SERMON SUR LA MONTAGNE

C’était à Mont-Rolland, ou à Piedmont ? Bof, flou dans ma mémoire. En tous cas, vision soudaine de deux jeunes silhouettes. Je me rapproche. Image plaisante, un tableau naturiste, titre : Jeune couple sur un banc bancal. Des rochers,  cascade d’eaux rugissantes. À l’horizon, nos collines, défeuillées. Paysage de mauves et de pourpres affadis. Bientôt de belles  neiges ? Ce couple joli, quinze ans…ou vingt ? Difficile à dire désormais. Elle au joli visage d’un Botticelli, cheveux d’un roux blond. Lui, un noiraud musclé, beau visage sculpté, bel Apollon. Envie d’admirer moi aussi cette chute sonore et ses eaux bouillonnantes. Je m’installe donc à l’autre bout du banc.

Sourires et petits saluts de part et d’autre car, avec « ma tête de pâtre grec », je n’effraie personne. Le garçon me sourit, me parle. D’elle et de lui, de l’avenir et de l’amour. « Est-ce durable ? » Ô la vieille question ! Je confie être toujours amoureux, depuis 50 ans, de la même fille ! Mes tourtereaux  sursautent :« Quoi?, hein, ça se peut ça ? » Ce sera alors mon sermon sur cette colline. « Facile si on accepte de mêler l’amour avec la sexualité. La tendance pornographique de notre  époque peut tromper les amoureux pressés, hélas ! »

La fille ouvre un sac de pinottes et aussitôt opine du bonnet : « Oui, vrai ça, partout, ciné et télé, c’est le « vite consommé » et bye-bye! » On rit. Je continue : « Facile et possible l’amour qui dure si on sait mettre ensemble sentiments et sexe. Très facile alors de faire durer. Tourner le dos carrément à « sexualité bestiale seulement », accepter de ne pas séparer « besoin génital et émotions humaines. » Un gras geai bleu nous frôle, une noire corneille se sauve en coassant fort. L’eau remplie d’écumes déboule, durable elle aussi.

Ils m’écoutent ravis et j’en suis..ravi ! Leur dire aussi d’aller à la biblio et lire, de M. Kaufmann, « amour@sexe »

( ou vice versa, je sais plus). Une lecture utile en diable. Leur dire aussi qu’il y a Marie-Paul Ross à lire, à consulter. Qui ? Une religieuse savante et sage (docteur en sexologie). Elle aussi, comme Kaufmann, fut invité à « Tout le monde en parle ». L’eau rugit, glisse, tombe avec son beau fracas. Vastes parois de granit rose qui brillent au soleil, astre timide de fin octobre. Silence face à cet entonnoir minéral gigantesque. Un décor laurentien familier. La fille me raconte qu’aux études on ne fait qu’illustrer les appareils génitaux, le fonctionnement organique. « La machine mécanique », et elle rit tristement. Place à la biologie. Lui me dit : « On n’ose pas nous parler des« sentiments », une pudeur bizarre ». Comme je donne raison à ma chère sexologue-nonne, Ross. Dans le récent bulletin « Madame », elle parle de « déshumanisation ». Fléau actuel. Aussi de « défiminisation » quand on veut faire croire à l’égalité-hommes-femmes alors que l’amour est le plus profond désir chez une fille. Le plaisir ? Une valeur ajoutée, rien de plus. Mes deux jolis pigeons à roucoulements sursautent encore si je dis : « Le principal organe de la sexualité ? Le cerveau. »

Une réalité. Merde, on enseigne quoi aux écoles ? Que pénis, vagin, testicules, vulve ! Quelle connerie l’école, alors ! Non mais…

p.s. : Un sermon ?, pourquoi pas ? Ne suis-je pas l’auteur d’un « cinquième » évangile :  « Le rire de Jésus » ? Publié en 2009 cbez Marcel Broquet, éditeur à St-Sauveur !

