« MA VIE C’EST DE LA M…. »

 

 

Je roule dans ma petite patrie rue St Denis et je dépasse « l’ex-école de réforme ». Lieu tant craint qui est devenue une école de théâtre. Nous voici rendus, R. et moi, à une salle à l’éclairage extérieur glauque. Pénétrons. Assis les voyeurs ! Et pour regarder quoi ? Du Serge Boucher. Un as de l’observation pathétique ! Téléréalité ? Dans un sens, oui ! Passer quasiment deux heures à observer trois phénoménales loques humaines nous exhibant leur petite « vie de mard… ». Un trio de « misérables », pire que du Victor Hugo.

D’abord une mignonne battue par son chum invisible, kioute révoltée et enceinte (oui en 2013 !!!), c’est la chambreuse, Nancy, une dingue sacreuse qui rêve d’un beau mariage en blanc, elle, l’écervelée à la grossièreté sauvage ! Serge Boucher fait peur de vérité.

La deuxième femme du trio ? Zieutez cette scabreuse Tony, vieillie et agressive qui « colle » dans ce « 3 et demi ». Serge Boucher fascine ! Ce taudis de l’est où l’on entend siffler le trafic du boul Métropolitain fait peur. S’y abrite aussi un drôle de héros : Normand dit « Norm », le sommet du mal né, oui, « peak » du malchanceux !

Allez voir cette lie de la terre avec cet aliéné criard, secoué de tics, « toussant » un français, jargon tout hachuré d’onomatopées. Crétin qui admire Batman, son co-loc absent et qui le domine, l’abuse, pauvre mini-cerveau tout ratatiné, Norm tolère à peine François, ce petit-bourgeois envoyé par le CLSC, « parrain » désespéré.

R et moi, « calés » dans nos fauteuils, ahuris, pétrifiés, restons pas moins impuissant que « le parrain » voyant vivoter cette « poubelle à six pattes », échantillons d’un monde perdu.

Si « Avec Norm » revient, ne ratez absolument pas cette histoire qui s’achève au « Rideau Vert ». Serge Boucher a étudié ici, en basses-Laurentides, au cégep-théâtre de Ste Thérèse. Boucher, redoutable observateur, est aussi un auteur de télé : « Aveux », « Apparences ». Il a avoué avoir vécu cet échec, tout comme son François du CLSD. Ce rôle est joué excellemment par l’acteur filiforme surdoué Éric Bernier. Voir ce cirque hallucinant un jour, un spectacle bien orchestré par le metteur en scène, Bellefeuille. Un carrousel nerveux de tableaux quasi scabreux, sordide laid tricot scénique, cruelle mosaïque, hélas, que l’on sait vécue de Gaspé à Gatineau.

Voir se tourner les pages salies d’un album crotté, on a l’impression d’inhaler des odeurs de pourritures, effluves aux odeurs répugnantes tellement ce récit est ultra réaliste. Boucher ? Un impitoyable « boucher » (eh !) ! Ses viandes découpées ? Horribles flasches d’un chirurgien aux scalpels précis. Effrayant d’observer ces destinées. Nancy, l’accorte guidoune se débattant de son crétinisme, est l’ouvrage de génie de la comédienne, Sandrine Bisson; du très grand art prodigieux et qui glace le sang. Cette Bisson ira loin, très loin.

La comédienne Muriel Dutil incarne Tony, vieille âme abrutie sans aucune morale. Inoubliable ! On est subjugué dès l’ouverture du rideau l’entendant réclamer à grands cris ses « pétaques pillées »; un jeu électrisant, Dutil y est hypnotique. Enfin, allez vite admirer « Norm », le héros écrasé joué de façon géniale par Benoît McGinnis. Sobre directeur de l’école du « 30 vies » de Fabienne Larouche, il s’est composé un abruti d’une invention à couper le souffle. Voir jouer ce McGinnis-là est sidérant. Des dons renversants et je pèse mes mot.

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