UNE VILLE, LA NUIT

       Ma tristesse. Une belle jeune femme, douée pour écrire, éditée au Seuil à Paris, Isabelle Fortier, venant de Lac Mégantic en Estrie, s’enlève la vie ! Tristesse infinie. Couché, j’écoutais le défilé des interminables trains de marchandise derrière ma rue tout au nord d’Outremont. Sorte d’halètement à cadence trop régulière. Dans leurs châteaux du nord, Chemin Ste-Caherine,  les grands bourgeois n’entendent pas ça. Que la chouette au chic cimetière dans leur voisinage chéri, les chanceux.

       J’était rentré dans Outremont, revenant emballé (et moins riche, c’est cher !) du très fou « concert de mots » (au Monument National). Récital surréaliste de Fabrice Lucchini. Cet acteur parisien, inspiré, lit Baudelaire, ou Rimbaud —n’importe quel auteur— de façon lumineuse. Hypnotisant Lucchini ! Lecteur surdoué de paroles chantées, criées, susurrées, jetées, crachées. Toujours envoûtant, ce bonhomme. À la fin, fracassante ovation, unanimité totale. Le comédien danse, s’incline, se redresse et parade autour de sa salle comblée. 

      Salle remplie de bons bourgeois bien cultivés. J’étais bien. Ma compagne aussi. Mes voisins d’allée de même. On y est si satisfaits, si proches des Valéry, Hugo, Lafontaine, fantômes aux divers génies, tas de citations emmêlées, la jouissance.

      Et alors on veut croire à un solide avenir national, espérer des temps encore bien meilleurs, on se dit qu’il ne se peut pas qu’avec de telles foules d’amateurs de littérature, rue Saint-Laurent, saluant bien bas ce déclamateur inouï, brillant cabotin,  bouffon très éclatant et, ici, si bien accepté, non, il ne se peut pas que notre destin soit plus ou moins fichu. Ou fragile. Non et non. Vive Québec, îlot francophone qui étonne le monde entier ( dans Le Nouvel Obsevateur de cette semaine, autre témoignage sur ce fait renversant de résistance en cet océan de 300 millions d’anglos). Nous vivrons longtemps malgré nos trop nombreux assimilés et aliénés !

      On s’est comme arraché de cette rencontre prodigieuse. Les réverbères combattent la nuit, la rue Saint-Laurent luisante de pluie tombée se forge des reflets colorés. Il faut rentrer pour écouter les battements réguliers des trains Chemin Bates ! Voici donc la vie réelle avec ses passants énervés.    

        Tantôt, au Monument, on regardait à gauche et à droite, les amants des verbes poétiques, on examinait ces figures rougies d’un plaisir rare, ces silhouettes qui trépignaient d’aise, remplies d’enthousiasme, ce monde ouvert, généreux…oui…il était bien là, notre monde québécois français, rieur avec intelligence, présent tout autour et jusque dans les balcons. Puis, soudain, dehors, de jeunes visages pauvres et tristes. Deux maigres garçons, édentés, s’offrent pour laver le pare-brise, jeunes silhouettes sinistres dans la nuit. Pourtant, tantôt, que de visages heureux, ces mines épanouies, gloussantes ! Cette bruissante compréhension du Lucchini en diseur émérite, excité génial, notre foule nerveuse, craintive d’en échapper une bribe. Bonne humeur d’entendre tant d’intelligence des mots », tant d’esprit offert, à subtilité langagière avec l’éclat fréquent, tonnerre d’orage, une tempête d’applaudissements nourris !    

       Mais, maintenant, filant vers Outremont, aux portes des bars, des discos, mal cachés dans de vulgaires portiques commerciaux, sous des enseignes anglomanes, des ados, garçons aux yeux éteints, filles écourtichées, jeunesses maquillées tristement, vêtus bruyamment. Ils fument, guettent le flux des autos pressées. L’autre Québec ? Allons dormir au son des convois de  fret !

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