C’EST DANS L’TEMPS DU JOUR DE L’AN !

Vient un temps dans une vie où l’on se dit : « j’ai donné ». Manquer de force avec l’âge ! Et alors c’est la fin des grands repas du Jour de l’An. Ne plus avoir l’énergie de réunir un clan, une tribu, toute une famiglia. Incapacité de monter une table à 20 couverts, ou même à 14 belles assiettes ! Ça y est, cette année plus personne dans notre salle à manger adèloise pour inaugurer l’an nouveau. Hélas ! J’en suis triste.

Pourtant il n’y avait que deux rejetons. Mais cela grandit vite. Une bru, un gendre et puis, vite, les enfants sont venus. Ensuite, ces petits-enfants grandissent et il y a l’amoureuse, l’amoureux. L’arbre s’ouvre. On en est fier et heureux. Viennent donc les enfants de vos enfants, ces chers petits-enfants grandis qui s’amènent, sont des jeunes gens avec « une blonde », un « chum » ! Mais… c’est pas long qu’il vous faut bien plus qu’une douzaine de chaises. Qu’il faut « coller » deux tables, prévoir une autre…au cas où. C’est fini. Fin de la bien grosse volaille, des pâtés viandeux, du très grand volume de canneberges, de la bûche pâtissière hénaurme, des beignes à la tonne, enfin des fioles de rouge en quantité, de la bonne bière en escalade !

Bref, il vient un temps du… « j’ai donné ». À tour des autres alors. Jacques Brel chante  « Les vieux… », ils espèrent désormais être invités chez un des descendants ! Cette année au lendemain du « Bye-Bye » télévisé, nous serons donc tous réunis, la jasminerie cacassante, chez le fils Daniel. À Val David rue Saint-Michel. Au bord de la Nord pas loin du Doré, avec la cuisine signée Lynn LaPan.

Ma pauvre mère, née en 1899, s’est acharnée, rue Saint-Denis, à faire durer la tradition du Jour de l’an. Or nous n’étions pas deux, mais sept boutures jasminiennes. Ce qui fait 14 places à table. Multipliez. Car des enfants venus. Maman (« qui nous aimait bien », cher Claude Léveillée) devait ajouter une  deuxième table,  une dizaine de chaises pliantes. Si vous l’avez vue sortir ses plats, chaudrons et marmites ! Ma Germaine toujours rieuse, enjouée, vasait avec ses innombrables pâtés sortis de l’armoire froide sur la galerie d’en arrière, ses têtes fromagées, sa galantine, gelées de veau, tartes au mincemeat (!) d’entre les fenêtres de la cuisine. Ses montagnes de beignes attendaient dans des marmites hangar !

Morte à 88 ans en novembre 1987, la petite fille de la rue Ropery à Pointe Saint-Charles, fut une dynamo humaine. Ma pauvre Germaine, si heureuse d’être débordée, envahie. Si  serviable, qui tiendra le coup si longtemps. Les dernières années (1980-85), elle fera venir, honteuse, humiliée, des pizzas et du poulet frit ! Je pense aussi à tant d’ex-mamans esseulés dans des résidences médicalisées; je songe à tous ces vieux isolés, sans aucun repas de fête…l’atroce solitude ! Les enfants exilés à Cuba ou à Miami. Eh ! Les temps actuels sont  durs. Imaginons ces chambrettes exiguës avec petit sapin décoratif chétif; on regarde des albums de photos… des temps plus heureux. Lecteurs fidèles, merci de me lire et je vous souhaite une année 2011 pleine de petits plaisirs et de quelques grands bonheur.

CRÈCHE DE NOËL

Québécois, le christianisme fait partie intégrante de notre patrimoine culturel. Enrageant pour qui ? Pour quelques militants  « intégristes », irréligieux fanatiques. Bof, la caravane des croyants, comme celle des ex-croyants sensibles, se moquera de ces chiens hurleurs, non ? Catholiques québécois, sans honte niaise, résistons, levons-nous pour défendre notre héritage chrétien. Il y a bien plus laid, plus honteux, ailleurs dans le monde. Pour seul exemple, imaginez la douleur d’être descendants d’Allemands nazis, ou de Français collaborateurs volontiers du nazisme. Pas vrai ?

