MON PAYS EN JARDINS DE GIVRE !

Oh, vivre soudain comme dans un décor d’une luminosité si particulière ! Nos jolies collines devenues d’un aspect métallique. Une nature en scintillements ! Oh, la beauté rare ce mercredi-là ! Il y a certaines années où cet effet éblouissant ne se produit pas une seule fois. Ça s’est donc reproduit mercredi. Vous vous en souvenez ? Nous roulions vers la métropole et, surprise, en sortant de Sainte Adèle vers la station Esso et l’autoroute 15, on a vu des bêtes excitées,  comme folichonnes qui escaladaient en zigzaguant nos falaises boisés. Pourquoi ? Pour voir de plus haut la beauté ? Les marmottes, ratons laveurs et autres bêtes apprécient-elles de telles visions ? On ne sait pas.

Ce jour-là c’était mieux —cette argenterie totale de nos montagnes— que les célèbres décors numérisés du film Avatar (que j’ai admiré).  Dans le pare-brise de ma Jetta, c’était des photographies inouïes et mobiles), un diaporama unique, des bousculades de diapositives d’art. On aurait dit un cinéma arctique inédit, un film façonné comme ces vieilles photos antiques —ces daguerréotypes ?— clichés à base de sels scintillants. Ou quoi donc ? Quels paysages étonnants et nous n’en revenions pas, Raymonde et moi.  Vision fugaces, non, cette féerie a duré tant qu’il y a eu des collines garnies d’arbres glacés.

On songeait au fameux grand artiste, Dûrer, à d’anciens procédés, de ces anciennes gravures avec leur jeu des gris variant à l’infini. Sorte de camaïeux époustouflant ce mercredi. Spectacle de mini glaçons… par millions. Oh !

« Ma vitre est un jardin de givre », chantait (avant son accident) mon petit camarade de Villeray, un Claude Léveillée ému à son piano, sur un poème d’Émile Nelligan. Ce poème s’agrandissait ce mercredi et c’est tout mon pays laurentidien qui se métamorphosait en un immense jardin de givre. Oui Vigneault, l’hiver montrait son plus beau jupon ! De dentelles fines, brillantes sous un modeste soleil taquin qui jouait au fou —allume, éteint— pour nous faire sourire, comme pour faire apprécier ce décor argenté. Si nous craignons le verglas, pour de bonnes raisons, cette sorte de givre, elle, est une merveille.

Retour chez soi et c’est à la radio, à la télé, sans cesse, ce sinistre décor sans féerie aucune, où des Haïtiens se débattent pour la survie. On a mal pour ces désespérés et j’ai soudain éclaté en sanglots à un moment donné. Ces regards « perdus » d’enfants « perdus » —on sait mon amour des enfants— me fendaient le coeur. Devenu vieux, vois verrez jeunes gens, on pleure bien pus souvent. Malgré tout, l’enchantement de nos montagnes comme translucides, oui, oui, translucides, persistera.

C’est justement à cause de tels moments à belles lumières insolites, que l’on retarde une décision…car une partie de notre entourage (parents, amis) nous dit : « L’âge augmentant et  la santé déclinante, un jour, vous devrez vous en aller. Partir pour la grande ville où il y a des meilleurs soins hospitaliers, les spécialistes, etc. » Chaque fois, on a mal, nos coeurs se serrent. Pourquoi ? Bien, par exemple, pour ces jours bénis aux magnifiques jardins-de-givre.

L’attachement à une région se forge de tant de choses, le printemps reviendra, avec le bourgeonnement partout, l’été reviendra avec ses fleurs autour de nous et un rouge cardinal va pépier, une tourterelle va poser, le grand héron gris nous revisitera, un colibri vibrionnera…

GLOIRE ET DÉCADENCE ?

À quinze ans nous rêvons. Nous imaginons l’avenir. Glorieux certes. Quel enfant, à un moment donné, s’imaginant « spécial », si « à part », n’a pas imaginé qu’on lui cachait ses origines. Adopté en secret ? Né d’un prince ou d’une reine enfuie, embarrassée par sa venue au monde ? J’allais un jour être comblé.

