LE VENT FAIT DANSER LES FEUILLES

Je passe le temps parfois tout souriant de voir ce joli ballet des feuillages des érables, des bouleaux. Ça tremble si joyeusement sous le vent de juin.
J’éprouve ces temps-ci, un vague sentiment d’angoisse. Il me   taraude. Serait-ce la satanée « camarde » ? La mort ? Celle des vielles gravures, maigre sorcière dans de longs oripeaux noirs, avec sa face de crâne, la faux à la main ?
Quoi me hante ? Rien de précis, une impression, un sentiment d’être espionné, suivi, guetté mais est-ce vraiment elle ?,  la mort, la camargue ?
La camarde, mais, maudite marde, je veux pas m’en aller du monde, moi. Pas avant cent ans. On a aucun contrôle là-dessus, hélas. Je la sens depuis des mois qui rôde, discrète, maligne, jouant l’innocente. Oui, quelqu’un est entré chez moi, une ombre, une silhouette floue, un soir c’est un point aux côtés, un matin, une douleur discrète au cœur ou à l’estomac, une petite vrille, des picotements, une fausse nausée, il y a peu. Brève. Le salaud ricaneur me suit donc partout, me toise, me jauge, me nargue.
Je ne sais plus si c’est « il » ou bien « elle » ! Il n’y a eu aucune invitation de ma part, je vous jure, mais vous verrez, jeunes gens, un bon jour, un mauvais jour, vous sentez soudain ce rôdeur qui marche dans vos pas, qui vous suit, qui vous colle au cul. Ouste !, déguerpis ! Sale fantôme ! La bête informe, gélatine infâme, s’allonge sur votre divan ! S’asseoit dans votre fauteuil pour de la télé. Mais qui c’est ce sombre ombrage ?
On ne sait pas, comme dans la chanson de Michel Rivard : « il se tient partout…il se tient partout » ! Rivard nous recommandait la méfiance du « Grand Amour » dont on ne sait ni son nom, ni son âge…dans des habits trop grands pour lui… »
Je devrais donc me méfier de cet imposteur qui m’invite à ralentir, à me procurer une canne, ses menaces vagues, en bon samaritain, le salaud d’hypocrite. Cette douleur dans la jambe droite, ce mal aux reins soudain, ce dos qui se déploie bien mal, le « goût » qui s’atrophie, « l’ouie » plus « dure » que jamais et mes yeux sous méchante pression…
Vieillir mes amis, ouash ! Je chasserai ce maudit co-loc indésirable, vrai démon. «  Lâche prise, papi, relaxe, repos, cesse donc de t’exciter avec tout tes projets…» Sages conseils de ceux qui vous aiment, oui,  mais agacement chez moi : « Quoi donc, ma vie active déjà terminée ? Devras-je fermer mon « magasin-aux-illusions », ma petite boutique qui m’a tenu en vie jusqu’ici ? Ceux qui m’aiment ont-ils aperçu la rôdeuse camargue ? Par ma démarche plus fragile ? Je me heurte plus souvent à tout ce qui est sur mon chemin ! Mes pas, hésitants, prudents, sont calculés désormais. Est-ce la fatale reconnaissance du : « tout s’achève ». C’est qu’il y a encore des images qui me poussent…À écrire. À dessiner. À modeler. Oui, fou reste d’énergie qui m’invite à rêver : d’une pièce de théâtre, d’un scénario de film, d’une série de tableaux géants ou de sculptures pour la piste piétonnière. D’une radio aux derniers aveux francs ou d’une télé en forme de miroirs cassés, quoi encore ? Non. Me retenir et me camer, ne plus qu’admirer le vent de juin qui fait danser les feuilles. La beauté simple. Sois sage oh ma-vie-des-années-qui0fuient ! Une décennie, désormais, me semble un bref écoulement de temps. « Tout s’en va », vrai ça, Léo Ferré ?

FUS-JE UN BON PÈRE ?


Beau dimanche chez ma fille, Éliane, belle « fête des pères »; ce rituel commercial ? Je dis toujours oui, jour commercialisé, oui, mais sans ce rituel, cette sorte d’obligation sociale, ce serait une « rencontre familiale » de moins. Pas vrai ? Alors « merci m’sieur commerce » !

Vendredi midi, à la radio d’Isabelle Maréchal: « Vous, avez-vous été un bon père ? » J’ai été franc : «  Oh non, trop laxiste. Suis tombé dans le piège commun : être aimé absolument, tout le temps, seulement.

Or, l’enfant a besoin de refus, de barrages, d’interdictions pour se forger le caractère, se préparer aux fréquents « refus » dans une vie normale; il a besoin d’apprendre à négocier, à s’amadouer, à séduire, à composer, à se battre parfois pour obtenir une faveur, un privilège, un cadeau, un « jeu vidéo » . Sinon, sans jamais aucune barrière, ce sera l’Enfant-roi !

Les temps actuels sont aux valeurs de plaisir, de bonheur, de perpétuelle joie imposée. L’enfant doit être « élevé », éduqué, préparé aux difficultés de sa future existence.

