MANGER AUJOURD’HUI

 

 

D’abord dire que mes 30 bonnes raisons de vivre par ici m’attirent des reproches : « Vous avez omis la fantastique piste du « P’tit train du Nord », « Vous avez négligé votre Excelsior, et sa mini-mangrove au chlore, votre palétuvier chéri », « Vous avez oublié notre chère Bibliothèque publique du centre commercial ! » Bon, bon. Vrai. Et je pourrais en ajouter, mais pardon, je suis bien vieux et, comme on apprenait au collège : « Mémoria diminuitur nisi eam exerceas ! » Traduction : « la mémoire diminue si on ne l’exerce pas ». Tiens, parlons bouffer, manger, autrefois et maintenant.

Jeunesses, sachez le bien, c’est assez récent le goût développé, les raffinements car,jadis, « manger au resto », c’était pour un hot-dog (rôti ou stimé), un hamburger, une soucoupe de frites. Parfois du luxe : un club-sandwich ! Ou bien un « chips and fish », notre régal rue Bélanger.

Mon père, importateur de « chinoiseries » failli, a tenu très longtemps une modeste gargote au sous-sol de notre demeure. Cuisine élémentaire ! Les jeunes clients (beaucoup de zazous) revenus des deux cinémas du coin se payaient la traite. Hum… Simples sandwiches, jambon ou poulet, de la soupe Cambell, un banal « grill cheese ». Voyez-vous le menu chez « au caboulot ». Quand papa récompensait un beau bulletin du mois —« et papa nous aimait bien », cher Léveillé— il façonnait, la langue sortie, un beau Sunday (sorbet). Avec du caramel, du chocolat en masse, de la goûteuse guimauve et… oups ! une belle cerise dans son jus !

Seuls les grands bourgeois, les artistes célèbres, allaient bouffer dans nos rares « grand » restaurants, tel « Chez son père », « Au quatre cent ». Notre jeunesse, dans l’après-guerre, c’était l’ignorance totale de la cuisine raffinée et il n’y avait pas d’école dite hôtelière. À Pointe Calumet dans Avenue Lamothe, l’actrice Juliette Huot passait pour un cordon bleu juste pour ses « sphaghetti italiens », une gibelotte ou une fricassées improvisées.

Jute ici, aujourd’hui ? Plus de douze places, et fort bien cotés. Ce fut incroyable, cela, en 1940, 1950. Aussi, j’y vais très vite : les bonnes pâtes de « La Chitarra » et de « Spago ». De fameux rouleaux chez « Sothaï », Palais fins, filez à « L’eau à la bouche » ou à l divine « La Vanoise ». Et chez « Garçons », dégustez omelettes baveuses ou croque-monsieur rare. « Aux deux oliviers » ou à « L’Esméralda » on voit le joli Lac Rond. Chez « Milot », ses moules succulentes et chez Grillades Aspria » ou chez « Le Provençal », c’est « oh bonne mère ! » À las mi-côte Morin, goûtez bœuf ou fromages « ébouillantés » au « Chat Noir », enfin, pour « l’osso des ossos, » entrez chez « Juliano ». J’en oublie je gage ? En tous cas, nous, les anciens, on trouve que pour bouffer, les temps ont « bin » changé. Très bien.

 

DES RAISONS DE VIVRE PAR ICI ?

 

 

 

1-Moins de bruits, matins comme soirs, c’est certain.

2-Fin des rues achalandés, impassables et bouchonnantes.

3-À portée de…pieds : que de beaux sentiers enneigés.

4-Choix vaste de restaurants et souvent coquets.

5-Une École Hôtelière aux offres parfois raffinés.

et

6-Deux sérieux hôpitaux moins encombrés.

7-Dénicher un lac proche et s’y promener au soleil.

8-De grands marchés aux denrées si diversifiées.

9-De solides cliniques avec personnels compétents.

10-Plus facile de « socialiser » entre voisins.

et

11-Facteur, déneigeur, éboueur, on peut parler avec.

12-Moins de stress, pas « d’heures de pointe » énervantes.

13-Pas de collants et encombrants colporteurs à nos portes.

14-Vues sans cesse stimulantes en pays de collines.

15-Architectures moins monotones et plus libres.

16-Moins de bruitage métropolitain, leurs stridentes sirènes.

17-Pour, à Val Morin, le petit théâtre au menu varié.