Voilà que ce midi-là, mon père, humble restaurateur de Villeray, nous sort une affaire : son cousin le notaire, hélas socialiste (du CCF), père de notre cousine célèbre à la radio, Judith, bref un homme instruit, cultivé, aurait fait des recherches généalogiques fouillées. Papa nous révéla : «  Tenez-vous bien :  Amédée a découvert que ces Jasmin venus du Poitou viennent d’Espagne ! » Plus étonnant, expliquait notre père, ces Jasmin venaient du Maghreb africain, des Berbères ! Je cessai d’avaler la fricassée de maman. J’étais mystifié, me questionnant, où donc était cette Berbererie ?

Papa enchaîna : « Selon Amédée Jasmin, nos aïeux faisaient partie des fameux conquérants de l’Espagne. Oui, nos ancêtres lointains (car on est en 700 par là) ont passé par Gilbraltar, pour partager l’historique célèbre règne arabe dans la péninsule ibérique. Oui, avec le glorieux chef de guerre, Abdel Rhâman. » Pouvez-vous imaginer mon étonnement ? Fini nos pauvres du Poitou guettant le voilier au port de La Rochelle. Fini ces Jasmin en petits soldats du régiment de Repentigny. Je découvrais des racines bien plus fameuses, un passé autrement plus glorieux. Le jeune ado se voyait fort bien intégré avec ces armées conquérantes, ces victorieux envahisseurs.

Devant partir pour le collège, je tenais une histoire avantageuse et, gonflé d’orgueil, mon regard brillait. Je vénérais mon oncle Amédée même si c’était un peu vague : étions-nous des sémites mi-Arabes, mi-Juifs ? Un peu des « hommes bleus », Touaregs ? Papa acheva « Hélas, nous sommes montés combattre à Poitiers Charles Martel et ce sera la mort d’Abdel Rhâman. La retraite. Le rêve d’une France islamisée évanoui. Le Jasmin décidait de rester au Poitou et, mes enfants, vous connaissez la suite, le soldat Aubin Jasmin qui s’installe cultivateur à Saint Laurent. »

Pas peu fier, je me mis en frais de répandre cette avantageuse recherche du père de Judith. Et puis, patatras, un Jasmin expert sur le web, un gars du Nord, dégonfla mon ballon : «  Je regrette, votre oncle s’est amusé à fabuler, nous venons tous, les Jasmin, des pauvres marécages du nord-est du Poitou. »

Je ris et je digère la mauvaise nouvelle !

MOURIR À SAINTE ADÈLE, P.Q.

Il y a des chansons sur mon village : « Dans l’train pour Sainte-Adèle, tchou, tchou » du géant Félix. Celle de Ferland, « P.Q. ». Et d’autres encore. Jeune, ce lieu était comme mythique. Avec la radio, et la télé plus tard, le prolifique  Grignon, le premier, contribua fortement à « mettre sur la carte » ce village laurentidien (*) entre Saint Jérôme et Saint Agathe, juste au nord du dynamique Saint-Sauveur. Ceux qui estiment ma prose à La Vallée voudront sans doute me retrouver avec ma vie racontée quand j’étais petit garçon et puis gamin intrépide aux (hélas !) mauvais coups flagrants, enfin en adolescent romantique comme nous le sommes tous à cet âge, tourmenté par un avenir imprécis.

Ces fidèles croisés dans nos rues et qui me disent apprécier mon écriture voudront (chez un Renaud-Bray par exemple) se procurer « Enfant de Villeray ». Livre de poche pas cher frais sorti des presses. Ilustré de 25 portraits (parents et gens du quartier) dessinés de ma blanche main ». « Toute enfance est un roman », a-t-on écrit. « Enfant de Villeray » est mon autobiographie. Ma jeunesse. À la dernière page, c’est septembre 1951, je dis adieu à Villeray et à ma mère qui a les yeux pleins d’eau sur le balcon de la rue Saint-Denis. Je pars pour Sainte Adèle.