Comme tant des nôtres, je ne fréquente plus nos églises. Dans mon cas depuis un demi-siècle, ça empêche pas d’assumer notre passé religieux et même d’y conserver une nostalgie de bon aloi. On peut, sans adhérer à un dogme —à une gnose catho « romaine »—, d’apprécier des signes visibles de cet héritage. Ainsi, la crèche. J’y suis sensible à cette belle image d’un enfant-messie né dans une étable de Bethléem. Des savants chercheurs nous apprennent qu’il y a là une pure légende, comme un conte de fée. Ça se peut bien.

Une part de mythologie meuble toutes les religions, du prince indou, Bouddha, au cavalier militariste sanguinaire, le Jésus de l’Islam, Mahomet. L’être humain restera toujours sensible aux créations des grands poètes. Il m’arrive, ô Goethe, de croire à son diable Méphistophélès  ( dans Faust !) et à son diabolique pacte signé de sang. Fou hein ?

Chez moi, enfant, mon père interdisait l’arbre de Noël. « Danger d’incendie et, surtout, paganisme ! » Il insistait :  « Noël est l’anniversaire de la venue au monde de Jésus ». Devenu ado, je l’ai obligé à me laisser acheter au Marché Jean-Talon voisin, « un beau sapin »  ! Il bouillait…Chaque dernière semaine de décembre, papa nous laissait collaborer à  sa vaste installation d’une formidable crèche de Noël étalée tout du long de la fenêtre du salon. Fallait sortir du hangar le lot de papier-rocher, les paquets d’ouate et, bien entendu, les personnages : le bébé dans son ber de fausse paille, bambin blond aux yeux bleus, rien de bien sémite.

Nous avions une Marie bleue et un Joseph brun, des angelots avec ou sans trompette, des bergers et leurs moutons brouteurs. Pour les trois rois venus en pèlerinage, mon père installait (eh oui !) de statuettes importée de Chine. Il avait tenu commerce d’importations avant d’ouvrir son caboulot de La petite patrie, voir mon récit « Chinoiseries », (publié chez vlb). « Une installation » n’ayant rien à voir avec celles des concepteurs avant-gardistes. Un jour, le curé Lefebvre de Sainte Cécile, décida de monter une crèche vivante sur le parvis, rue De Castelnau, avec des personnages joués par des paroissiens…pas frileux. Foules aussitôt et ce fut un dur coup pour la popularité de la crèche d’Édouard Jasmin !

Prêtres pédophiles et diffamation malveillante

Lettre ouverte publiée dans La Presse, 11 décembre 2010

TOUTES LES SOUTANES DANS LE MÊME SAC ?

          Les curés, les « frères », tous les ensoutanés de jadis : des pervers sexuels, pédophiles dangereux ? Bon, bon. Ça suffit les zélotes du fondamentaliste athéiste, chers anticléricalistes aveuglés, acharnés, repos ! La vérité : collectivement nous devons manifester aux enseignants de jadis une immense reconnaissance. En toute justice, sans aucune honte

        Officiellement on fit qu’il y a eu 7 % de pédophiles, donc, il y a eu 93 % de prêtres et de religieux enseignants qui se sont dévoués généreusement à ce vaste ouvrage pédagogique, mal payés, sans vrai prestige le plus souvent. Certes avec plus ou moins de talent pédagogique. Ces innombrables vaillantes troupes d’hommes en soutanes sont ces temps-ci collectivement salies par ce malheureux 7 %. Le temps est donc venu de stopper la diffamation généralisée des enseignants religieux, une entreprise malveillante,un ouvrage maléfique, entretenu par certains laïcistes fanatiques.

      Hélas, nous sommes nombreux à nous taire, intimidés par la mode du jour : le vice répandu partout. Allons.  Plein de Québécois se taisent peureusement face à ce déferlement, à cette infâme généralisation.

        Ce « tous les curés  dans le même odieux sac » accable des gens âgés ayant consacré une vie en dévouement. Toute une existence à enseigner aux enfants du peuple Québécois,  sans aucune discrimination. Je souhaite entendre, lire quelques témoignages de reconnaissance désormais. Innombrables sont ces anciens gamins qui ont une dette d’honneur envers des religieux enseignants, dont des pédagogues absolument merveilleux. Il faut les nommer. En toute justice. Il faudrait pour chaque mille dollars arrachés à une congrégation accusée, verser « neuf fois » cette somme, cela  correspondrait en toute équité à ce 7% de vicelards versus ce 93 %  d’intègres religieux.

