Le chevreuil gastronome

À l’heure de la soupe, je sortais de la jolie vaste pataugeuse de l’Excelsior là où je vais barboter régulièrement pour ma bonne santé, admirant toujours un feuillu (palétuvier ?)  étonnant dans cette serre à plantes vertes.

Je rentrais, je filais plein sud sur la 117. Routine. Qui je vois soudain à l’horizon, penché en deux presque au milieu de la route ? Un chevreuil ! Un beau Un gras. Il renifle un je-ne-sais-quoi et moi, je ralentis. Puis je stoppe. Petits coups de klaxon. La noble bête ne bronche pas. Je sors de l’auto, claquant fort ma portière pour l’intimider. Rien. Lentement, il a redressé le cou et la tête pour mieux m’examiner, me  dévisager. Mais il ne bouge pas d’un poil-de-chevreuil. La 117 lui appartient ?

Il me défie ma foi du bon yeu ! Pas de voitures à cette heure ? Aucune. Je marche deux, trois  pas dans sa direction.  Il reste là, les deux pattes d’en avant toujours sur la chaussée, imperturbable, propriétaire du paysage, fier fieffé grand agneau sauvage, juché sur ses talons hauts. Je ne rêve pas. Je ne vis pas un conte de fée. Ses beaux yeux, sauce bambi-walt disney, m’interrogent, me semble-t-il. Impression furtive, bref sentiment -bien candide- que la bête veut causer. Ah les contes et le cinéma de nos enfances hein, restes, traces imperméables au fond de nos caboches de vieux ?

Alors, oui, je l’ouvre, vieux bébé naïf et je lui dis sans espoir d’une rétorque : « Alors, on joue le grand fendant, le survenant, le grand dieu des routes ? On se croit chez soi partout, n’importe où ? C’est ça bonhomme ? » Silence. À part des corneilles loin à l’ouest. Non, le chevreuil laurentien ne parle pas. Silence qui dure. Je suis donc bien dans le réel. Pourtant, qui m’y pousse ?,  je pousse plus loin : « Ça serait-y pas toi, l’espiègle audacieux que ma Raymonde, dans cette Jetta noire, a croisé ? Ici même, il y a peu de temps , non? »

Il parle !

Ah et oh !

Oui, j’ai entendu et bien vu les babines remuantes du chevreuil. J’écoute très bien malgré ma demi-surdité : « Oui m’sieur, émet-il, ça se peut, oui. Car je viens ici très souvent. C’est mon coin favori. » Imaginez mon étonnement. Je rajoute :« Danger la 117, mon ami. Ma compagne a eu très peur de vous frapper l’autre jour. Une bonne fois, vous vous ferez cogner,mon bon ami! » Silence un autre moment, puis :

« Vous allez peut-être me comprendre m’sieur. L’endroit est alléchant. Il m’est un paradis. C’est irrésistible, voyez, juste là, de l’autre côté du chemin, ces poubelles débordantes. » Je vise de l’autre bord où un écriteau se balance. Je lis : « L’EAU À LA BOUCHE « . Ah, le site du réputé resto pour becs fins ! Sire-le- chevreuil, écrirait Lafontaine, serait donc de la catégorie des bêtes gastronomes ! J’ignorais que ça existait. Je suis remonté en voiture et, par le rétroviseur, je l’ai vu traverser en vitesse le chemin, s’agenouiller sous l’enseigne prestigieuse, soulever les couvercles, mettre sa grande gueule dans les rebuts, pour lui, exquis.

Une pensée sur “Le chevreuil gastronome”

  1. Bonjour Monsieur Jasmin

    Pas plus tard que cette semaine, soit le lundi de pâques le 13 avril 2009, je suis tombé sur la rediffusion de votre émission : « La patite Patrie ». J’ai donc enregistrer mardi et mercredi les émissions en rafales. Mais ce fût avec tristesse que je me suis aperçu que c’était la dernière ce mercredi!

    Aujourd’hui je suis rendu à 43 ans, en 1975 et 1976, j’avais 9 et 10 ans lors du passage de cet émission. Comme vous, je suis un enfant de Villeray. D’ailleurs j’habitais non loins d’où se passait l’action, j’habitais Rue St-Denis, entre Jarry et Gounod. Je me suis reconnu dans cette émission. J’en ai même parler à mon père cette semaine.

    Ce que je trouve dommage, c’est que ce feuilleton ne se trouve nulle part en DVD! S’il était vendu, je l’achèterais volontier et le regarderais probablement avec mon père!

    Dites, a quand la mise en marcher de l’émission : LA petite patrie? J’aimerais bien revivre la série chez moi en continue!

    Ah oui, en passant, j’ai lu votre livre : Enfant de Villeray. Malheureusement, je ne le trouve plus aussi sur les tablette. Mon exemplaire que je possèdais, je l’ai donné à une amie française qu’i l’a ramener en France!
    Merci et sincères salutations!

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