Est-ce que je vais y mourir, l’âge est arrivé pour me poser la question. Quand je songe à 1951, je revois l’époque des jobs d’étudiant. En milieu modeste, les ados cherchent des emplois d’été. Je serai « planteur » dans un bowling, puis emballeur dans un marché Steinberg rue Saint-Hubert. À coté du ciné PLaza où le remuant Norman Bratway (né dans ce coin !) enregistre « Belles et bommes ». Avant Sainte Adèle pour organiser mon atelier-écurie, j’aurai appris, rue Clark,  à démonter les parapluies (Brophey Umbrella), rue De la Gauchetière, à assembler des sandales de plastique ( Smith’s shoes). Je fus refusé chez KIK COLA rue Villeray, mais interrompant monsieur Laroche, directeur d’un Business College voisin, qui causait avec monsieur Lapierre, gérant chez « Seven Up », j’obtiendrai son « oui » et j’allai corder des caisses par rangés de douze de haut ! Hasard ? Quand « Seven up » fermera, c’est feu M.Laniel, mon voisin de Sainte-Adèle qui ouvrira là son « Laniel’s amusement. »; un Jean Coutu actuellement. Les fils de richards, comme Elliott Trudeu, ne s’éreintent pas trop, font du canotage derrière Morin Heights, ou villégiaturent à Ogunquit.

Je recommande aux parents ces jobs d’été, le jeune y découvre la vie du plus grand nombre, l’existence rude de la majorité. À seize ans, à dix-huit ans, j’ai pu m’humaniser et comprendre le terrifiant réalisme du populo. En fabriquant des « fudsicles », sorbets variés,  chez Lowney’s, usine devenue une jolie bibliothèque rue Lajeunesse, à Ahuntsic. Ou en fabriquant, rue William, des bustes de papier-maché pour les vitrines de la PLaza. Sainte Adèle, son centre d’art, allait me délivrer de ces pénibles emplois. Je rêvais. Même Picasso aurait honte de ses céramiques made in Vallauris. Je rêvais beaucoup à la fin de mon enfance dans Villeray (Michel Brûlé, éditeur).

* j’écris « laurentidien » désormas car « laurentien » s’est toujours appliqué à tous les habitants de toutes les vallées du fleuve Saint-Laurent; cela de Gaspé à Gatineau, n’est-ce pas ?

C.J.

Mort d’un orphelin

On le voyait à la télé, la dernière fois, Bruno Roy avait pas l’air de bonne humeur, son ami Gilles Carle venait de trépasser. Je souligne cela car, à chaque rencontre, mon Bruno montrait un heureux visage de bon vivant et, sans cesse, cette sorte d’optimisme que l’on voit bien accroché à ceux qui font, comme on dit, « une belle vie ».
Mon président d’union (UNEQ) m’a toujours semblé content de son sort, lui, le condamné duplessiste, il avait pu faire mentir les calculateurs sordides de subventions fédérales. Un évêque, un cardinal (bien Léger !) un chef de parti au pouvoir (Maurice-le-Bleu) avec des salauds, oui, oui, des médecins complices, osèrent déclarer des enfants « sans famille » comme des enfants « fous » ! En vue de ramasser plus de fric public qu’avec des enfants normaux. Donc sa belle humeur naturelle au Bruno Roy. J’avais saisi l’affaire, le poète, le parolier, le romancier, revenu de très loin, ayant failli rester collé dans des archives dégueulasses, comprenait qu’il avait eu une formidable chance. Que son destin était béni par des dieux inconnus, sans doute pas très catholiques. Pourtant, solidaire, il milita pour ses compagnons malchanceux, une légion de floués, troupe de malheureux, comme lui, classés « déments ».
Une religieuse l’avait épargné, la sublimation maternaliste (dic) de cette célibataire ensoutanée le sauva. Il fut épargné. Hasard. Ses talents firent le reste. Roy venait de publier sur « les bonnes chansons », rien à voir avec l’album de cet abbé Gadbois, enrichi puis fondateur de la radio-CJMS. Bruno venait de pondre une nouvelle chanson pour la « rousse » de Carle, Chloée. Bruno vivait en paix et, bang !, la fêlure, la chute. La mort. Pourtant Bruno Roy avait bien mérité de vivre longtemps. La dernière fois qu’on se rencontra c’était à la sortie des funérailles du patriote Bourgault, on avait pleuré ensemble. Puis, signal du Pierre farceur ?, la barrière d’un parking proche de la Basilique Notre Dame, se bloqua net. Mon Bruno, faraud, souleva cette jaune clôture, la tint au dessus de sa tête et me cria : « Vas-y, vite, passe mon vieux ! » Je lui dis : « Vas-y à ton tour, passe. Passe au paradis des vaillants orphelins. »

MENSONGES QUE MON PÈRE CONTAIT !

