DEUX MORTS TRÈS DIFFÉRENTES

Qui cogne ainsi à ma porte ces jours-ci ? Qui vient troubler la paix des vieillards tranquilles comme moi. Elle, avec sa sale gueule. Elle, la sordide camargue. Elle, et sa grande faucille de merde ! La mort. Elle, avec son lugubre drapeau noir, sa tête de crâne nue, ses os croisés. La putain-pirate des existences. Chaque fois qu’elle vient roder dans nos parages, on se hérisse et on la maudit quand on sait bien qu’elle est la loi. La loi même de la vie. Mais mourir si jeune dans le cas de cette mignonne névrosée, la petite Isabelle Fortier venue de Lac Mégantic, alias Nelly (nom de pouliche !) Arcan. Se pendre ? Se tuer ? Geste fatal, à mon avis, d’un égoïsme total. Lourd mystère pour les gens dans mon genre. Si contents, un matin, d’une modeste fleur sauvage, mauve dense, poussée dans la nuit. Ou du vivant bruissement d’une jolie mésange énervée.   

   Pourquoi se tuer ? Se taire et compatir, songer à la peine douloureuse des parents. Se tuer dans son chic appartement du Plateau Mont-Royal, tout à l’ouest, côté portugais. Cette jeune fille des Cantons de l’Est, montée en métropole, étudiante en littérature à l’Uqam de jour, call-girl sordide par les soirs, —déjà des besoins pour le bien paraître ?—qui racontera sa chute dans un roman dit d’autofiction, où elle fait des signaux un peu  incestueux à son manquant. Ce récit-roman, narré avec un bon talent, va vite s’attirer les voyeurs. De France et de Navarre. Et a fait d’abord s’ouvrir (par l’impudeur, le risque) les portes d’un éditeur parisien prestigieux. Très grand succès de librairie. « Putain » québécoise authentique, hen, alors « Tout le monde monde » en parlera. Ensuite ? Hum… ça roulera moins fort pour les deux autres pontes, « Folle », « À ciel ouvert ». Un troisième ouvrage (« Paradis… ») sortira chez un éditeur d’ici. Sujet : « suicide ». Avec le vieillissement, un sujet de hantise chez elle, disaient des amis attristés. Adieu Paris-prestige? Est-ce la cruelle loi du monde des autosconfessionné(e)s ? Oui.

     Peu après, encore elle, la mort. Avec sa faux brandie. Toujours, souvent au moins,  comme modus operandi, le satané cancer. Adieu Falardeau ! Le venu de St-Henri, le cinéaste d’occasion, madame Roy ? Il vivait un échec sans le dire, ayant tant voulu humilier et puis changer le pauv’ con, l’assimilé, l’américanisé (genre à La Presse, du Hugo Dumas ou Marc Cassivi). Son clown Elvis Gratton, si exagéré, ne faisait honte qu’à lui-même et le Québécois dominé ne s’identifia pas à lui, pas du tout, observant rassuré « pire que lui ». Échec donc. Mais il est mort en nous laissant de bons films. Certains très forts.Alors on tentera volontiers de gommer ce trio de films niais, stériles. Adieu donc insipide Gratton ! Faladeau s’en va. Pour longtemps. On a mal (mais pas le fédérat stipendié Alain Dubuc) d’apprendre que ce mal embouché et courageux cinéaste ne viendra plus nous stimuler. Même en sacrant comme un charretier, lui, un ex-élève des Sulpiciens, hon ! Sa parole de feu, sa langue sans les préciosités des lâches, des peureux, nous excitait. Si rare qu’on l’invitait partout. Les hypocrites et les timorés polis du pays sont soulagés. C’est une vaine attitude car Pierre Falardeau a fait naître par son exemple de franc-parleur et de franc-tireur, des tas de patriotes jeunes. Héritage précieux.

3 réponses sur “DEUX MORTS TRÈS DIFFÉRENTES”

  1. Vous avez trouvé les mots et les phrases qui me conviennent parfaitrement pour parler de ces deux disparus.

    J’ai aussi de la misère avec le suicide. Est-ce que ça me regarde? Oui, c’est moi qui reste! Ils se sauvent sans que je ne puisse partir à leur recherche. Moi quand je fuis, on sait où me trouver. Enfin… je crois qu’il y avait un déséquilibre chimique.

    Pour Falardeau. Se serait-il cantonné lui-même dans un personnage qu’il aurait voulu faire évoluer? Je l’ignore mais comme tout le monde, il me manquera. Il crachait nos mots, nos jurons, il servait notre lâcheté. De plus, il aimait profondément la vie. C’était un tendre qui n’a pas voulu qu’on lui dise qu’on l’aimait. Il est parti discrètement, nous aurions voulu l’accompagner.

    Et ce matin j’ai entendu Dubuc qui avait du mal à contenir sa joie.

    Accent Grave

  2. La disparition de Falardeau enchante sûrement les Fédéralisses alors que le suicide de Nelly va peiner plusieurs de ses lecteurs, friands de textes salaces. Son dernier livre sur le suicide, on le voyait venir un peu, non ?

  3. Pour Bertrand L.,
    Je ne sais pas si vous avez déjà lu Nelly Arcan, mais elle va d’abord manquer à ses lecteurs non friands de salacité, mais de littérature. De vrais textes écrits comme on en lit rarement, d’une qualité étonnante. Réduire sa prose en la destinant à des lecteurs de ce type, c’est passer bien à côté de ce qu’elle écrivait.

    Pour mon Jasminopasluniécritdepuistroplongtemps, c’est une salutation bien basse que je vous fais ici tout en passant; salutation aussi à votre Aile chérie.
    Marleau (vous vous rappelez?)

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