18- pour les nombreux écrans du cinéma Pine.

19-pour les expos parfois audacieuses de Val David.

et

20-pour le bon vieux « Patriote » de Sainte-Agathe.

21-pour le faste parvis d’animations saint-sauverien.

22-pour. Là, la féérie hivernale des lumières des côtes.

23- pour, là et à Ste Adèle, les théâtres gais, l’été.

24-pour mon cardinal, colibris et jolis geais bleus…

et

25-pour mon couple serein de tristes tourterelles.

26-pour, sous la galerie, ma marmotte cachottière.

27-pour mes beaux rats sous le quai, , bien musqués.

28-pour la chatte, pourprée ça et là, de ma voisine.

29-pour l’ours bleu du Sommet Brun, non, l’inverse !

30- pour tant d’écureuils trépignants aux sapins.

Enfin :

31-pour les poissons rouges à la belle plage publique.

32-surtout, pour l’air vif dépolluant et en quatre saisons.

 

MINUIT ET TRENTE ET ÇA PUE !

Nous avons dans nos murs des gens corrects. Ça fait deux fois que je peux entendre à la radio des courageux qui dénoncent ce film étatsunien tout récent sur la capture du chef arabe Ben Laden. « On assiste à la valorisation d’un acte « criminel » et on fait voir avec complaisance des scènes de torture ! », disent des chroniqueurs lucides des USA. Vérité.

Le film montre que ces soldats de Washington surgissaient chez le pape d’Al-Qaïda, à « minuit et trente », —en langue codée, ZERO DARK THIRTY, le titre du film— dans son appartement où vivaient de ses parents et des gardes pas pour le capturer. Pour l’assassiner. Le meurtre d’une crapule reste un meurtre. Ce film rend donc hommage à des meurtriers; car les tueurs de la CIA au Pakistan, cette nuit-là, commettaient une exécution, telle une mafia ! CIA-pègre quoi ! L’exécution pure et simple (pas une bavure) d’un ennemi.

Hitler s’étant flingué, à Berlin, en 1945, les alliés organisaient en toute légalité « Les procès de Nuremberg » pour les chefs nazis en montrant l’honorable visage des civilisés. Cela malgré certaines louches protections en faveur de certains nazis dont les Étatsuniens avaient besoin. Rien n’est parfait. De là à nous inviter à visionner un «  bourrage de crâne » puant, wow !Triste de voir une cinéaste (Bigelow) surdouée et une actrice talentueuse — héroïne toute hébétée à la fin— acceptant de fabriquer et montrer cette burlesque manipulation des publics. J’ai entendu que durant une demi heure de ce film, on fait entendre les (vraies) lamentations des victimes des deux tours à Manhattan, qu’en même temps, on assiste aux cris des Arabes torturés ! Tenter ainsi de nous déculpabiliser est une summum de démagogie, grotesque. Ces torturés, sur ce continent,mais aussi, on l’a appris, dans des pays d’Europe-de-l’Est où l’on tolère ces horreurs. Or, de nombreux experts affirment que la torture (condamnée partout dans le monde civilisé) est futile, vaine et nulle. Qu’elle ne fait naître que mensonges, inventions, qu’elle conduit donc ces questionneurs sauvages vers des fausses cibles (qu’ils torturent en vain). Avouer n’importe quoi pour faire cesser la douleur.

N’allez pas, je vous en prie, à ce cinéma qui nous méprise ? Une telle histoire, réelle hélas, c’est « honneur au meurtre politique ». C’est certain que personne de censé n’est d’accord avec ce fils de multi-millionnaire saoudien désaxé. On dit que Ben Laden n’a pas imaginé ces bombardements de Manhattan. Il en fut ravi ben sûr. On l’a donc assassiné, ce responsable idéologique et ce film de grossière propagande fait honte à un art que l’on estime tant. Des putes, j’y reviens, et cette cinéaste douée et cette actrice très talentueuse. Ce « crime policier » est genre « exécutions policières » faites à un Richard Blass, à Val David ou à un Jacques Mesrine, en plein cœur de Paris. Triste de savoir que cette « exécution » fut autorisées par Barak Obama ! Lui, espoir de tant de gens, en criminel fasciste, tels ces dictateurs archiconnus de l’Histoire. J’en reviens pas alors qu’on pouvait amener Ben Laden, vivant, par exemple au tribunal de La Haye.

