LA MORT EN ÉTÉ

Soudain, maman était derrière moi. Vêtue de son linge ancien, comme quand j’étais petit, manteau sombre, foulard noir, gants des dimanches. Je ne sais pas trop ce que j’étais venu chercher, ici, dans cette petite chambre de la « Résidence Saint-Georges », rue Labelle au sud de Sainte-Caherine, Là où maman fut longtemps hospitalisée et où elle est morte en novembre 1987, des papiers oubliés ?, des objets perdus ? J’avais sursauté. Elle me dit : « C’est pas vrai, mon Édouard, ton cher père, il est pas là. Je l’ai cherché partout. Viens voir, si tu me crois pas mon p’tit gars. Je le trouve pas nulle part, m’aurais-tu menti ? » J’étais mal à l’aise. Je ne savais plus quoi dire, honteux, je lui tournais le dos, je regardais par la fenêtre, en bas dans la rue Saint-Hubert.

Vrai. J’vais menti peut-être. Elle souffrait tant vers la fin, portant souvent sur son visage un masque à oxygène, toute immobilisée, les yeux révulsés que j’avais dit : « Tu peux t’en aller maman maintenant, tu peux partir, tu en as assez fait durant toute ta vie et papa t’attend là-haut, vous allez vous retrouver, esprits libres, réunis pour l’éternité. » De là ce méchant rêve dans la nuit de dimanche dernier et les reproches de ma mère.

Au matin, j’ai imaginé écrire une pièce de théâtre ou un scénario de cinéma. Imaginer un grand vieux garçon de 80 ans qui donne la main comme un écolier à son archi-vieille maman morte. Qui la suit docilement dans une cité inconnue, dans des dédales infinis, dans un ciel aux nuages roses et jaunes, se baladant dans des édifices mous (ô Gaudi !), au travers des nuées en formes de ruelles à grottes, de venelles à cavernes et aussi de boulevards fous, entortillés comme des échangeurs Turcot. Tant vouloir, maman et moi,  retrouver le père mort ? Ah ! Je crois savoir d’où me venait tout cela. Un coup de fil de mon éditeur la veille de ce rêve: « Votre livre vient d’arriver de l’imprimerie. Il est bien beau, venez chercher vos copies d’auteur. » C’est ça. Une peur. Ce portrait que je fais de mon père dans « Papamadi », je crains la charge, l’injustice, la cruauté même. Crainte d’avoir trop exagéré ce papa passionné par les démons, les mystiques, ses chères reliques sous forme de momies, Sainte Catherine Labouré, Sainte Thérèse d’Avila, exposées dans des cercueils de verre encore aujourd’hui. Et ses stigmatisées aux plaies saignantes, la tourmentée de Pointe-Claire, Madame Brault, le « saint » frère André bataillant la nuit dans sa chapelle avec le diable sur le mont Royal, cette demoiselle Emma Curotte pas loin  d’ici à Chertsey.

Bref, oui, la peur des reproches de mes cinq sœurs, de mon frère. « Claude, tu fais de notre pieux papa un vrai fou ! » Trop tard, rêve bonhomme, cauchemarde maintenant. Le 31, « Papamadi » s’installe dans les bacs des librairies, tu vas livrer aux petites foules liseuses un document compromettant. J’entends ma quasi-jumelle Marielle me dire : « B’in bion, maman va revenir te tirer les orteils encore, révélateur de nos secrets de famille, divulgueur du passé familial ! » Tiens, Paul Arcand, le père supérieur, veut me voir à son parloir jeudi matin, cabanon numéro 98,5. Oh, brrrr….

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