       Pour ma par je dis « merci » aux dévoués Clercs de Saint Viateur de ma « petite école », rue De Gaspé dans Villeray (frère Foisy, frère Carpentier, salut !); comme je dis « grand merci » aux Sulpiciens du collège Grasset (Père Amyot, père Legault, salut !) à Ahuntsic. J’invite mes compatriotes à ne plus se taire face à l’actuelle mode de déclamer : « Tous les ensoutanés furent d’horribles vicieux ! » Malgré notre très vive solidarité et sympathie aux malheureuses victimes du 7%, proclamons que ce 93 % du clergé enseignant formait  une aide indispensable pour nous tous, écoliers des masses laborieuses. Osons nous lever pour les en remercier chaleureusement.

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LA MORT DE JEAN

Je le cherchais des yeux souvent dans les rues avoisinantes depuis qu’il me semblait… parti, j’éprouvais un certain malaise. Je l’aimais bien. Était-il déménagé du village. Où était-il rendu ? Je ne savais pas ce qui lui était arrivé. Je m’y étais attaché à Jean Mackay. C’était un beau grand géant. Cheveux frisés. Toujours bien droit malgré un canne à son flanc. Mon aîné de presque un douzaine d’années.

La première rencontre, il y a plusieurs années, fut si légère, ironique et cordial car il aimait rire, mon Jean. Il m’attaquait à chaque fortuite rencontre en rigolant : « Comment ça va m’sieur l’écrevisse ? » Son rire bien franc. C’était un gaillard qui me semblait en si bonne santé. Il allait mourir à 110 ans, que je me disais, et encore ! Le croisant à tel ou tel coin de rues, je lui criais très fort : « Salut mackaile, p’tit kapaille-black-eye ! », il sursautait chaque fois et puis riait. Me montrait sa canne brandi.

Rue Grignon, rue Grondin, rue Lesage ou dans la rue qui mène à l’église, nous aimions deviser sur tout et rien. Nos jacasseries étaient comme un prétexte, celui de palabrer sur les actualités chaudes, à l’ombre ou au soleil, été comme hiver. J’aimais ce Jean Mackay au tempérament optimiste, aux propos sages, amateur de gros bon sens. Au fond, nous ne savions rien de l’un et de l’autre, nous n’étions que deux silhouettes quasi anonymes et pourtant affectueuses. Sans raison claire, sans but précis. Une sorte d’amitié lâche, une entente qui ne servait à rien, la gratuité totale. Jean m’était devenu un instrument vivant, humain du mobilier de nos rues de Sainte-Adèle. Fou hein ? Il ne me questionnait pas. Sur rien. Et moi de même. Deux adèlois libres.

Pourtant, un jour, je ne sais plus pourquoi, je vis son regard soudain s’assombrir. Il me racontait le fils d’une très belle jeune chanteuse (qui écrira des romans), aux amours tournées courtes, qui, prise de carrière débutante, lui confia son jeune garçon. « Mais, un mauvais jour, mon jeune adopté s’est enlevé la vie ! » Il détourna le regard. Une première. Je lui avais serré l’avant-bras. Il se secoua : «  Ouais, on fait mieux de rentrer m’sieur l’écrevisse, regardez le ciel au dessus du lac, ça va tomber raide et fort ! »

Je l’avais regardé s’en aller, une marche de jeune homme, un pas si ferme et si solide. Non, il n’allait pas mourir de sitôt.