J’éprouve une sorte de compassion pour « le nouveau », futur, prochain père, celui d’aujourd’hui. Je n’ai pas eu ce terrible rival. Je veux parler de tous ces machins électroniques. Ils ont une influence certaine dans l’éducation actuelle. Ni ma mère, ni mon père, aucun des deux ne fut obligé de composer avec l’attrait terrifiant de ces machines diverses dont les fameux « jeux ». Désormais il n’y a plus, comme à mon époque, les parents et les amis. Il y a cette masse séduisante de ces mondes à écrans, à manettes.

Dans ce monde actuel surgit, survient sans cesse des aspects de société troublants. Ainsi, de jeunes élèves du secondaire qui veulent voir un assassinat et le dépeçage de cadavre et qui demande au prof de « prendre le vote ». Tout se sait désormais. Le jeune prof est au chômage et il aura un « dossier » lourd. À Francs-Tireurs, Lucien Francoeur, prof à Rosemont : «  Mes jeunes sont d’une intelligence brillante mais ils sont indifférents. Un voisin de pupitre s’écroulerait, toute de suite ils enverraient un message sur leur réseau social dans la Toile, ils prendraient une photo avec cellulaire pour faire voir le compagnon écrasé au sol. »

On frissonne.

J’entends souvent des témoignages de cette sorte. Francœur a dit qu’au secondaire, c’est « les adolescents en pleine crise », qu’il faudrait mieux payer ses profs et, surtout, couper en deux les classes de 28 ou 30 élèves, former des classes de 18 élèves maximum. Il ajoutera : «  Sans ces longues vacances d’été, je me suiciderais de stress! » Je découvre donc chaque fois que mon propre fils avait eu raison quand, après deux ans, il quitta l’enseignement dans une polyvalente de l’Est. « Papa, j’ai étudié à l’Uqam pas pour devenir police mais pour transmettre du savoir. J’abandonne ! »

Interviewé avec moi chez Maréchal, le même Francoeur, revenu de loin, vétéran d’une bamboche grave, de dérives suicidaires, dira : «  Au fond de tout, dans la vie, il n’y a qu’à aimer, oui, Il faut aimer avant tout. C’est la seule vraie affaire ».

Alors là, j’étais content. C’est si vrai et disons-le aux papas qui sortent de la « fête des pères » assez anxieux, parfois même angoissés, qui se questionnent « Comment devenir un jour un bon père ? » Il s’agit avant tout d’aimer. Avec l’amour bien des erreurs vont s’effacer d’elles-mêmes. Se relativiser. Augustin, oui le saint, a dit : « AIME ET FAIS CE QUE TU VEUX » » Je voudrais que cela soit mon unique slogan, mon seul moto.

 

 

 

PAPILLONS, CATARACTES ET HOMMES EN NOIR !

 

 

J’ai beaucoup et souvent jasé sur mes petites bêtes (marmotte et cie). Voici le temps des mini-mini animaux. Invasion malheureuse de mouches noires et heureuse de frétillantes libellules minimalistes, de jolis papillons bien énervés et d’abeilles. J’en vois, là, par centaines dans mon mahonia, un arbuste fruitier à feuilles aux corrugations prononcées. Monde lilliputien si vivant. Même monde vendredi dernier rue Sherbrooke, à Notre Dame. Ça grouille. Usine aux pavillons remplis de malades et de soignés ! Fourmillante machine qui fait peur et moi, civière en corridor, en jaquette bleue trouée, qui attend mon tour pour éliminer des cataractes —ô Niagara ! Vraie fourmilière, Notre Dame s’excite. Ça circule autour de ma couchette. Malades, médecins, ces « préposés » de bas et de haut rang, gradés discrets ou à torses bombés. À une passante courbée : «  Oh, madame je suis là depuis deux ans à poireauter ! » » Léger arrêt et regard affolé mais elle passe son chemin. Un bossu usé passe et, jouant le moribond, j’en rajoute : « M’sieur, m’sieur, ça fait 18 ans que j’attends dans ce corridor, on m’a trouvé au 3 ième sous-sol ! » Il me dévisage, hésite à rétorquer et il fuit —hagard comme Lucien Bouchard à Sagard-sur-Luxe, en Charlevoix.

Bon, maintenant n’allez pas croire que le « vieux (moi) qui a vu les séances d’Ovila Légaré et les films de cowboy en noir et blanc au sous-sol de l’Église Sainte Cécile, ignore l’actuel cinéma à effets électroniques. Non, non, j’ai vu et apprécié au cinéma Pine, « Men in Black », troisième mouture, avec Jones et Smih, ce jeune nègre épatant, si vif, si efficace, si surdoué.

Vous êtes là, assis tranquille rue Morin, et surgit Boris l’Animal.

