PIVOTANT, CUL SUR CHAISE

Jadis, nous avions même peur de son enseigne lumineuse, poteau rouge et blanc à l’axe mobile qui signifiait pour « les pissous » : danger-barbier.

Ah, nos frousses du coupeur de cheveux, bambins, rue De Castelnau ! Mais, je garde bon souvenir du jovialiste aux ciseaux virevoltants, rue Roy. Ici, mon barbier, depuis la retraite des frères Lessard, « tient salon » Chemin-Pierre-Péladeau. Étonnant bonhomme Racette à son Salon des sportifs, entendre « sportifs assis » devant le téléviseur. On entre en son repaire décoré de cossins colorés comme on entre à une taverne familière. Y opère aussi Racette-fils, notre fidèle et fiable échotier au journal.

Si vous allez rue Jean-Talon, angle Drolet, vous verrez un Figaro italiano et, à ses murs, des murales signées par feu mon papa ! Mas chez papa-Racette, c’est de géantes maquettes de terrains sportifs, football, baseball, hockey ! Un musée. Il y en même suspendues au plafond. Des reliques aussi, tels ces sièges peints de numéros, bancs mis à la retraite, dévissés de chez les bleus ou les rouges. Le hockey y a prédominance, c’est entendu et moi qui ne joue à rien, sauf de mon clavier de I-Mac, qui ne sait ni les noms des vedettes millionnaires, ni les noms des villes qui matchent avec ceux des clubs, je m’y sens pourtant à l’aise. C’est que l’intello autodidacte -j’ai un secondaire-5 faible- que je suis a de profondes racines populaires. Cette ambiance décontractée, c’est celle des adorateurs de la sainte flanelle, du temps d’un oncle admirateur  fou de Georges Mantha, du temps qu’un prof de petite école ne jurait que par nos Maroons, du  temps d’un voisin villerayien qui montra ses dons à l’Aréna-Mont-Royal, rue Mont-Royal et Saint-Laurent. Démoli depuis.

UNE ÉGLISE ?

Quand j’entre chez Racette, en son église bleu-blanc-rouge, j’entre en enfance, j’entre en 1940, j’entre dans mon chandail des Habitants du vieux Forum, dans mes gants de cuir salis, dans mes jambières de goaleur, trouvées dans les vidanges, rue Drolet ! Ce Salon des sportifs est fréquenté autant par l’exilé du Royaume, le devenu adélois, Réjean Tremblay que par le bavard de CKAC, l’ex-camarade, verbalisateur incontinent, le drôle Ron-Ron-Ron Fournier.

Chapelle ardente donc, gare aux iconoclastes de mon espèce, aussi je me tais, j’écoute -avec mes mauvaises oreilles- et je m’instruis. Le patron, un provocateur, cherche parfois à tester la solidité de mes gonds…mais bibi -pas fou- n’en sort pas souvent.Je résiste et si, soudain, je m’emporte par distraction, il rit, lève ses peignes en triomphe, coupaille de l’air, cisaille du vent, jouit, glousse, gras chat noiraud avalant sa souris !

On imagine bien que ce « salon » n’est pas un « salon littéraire ». Poli, le pape Racette, secouant un tablier, me dira : « M’sieur l’écrivain nous mijote quoi ces temps-ci ? ». Mais je vois bien qu’il surveille les images de ses deux grosses télés en quête -chers réseaux-des-sports-d’une nouvelle. Des clients parlent gras ou jasent cru, d’autres restent, intimidés, silencieux comme carpes. On y voit défiler, mon vieux Balzac,  avocat ou notaire, médecin ou ouvrier, député -le ré-élu Cousineau affable, rieur et attentif. Iront le plombier (salut Groulx !) ou l’électricien (salut Filion !), le gras crésus (Lupien, mes saluts !) et le simple déneigeur (Tchao, André !).

À L’ORATOIRE SAINT-RATELLE !

Je garde donc le silence -« qui est de mise aux marquises », cher Brel- je m’instruis via le pieux et dévôt bavardage des passionnés, on est à l’oratoire Saint Racette !  Pas de vitraux, que cette panoplie photographique, tapisserie de regards dont feu Pierre Péladeau-le-fidèle. Autour de P.P. les binettes des héros. Toe Blake ou Elmer Lach, le cher « oublié » de Ron, Butch Bouchard ou Guy Lafleur…chevelu ! Nommez-les, ils y  sont tous, souriants ou feignant la gravité, mâchoires serrées. Pendant la taille mensuelle du blanc barbu que je suis devenu, je saisis que cette église nationale sportive ne va crever bientôt, de génération en génération, il y a une vraie continuation. Des idoles, il n’en va pas autrement chez tous les Figaros, de l’Italie à la France ou l’Espagne. Ces dieux-à-la- petite-semaine servent de compensation à la déception des destins communs. On maudit le perdant et on vénère le vainqueur. Nos cheveux tombent autour des sièges à pivotements et c’est la lueur, l’espoir, « la coupe » est la cible, le saint, graal, le grand but, le phare.

Une réponse sur “PIVOTANT, CUL SUR CHAISE”

  1. Faudrait pas oublier la shop à Ménick ! On ouvait y rencontrer de «vraies» vedettes du hockey, de temps en temps, quand il n’y avait pas que des Russes, des slaves, des scandinaves….

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