VIVE MIMI PINCEAU !

Êtes-vous, nombreux, de ceux qui, tous les matins, descendent en ville par Christophe Colomb ? Et qui en remontent chaque fin de journée ? Bon. Alors, arrêtez-vous un peu au coin de Marie-Anne. Facile de se stationner par là. Vous ne regrettez pas d’avoir vu ces carreaux de lumière, ces toiles peinturées, grattées, révélées, osées et qui font « chanter la matière » (aurait dit Claude Gauvreau).
Rue Marie-Anne, jeudi, au vernissage, je me suis souvenu d’une autre jeune femme (en une vie antérieure) professeure au collège Marie-Victorin. Elle avait invité à raconter un roman, l’auteur de « La sablière » (« Mario » au ciné de Beaudin) et j’avais aimé voir, constater tant de passion. Maintenant, retraitée de l’enseignement, Lépine, libérée de ses élèves, pinceaux aux doigts, traque ses images. Fenêtres où l’on peut apercevoir des silhouettes humaines dans une nature surréaliste se livrant à des jeux lumineux qu’un Chagall aurait apprécié.

Bravo Mimi !

Il n’y a pas si longtemps, elle installait sur la toile des jardins, pleins de bouquets aux couleurs d’une variété archi généreuse. Mimi Lépine s’enterrait alors volontiers dans une riche flore et cela relevait en effet d’une sorte d’enfermement. Bien que fort décoratif, joli naturalisme, sa manière pouvait déborder en maniérisme car à force de couleurs, on arrivait à l’annulation des couleurs.

Quel virage, là, au 1040 ! Ah oui, arrêtez-vous un peu rue Marie-Anne pour surprendre dans des fenêtres mal percées, orifices secrets, des formes humaines voulant nous révéler une quête. Mimi, cette fois, raconte, illustre, cherche des sens, elle narre et s’il n’y a pas de bulles, de phylactères, il y a de muettes rencontres. Inconnus se croisant. Où ? Secret ? Personnages qui rodent, s’avancent. Statues remuantes ! Drapées qui tâtonnent.

Cette quête – une parade ? – est chez « Mimi Pinceau » du désir idéalisé. L’étoile. Vieux symbole, l’étoile de Bethléem ? Ou du chevalier de la Mancha ? Celle d’un « Petit prince » cher à monsieur de St-Exupéry ? Peu importe, aux ciels de Mimi – qu’il soit bleu, rouge ou jaune – se montre sans toujours briller ce signal d’espoir classique.

Ainsi la peinture de Mimi Lépine – qui revient d’un bout du Mexique aimé, San Miguel – n’est plus (comme avant) folles joutes de coloris empressés. Elle se veut « humanisée ». Avec ses contours grattés, poncés, effleurés, insistants ou suggérés, elle étale de l’angoisse (« Toujours là », « Arbre de vie ») et aussi avec allégresse (« Gardien du sens »). C’est un récit comme syncopé, contes ou fables angoissés comme heurtés mais, toujours, cette histoire de vies. Et de morts (et elle en porte de lourds) à n’en plus finir. Images inédites rue Marie-Anne qui insistent avec raison, n’est-ce pas cher monsieur Paul Gauguin : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous. Où allons-nous ?».

Bravo Mimi Pinceau (comme je l’appelle désormais).

ELLE FAIT LE PLUS VIEUX MÉTIER ?

      Non, non, elle fait pas le trottoir rue Morin, la petite Turgeon, une sainteeustachoise (sic), maus non, elle fait des céramiques. Métier très vieux. Vieux comme l’histoire du monde, le four, puis le tour du potier, les cuissons des argiles… Oui, un des premiers métiers sur cette terre. D’abord je vois, pas loin de chez moi, une affiche modeste qu’on va suspendre, je suppose, qui traîne par terre. Affiche où je lis :poterie ! Ah, ce mot.

    Il y a un demi-siècle j’avais accroché, par ici,  devant mon atelier-écurie, une affiche semblable dans la rue du Chantecler. En 1951. Ce fut une banqueroute totale. Et mon retour en ville. Le choc donc. Un l’involontaire retour dans le temps. Et puis me voilà  bien content, me disant : cette fois, ça va fonctionner. On est en 2009. Il y a eu évolution. Il y a progrès. Il y a davantage de connaisseurs, non? Je touche du bois pour la jeune Turgeon.