Un motard super-hell’s-angel. Ce mastodonte aux lunettes engoncées dans les orbites, aux bras « gros comme des troncs d’arbre » (je te le dis Raoul Duguay), n’a qu’à ouvrir sa paume pour en faire surgir et s,Envoler un horrible crustacé aux lancettes empoisonnées, Ah oui, allez voir ça, c’est hallucinant, tout comme est renversant ce grouillant resto chinois où des humanoïdes d’un grotesque épeurant se font décapiter. On est loin des mélos d’Ovila, loin des méchants apaches cernant des caravanes bâchées du temps des « petites vues » des révérends frères.

Quel plaisir ! J’aime tant ces truquages inouïs ! Le vieux « in black » Jones y est, revenu et revenant, toujours blasé, l’adjoint dévoué (Smith, en Noir agile) veut le sauver. Un bizarre « ti-coune », sosie de Brière, tuque des Andes sur son crâne évidé, oui, en creux ( sans cerveau), un bonasse qui offre son dévouement. Elfe asexuée venu de planètes-aux-anneaux ? Vous voici soudain, exilé loin de la rue Morin, au coeur même de Manhattan et juché sur le Chrysler Building ! C’est vrai, réel, hallucinant. Plongée du gratte-ciel avec un appareil rétrogradeur. Alors, vous voilà en 1969. A Cap Canaveral. Une fusée va décoller et l’horrible Boris, « The Animal », rôde, être machiavélique. Je vous jure que vous serez au bord de l’Atlantique ! La reconstitution scénographique est mieux que parfaite. On en reste ébahi ! Je vous raconte ce « Men in black », tome trois, pour vous dire qu’on peut voir 81 ans et être absolument épaté par les prodiges d’une cinématographie à truquages. Allez-y voir.

LA COURTOISIE, L’AFFABILITÉ. OUI ?

 

 

Dans nos existences, on rencontre parfois des « faces de beu », des visages-de-bois, c’est fatal. Par exemple, tout récemment, pour un simple oubli de faire un arrêt (coin de rue paisible à deux pas de chez moi ), va surgir en trombe, avec coup de sirène, dans votre entrée une jeune gendarme toute démontée, très tendue qui sort sa voiture à gyrophare et qui, vraie furie, vous sommera : « Restez dans vote char, svp, compris? Vite, allez vous rasseoir dans votre voiture, vite ! » On aurait cru à l’arrestation du meurtrier du récent assassinat du pharmacien Quenneville survenu au bas de la Côte Morin dont dame Justice ne parle pas.

Or, la courtoise, je la rencontre à chaque fin d’après-midi, au magasin de notre École Hôtelière, rue Lesage. Oui, la bonne humeur a un nom : Serge. Il n’est pas qu’un vendeur, il saura expliquer aux visiteurs certaines denrées parfois sophistiquées. Mon cher Serge de Saint-Donat donne même des conseils appropriés, si on lui demande. Car Serge n’a rien d’un inopportun encombrant, au contraire. Ainsi, de tels individus, socialement bien adaptés, font partie intégrante de la joie de vivre pour le citoyen. Un triste monde, imbue d’une fonction et névrosé, constitué de « chevaliers-à-la-triste-figure », nuit à la simple joie de vivre.

Retour de la métropole-aux-casseroles où en quelques jours nous avons assisté encore à des rencontres théâtrales étonnantes. Celles offertes par le Festival trans-Amérique. Nous voyez-vous aux coins des vieilles rues Plessis, Panet et Visitation, dans l’Ancienne usine de confitures —sa haute cheminée résiste— admirant cinquante (50 !) « gesticuleux », déchaînés tournoyant dans une passacaille aliénante ? Étonnante foule sur une scène ! Olivier Choinière réussit à cette Usine-C à illustrer —en steppettes et un chant monotone— la sombre folie d’une foule moutonnière. On rit jaune. Ensuite, dans une ancienne piscine, rue Cherrier ( ex-La Palestre) voyez-nous zieutant un laideron et une minette, « toute dépoitraillée » disaient les anciens. Étrange couple qui court, rampe, s’accroche, se fuit en contorsions (banales ou surprenantes). Elle, toute échevelée, lui, avec une queue de rat comme l’illuminé Raël; c’est Clara Furey (fille de Carole Laure) et Benoit Lachambre, gesticulateurs frénétiques déplaçant sans cesse deux meubles mobiles : un piano droit et un « dummy » de piano à queue. Oh les poses excentriques ! Enfin, rue Henri-Julien, imaginez-nous, elle et moi, mais l’aficionado c’est ma compagne, observant un étrange manège à douze personnages, morbide et très bizarre « réunion de famille. » Une généalogie pourrie dialoguée par Emmanuel Schwartz : « Nathan. » Sorte de sinistre « caucus » où l’on évoquera, sur trois générations, des mufleries graves, des tromperies, des incestes et des crapuleries, enfin des trahisons. Belle famille !

Une parenté tarée, chaîne lugubre où jamais on ne croise un affable « Serge de l’École Hôtelière », c’est à dire pas la moindre petite lueur d’humaine courtoisie. Comme, hélas, avec la gent policière parfois.