UN FANTÔME À OUTREMONT ?

J’aime revenir dans ce quartier d’Outremont que j’ai longtemps habité, rue Querbes et Saint-Viateur. Ce matin-là, je marche dans le parc, ma blonde est à ses courses chez Cinq-Saisons. J’observe les ronds futiles — des gamins qui me fuient — dans l’eau du joli bassin du grand parc.
Ce jour récent, ô canicule terrible !, qui j’aperçois sur un banc ? Lui ? Claude M. Le nez en l’air, sa grosse canne le long de sa jambe, le crâne sous l’abri de paille d’un petit chapeau comique. Lui ? Oui, lui, je ne rêvais pas.
Il y a bien longtemps que je ne crois plus aux revenants. J’avais aimé cet homme, mais il y a si longtemps de ça.
Là, m’installant carrément à son côté, je pouvais revoir, en chair et en os, un disparu. Un mort ! La berlue. Je rêve. Je dis au petit vieillard qui, pas trop surpris, m’examinait en souriant comme jadis : « Veuillez m’excuser de tant vous examiner, m’sieur, mais il y a que vous ressemblez comme deux gouttes d’eau (c’est bien ce qu’on dit, non ?) à un homme à qui je dois beaucoup. Il se nommait Claude Melançon. »

Le petit vieillard retire son chapeau, le pose sur le banc, me fait un sourire tout chaud et, guilleret, me déclare : « Mais je suis Claude Melançon, cher ami. Et je vous reconnais.»

C’était impossible, le père de notre jeune camarade des beaux-arts, Malou, était certainement enterré depuis des décennies. Ce personnage (longtemps haut cadre du CN) était un naturaliste émérite qui publia sur « Les oiseaux de nos arbres » et « Les poissons de nos eaux arbres ». Ce papa de Malou rue Querbes, nous accueillait tous (les aspirants artistes d’une folle bohème) avec une vraie chaleur humaine. Nous l’aimions.

Un fantôme ? Juste pour moi. Voulant me réveiller, vérifier, je lui dis : « Qu’est devenu ce grand crucifix sculpté d’un art candide que vous m’aviez montré dans votre sous-sol, rue Querbes ? » Il se leva, alla jeter des papiers dans un panier, me revint : « Ah, ce crucifix, je ne sais plus, vous verrez, on perd tout de nos choses avec le temps. »

Il semble flotter dans l’air mon revenant ! Puis il me regarde de ses bons yeux d’un gris bleu et que j’aimais tant, moi l’aspirant crève-la-faim. Il avait encore sa douce et chaude voix, si amicale; « Alors la céramique ?, fit-il. Zéro ? Rien ? On a plutôt « façonné » des bouquins ? » Il savait cela.

J’en profite, jouant de candeur : « M. Melançon, on ne vous l’a pas dit en 1950, mais merci. Pour tout. Pour vos randonnés dans votre boisé à Knowlton au bord du Lac Brome, vos cours de botanique improvisés en forêt, si instructifs, surtout votre généreuse hospitalité dans ce « Proscénium », mini-centre d’art fondé par vous et vos amis.

Claude Melançon me dit : « J’aimais la ferveur de vos jeunesses, vos espoirs, vos projets flous, ceux d’un Marc Favreau ou d’une Marthe Mercure. »

En 1950, je ne savais pas que 35 ans plus tard, j’achèterais le 360 Querbes. En 1986.

Ému, je le vis disparaître soudain. Puis je vis notre noire Jetta sortir du stationnement du Cinq-Saisons. Je courus avertir ma Raymonde à propos de ce fantôme retrouvé. Elle examine les abords du parc, plus personne. Plus de Claude Mélançon sur le banc ! Juste un écureuil jaune, seul, tressautant, sautillant pour une noix offerte. Ré-incarnation de C.M. ? Cette brève canicule de fin d’août !

2 réponses sur “UN FANTÔME À OUTREMONT ?”

  1. Pour ceux qui n’ont pas le temps de chercher : M. Melançon est bien mort.
    «La réserve écologique est nommée en l’honneur de Claude Mélançon, naturaliste (1895- 1973). Il collabora aux travaux de plusieurs sociétés scientifiques dont la Société Provancher et la Société zoologique de Québec. Ses communications, principalement à caractère faunique, sont bien connues, de même que son engagement actif dans différents organismes voués à la protection de la nature.»
    Quand on voit des fantômes, on est soi-même un peu disparu ?

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