      Là, où je vois maintenant des tablettes, un four, des moules, c‘était une boutique où faire dresser son chien, « Bon chien ». On en voyait de toutes les sortes. Des éleveurs promenaient des bêtes marmottant des ordres. Cette petite école de chiens ouvrait (et fermait) selon des horaires fort  capricieux et je vois ben qu’il n’en va autrement avec cette boutique-atelier nouvelle venue. J’en ai comme un mauvais présage. Des dilettantes, Marie-Joël Turgeon et Cie  ? Artisans-du-dimanche ? Pourtant, me raconte un feuillet, dès l’école secondaire (dans Deux-Montagnes ?) elle gagne une bourse via « arts plastiques ». Mieux : voilà l’élève Turgeon qui a une forte envie d’un tour et d’un four !  Diable : une vraie vocation !

      Voilà la toute jeune céramiste qui prend volontiers des cours dans un atelier de potière de sa région (Deux-Montagnes?). Ça n’est pas une ex-écurie comme dans mon cas mais une… ex-porcherie ! On a donc ça en commun : des lieux sales, d’abord inadéquats. Six années (6 !) d’initiation, de perfectionnement,  avec la dite-potière… et aussi, des cours (réguliers ?) au Cégep du Vieux, rue Ontario, en métropole. Eh b’en !

       Enfin, obtention de rien de moins, à l’Uqam,  qu’un baccalauréat en arts visuels. Elle débute, hors les études, comme prof de céramique. Enfants et adultes. Autonome, elle commence avec une production industrielle. De masse quoi. Qu’elle rejette par envie de produits plus singuliers. Enfin, ce sera l’installation de « Tréma », rue Morin, dans l’ex-pouponière-à-chiens. Elle a gagé des prix, elle montre son travail dans les salons appropriés, expose dans des galeries et des boutiques. (De là la place si souvent cadenassée ?) Comme on a pu voir ses poires (en noir et blanc), ses mini-mosaïques,  à Val David cet été chez Ishikawa (l’expo : 1001 pots).

       Dans mon temps, il y a un demi-siècle, nos façonnions des vases à fleurs, des pichets (à eau, à lait, à sirop, à crême), des compotiers, des « bocks » à bière  et des cendriers (tout le mode fumait)! Nous étions bien loin des chics designers bien branchés, des pondeurs minimalistes à la mode, des concepteurs de pointe (bien aiguisée). Nous étions sans baccalauréat aucun. Des candides quoi ! Mes admirateurs étaient des étudiants fauchés… et je ferai faillite. Pour la jeune Turgeon, je veux le succès, oui, ça me vengerait, alors, bonne chance madame !                      

Lien vers le site de Marie-Joël Turgeon

DEUX MORTS TRÈS DIFFÉRENTES

Qui cogne ainsi à ma porte ces jours-ci ? Qui vient troubler la paix des vieillards tranquilles comme moi. Elle, avec sa sale gueule. Elle, la sordide camargue. Elle, et sa grande faucille de merde ! La mort. Elle, avec son lugubre drapeau noir, sa tête de crâne nue, ses os croisés. La putain-pirate des existences. Chaque fois qu’elle vient roder dans nos parages, on se hérisse et on la maudit quand on sait bien qu’elle est la loi. La loi même de la vie. Mais mourir si jeune dans le cas de cette mignonne névrosée, la petite Isabelle Fortier venue de Lac Mégantic, alias Nelly (nom de pouliche !) Arcan. Se pendre ? Se tuer ? Geste fatal, à mon avis, d’un égoïsme total. Lourd mystère pour les gens dans mon genre. Si contents, un matin, d’une modeste fleur sauvage, mauve dense, poussée dans la nuit. Ou du vivant bruissement d’une jolie mésange énervée.   

