L’ENFER DE LA VILLE ?

J’évite désormais de descendre en métropole tant que je peux. L’été surtout, il peut se passer des semaines, voire même deux longs mois, sans que je quitte mon cher village du nord. Hélas, je devais descendre vers la grotte climatisée, au rez-de-chaussée nord-est de la Place Bonaventure. Vers la moderne caverne toute capitonnée (pour des fous là ? ) de l’animateur « Numéro Un », Paul Arcand.

Ce sera un matin de cauchemar !

Ah oui, brutal envahissement de tous nos sens, grouillement inouï. Que j’avais comme oublié ! Une descente énervante chez les « démons » —ô mon roman « Papamadi » !— du trafic en mégapole. Salut Aliegheri Dante ! Pourtant je suis né en ville ! J’ai grandi dans les bruits incessants des nombreux tramways, rue Saint-Denis, dans le perpétuel tintamarre urbain aux coins de Jean-Talon comme de Bélanger…

Eh bien…ce fut un choc !

D’abord, cela s’endure, pour rentrer à Montréal il y a ce long ruban bétonné. La 15.  Dès Saint-Jérôme, adieu nos jolies collines et voici de mornes plaines avec, le long des fossés, tous ces placards ignobles, tant d’enseignes ultra-criardes, quelques rares (hélas !) entrepôts discrets, la plupart aux airs clinquants, aux allures de marchands grossiers. La 15 jusqu’à sa sortie, fait voir l’anarchie visuelle classique en amérique-la-commerçante, fait constater un pays, le nôtre, sans règles, free-for-all regrettable.

Tu sors à L’Acadie, oh !,  on se rapproche du compère Arcand, tu ramasses vite, vite, ton courrier au Phénix, le  pied-à-terre commode, carrefour Rockland…Et puis tu files au sud, une rue Stuart outremontaise, encore un peu de calme, puis montons à bord de la Côte Ste Catherine : c’est le  début du mouvement et des bruits. Longer le mont Royal, ça va, une halte brève hélas. Ensuite, ce fut le début intempestif, brutal, du capharnaüm visuel et sonore, d’abord l’Avenue des Pins !

Nous arrivent, attaques à quatre, à six, ma foi, des flots de véhicules divers foncent de tous les côtés ! Mon chauffeur, Raymonde, pas moins choquée que moi, raidit aussitôt les bras. Tel le chef-patroneux Charest à son volant. Le décor va défiler  en grande vitesse avec criards des klaxons rageurs si tu colles pas le pare-choc qui te précède ! L’aréna Molson, l’hôpital Royal Vic, du monde,  ça y va par là. « Go west people ! »,  l’Avenue des Pins est rempli à ras bord.

Comme je me sens loin de ma petite vallée, là, où hier encore, on a aperçu un beau coyote à longue queue rousse qui filait au Sommet Bleu.  Pire enfer encore : la rue Peel, puis ce coin Sherbrooke. Variées en tous sens, cent, mille camions coursent. Rock and roll  very hard, archi-metal ! Envie de me boucher les oreilles, je hais les métropoles désormais. Tourner à gauche sur René-Lévesque, un boulevard couvert « caniveau à caniveau ». Tourner à droite sur University, pire encore le trafic ! Guettez un passage, risquer sa peau. Surgissent des taxis fous, défilent de tous les horizons des piétons la mallette en l’air et personne ne sourit. L’enfer.

Enfin, nous y voici, je sors, assourdissement total. Avec ma canne je me traîne jusqu’au micro de Paul Arcand. Une cage de vitre. Silence obligé. Attention ! Dans cinq ! Quatre, trois, deux, un… Je dis à Paul : « Si tu l’avais vu, d’un blond d’or, un coyote courrait à son rendez-vous galant. Dans le silence, sous la verdure… » Paul me sourit, lui, le total urbain plus que matinal.

LA MORT EN ÉTÉ

Soudain, maman était derrière moi. Vêtue de son linge ancien, comme quand j’étais petit, manteau sombre, foulard noir, gants des dimanches. Je ne sais pas trop ce que j’étais venu chercher, ici, dans cette petite chambre de la « Résidence Saint-Georges », rue Labelle au sud de Sainte-Caherine, Là où maman fut longtemps hospitalisée et où elle est morte en novembre 1987, des papiers oubliés ?, des objets perdus ? J’avais sursauté. Elle me dit : « C’est pas vrai, mon Édouard, ton cher père, il est pas là. Je l’ai cherché partout. Viens voir, si tu me crois pas mon p’tit gars. Je le trouve pas nulle part, m’aurais-tu menti ? » J’étais mal à l’aise. Je ne savais plus quoi dire, honteux, je lui tournais le dos, je regardais par la fenêtre, en bas dans la rue Saint-Hubert.

