NARCISES, TULIPES, JACYNTHES ET JONQUILLES !

Enfant né en 1930, jamais de fleurs dans mon monde.  Aucune. Nulle part. Des fleurs ?, futilité, « une affaire de luxe », pensaient les petites gens de mon temps. Sauf aux saints autels de nos églises les jours fériés. Que des pissenlits. Si vulgaires… Que les Italiennes de mon quarter allaient cueillir (les feuilles) en vue de laitues qui nous mystifiaient, sotte répugnance.

Dans Villeray, quelques exceptions pourtant, certains parterres, ceux des riches « professionnels », rue Saint-Denis,  notaires, médecins, avocats. Pas tous. Au coin de Jean-Talon, de biais avec La Casa Italia, une dame se fit vendeuse de bouquets. Pour « naissances, mariages et morts ». Elle se nommait en néon rose sur son enseigne : « Madame A. Lafleur, fleuriste ». Boutique pour « gens en moyens » évidemment.

Désormais, et c’est bien, on voit des fleurs partout. Dans des tertres municipaux, sur des poteaux à corbeilles, dans des platebandes, publiques ou privées. C’est souvent accompli avec du fort talent, des arrangements merveilleux parfois. Aussi, chaque printemps, comme ces temps-ci, je revois non sans un certain étonnement, de très fort nombreuses hordes d’acheteurs de fleurs dans des pépinières et j’ai ma favorite à Val Morin. Pour les capricieux il y a ces « bien connues » et très fréquentées serres à Lafontaine, vrai jardin botanique avec multiples offres, pas loin de Saint-Jérôme.

Bientôt, mon bonheur, je reverrai encore ma Raymonde toute souriante, gants aux mains, à ses pieds, maints sacs de terre riche et, dans des barquettes de plastique-mousse plein de ces petits pots aux « pousses » que l’on souhaite prometteuses. De vives couleurs naîtront tout autour de la haute galerie. Elle a le pouce vert, comme on dit. Des papillons, de jolis colibris excités viendront butiner au fond des corolles ouvertes, vibrionnant à leur aises. De la beauté suspendue !

Initiative nouvelle de ma part cette année : j’ai acheté des sacs de fleurs dites « sauvages » car je veux enjoliver cette partie du terrain du bord de l’eau comme « exproprié » par la Ville. À son comptoir, un jardiner de Val Morin m’a garanti les résultats : une joyeuse sauvagerie florale ! Ma hâte ! Ces jours-ci, j’étais donc « L’homme qui plantait des fleurs », cher Giono. Mon ex-prof de dessin quand j’avais seize ans, le célèbre animateur Fred Bach, aurait été fier de moi. Ah, nous revenons de loin, certains d’entre nous. D’un temps pauvre où l’on devait se contenter de dérober du lilas ordinaire dans certains parcs de Montréal ou certains jardins privés. Toujours désargentés, c’était le cadeau-bouquet banal —mais aux odeurs manifestes— à offrir à cette fille aux yeux doux, aux cheveux soyeux. Baiser langoureux en récompense ?

Circulant rue Saint-Denis l’autre midi, voyant tous ces gens radieux buvant du vin ou de la bière aux tables des parterres de tant de cafés, je me demandais pourquoi, jadis, personne ne songeait à installer une terrasse extérieure à son restaurant, à son bar ? Mystère. Était-ce seulement notre relative pauvreté qui nous a privé de fleurs durant tant de décennies ? Ou bien quoi donc ? Un certain puritanisme ambiant ? Une religiosité imbécile ou une sorte d’austérité niaise ? Quoi ? Bon, les temps ont changé, merci Dieu, souvent pour le mieux. Le printemps bien installé, qui n’admire pas jacinthes, jonquilles, tulipes et narcisses ? Qui ?

3 réponses sur “NARCISES, TULIPES, JACYNTHES ET JONQUILLES !”

  1. Monsieur Jasmin,
    Quel bonheur de vous lire chaque semaine. Et cette semaine, ah quelle joie! Il n’y a pas longtemps, j’habitais au Sommet-Bleu, donc je passais devant chez vous tous les jours, à pied très tôt le matin pour ma marche quotidienne, et en voiture par nécessité. Je vous imaginais souvent en train d’écrire votre chronique, ou profiter du beau temps au bord de l’eau, ou faire la ligne pour « acheter les devoirs » à l’école sur la rue voisine…
    Depuis Pâques, je suis sur le chemin du Mont-Loup-Garou. Vendue la maison rendue trop grande pour deux. Maintenant je lève les yeux pour voir la montagne derrière chez moi, et c’est beau. Lorsqu’on habite sur le dessus de la montagne, on ne la voit pas…
    Vos chroniques me plaisent tant que certaines restent dans ma mémoire plus longtemps. Maintenant, j’espère bien voir votre ami le cervidé curieux que vous rencontrez parfois le matin sur la 117 en allant rendre visite à votre ami à l’hôtel pas très loin de chez moi.
    À la semaine prochaine Monsieur Jasmin!

  2. Je crois que les terrasses étaient défendues, dans le temps. Dommage pour cette époque !
    J’aime bien les fleurs, y compris les pissenlits ! J’habite la campagne et ma femme en cultive beaucoup, malgré leur coût prohibitif…

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