   Pourquoi se tuer ? Se taire et compatir, songer à la peine douloureuse des parents. Se tuer dans son chic appartement du Plateau Mont-Royal, tout à l’ouest, côté portugais. Cette jeune fille des Cantons de l’Est, montée en métropole, étudiante en littérature à l’Uqam de jour, call-girl sordide par les soirs, —déjà des besoins pour le bien paraître ?—qui racontera sa chute dans un roman dit d’autofiction, où elle fait des signaux un peu  incestueux à son manquant. Ce récit-roman, narré avec un bon talent, va vite s’attirer les voyeurs. De France et de Navarre. Et a fait d’abord s’ouvrir (par l’impudeur, le risque) les portes d’un éditeur parisien prestigieux. Très grand succès de librairie. « Putain » québécoise authentique, hen, alors « Tout le monde monde » en parlera. Ensuite ? Hum… ça roulera moins fort pour les deux autres pontes, « Folle », « À ciel ouvert ». Un troisième ouvrage (« Paradis… ») sortira chez un éditeur d’ici. Sujet : « suicide ». Avec le vieillissement, un sujet de hantise chez elle, disaient des amis attristés. Adieu Paris-prestige? Est-ce la cruelle loi du monde des autosconfessionné(e)s ? Oui.

     Peu après, encore elle, la mort. Avec sa faux brandie. Toujours, souvent au moins,  comme modus operandi, le satané cancer. Adieu Falardeau ! Le venu de St-Henri, le cinéaste d’occasion, madame Roy ? Il vivait un échec sans le dire, ayant tant voulu humilier et puis changer le pauv’ con, l’assimilé, l’américanisé (genre à La Presse, du Hugo Dumas ou Marc Cassivi). Son clown Elvis Gratton, si exagéré, ne faisait honte qu’à lui-même et le Québécois dominé ne s’identifia pas à lui, pas du tout, observant rassuré « pire que lui ». Échec donc. Mais il est mort en nous laissant de bons films. Certains très forts.Alors on tentera volontiers de gommer ce trio de films niais, stériles. Adieu donc insipide Gratton ! Faladeau s’en va. Pour longtemps. On a mal (mais pas le fédérat stipendié Alain Dubuc) d’apprendre que ce mal embouché et courageux cinéaste ne viendra plus nous stimuler. Même en sacrant comme un charretier, lui, un ex-élève des Sulpiciens, hon ! Sa parole de feu, sa langue sans les préciosités des lâches, des peureux, nous excitait. Si rare qu’on l’invitait partout. Les hypocrites et les timorés polis du pays sont soulagés. C’est une vaine attitude car Pierre Falardeau a fait naître par son exemple de franc-parleur et de franc-tireur, des tas de patriotes jeunes. Héritage précieux.

UNE VILLE, LA NUIT

       Ma tristesse. Une belle jeune femme, douée pour écrire, éditée au Seuil à Paris, Isabelle Fortier, venant de Lac Mégantic en Estrie, s’enlève la vie ! Tristesse infinie. Couché, j’écoutais le défilé des interminables trains de marchandise derrière ma rue tout au nord d’Outremont. Sorte d’halètement à cadence trop régulière. Dans leurs châteaux du nord, Chemin Ste-Caherine,  les grands bourgeois n’entendent pas ça. Que la chouette au chic cimetière dans leur voisinage chéri, les chanceux.

       J’était rentré dans Outremont, revenant emballé (et moins riche, c’est cher !) du très fou « concert de mots » (au Monument National). Récital surréaliste de Fabrice Lucchini. Cet acteur parisien, inspiré, lit Baudelaire, ou Rimbaud —n’importe quel auteur— de façon lumineuse. Hypnotisant Lucchini ! Lecteur surdoué de paroles chantées, criées, susurrées, jetées, crachées. Toujours envoûtant, ce bonhomme. À la fin, fracassante ovation, unanimité totale. Le comédien danse, s’incline, se redresse et parade autour de sa salle comblée. 

      Salle remplie de bons bourgeois bien cultivés. J’étais bien. Ma compagne aussi. Mes voisins d’allée de même. On y est si satisfaits, si proches des Valéry, Hugo, Lafontaine, fantômes aux divers génies, tas de citations emmêlées, la jouissance.

      Et alors on veut croire à un solide avenir national, espérer des temps encore bien meilleurs, on se dit qu’il ne se peut pas qu’avec de telles foules d’amateurs de littérature, rue Saint-Laurent, saluant bien bas ce déclamateur inouï, brillant cabotin,  bouffon très éclatant et, ici, si bien accepté, non, il ne se peut pas que notre destin soit plus ou moins fichu. Ou fragile. Non et non. Vive Québec, îlot francophone qui étonne le monde entier ( dans Le Nouvel Obsevateur de cette semaine, autre témoignage sur ce fait renversant de résistance en cet océan de 300 millions d’anglos). Nous vivrons longtemps malgré nos trop nombreux assimilés et aliénés !