Vrai. J’vais menti peut-être. Elle souffrait tant vers la fin, portant souvent sur son visage un masque à oxygène, toute immobilisée, les yeux révulsés que j’avais dit : « Tu peux t’en aller maman maintenant, tu peux partir, tu en as assez fait durant toute ta vie et papa t’attend là-haut, vous allez vous retrouver, esprits libres, réunis pour l’éternité. » De là ce méchant rêve dans la nuit de dimanche dernier et les reproches de ma mère.

Au matin, j’ai imaginé écrire une pièce de théâtre ou un scénario de cinéma. Imaginer un grand vieux garçon de 80 ans qui donne la main comme un écolier à son archi-vieille maman morte. Qui la suit docilement dans une cité inconnue, dans des dédales infinis, dans un ciel aux nuages roses et jaunes, se baladant dans des édifices mous (ô Gaudi !), au travers des nuées en formes de ruelles à grottes, de venelles à cavernes et aussi de boulevards fous, entortillés comme des échangeurs Turcot. Tant vouloir, maman et moi,  retrouver le père mort ? Ah ! Je crois savoir d’où me venait tout cela. Un coup de fil de mon éditeur la veille de ce rêve: « Votre livre vient d’arriver de l’imprimerie. Il est bien beau, venez chercher vos copies d’auteur. » C’est ça. Une peur. Ce portrait que je fais de mon père dans « Papamadi », je crains la charge, l’injustice, la cruauté même. Crainte d’avoir trop exagéré ce papa passionné par les démons, les mystiques, ses chères reliques sous forme de momies, Sainte Catherine Labouré, Sainte Thérèse d’Avila, exposées dans des cercueils de verre encore aujourd’hui. Et ses stigmatisées aux plaies saignantes, la tourmentée de Pointe-Claire, Madame Brault, le « saint » frère André bataillant la nuit dans sa chapelle avec le diable sur le mont Royal, cette demoiselle Emma Curotte pas loin  d’ici à Chertsey.

Bref, oui, la peur des reproches de mes cinq sœurs, de mon frère. « Claude, tu fais de notre pieux papa un vrai fou ! » Trop tard, rêve bonhomme, cauchemarde maintenant. Le 31, « Papamadi » s’installe dans les bacs des librairies, tu vas livrer aux petites foules liseuses un document compromettant. J’entends ma quasi-jumelle Marielle me dire : « B’in bion, maman va revenir te tirer les orteils encore, révélateur de nos secrets de famille, divulgueur du passé familial ! » Tiens, Paul Arcand, le père supérieur, veut me voir à son parloir jeudi matin, cabanon numéro 98,5. Oh, brrrr….

MUSÉE, DROGUE ET VIEUX MURS

Partir, aller revoir « Les belles soeurs » mais « en chansons ». Découverte que Joliette sur la carte est vis à vis Val Morin et on décide donc de piquer, dès L’Estérel, à travers les petits chemins de campagne. Forêts fauves, lacs mal cachés, beautés sauvages. Ziguezaguant en « montagnes russes » bénignes, on découvre ainsi du pays inconnu. Joie. Le texte de Tremblay  a un peu mal vieilli mais la scène s’anime sans cesse, le bonhomme Cyr y est exper, toute sa troupe pète le feu.

La veille, vue d’une dense fumée noire dans le ciel de l’ouest chez Pierre-Jodoin-l’écolo. Bizarre trombe, celle de la série « Lost » ? « PERDU » en effet, cette colonne mouvante d’un noir bleuté. Ouvrir une enquête ?

L’avant-veille, à mes pieds, découverte «  su’a’gal’rie » d’un mauve chardonneret mort les ailes toutes déployées et le bec gluant. Mort comment ? Fonçant dans la fenêtre ? Agression ? Ouvrir une enquête ? Je vois alors dans les fourches du  mahonia une belle blonde et une belle noire ! Deux beautés d’écureuil guettant les p’tits oiseaux gourmands de nos cerises violettes.

Un peu plus tard, sur une dalle de l’allée, un mulot agonise la queue en l’air. Hum !Qui ? L’écureuil a le dos large ?

Je pratique l’hydrothérapie pour cette hanche droite que l’on va me scier, mon toubib Saint-Pierre (du Paradis) l’a décidé. Quel musée voudra de mon os ? Soudain, une Jane Fonda casquée de blanc traverse le lac athlétiquement. Accroché à mon radeau je la louange et la dame lance : « Facile. Question de pratique ! » Déjà rendue loin, je ne peux lui jaser de mon os à couper !

Oh bonheur ! Mes fleurs sauvages, enfin, enfin, se montrent au pied de l’escalier. Un jeu modeste néanmoins d’une folle gaieté pour les yeux. Oh, ça sonne et voici le voisin Vadeboncoeur, en artisan emeritus, avec son beau bol en mains. Né de notre vieux saule tombé. Cadeau fort apprécié.

