ALICE ET LES SEPT ÉGLISES !

Gens des Laurentides, nous sommes si attachants que même le froid, merde, s’attache à nous. « Aimez-moi moins », disait une réplique molièresque. N’empêche, ça y est, le printemps est là, et voici le congé pascal si bienvenu, comme tout congé. Agréable ponctuation dans le morne écoulement des journées ouvrables. À moins que des accommodements racistes effacent même nos dimanche de Pâques ! Je sais que vont apparaître tous ces trous creusés dans les pelouses de nos jardins, ouvrage de mulots ? Chaque printemps c’est le retour de cette entreprise de tunnels. Parlant tunnel, j’ai vu le film de Burton,  « Alice… », en son pays merveilleux avec sa grande fille tombée dans un vaste tunnel. Récit un peu assommant à effets truqués (Avatar bis !) où seul le chapelier a un rôle consistant; Johnny Dep y fait florès.

Les jeunesses actuelles, jeudi, n’auront pas à « faire-les-sept-églises ». Un rituel catho de jadis pour le jeudi-Saint, pour évoquer les 7 plaies du Christ à veille de revenir de sa bizarre visite.« Est descendu aux enfers », dit le « Je crois en Dieu ». Dans un village, s’agissait-il d’entrer et de sortir 7 fois de l’église ? En ville, c’est pas les églises qui manquaient. Le grand auteur Mark Twain, en visite à Montréal, écrit : « Il y a tant d’églises dans cette ville que si vous lancez une pierre, vous êtes certain de casser un vitrail ! » N’empêche, naguère, c’était congé, le doux printemps revenu et pouvoir marcher en souliers sur le macadam enfin nu. C’était de « se mettre propre » et d’étrenner parfois une pièce de linge, d’aller « faire ses 7 églises ». Un moyen aussi de fleureter. Avec, pour sa joie à lui, l’élue choisie ou, pour elle, le bel adonis. Sur un des sept porches, arrêt, cœur qui bat, l’échange de son « portrait ». Une des 4 poses (pour 25 cents !), de la machine photomaton. Bonheur « trop » humain, n’en déplaise à ce Jésus qui, dimanche, sortait de la mort.

J’ai aperçu ma Donalda, fouineuse, énervée, qui se décevait grandement de la coupe-à-blanc (commandée par Raymonde l’automne dernier), ravage dans tous les arbrisseaux de ses alentours ! Sur la longue galerie, geais bleus, pics divers et folâtreuses mésanges constatent le vide de la mangeoire à oiseaux, le printemps revenu, débrouillez-vous désormais ! Terminé la bouffe gratuite ! Grognon-Séraphin, mon gras raminagrobis (encore Alice-aux-merveilles !) est revenu, pataud, inspecter les haies voisines. Mine triste, démarche sans énergie aucune, l’ex-Empereur Bonaparte exilé à l’Île Sainte-Hélène. Il a maigri. Terriblement. Bien mal en point mon matou faux fauve. Le faire « descendre aux enfers » comme Christ ressucité ? Mon fils de Val David, Daniel, vient d’enterrer, le cœur gros, sa vieille Zoée. Trop malade pour vivre un été de plus. Je caresse dix, vingt projets comme à chaque printemps. Et vous ? Viendra-t-il dans mes parages quelque bestiole folle ? Une bête nouvelle ? J’ai vu travailler (les petits doigts agiles, ô !) patiemment un racoon sur le dos de notre bac noir. Il poussait une brique vers le bac bleu voisin pour pouvoir soulever le couvercle noir sous lequel gît sa pauvre bouffe à composter. Il me reste une peur : mon cher acrobate Jambe-de-Bois, écureuil de cirque… l’avoir vu écrasé et sanguinolent sur l’asphalte… Si ce n’était pas lui… un sosie alors ? J’espère. Je te guette l’artiste ! Reviens-moi !

« BONHEUR, ES-TU LÀ ? (Yvon Deschamps, philosophe )

On a dit : « Trop grave, la guerre, pour la laisser aux mains des militaires de carrière. »Alors ?  « Trop grave, la sagesse, pour la laisser aux mains des philosophes diplômés ? » Oui. Iconoclaste venu de Saint-Henri, un Deschamps fut un fameux prof de philosophie. Ce bonheur que nous cherchons tous (depuis même avant Platon), ces temps-ci,  il est dans toutes nos collines aux arbres bourgeonnant en millions de boutons verts. J’ai un fils ( pas du tout en colère, cher Félix Leclerc) en paix, qui se nomme Daniel et, ses deux gars partis du foyer familial, il rassemble ses notes en vue d’un bouquin populaire. Sur quoi ? Le bonheur. J’y crois —et pour paraphraser le psy Guy Corneau, je pourrais dire : « Père anxieux, fils calmant ».

