VIE ET MORT : CORNEILLES ET POMMIER

Un samedi soir vivant, les terrasses des restos débordent, dans le Parc Famille, foule, des rires, des cris, sur la scène extérieure, haut-parleurs pour le rock avec ses rythmes simples, ses répétitions mélodiques, ça cogne fort aux oreilles. De jeunes enfants s’en énervent et pleurent. Des ados se balancent et des vieux grimacent. Les rues des alentours sont pleines, les voitures cherchent où se stationner, bref, c’est l’été à plein, une joie dans l’air, une « légèreté de l’être m’sieur Kundera (dont je lis : Les testaments trahis). Oui c’est juillet, la « bel’ saison », répète une chanson.

Et ne venez pas nous refroidir avec vos « songez-vous aux malades, aux handicapés, aux malchanceux du sort ? » On le sait bien que, pas loin, certains aînés sont seuls dans une chambre, en résidence climatisée, orphelins obligés de ces beaux airs de fête partout au village, hommes ou femmes ridés, ils regardent… le plafond. Ou qu’un jeune désespéré, ayant perdu confiance en lui (et les autres) jongle ces jours-ci à comment s’en aller vite et à jamais. Mais oui, on le sait bien que l’existence de certains n’est qu’une piètre potion-de-vie, bien maigre, souvent empoisonnée. Qu’y faire ? Plein de gens vivent heureux malgré tout, malgré tant d’âmes perdues dans les filets de la désespérance la plus totale. En va-t-il d’un instinct de survivance ? Est-on responsable du monde ?

Ai-je le droit d’aller fixer un hibou-de-Rona ( 10$) sur mon radeau que de bien jolis canards s’acharnent à décorer …de grasses fientes ? Eh bien ça marche, une drôle de peur du rapace en plastique. Levant les yeux —une première pour moi— deux corneilles —amoureuses— se donnent plein de becs, se font de furtives caresses. Ma Raymonde qui les détestent tant : si elle pouvait apercevoir ces noires silhouettes sveltes, charmantes, agiles, toutes sautillantes aux branches du vieux saule du rivage. Réconciliation peut-être avec ces criards si elle les voyaient se poursuive, se dorloter. Bon, me voilà un peu ému : deux pigeons, tourterelles, colombes mythiques peintes en noir. Qui jouent les tourtereaux des fables romantiques !

Le téléjournal n’en a pas parlé mais voilà que notre « vieux » est mort, raide mort. Tombé quand, comment ? Ces vents (avec déluges) d’il y a pas longtemps ? On a rien su. Pas de présages, aucun signe d’alarme, pas de sombre pronostic, ses branches toutes pleines de pommes ! Un matin, on se lève, et il est là, couché de travers mon vieux ridé, crocodile éjarré, caïman inerte, alligator humilié avec ses pommes naissantes vertes comme jamais. Notre pommier avait cent ans…ou plus ? On sait pas. Fini de ramasser sa vaste manne chaque fin d’été. 50 sacs bien remplis, sucrées, jeunes pommes d’un si vieux pommier.

Est-ce que tout va s’en aller ? Arbres, hommes, femmes ? Déjà quatre morts autour de chez nous : le père Laniel, puis le céramiste Claude Vermette, puis m’sieur le juge, un voisin taciturne, enfin un ex-héritier de La Casa Loma tout proche de la plage publique. Merde, à qui le tour ? Brel avait peur comme tout le monde et chantait pour compenser : « J’veux qu’on chante, j’veux qu’on rit, quand on me mettra dans l’trou ! Il crânait ? Une façade ! Assez, en attendant, un soir, s’attendrir de ce bambin qui a les yeux comme la panse à la terrasse de notre cher glacier du Boulevard, face à la station d’essence. Ses yeux rieurs chantent de joie anticipée, il se sort la langue et ferme les yeux. Son bonheur ! La vie se fait bonne d’un rien, de tout, de ce jardin fleuri si parfait dans sa modestie (fleurs sauvages) aux parterres de mon vieux camarade disparu, Grignon. Vive l’été ! Au bout du saule deux corneilles s’embrassant mais… « voir un ami mourir » (Brel encore), voir un si beau vieux pommier mourir.

6 réponses sur “VIE ET MORT : CORNEILLES ET POMMIER”

  1. ….C’ est fou la mort….c’ est plein de vie dedans. ( f.leclerc )
    Monsieur Claude, la mort qui rode mais aussi la vie qui règne.
    Je vous l’ avais dis, c’ est long la vie surtout vers la fin. Donc, prière de toffer !

  2. Ce texte est bon, il a une couleur, une teinte évidente, on voit la vue de celui qui regarde … Commenter un écrit doit, je crois, demeurer dans l’ordre de ce qu’il a procuré à l’esprit comme divertissement …
    À ceci je dis Bravo et bien fait …

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