      On s’est comme arraché de cette rencontre prodigieuse. Les réverbères combattent la nuit, la rue Saint-Laurent luisante de pluie tombée se forge des reflets colorés. Il faut rentrer pour écouter les battements réguliers des trains Chemin Bates ! Voici donc la vie réelle avec ses passants énervés.    

        Tantôt, au Monument, on regardait à gauche et à droite, les amants des verbes poétiques, on examinait ces figures rougies d’un plaisir rare, ces silhouettes qui trépignaient d’aise, remplies d’enthousiasme, ce monde ouvert, généreux…oui…il était bien là, notre monde québécois français, rieur avec intelligence, présent tout autour et jusque dans les balcons. Puis, soudain, dehors, de jeunes visages pauvres et tristes. Deux maigres garçons, édentés, s’offrent pour laver le pare-brise, jeunes silhouettes sinistres dans la nuit. Pourtant, tantôt, que de visages heureux, ces mines épanouies, gloussantes ! Cette bruissante compréhension du Lucchini en diseur émérite, excité génial, notre foule nerveuse, craintive d’en échapper une bribe. Bonne humeur d’entendre tant d’intelligence des mots », tant d’esprit offert, à subtilité langagière avec l’éclat fréquent, tonnerre d’orage, une tempête d’applaudissements nourris !    

       Mais, maintenant, filant vers Outremont, aux portes des bars, des discos, mal cachés dans de vulgaires portiques commerciaux, sous des enseignes anglomanes, des ados, garçons aux yeux éteints, filles écourtichées, jeunesses maquillées tristement, vêtus bruyamment. Ils fument, guettent le flux des autos pressées. L’autre Québec ? Allons dormir au son des convois de  fret !

CACA-CACO-CACOPHONIE !

       Ça va faire dix ans bientôt. Oui, dix ans qu’on a installé partout un mode de communication moderne, foisonnant, éparpillant, démographique. Et démagogique ? Que vous viviez à Sante-Adèle ou à à Milliy-la-forêt ou à Marne-la coquette ( ah ces jolis noms en France !), à Los Angeles ou à Verdun, en un tournemain, un clic de souris, vous voilà à l’écoute d’un autre, connu, inconnu, méconnu) à l’autre bout du monde. Ou dans la rue voisine. Voici venu le règne de l’informatique, tic tic ! De l’étonnant réseau universel…où règne une étrange liberté.  Internet. Web. Réseaux. Machine à courriels. Peu importe le nom, s’agrandit davantage chaque jour ce filet (ce « net »), autour de la planète.

        L’hiver dernier, je composais un nouveau roman sur un dénommé « Jésus ».  À coups de clics —rapides, inouîs, furtifs j’eus des moyens d’apprendre des détails sur son temps, sa géographie, les fruits et légumes, moeurs et coutumes, us et pratiques en cette Palestine. Un clic sur Google ou Wikipédia, incroyables sources, encyclopédies inépuisables. J’étais bien loin de mes pauvres tomes de « L’Encyclopédie Grolier de la Jeunesse », en 1940. Un monde nouveau. Ainsi, une jeunesse (au moins occidentale) n’a plus aucune raison (économique) de se plaindre  sur ce rapport. Le savoir. L‘instruction. Servez-vous, ouvrez ce léger portable, cette mallette à écran. allumez. Écran magique avec mille millions de millions de renseignements.

       Et puis il y a autre chose encore à l’orée de 2010. Mon sujet justement : désormais tout le monde peut y participer. Ajouter son fion, son avis, une opinion personnelle. À tout propos. L’ouvrière de Saint Jérôme ou l’agent d’immeubles de Mont Tremblant. Des sites « perso » s’ouvrent sans cesse, n’importe qui peut se joindre au chœur. Juger. Complimenter ou maudire. Commenter l’incendie du coin ou l’écrasement d’un avion détourné. Docteur en linguistique, ouvrier sans spécialité, voici venu l’égalité « sur la place publique » tant rêvée par des révolutionnaires. On dit que des amateurs enragés consacrent des heures et des heures chaque jour à jaser, à twitter, à tenter de communiquer. Un vaste balcon de méméring ouvert sur la terre. Un parloir foutoir. Une gigantesque foire d’empoigne.  Un marché idiot de commérages. Inépuisable. Ragots, diffamations, hommages, insultes, en vrac ! Certains en sont enchantés : ils ont droit à leur espace enfin, on va les entendre, enfin ils sont édités. Que devient l’importance, l’utilité de cette parole sans contrôle offerte à tous ? De ces avis et conseils venus de vrais génies ou bien  d’authentiques crétins ? Impossibilité de vérifier justement la qualité « de celui qui écrit » ? Parole libre donnée aux limiers de l’information comme aux coquins de la désinformation, écervelés.

