À L’EAU CANARDS

Pour vite guérir de cette cuisse arthrosique, qui me fait tant souffrir, je veux recourir à l’hydro-thérapie. Baignades sur baignades donc. Médecine gratuite. Et que vois-je, au large, sur notre radeau ? Deux beaux canards. Côte à côte, le couple se livre à des parades (séduction ?) fort remuantes. Plumes piquées sur l’estomac, cous tendus, sans cesse des coupscde becs en l’air, les ronds corps comme recroquevillés soudain ou alors très extendus ! Ça ne finit pas.
Chaque fois que je m’approche, flouc!, flouc !, vite, à l’eau canards !
Cuissse moins endolorie, m’accrochant à mon « radeau de la méduse » découverte d’un lit touffu de…crottes ! Un dégueu tapis, très intense, de petits cacas bruns. Brun comme mon couple de canards. L’an dernier, c’était le reposoir de quelques goélands et ils crottaient, oui, en blanc les planches de mon radeau ! Quoi ? Si des merles, dit rouges-gorges, s’amènent et s’abonnent à notre radeau, sera-ce du caca orangé ? Si mon cher beau Cardinal s’y installe, des crottes rouges ? Et noirs les excréments des corneilles ? Non mais…
Guérie de ma jambe, je devrai me débarrasser de cette abondante défécation… aviaire ! Merde, c’est le cas de le dire.
Au travers de mes innombrables petits cacas-d’oies brunes, des plumes toutes blanches sont comme greffées sur le bois. Mystère ! Il en résulte un radeau un peu mystérieux. En tous cas, un lieu, une halte, où l’on s’interdit de grimper désormais. C’est, nazi, l’occupation. Or, depuis des jours et des jours, l’on assiste à des promenades bien ordonnées, très sages avec maman en queue de file, d’une nombreuse famille de jeunes canards (10 à 12). J’observe : aucun contact entre mes généreux « chieurs » du radeau et cette famiglia ! Bizarre ! Ils ne se voient pas, dirait-on. Ils s’ignorent ? Mystère !
Ce radeau … Oh oui, dire qu’enfant, au bord du vaste Deux-Montagnes, à Pointe-Calumet., interdiction d’avoir un radeau bien à nous. Mon « papa-peureux » (et pieux comme on le lira dans mon prochain bouquin « Papamadi ») refusait net chaque fois qu’on l »implorait. « Non, et non, mes enfants, jamais, un radeau source de dangers, d’accidents, de noyades ». Pourtant on en voyait un peu partout chez tant de voisins villégiateurs, des grands et des petits, des hauts et des bas. De belles jeunes filles s’y prélassaient, bronzant sous le vent du large. De jeunes adonis s’y déployaient faisant montre d’audace, s’inventant des plongeons inédits.
Compensation ? Pas aussitôt arrivés au Lac Rond, il a donc fallu la construction d’un radeau, objet défendu de ma jeunesse. Passons-nous notre existence d’adulte à colmater ces manques ? Tabous d’antan ? Empêchements à ce que nous croyions « le bonheur » ? Ça se peut. Ainsi, hier, un homme est venu voir le saule géant tombé et scié, devenu un long muret de bûches. Ce mystérieux voisin demande de pouvoir se choisir des morceaux. Il se livre à un artisanat de bols de bois tournés avec art (il m’a montré son album de photos). Retour en jeunesse ? Il m’a avoué qu’avant de devenir un important fonctionnaire fédéral, il avait fait un peu de poterie. On jase et oh, soudain, retour des canards, merde, crottin en vue !

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