Laurent, un de mes cinq petits-fils, se démenait pour que l’on puisse voir les dessins d’illustrations de son cher vieux papi, moi.  Échec à la Grande Biblio , il ira cogner au Musée d’art populaire de Trois-Rivières…bingo ! Un dynamique duo sort d’ici, apparemment des experts en expositions. Comme un p’tit garçon, le vieillard boiteux (eh !) sortait ses pontes, étalait ses beaux efforts graphiques. Le couple semble apprécier mes gribouillis, graffiti et barbouillages et il y aura dès l’an prochain (ça se prépare de longue date !) une expo du romancier connu qui s’amuse à jouer du crayon, du pinceau, d’eaux d’aquarelle et d’encres de Chine, à noircir du papier à dessin.

Les envoyés du musée repartis, courir au lac pour y noyer ma satanée, ma saprée… patte folle qui me fait tant souffrir, qui m’oblige à me droguer pour dormir la nuit (oui, à la codéine de St-Pierre ). Au ciel le cher Galarneau se cache, embarrassé par trop de nuages se poursuivant et, soudain, deux aigles gris aux becs crochus, ailes ouvertes, griffes pendantes, comme un de mes dessins, ça glisse au firmament. Léonard de Vinci disait à ses élèves : « Observez bien le ciel, tout, les vieux murs, vous y verrez d’étranges paysages, d’étranges personnages. » Vrai.

AU CIEL UN ZOO INÉDIT ?

Ç’est plus fort que moi, parfois je dois aller me bourrer la face à un «  petit déjeuner d’ogre » . Où ? À mon cher « Petit Poucet » sur la 117 vers Val David. Ô son bon pain-fesse, sa confiture aux fraises, ses « bines » mieux que savoureuses, et tout le reste. Oui, ogre ! Dehors, repu, voici un chat. Blanc avec des fioritures de gris. Or, mystère, revenu chez moi, voici dans mon petit pré… un chat blanc, copie conforme, un clone ? Il s’avance prudent dans les hautes herbes, espace mis en jachère par une insistante invitation à tous les riverains. « Préservons, sauvons le lac ». Soudain qui s’amène ? Le chat d’une voisine, l’impériale bête mordorée, dont je vous ai déjà parlé, bête somptueuse de dame Blondinette. A-t-on sonné l’alarme chez nos grenouilles enfouies en « beaumiers » ? J’entends entend des chants-de-gorge, comme à Povungnituk ! On craint une attaque. C’es le silence total.

Au loin, domaine des Ouellet, des corneilles juchées se sont fermés le clapet enfin, elles observent mes deux ,mini- fauves qui rôdent sous le saule fraîchement tronçonné. Les matous ne se regardent pas, matois indifférents l’un à l’autre. Naseaux ouverts, visent-ils une cible invisible ? Des oiseaux ou ces petits poissons du bord de l’eau ? Au large pas loin, la famille-des-huit-canards va et vient. Des goélands tout ensoleillés tournoient, cherchent-ils un gros « M » jaune ? Pas de ça à Ste-Adèle ! Nos deux tachetés « aux pattes de velours » (oui, poète Desjardins) se camouflent le long du mur de bûches coupées. Un Vadeboncoeur (le beau nom !), voisin retraité d’Ottawa et néo-artisan, fait résonner son tour à bois creusant un bol de bois, oui, de saule.

Bref, c’est un jour à ciel mouvant, bleu firmament d’août stimulant qui déménage à pleins chariots de beaux blancs nuages. Que j’aime le vent. Depuis toujours. Les feuillages chuintent gaiement. Le vent c’est l’impression du voyage immobile. « La terre tourne », vous aviez bien raison monsieur Galilée, au diable, ces vieux en robes brodées au palais romain. Ils  n’en font jamais d’autres n’est-ce pas pépère Marc Ouellet de Québec ? Ici la paix. Ailleurs ? Feu et fumée partout autour de Moscou, inondations dévastatrices au Pakistan, des terres étatsuniennes dégringolent encore Et cette merde noire, sauce B.P., aux grèves louisianaises. Les actualités : drogue néfaste et « en continu ». Alors on va se coucher impuissants, désolés. Mais moi j’ai vu le vent, des canards et goélands, regardé deux raminagrobis en chasse. J’ai pu me remplir les yeux de ciels, beau zoo de formes molles et somptueuses, on dirait le travail de l’architecte Gaudi de Barcelone. Ce vent. Vouloir dire une fois encore : malgré des méfaits d’une « dame nature cruella », le petit bonheur. Malgré ma jambe malade et l’attente de verdict d’examens, cette canne supporte mal, la vie ici, l’été, m’est un bien bel album. Tant de gens souffrent, allez visiter hôpitaux ou Palais de Justice, larmes, coups portés, juges accusés, policiers débordés, malfrats. Hélas, l’été finira bientôt. Le sait-on assez ?