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ÉLIANE, AVOIR DU CŒUR

      Je vous raconte une fillette de neuf ans. Éliane B. son nom. Elle a vu à la télé, à Haïti, la catastrophe ! Un monde soudain viré à l’envers. Les secousses sismiques terrifiantes, ce ravageur tremblement de terre. Éliane voit toutes ces misères, ça passe et ça repasse. Sans cesse, l’horreur ! Elle a neuf ans et elle a du coeur. Elle a voulu agir. Comment s’y prendre pour soulager ? Aux actualités télévisées, un soir, elle voit le visage accablé d’un garçon de son âge. Elle en est… transpercée ! Ces yeux d’une détresse indicible, elle a frissonné. Alors elle est allée dans sa chambre, à sa cachette, dans son placard à linges, à cette petite boite bleue et, dans une enveloppe jaune, un petit écrin de velours noir, dedans : sa jolie bague. Étincelante, un très ancien bijou, un cadeau de sa grand-mère morte. À un réveillon de Noël, en bien mauvaise santé, elle lui dit : « Regarde, ma petite fille, c’est ma bague de fiançailles, Je t’en fais cadeau. Tu la gardes et, quand ce sera ton tour de te fiancer, tu  te l’offriras à toi-même. »  
      Eh bien, Éliane, brave enfant, va la donner. Elle veut que cela serve. Éliane se dit qu’à ses fiançailles —on est du monde moderne— on n’a pas vraiment besoin d’un tel gage. C’est qu’il y a un certain regard qui la hante, oui, on aurait juré que ce jeune garçon la voyait, il la voyait vraiment, a-t-elle senti,  ce gamin perdu, en larmes,  dans sa ruelle jonchée de ruines. Oui, il l’implore, elle ! Non, il ne fait pas que fixer une rondelle de vitre sombre, lentille d’un caméraman. Depuis, ce visage de détresse totale la hante.
      Elle va se défaire de la bague antique. L’écrin au fond de sa main, Éliane en parle à ses parents. Leur surprise d’abord et puis l’admiration. La mère et la petite fille vont chez le bijoutier du quartier.  Exam,en à la loupe : « Mais cette vaut des milliers de dollars » !
       Dans la rue Éliane regarde encore et encore l’imposant chèque signé par le diamantaire. Chez elle, vite, recherche dans les pages jaunes puis coup de fil du téléphone à la Croix-Rouge. L’affaire va se régler rapidement, une jolie bague va muer en secours divers et ce visage du garçon en larmes, pour Éliane, va se métamorphoser. Sa consolation. Une agente de l’organisation internationale passe chez elle : « Une telle somme ! Ça vaut la peine de rencontrer la jeune donatrice. Il y aura un photographe. » Sur la photo, Éliane B. ne sourit pas, elle songe au visage torturé d’un garçonnet en sanglots. La dame n’en revient pas, si jeune et avoir un coeur si grand. Éliane sourit : « Bof, est-ce que je vais me fiancer un jour, ça se peut que je devienne collectionneuse de dons comme vous, et puis je suis d’un genre qui aime pas trop les bijoux, j’épouserais donc un garçon qui s’en fiche lui aussi.». Rires qui fusent, chez la dame, chez le père et la mère et puis Éliane rit à son tour.
     Au paradis promis, est-ce que la grand-maman rit aussi ?

OCTOBRE

Novembre s’en vient. C’est le mois le plus laid (avec mars ?). C’est le mois entre l’automne et l’hiver. J’aime l’hiver. J’aime sa lumière unique. Le répéter : avec la neige le soleil par ici est bien plus beau, bien plus lumineux que celui de tropiques. Apprécions cela. Mars, comme novembre, est lui aussi entre deux saisons, entre l’hiver et le printemps. Cela fait que novembre donc est un mois plate, mou, flou, indécis, « branleux », inconsistant, boueux, sale. Il s’en vient.

En attendant, aller marcher dans la lumière, aller musarder dans les coloris flamboyants, dans ces gigantesques pots de fleurs que sont les arbres d’octobre. Cela va s’achever. Il n’y aura plus que troncs et branches, tableaux de  Dubuffet, plus que traits bien raides, gifles au ciel, des ossatures à l’air, armature froide et sèche, agressives structures muettes et bêtes, tous nos arbres sans les feuillages. Des os sans la peau, des crânes sans chevelures.

Soudain, cette semaine, après tant de jours gris et palots, du soleil ! Et pouvoir nager dans le grand bain aux eaux chauffées de mon auberge « Excelsior ». Comme un coup d’été en octobre. Bon pour ma jambe droite, ma  « patte folle », hydrothérapie à l’eau bénite, ma foi du bon yeu ! La joie, sur les balcons du « Excelsior », des visiteurs bavardent joyeusement, dégustent des apéros, jouent aux cartes, les corps baignés par l’astre solaire, c’est octobre mimant, jouant juillet ! Merci le ciel ! Je me sauce donc chaque après-midi avec plaisir, gigotant en attendant (d’un jour à l’autre) cette « infiltration » promise par mon ortho, le Dr Makinen, de l’hôpital Notre-Dame de Saint Jérôme. Oui, oui, un jus « miraculeux »  selon mon toubib Saint-Pierre (c’est son vrai nom ). Bientôt, je quitterai donc enfin ma canne, jolie pièce de bois vernis qui me venait de mon père mort et qui lui venait de son grand frère le missionnaire; ma canne a donc frappé les sols en Mandchourie, côté mongolien. En Chine du nord, chère à madame Marguerite Duras. Une pièce de musée ?