Comme toujours au temps des fêtes,  j’ai débuté, un rituel, mon roman annuel.  Après mon « Rire de Jésus », cette fois je suis plongé avec… Belzébuth, Lucifer et Satan ! Au début de l’été sortira donc en librairies « PAPA M’A DIT… « , titre de travail. Je raconterai mes frayeurs provoquées par les récits de papa ( un bonhomme bizarre) qui prenait plaisir à raconter ses « diableries ». Comme aujourd’hui avec certains films, les jeunes aiment avoir peur, j’aimais avoir peur, petit garçon. Est-ce que je lui dois ma vocation d’écrivain ? Sans doute.

Nageant dans mes souvenirs, j’ai un plaisir fou en faisant revivre ses chers voyantes tourmentées par le démon, ses mystiques stigmatisées, ses thaumaturges, du Frère André à Thérèse Neumann « qui saignait de partout tous les vendredis », me disait mon pieux papa. De Catherine Emmerich à cette « Madame Brault » de Pointe-Claire, dame dévote  que le diable (« un affreux chien noir géant  », disait papa  !) jetait dans le fossé quand elle se rendait à son église !

Faisant revivre ce drôle de père, je me suis souvenu de sa « haine » des Laurentides, où il n’est jamais venu. Je ne sais trop pourquoi, vers 1940, 1945, la réputation « du Nord » grandissait. Tant que l’on se mit à réclamer que papa vendre son petit domaine (50 pieds par 300 pieds) pour « passer nos étés dans le Nord papa ! » Un lieu moins « commun », suggérait Germaine, un peu snob. Cela enrageait mon père qui appréciait tant son cher Pointe-Calumet où étant sans auto, il pouvait venir par train ou par bus. À chaque fois qu’on l’en implorait avec des « Achète donc un chalet dans l’nord, si-ou-pla, p »pa ! », c’était une occasion pour papa de peindre en noir les Laurentides.

« Le Nord !,  vous savez pas ça, mais ici à Pointe vous êtes souvent en maillot de bain le soir. Tard souvent, c’est la chaleur du sable partout qui permet ça. Là-bas dans vos Laurentides rêvés, c’est frette en titi et vite, il est pas quatre heures de l’après-midi que le monde des Laurentides doit mettre un chandail de laine, une veste. On gèle, c’est ça le nord. Vous regretteriez vos baignades ici, tard, à noirceur souvent. » On se taisait, un peu embarrassés.

Mais on y reviendra et ce sera : « Quoi le Nord ? Pauvres enfants ignorants, ce que vous savez pas, c’est le danger de s’assommer. Ici, dans le grand lac des Deux Montagnes, une vraie mer, vous pouvez aller  nager partout, c’est jamais creux. Mais dans l’Nord, oh la la, vous vous approchez de n’importe quel rivage, n’importe quel lac et vous plongez, b’en badang ! Il y a partout des rochers invisibles. Danger de noyade avec le front pissant le sang, la mort souvent, tombé sans connaissance par une roche caché dans ces petits maudits lacs. » Impressionnés, on se taisait. Était-ce exagéré ? On savait rien des lacs du Nord.

Une fois revenus encore à la charge, papa déclara :

« Écoutez-moi bien, je vois entend vous plaindre de nos p’tits maringouins de la Pointe, dans vos Laurentides de rêve, c’est le fléau des mouches noires, ça mes enfants, c’est effrayant, quand ça vous pique, ça emporte des morceaux de peau, c’est grand comme des vingt-cinq cennes ! Voyez-vous ça ? Le monde se promène avec des pansements plein les bras et les jambes. »  On ne reparla plus du nord. J’y suis, en permanence depuis plus de 30 ans, je ne me sus pas noyé encore et n’exhibe nul pansement ! Un curieux personnage, vous verrez ça cet été dans « Papa m’a dit ».