MA VIE COMME LAMINÉE !

 

Devoir aller chez madame Gauthier, notre couturière du bas de la côte. Chaque fois m’y retrouver comme en 1940, rue Chateaubriand, chez la modiste de maman. Même pelote d’aiguilles, même ruban à mesurer et la craie de plâtre ou du savon. C’est aussi cela vivre dans un village (et en certaines banlieues sans doute). Il reste donc de ces artisans précieux. Comme du temps du cher bonhomme Théoret quand il me conseillait —taquinant son citadin— un outil de jardinage, une trappe à souris praticable.

Tenez ce si léger pantalon de lin frotté, c’est ma Raymonde qui l’a déniché, un jeudi gris dans une boutique du bord du si beau grand lac. À Sainte Agathe. Elle y a découvert aussi une chemise, pas moins légère et d’un lin blanc aveuglant. Que l’été vienne ! Ces petits magasins dans nos collines… Rien à voir avec les gros temples bourrés des gros centres commerciaux. Vivre par ici, c’est vivre en se privant de certains avantages. Pour nous, par exemple, de certains films étrangers comme ceux du Beaubien ou de l’Ex-Centris. De nouveautés excitantes chez le librairie expert. D’expos audacieuses. De mets ultra-exotiqes en certains bistrots. Ou de spectacles pour amateurs initiés, séances sophistiquées passant comme comètes. Mais bon, rien n’est parfait, ni aucun lieu.

Le beau mois de mai nous est arrivé. Enfin de vrais jours chauds ? Les étudiants refusaient l’instruction-à-vendre, criaient que  « Sinstruire ne doit pas être un privilège ». Vrai. Et, en effet, « apprendre » n’a rien d’une marchandise. Songeons aux générations de nos ancêtres analphabètes aux rives du Saint-Laurent, un temps pas complètement mort ? Ces gras recteurs d’université comme ces chics diplômés de Polytechnique sans aucune morale, et tous ces constructeurs, avec ces politiciens à « enveloppes brunes » —Premier-Charest en tête— tous qui bavaient sur les jeunes marcheurs en se vautrant en boue-corruptions. Facal jouant le chacal et son Lucien Bouchard, gazé shisteur, prétentieux lecteur de Proust, se livrant « pieds-mains-âme liés»— à la marchandisation de la vie. «J’ai déjà donné », dit Lucien !

Ici, en calmes collines si loin des vitrines pétées, c’est l’existence tranquille, ne voir que des lueurs de jeunes écoeurés sur la vitre du téléviseur. Un matin, j’observe M. Taillon du « Calumet » me faisant voir son assortiment de cigares « interdits aux USA, cubains donc. Je lui achète des magazines. « La France sortant d’élections ». Dehors, un bazou se stationne tout croche et en sort une jeune femme déjà bien ridée. Honteuse, elle trotte au Café-bar voisin du « Calumet »pour y avaler le poison Poker-Vidéo installé par l’État-bandit. Aller ensuite juste en face de la banque Desjardins, boul Ste-Adèle, faire laminer la grande photo de Daniel Jasmin, fils et inventeur de Jeux de société. Vaste local plein d’une jeunesse efficace. J’en profite pour des copies de « La fille numérotée », en manuscrit. Oui, c’est un scoop. J’ai dix-huit ans, j’y raconte mon école de céramique et ma première blonde. Une jolie juive de 17 ans échappée d’Auschwitz. Aussi « la bohème à Montréal », ma jeune vie comme laminée !

 

 

 

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