       Le web devenu un cirque ? La toile, le net, devenu un futile parlement de bouffons ? Cette égalité est-elle utile ? Est-ce vraiment démocratie ? Ou sont-ce des espaces fous accordés à ces maladifs inventeurs de complots à gogo ? Place aux diffuseurs de ragots, aux cancaniers ? Le frustré s’exprime ou il se venge ? Le raté-par-sa-faute se défoule. Le « pas  chanceux », le rejeté du monde des communications, réservé « aux professionnels du métier », se trouve ainsi un canal. Qui est un égout ? Bogue, blogue, blogue : comme dans « cui-cui-cui, mon histoire est fini ». Infantilisme bête : le net à méméring ? Nous entrons tous dans le début d’un temps nouveau. De vraie liberté ? J’ai un doute et le droit de croire à une cacophonie.

AUX PORTES DE « CHEZ SAINT-PIERRE »

       Il y eut un matin, comme dit la Bible, où l’on vit Mordorée 1er, mon chat-roi, s’installer droit comme un chat égyptien, à mi-terrain, sur une dalle, pour contempler le paysage. Classe ! Puis, il y eut un mati où Donalda-marmotte se trémoussa sous nos cèdres, cherchant l’Alexis ? Sais pas. Face à ces écureuils, menaces des mésanges innocente, ma Raymonde, Acadienne par sa mère, a pris les grands moyens. La déportation ! À Maurice-Voisin, elle a emprunté son piège-cage. Une noix en guise d’appât, ajustage des portières…et bang ! Le lendemain, une première victime poilue affolée. Au petit matin, on l’a libéré chez Rona-Riopelle. Là, j’ai revu la belle fougueuse Rivière-aux-Mulets. M’sieur le maire, faudrait faire voir mieux ce si beau trésor d’eau, rare en pleine ville, faire enlever ces HÉNAURMES pesées de béton sur le petit pont.

      Nous en sommes déjà au cinquième écureuil ! Mésanges ravis. Autre ouvrage : comment corriger l’inclinaison inouïe d’un sorbier qui penche sans cesse vers le sol tout garni de ses petits fruits orangés. Il y eut un matin : je descend la Morin, marchant vers l’entrée d’autoroute pour  l’annuel examen-bilan du vieil homme. « Comment vont vos écureuils ? », me jette une dame sur sa galerie. Je raconte la cage. Madame Patry est « de souche » par ici : «  Mon père a beaucoup construit un peu partout dont ce resto Quidi Vidi, fraîchement  démoli ». On jase au soleil.

      Clinique et j’arrive « aux portes de Saint-Pierre » pour livrer mon corps à sa science. Ça y va par là. Mon Saint-Pierre ne niaise pas avec la santé. Saint-Pierre a fait ma joie, mon ciel, le paradis ! Je flottais en sortant : « Tout baigne, me dit-il, cœur, poumons, pression, pouls, la prostate, alouette. Il y a le bedon, hum… » Je lui ai parlé des gâteaux de ma chère École, rue Lesage, qui va ré-ouvrir. « Bof, vas-t, mange, Claude ! Mais marche et nage davantage ». Rien du catastrophisme ambiant avec « mon » Saint-Pierre. Chez la photographe-en-poumons, j’entends : « Cessez de respirer ! » Diable, va-t-elle me commander : « Mourrrrrez. On rigole. Je sors enchanté de cette « vallée » terrestre.