Je ne vois plus nos canards, ni nos rats musqués, la grasse marmotte, ma Donalda sous l’escalier, reste tout aussi invisible. Hibernation de tous ? Nous les humains, pas d’endormitoire, devoir affronter bravement les froids qui viendront. On est « équipé pour », vous me direz. Vrai. Prendre rendez-vous bientôt pour les pneus d’hiver, le signal fatal cela… Oui, la routine des saisons par ici et je suis content d’en voir défiler quatre (4 !) chaque année. Cela doit être « ennuyant » de vivre douze mois sur douze sous la même saison, non ? Ici, c’est une sorte de divertissement aux quatre mois. Une chance, je crois, mais oui un bonheur, la diversité.

Octobre donc : là-dessus, partout anniversaire, lugubre pour la famille Laporte, de cette « crise » en 1970. Terrible agacement d’avoir terminé ce roman de Louis Hamelin ( « La conspiration du lynx »), si bien écrit mais si envasé dans une demi-fiction. Récit vivant mais aux flous à la sauce « sordide complot » ( comme chez Pierre Vallière et Jacques Ferron). Un conte noir en mode « conspiration diabolique ». Octobre donc, désormais à vivre ici, maintenant, « aujourd’hui même », avec, plein ma fenêtre, devant ma vieille table poquée, trois longs érables aux mille orangés, si beaux mais qui brunissent vite en oranges brûlées et qui vont tomber à terre demain…    

NOS COLLINES S’ALLUMENT !

« Que c’est beau…la vie », chante le bonhomme. C’est parti. On va revoir des cars remplis d’asiatiques étonnés de nos arbres allumés ! Il y a aussi l’actualité : il y a commémoration du terrorisme d’octobre 1960. Souvenir : candide, j’embarque dans un neuf parti de gauche pour me faire élire échevin à Montréal. Les enlèvements (Cross, Laporte) vont faire en sorte que notre campagne s’écrasera. Les électeurs fascinés par les nouvelles collent aux téléviseurs et oublient ces élections, Annulation de toutes nos assemblées. Ville désertée. Jean Drapeau, démagogue,  gueule : « Avec le FRAP, le sang va couler dans nos rues ». Ça aide hein ? Jean Marchand s’époumone : « Le FRAP est la façade du FLQ ». Ça aide ! En octobre 1970, des artistes mis en prison, les arbres se métamorphosaient néanmoins en lumineux plateaux de fruits, gigantesques palettes de peintre, terreur ou non, c’est comme chaque automne.

Ce brave maire Gérald Tremblay vu, pas loin du Marché Métro-Chêvrefils, qui marchait sous les toutes neuves couleurs. Souvenir encore : toujours candide, moi le pamphlétaire qui avait vertement critiqué les Juifs Hassidim —« au racisme tout inconscient »— d’Outremont, je veux devenir candidat dans… Outremont. Octobre, 1989. Le cher « Gérald » serait mon adversaire. Mais le «  bureau »  de « Monsieur », sur la Plaza,  doute de ma victoire. Et branle. : « Jasmin ? On le vire ? »  Je fuis. Plus tard, face à face lors d’un lancement, il rigolera : « Ah c’est vous, mon redoutable adversaire de 1989 ? » Il ricane gentiment. Dehors le rituel inouï d’octobre, les beaux bouquets couleurs citron, cerise, bleuet, orange, pommes.

Rancunier ? Oui ? En 1980, une veille de Noël, sur une plage de Floride, face à face avec le Marchand « retraité, déçu —la bataille du français aux Gens de l’air— les yeux ouverts désormais sur la « francophobie » fédérate. Il me sourit mais je lui tourne carrément le dos. Moi en façade du FLQ ? J’oubliais pas. Cette beauté dehors, hum, je viens d’un quartier populaire sans couleurs en automne. Béton, ciment, bitume,  asphalte, macadam autour de nous dans Villeray. Seuls, rue St-Denis, et Jean-Talon, deux peupliers mais sans coloration. Enfant, je ne saurai rien de cette lumineuse avalanche dans nos arbres de nos collines. On ne sortait jamais de son quadrilatère. L’église, l’école, le marchand de bonbons à la cenne et… la rue St-Hubert. Cela a bien changé, Dieu merci !

Souvenir : tout jeune, être venu « dans l’nord », un jour, pour vérifier les félicitations à la nature d’ici. Ravissement des yeux : c’était vrai. Collines d’octobre en vitraux fantastiques ! Le soir venu, goûteuses viandes au populaire « Quidi Vidi » (près de la clinique) démoli désormais. C’était vrai, partout de gigantesques bouquets. Tenez, près de chez moi, juste au haut du parc-amphithéâtre, premier sorti, un érable géant en feu ! Des roses d’une intensité ! Cette sorte de rose tout rouge ! Au tronc de ce champion, j’ ai accroché un bout de ruban, jaune, trouvé à terre.