UN GOÛT AMER… DE CERISES ?

Je m’assois « posant les mains sur les genoux » (Claudel). J’ai une bonne place, je peux tout voir. Un certain malaise tout autour de moi, d’autres  témoins gênés face à ce drame qui s’étale en pleine rue Sainte-Catherine, pas loin de Saint-Laurent. On voit d’abord, si fragile, un vieillard qui se traîne sur un long tapis orientalisant, marchant presque à genoux ! Un hallucinant fantôme qui  trottine vers une immense armoire, l’ouvre Il en sort des fauteuils tapissés, une lampe, des petites chaises d’enfant. Un cheval-de-bois à la crinière folle. Cette loque en habit noir marmonne, nous prévient que son « monde mondain » s’en vient. On les voit surgir, folle famille, en tête la fougueuse proprio qui rit et qui pleure. Déclin, fatalité : obligation de vendre manoir et sa cerisaie. Dettes impayées.

Sa grande fille rêve debout, son frère, dandy mou, dénie, et se camoufle. Voulez-vous assister à une fin d’un monde ? Des silhouettes surgissent et nous, voyeurs intimidés, nous agrandissons les yeux, ouvrons les oreilles. Écoutez, si vous voulez voir ce que moi  j’ai vu ce soir-là, allez-y, émotions garanties ! Ces gens-là, exhibitionnistes fameux, se plaisent à jouer à « crever » en public, rue Ste Catherine.

Découvrez un homme-cheval en fou hilare ou ce névrosé adolescent jeune qui délire en brandissant son inséparable pistolet, ou bien cet « éternel étudiant » sentant venir une révolte. Ou encore ce fils de paysan pauvre, enrichi, ébloui par sa vengeance. Voyez, ébahis, un cruel « démontage » d’existences. Assistez à la fatale disparition d’une « belle » société. Tragique et loufoque. Bon, assez, donnons le chemin clairement : l’ahurissant spectacle se nomme « La cerisaie » et c’est chez Jean Duceppe. La terrifiante histoire est racontée par un certain monsieur Tchekhov et le panorama troublant est agencé avec des talents inouïs par Yves Desgagnés (petit-fils et fils de caboteur du Saint-Laurent). Je vous prie, vous supplie,  d’aller voir cela dont vous sortirez enrichi d’humanité. Ce « petit vieux » agonique, agenouillé est une création inoubliable de Gérard Poirier. J’insiste, une silhouette inoubliable dans sa déchéance. Il y a Pierre Collin absolument renversant dans le cuir tanné de l’homme-cheval. La talentueuse « dispatcher » du téléroman « Toute la vérité », Maud Guérin, anime d’un cœur fou cette dévastée propriétaire du domaine. Guétin dessine avec acuité cette volage assommée par cette « fin de son monde ». Vous verrez aussi Catherine Trudeau, célèbre Janine-la-pas-fine de la télé, qui illustre à la perfection cette gérante du territoire « à vendre »; trousseau de clés à la ceinture, on va tous la voir, émus, bouleversés, se faire « jeter » avec tout le reste. En 1904, pas loin de Moscou, déjà, comme aujourd’hui c’est « PLACE AUX CONDOS ! » L’acteur (qui mûrit en talents forts) Normand D’Amour triomphe en ex-moujik de basse extraction. Enfin, il y a le superbe Gaev, gaillard infantile,  séducteur frivole, maintenant ruiné, qui sera bientôt tout petit commis. C’est très brillamment que Michel Dumont —en long manteau de cow-boy de Léone— campe ce symbole des « bien nés ». Dire aussi que ce Daniel Fortin est un « costumeur » surdoué. Courez-y, j’ai vu des larmes couler à des yeux voisins. (En homme, je me retenais.) Courez-y… toute cette soirée j’ai songé à l’amie ex-laurentienne, Françoise Faucher, assise pas loin. Elle vient de vivre semblable « séparation », à Sainte Anne-des-Lacs, quitter à jamais sa mini cerisaie. Entendez-vous grincer Jacques Brel : « ..mais vieillir, vieillir » !

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