        Devoir maintenant remonter la célèbre côte adèloise ? Ahanant, je m’oblige à des poses et, au joli Café de la rue Morin ( où l’on petit déj impeccablement), j’aperçois un noiraud minet très très tigré qui fige, me darde d’un regard perçant. Ce café fut l’école du lieu jadis, très exactement « au milieu » de la côte Morin ! Justice pour les en bas et les en haut.  Ce mini tigre me suit et me revient un souvenir. Papa qui conte : « Dans les années 1910, mon p’tit gars, j’aimais ma p’tite école à Laval-des-Rapides, il y avait là, qui y vivait, une si jolie maîtresse ( une fille de Caleb ?) mais surtout son chat gris ardoise si tigré me suivant partout, affectueux. » Alors j’ai dit au minou : « Toi avec tes fameuses « 7 vies », aurais-tu connu mon papa, Édouard Jasmin ? » Dont je m’ennuie si souvent.

UN FANTÔME À OUTREMONT ?

J’aime revenir dans ce quartier d’Outremont que j’ai longtemps habité, rue Querbes et Saint-Viateur. Ce matin-là, je marche dans le parc, ma blonde est à ses courses chez Cinq-Saisons. J’observe les ronds futiles — des gamins qui me fuient — dans l’eau du joli bassin du grand parc.
Ce jour récent, ô canicule terrible !, qui j’aperçois sur un banc ? Lui ? Claude M. Le nez en l’air, sa grosse canne le long de sa jambe, le crâne sous l’abri de paille d’un petit chapeau comique. Lui ? Oui, lui, je ne rêvais pas.
Il y a bien longtemps que je ne crois plus aux revenants. J’avais aimé cet homme, mais il y a si longtemps de ça.
Là, m’installant carrément à son côté, je pouvais revoir, en chair et en os, un disparu. Un mort ! La berlue. Je rêve. Je dis au petit vieillard qui, pas trop surpris, m’examinait en souriant comme jadis : « Veuillez m’excuser de tant vous examiner, m’sieur, mais il y a que vous ressemblez comme deux gouttes d’eau (c’est bien ce qu’on dit, non ?) à un homme à qui je dois beaucoup. Il se nommait Claude Melançon. »

Le petit vieillard retire son chapeau, le pose sur le banc, me fait un sourire tout chaud et, guilleret, me déclare : « Mais je suis Claude Melançon, cher ami. Et je vous reconnais.»

C’était impossible, le père de notre jeune camarade des beaux-arts, Malou, était certainement enterré depuis des décennies. Ce personnage (longtemps haut cadre du CN) était un naturaliste émérite qui publia sur « Les oiseaux de nos arbres » et « Les poissons de nos eaux arbres ». Ce papa de Malou rue Querbes, nous accueillait tous (les aspirants artistes d’une folle bohème) avec une vraie chaleur humaine. Nous l’aimions.

Un fantôme ? Juste pour moi. Voulant me réveiller, vérifier, je lui dis : « Qu’est devenu ce grand crucifix sculpté d’un art candide que vous m’aviez montré dans votre sous-sol, rue Querbes ? » Il se leva, alla jeter des papiers dans un panier, me revint : « Ah, ce crucifix, je ne sais plus, vous verrez, on perd tout de nos choses avec le temps. »

Il semble flotter dans l’air mon revenant ! Puis il me regarde de ses bons yeux d’un gris bleu et que j’aimais tant, moi l’aspirant crève-la-faim. Il avait encore sa douce et chaude voix, si amicale; « Alors la céramique ?, fit-il. Zéro ? Rien ? On a plutôt « façonné » des bouquins ? » Il savait cela.

J’en profite, jouant de candeur : « M. Melançon, on ne vous l’a pas dit en 1950, mais merci. Pour tout. Pour vos randonnés dans votre boisé à Knowlton au bord du Lac Brome, vos cours de botanique improvisés en forêt, si instructifs, surtout votre généreuse hospitalité dans ce « Proscénium », mini-centre d’art fondé par vous et vos amis.

Claude Melançon me dit : « J’aimais la ferveur de vos jeunesses, vos espoirs, vos projets flous, ceux d’un Marc Favreau ou d’une Marthe Mercure. »

En 1950, je ne savais pas que 35 ans plus tard, j’achèterais le 360 Querbes. En 1986.

Ému, je le vis disparaître soudain. Puis je vis notre noire Jetta sortir du stationnement du Cinq-Saisons. Je courus avertir ma Raymonde à propos de ce fantôme retrouvé. Elle examine les abords du parc, plus personne. Plus de Claude Mélançon sur le banc ! Juste un écureuil jaune, seul, tressautant, sautillant pour une noix offerte. Ré-incarnation de C.M. ? Cette brève canicule de fin d’août !