ÉMU DANS UNE SALLE OBSCURE

 

Rue Valiquette, les yeux dans l’eau, mais oui, je compatissais aux malheurs des « misérables » de Victor Hugo, mon illustre camarade. Bilan d’un cinéphile, octogénaire : ai-je vu 3000 films dans ma vie ? Ou bien 5000 ? Ou encore 10 000 ? Je ne sais pas. Chez moi, jeune, il n’y avait comme lecture que des annales pieuses, « L’almanach du peuple » de Beauchemin et les exploits des « comics » achetés cinq cennes la brochure. La culture pour les gens de mon époque, de mon quartier, c’était… les « vues ». Gamins, au coin de ma rue Bélanger et St Denis —c’était avant l’air conditionné— on se faufilait (à la barbe des placeurs) par les sorties d’urgence. Sans payer. La belle vie : savourer les films made in France (au Château), ou made in USA, au Rivoli.

Le cinéma a nourri ma jeune imagination et quand j’ai publié mes premiers romans ( Et puis tout est silence, La Corde au cou, Délivrez-nous du mal, Éthel et le terroriste) nos critiques littéraires décrétaient : « Jasmin fait une littérature avant tout cinématographique. » Bien vrai. Tout ça pour dire mon plaisir quand je descend « d’en haut » vers nos salles, rue Morin, rue Valiquette et dire aussi mon bonheur de pouvoir, à 5 minutes de chez moi, « aller aux vues », comme quand j’étais resquilleur.

En passant : ce « Bye-Bye 2012 » à la télé, mode actuelle déplorable, ne fut constitué que de « brefs tableaux ». Parfois « ultra-brefs ». Pourquoi singer les  commerciaux ? Vite, vite, vite, des « flashes », des furtives évocations et refus de bâtir des sketches solides, qui dureraient un peu. Mépris du monde ? « Les gens sont incapables de se concentrer plus d’une minute. » donc sauf un ou deux sketches, parage pressée, défilé d’urgence, policiers qui fessent, mafia et Libéraux corrupteurs, le tout, superficiellement. C’est regrettable quand on constate (et apprécie) les habiletés « inouïes » des créateurs : maquilleurs, perruquiers, prothésistes, costumiers.

Pour fin 2013, prière de revenir, comme souvent jadis, à des tableaux consistants, un peu élaborés. Plus facile de briller par courtes apparitions ? En tos cas le fatras visuel est vite oubliée. Bousculade, cavalcade échevelée. Qui se souvient d’une parodie un peu élaborée ? Qui aurait duré au moins 3 à 4 minutes, sinon 8 ! « Nous, le peuple… » on n’a eu droit qu’à de brillantes caricatures esquissées, aussitôt oubliées,. Mauvais signe cela. L’immortel, anthologique donc, sketch du soldat de la Crise d’octobre, (joué par Guimond), écrit par Gilles Richer, durait plus qu’une minute et demi, non ?

J’y reviens… Redire le plaisir d’aller « aux p’tites vues ». Mon grand bonheur d’être plongé en salle obscure face au grand drap blanc tendu, comme pour une cérémonie chaque fois. Rien à voir avec l’écran de vitre de télé au salon. Voyez ce vaste album à images, « Les misérables ». Très efficace mélodrame hugolien, palpitant récit de la deuxième révolution française, celle de 1848, montrant des gueux galériens, de sombres forêts, une manufacture sordide, un carrefour à putains rivales. Surtout une barricade meurtrière.

À la fin, milliers de figurants, c’est Paris insurgé, affamé, révolté, vues inouïes d’un enterrement solennel (un ministre bien-aimé) qui déclenche l’émeute historique de 1848. « Les misérables », ma foi, c’est pas moins qu’une trentaine de chansons. Jamais vous n’oublierez Jean Valjean chantant en implorant Dieu de laisser vivre le beau Marius blessé. Plus tard, l’audacieux gamin Gavroche. Vous oublierez encore moins Fantine, la voix déchirante de Fantine, misérable (!) mère-célibataire de Cosette. Fascinante Fantine qui agonise en une « chanson criée », pour l’impossible rêve. Courrez-y et apportez vos mouchoirs de papier. Tout autour de moi, les larmes des jeunes filles coulaient à flot. Les jeunes gens, eux, se retenaient. Des gars hein ?