Daniel a souvent rasséréné « son vieux papa »  qui, on le sait, est d’un tempérament pressé, stressé. Le fils du père peut se faire père, le saviez-vous ça ? Me répétant que :« plus que force ou rage…(Lafontaine) calme et patience viennent à bout de tout », il disait vrai. Daniel n’était qu’un adolescent quand il inventa une douzaine de récits de science-fiction ! Sorti de l’Université de Montréal, Daniel signait deux courts métrages qui furent diffusés à Télé Québec et à la SRC. Puis il fit  du journalisme, à Quebecor et puis « de compagnie », à Bell. Rentrant de New York, il ouvrit un jour une « Galerie du Néon », dans le Mile-End. S’ajoutant un diplôme de l’Uqam, il se fit « maître d’école ». Enfin, être ludique, il y a presque deux décennies, Daniel trouve sa vocation : concepteur-producteur  de jeux-de-société. Je pense qu’il en est à son septième, qui sera publié en fin d’été. « Bagou », qui s’amusait du vocabulaire, sa première invention est encore actif.

Ces temps-ci, il y a donc sur sa table de travail ce projet de livre sur… Le bonheur. Moi l’agité du bocal ( Ferdinand Céline), l’ex-imprécateur des radios, le polémiste hurleur retraité, Daniel est donc mon antipode. Cela nous divertit. Cher Corneau : « Père excité, fils assureur. » Je ne sais plus combien de fois me voyant en vitupérateur, Daniel contribua à me calmer les nerfs, savait me faire prendre mieux conscience que nous avons la chance de vivre à cent mille lieux de ces pays où l’on bafoue tous les droits. Daniel avait raison de me faire percevoir l’extraordinaire chance d’être du bon côté des choses. Certes on a toujours raison de se scandaliser face aux injustices mais voyant l’« inflation verbale » (dans les média ou en privé), contre vétilles et broutilles, Daniel proteste. Je suis étonné de cette sagesse, retenue et sobriété, méfiance aussi des grossissements niais. Oui, vrai hélas, une part gigantesque des humains sur cette planète sont privés de l’élémentaire, il me faisait du bien de me le dire. Son livre fera donc du bien, j’en suis déjà persuadé, j’ai hâte de lire ça. C’est «  philosophie » que de bien vivre petits et grands bonheurs et ne jamais oublier les douleurs extravagantes qui hantent des continents entiers gardés dans pauvreté et ignorance. J’ai confiance en son bouquin qui va calmer tant d’angoissés.

TÉLÉ RARE :MARC LABRÈCHE

Ce comédien est étonnant. Originalité indéniable. Il a débuté avec un talk show à TVA (un show sournois..) qui n’était pas piqué des vers mais montra son culot à TQS (la fin du monde…). Puis, muni de partenaires fidèles, de collaborateurs doués, il fait montre chaque semaine, à la SRC, le soir, tard, d’un zest de génie. Je pèse le mot. Son feuilleton caricatural sur l’amour-en-haute-bourgeoisie, avec ses silhouettes enflées, sa galerie de portraits loufoques —si souvent inénarrables— a bien servi à illustrer les talents de Labrèche.

Maintenant à son faux talk-show hebdomadaire, c’est « le lieu » du surréalisme. Un monde rare dans la bonne et jamais surprenante sauce psyclologique qui envase nos émissions ordnaires. Labrèche est sur un mode apprécié des jeunesse. Rencontrant à La Moulerie un de ses chroniqueurs (Brassard), je lui ai dit qu’André Breton, le « pape », comme le dadaïste, Tristan Tazara, seraient fiers d’eux. Il a souri. Labrèche, alias « l’incontrôlable », offre aussi dans ses hilarantes apparitions comme incarnations, hélas ! des cochoncetés gratuites. Aussi  des tirs « bas-de-ceinture ». Infantilisme ? C’est la rançon à payer —pauvres voyeurs de nous— pour obtenir les forts moments. Pas bégueule de nature, j’estime autant le vaudeville que le burlesque mais… le grotesque ! Méprisable. Et méprisant envers le public. Ça va vite un spectacle par semaine. Et puis le « bon jugement » est toujours une denrée rare. Il lui sera beaucoup pardonné à cause de ses trépidations visuelles, répétons le mot, « géniales » Non, pas facile de montrer tant d’éclats chaque semaine. Marc Labrèche le fait.

Je veux lui rendre l’hommage qu’il mérite. Je ne lui dois rien et il ne me doit rien, Même s’il a su extrêmement bien incarner mon alter-égo,  jouant un jeune ado de Pointe-Calumet. Ce sera, en 1980,  75 sketches de ma série « Boogie-Woogie »,  des récits de 1948-1949 et Marc sortait de son école à Sainte- Thérèse. Il y fut parfait, romantique à souhait. Pourtant il n’avait pas un bon rôle car je cherchais moins à m’illustrer qu’à faire voir ce petit monde des villégiatures.

