ! Cette forêt d’épinettes, de pins et bouleaux n’avait donc pas de limites ? Aucune piste de sortie ? Panique ! Je songeais au « Petit Poucet », ma foi. Soudain, ente deux îlots de résineux, une lueur ! Un filet de fumée ! Voici une pauvre cabane éclairée, on cogne à une porte branlante. Jamais je n’ai oublié ce curieux personnage en longue camisole de laine qui nous ouvrit goguenard, chaudasse ! Avec sa gueule de hobo, son attitude d’ermite sauvage, il accepta volontiers de nous enseigner comment retrouver la civilisation. Ouf ! Désormais je savais avec exactitude c’était quoi se perdre en forêt. Et pas de croûtons de pain, ni aucun des cailloux du Petit Poucet pour espérer.

Une réponse sur “UNE IDÉE DE LA FORÊT”

  1. Un beau conte de Noël ! Merci Claude ! J’ai connu, moi aussi les affres de la perte en forêt ! Sur mon propre terrain ! J’ai possédé un boisé de 50 acres il y a quelques années et un bon jour, je me suis aventuré trop loin de la maison ! J’ai tourné en rond pendant une heure pour finalement me retrouver à mon point de départ !
    J’habite maintenant près d’une forêt sans limites ! Je peux marcher franc nord pendant trois semaines sans rencontrer de chemins ou de villes. Inutile de dire que je ne m’y aventure pas sans prendre mes précautions !

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