Oui, depuis longtemps, trop longtemps, je ne voyais plus Jean Mackay à ses capricieuses promenades dans le village; un jour, en bas, rue Valiquette, un jour, en haut, dans le parc de l’ex-hôtel Montclair, devenu amphithéâtre naturel. Je m’ennuyais de lui. Vraiment. Je me disais qu’il était sans doute aller vivre en ville dans une de ces résidences pour grands aînées, ou bien, chez un de ses enfants, loin, ailleurs. Eh bien non, je lis soudain dans le journal : « Les funérailles auront lieu le samedi 11 décembre à 14 h à l’église de Val David. »

Il y a des années, un soir, dans un resto de la rue du Chantecler, veillée sublime pour les amateurs de petite histoire comme moi, un très vieux vieillard, à la mémoire inouïe,  M. Lupien, me raconta avec verve et une mémoire intacte le Sainte-Adèle du temps du gros docteur et agent des terres Grignon, père du célèbre feuilletoniste. Ma joie alors ! Il y avait eu aussi mes rencontres inopinées avec le père-fondateur de te quincaillerie, le très vieux monsieur Théoret, avec canne lui aussi. Une autre si  précieuse armoire-aux-archives gardées impeccablement. Ce causeur émérite est mort et même son fils, repreneur du commerce, lui aussi ! Bien avant le temps de Jésus, c’était écrit, n’est-ce pas ? Tempus fugit ! Et comment. Que Jean Mackay repose en paix, qu’il marche tête haute, et sans sa canne, dans les sentiers de ce paradis promis.

UN ERMITE DERRIÈRE LE VILLAGE ?

C’état une nuit du temps des Fêtes et, sans cesse, une neige folle tombait sur la forêt. Je ne savais plus où j’étais. J’avais suivi une pleine lune éclairant (mal) un mince sentier. Côté nord-ouest, derrière Sainte-Adèle-en-haut. Inquiétude grave et, soudain, l’espoir : une lueur ! Un abri ruiné ! Subitement, devant moi, un homme en combinaison-Penmann-95 ! Le Bill Wabo à Séraphin ?

Une lampe à l’huile éclairait sa masure. Cheveux gris hirsutes, ce hobo me souriait avec ses dents cassés. Un regard de fouine, un Ovila des Caleb, sa virile beauté, un Roy Dupuis et de bien bonne humeur : « Quoi quoi ? Écartés ? Vous êtes pardus ? » Il riait et nous invita à entrer, moi et mon compagnon. J’en revenais pas, la bouche ouverte, en plein bois, un être humain si isolé ! Marcel, mon compagnon d’escapade nocturne, le saucier pour le chef Liorel au Chantecler, venait de Marseile et, inquiet, ravi aussi, enfin « la cabane au Canada ». On entra en nous secouant de toute cette neige. Le gaillard musclé nous offrit de son « p’tit blanc ». Alcool à 90%. Un peu de vin rouge dedans. Il sortit d’une armoire bancale deux gobelets d’étain. « Joyeux Noël, mes pardus écartés ! » Il riait : « Comment ça se fait-t-y donc que ça arrive qu’on s’écarte de mâme, bout de viarge ! » Buvait à grandes lampées. On le questionna : « Où sommes-nous ? Comment retrouver l’hôtel ? Par quel sentier, de quel côté nous orienter ? » Pas de réponse claire et il sortit d’une sac de l’armée usé, sa large harmonia, « mon ruine-babines » ! « Je m’en vas vous zigoner un cantique de mon répartoire, sacré baptème ! » Tapant du pied, fougueux, il exécuta une sorte de gigue païenne. Nous étions comme plongés dans « l’ancien temps ». Marcel-le-Marseillais buvait en grimaçant, parla d’une musique semblable venue de son enfance dans une campagne savoyarde. Moi, je jonglais à des joyeux tableaux du célèbre  Krieghoff sur les calendrier de la Molson au dessus de la glacière rue Saint-Denis.

Enivré vite, Marcel s’exclama : « Je n’oublierai jamais cette rencontre », avec l’accent de Marcel Pagnol. Eh bien, moi non plus. Voyez, je la raconte encore, un demi-siècle plus tard. Notre « bon sauvage » finit par remettre ses bretelles pendantes, se coiffa d’une vieille tuque de laine grise, enfila son parka élimé et nous guida dans la neige aveuglante vers un large sentier sous une vaste pinède, rangées d’énormes meringues blanches ! Dix minutes… puis à une croisée de chemins : « Voyez-vous la lumière là-bas, foncez-y drette et rendus là, tournez à gauche, sentier des mulets, grimpez la première colline devant vous, de l’autre bord vous apparcevrez l’hötel. Adieu pis bonne nuitte ! »

Non, jamais je n’ai oublié notre ermite de 1950 et sa cabane à Sainte-Adèle.