À chaque jeudi-fou, il y a trois « réguliers » avec Labrèche. Ce trio goguenard renforce le mode surréel du show. Robert Sauvé a des audaces héroïques, ce chevelu maigrelet à cou fin, aux yeux exhorbités, à parlure trépidante, joue en acrobate avec… Avec rien. Il bafoue tout. On rit. Il n’y a dans ses propos aucun plan, pas d’idée, nul « motif » raisonnable. Monsieur Stupéfiant Sauvé s’y montre en bouffon échappé de l’asile. On rigole. Houde fait son Paul : mine grave, sérieuse, ton professoral, il nous garroche des incongruités pas énormes, hénaurmes ! Il surprend. Quand il réussit.  Car il connaît parfois l’échec (comme Sauvé), il en va du genre qui  est fort intrépide. Se met aussi en danger, le grand Brassard avec sa chronique de bobards niais, de potins cons, d’échos vides, un tissu d’absurdités savoureuses. On rit. Le Brassard jongle avec des faits hachurées, en mots incompatibles,un feu d’artifice.

Enfin, atout géant, Labrèche s’est découvert des talents d’imitateur. Voilà que cet animateur est en passe de devenir un vrai maître en la matière. Qu’il incarne une religieuse ou son élève boutonneuse, qu’il imite Bégin ou Christiane Barre- Oblique-Charrette, Valises-Schneider ou Kévin Parent,ou toute  autre figure médiatique, Labrèche y arrive parfois de façon hallucinante. Ah oui, chapeau Jeudi La brèche !

MARS ET VOIR FILER L’EAU VIVE !

Voici le printemps dans dix jours, voici venir le temps des fontes totales et dernières. Sans être obsédé d’ondinisme, avouer le plaisir à prendre d’aller voir l’eau filer, rugir ici, gémir là, courir à toue épouvante, se déchaîner. Aller voir les folles ,le excitées cascades en aval du Lac Raymond, celles Chemin du Mont Sauvage, au bord de la 117,  ou derrière une jolie berge plus au nord, échevelé, folles.

Quelle chance nous avons par ici. Pas loin, proche de la Cabane à Eddy, grimper un peu, deux minutes,  et découvrir ces flots rageurs, toute cette eau énervée. Le bonheur non ? Marcher à l’ouest de Mont Rolland et admirer les fous remous si vivants dans la Doncaster. Ou bien, rouer à l’est, y revoir les flots inouïs, panaches fantastiques, fluides du déchaînement  proche de l’ex-usine Roland. Les oreilles bien remplies des vacarmes des fons, bruits de la délivrance finale. L’eau comme cri de liberté !

Oui, quelle chance. Tant d’endroits sur cette terre où les gens n’ont aucune chance de voir les eaux printanières s’écrier « vive la vie vive » et se jeter, les chevelures blanches dans l’air sur des lits de rochers inégaux. J’aime. Certes il y a l’inestimable Chute Montmorency (plus haut que le Niagara, mais oui) juste à l’est de Québec. Site désormais fort bien aménagé —avec pont, passerelle, parc, escalier— beauté rare qui fut peinte tant de fois par notre premier vrai artiste québécois, l’exilé allemand surdoué Cornélius Krieghoff !

J’ai vu un jour, célèbre dans l’univers, la cataracte sublime du Niagara. Sorte de plaque tectonique fracturée et visible ! Installé sous ses trombes, le visiter, parmi les touristes du monde entier, c’est d’un effet absolument hors de l’ordinaire, vrai ! Vous êtes vivant dans une littérature insensées, du Jules Verne ! C’est un spectacle que l’on n’oublie plus.

Mais vous saurez rêver encore en regardant dans les yeux ces cascades autour d’ici. Elles nous sont intimes, sont nos familières, nos proches quoi, nos  jeunes partenaires, nos voisins délinquants et sauvageons, qui stimulent nos sens. Allez y voir, essayer, vous verrez, il y a contagion. Ça s’attrape ! Oui,  cela se communique, on s’en va ensuite avec, en soi, une charge positive, une dynamo neuve qui s’est greffée à nous,

vous le constaterez avec joie. C’est « si pas loin », la Rivière à Simon ou la rivière aux Mulets, la Doncaster ou La Nord, pas vrai ? Debout paresseux, allez vous y asseoir, quinze,  vingt ou trente  minutes ! Une médecine gratuite efficace ! J’y puise chaque fois une énergie supplémentaire.

Ce plaisir vient de loin : de « l’eau-de-pâques » quand mon pieux papa me réveillait aux aurores et que nous partions en tram avec 4 fioles vides pour aller cueillir l’eau vive sous le Pont Viau, au bout de la rue Saint-Denis au rivage de la Des Prairies; j’aimais déjà l’eau qui court débarrassée des glaces enfin.