« TCHOU, TCHOU », LE TRAIN DU NORD !

Ça y est, enfin, tu as repris ton vélo et te voilà en selle un matin de soleil. De la vieille gare de Mont Rolland, tu vas pédaler presque une heure, pour rouler à un « café du coin » de Val David. Déjà, dans la piste cyclable du « Train du nord », vers Sainte Adèle, tu prends conscience de l’ambiance féerique. Silence ce matin et la paix si totale dans la lumière toute striée de feuillage. Les discrets sifflets de tant d’oiseaux invisibles sont partout dans toutes ces collines que tu traverses.

Le bonheur ! Tu viens de la ville et jeune homme, tu n‘as jamais connu cette sorte de loisir, ni cette sorte d’excursion en baignant dans les sauvagerie. Tu te souviens de toi plus jeune, tu as vingt ans, on est en 1950, tu ne te remues que dans des espaces durs, parmi le ciment et le béton partout, marchant tous les matins, tous les soirs, entre des murs de briques. Du bâti solide t’environne de partout, du construit dur t’accompagne en ville. À perte de vue de l’asphalte. Tu te tenais en bande, paquet de bohémiens, génies méconnus, faune sauvageonne devant des carafes de vin rouge, à la Casa Italia, rue Jean-Talon ou à la P’tite Europe, Avenue des Pins. Tu ne savais encore rien du bonheur de filer sous les vertes frondaisons, sous la verte canopée et ses éclairagistes de mille verts, vrais vitraux dans ce tunnel de velours du « P’tit Train du Nord ».

Citadin, la campagne t’était un monde secret. Jeune anticlérical excédé, farouche adversaire en 1960 de tous les conservatismes, toi et ton gang de chums barbus à cheveux longs, tu gueulais, espérais dans vos nuits des « révolutions » exagérées. Au Royal Pub, rue Guy, à la Casa Pedro, rue Sherbrooke, imbibés avec les autres « beatniks » montréalais dont l’éponge-Patrick-Straram, ardent exilée de Paris. Ah non, tu ne savais pas du tout la joie de pédaler en paix dans ce « P’tit train », ce long cocon tapissé de verts mirifiques qui te ferait un fameux cadeau du ciel toi devenu vieux et sage : merci paix de ce matin, de rouler sous la prodigieuse falaise et au bord des cascades inouïes ! La beauté loin des révoltes farouches de tes 30 ans, aux adversaires injuriés, méchant, par des critiques féroces. Nos batailles d’intolérance face aux mous, aux trop doux à nos yeux, à ces gentils qui avaient bien le droit d’être aimables ! Nos virées tapageuses dans un bazou en beaux quartiers pour narguer la fille d’un grand bourgeois, nos tapages au « Bout de l’ île » pour scandaliser le travailleur endormi, devant se lever à l’aube. Nos pauvres illusions, Seigneur ! En 1970, tu étais loin de te douter alors que la « vie bonne « ( Nietzsche) serait ici, comme ce matin, dans ce couloir qui trottine (comme le train d’antan) à travers des étages d’arbres de nos Laurentides.

Chez Bourgetel, rue Maisonneuve, aux midis de ces époques folles, un Hubert Aquin ricanait. À L’Hotel Provinciale, rue Dorchester (sic), Jean Duceppe giflait raide ce Brousseau—con-paparazzi. Au Café des artistes, le chat dort, René Lévesque jongle du monde entier avec le génie Pierre Dagenais. Au Yatch Club, sur Peel, le bel acteur Dupuis taquine le nabot surdoué, Robert Gadouas. Dans un coin, Claude Jutras, tout jeune, ose planifier un film. Tous, en ce temps-là, nous ignorions que, sur une voie ferrée, un « p’tit train du nord » faisait entendre ses « tchou-tchou, tchou-tchou », selon Félix Leclerc.

J’AI FAIT UN RÊVE ! ( I HAD A DREAM)

Pour les assimilés (volontiers aliénés) à la culture pop des USA, vanter notre culture est toujours un signe d’étroitesse. Pour ces suiveurs-des-USA vous êtes un régionaliste. L’insulte. Ils s’exclament : « Sors de ton cocon, deviens international ! » Ils disent aussi: « universel » Une farce. Pour touts ces dociles publicitaires, courroies de transmission (surtout à La Presse, Gesca-Power), les Cormier, Cassivi, Hugo Dumas, Sarfati (aux voyages payés) et j’en passe, « internatioaliste » c’est USA-only. (Los Angeles, Holywood, New York). Chez eux, jamais d’information sur la culture (pop ou non) de l’Espagne, de l’Italie ou de l’Allemagne. Pas un mot !

À moins que de ces créateurs percent. Aux USA. Tous sont des valets-des-amerloques. Moutons de l’Empire-USA.

Or, j’ai fait un rêve ! C’est permis de rêver, non ? J’ai imaginé que Boston, et peu à peu, tout le Massachusetts, quelque part au 19 ième siècle, aurait pu être envahi d’énormes masses d’émigrants. Tous venus de ma chère Italie, et, résistants comme nous au Québec, ces populations installent la culture italienne partout au sud de nos frontières, Maine et New Hampshire compris tiens.

Quelle bon plaisir ! Voyez-vous ça : à quelques heures de route, nous tous en visiteurs plongés dans cette « Nouvelle Italie ». Non plus dans un de ces états semblables aux 55 autres. Pour moi, un bonheur total !

C’est imaginable certes mais ça n’est, hélas, qu’un doux beau rêve ! Imaginez maintenant des hordes d’émigrants venus d’Espagne, foules immenses et qui s’installent un peu plus au sud, disons Connecticut, New Jersey, Maryland. JY compris la Virginie ! Un grand état nommé Nouvelle Espagne ! En une dizaine d’heures d’automobile nous nous retrouverions en visite parmi la formidable culture espagnole et cette autre (avec l’italien) si jolie langue, musique, chants, architecture, théâtre et cinéma. Leurs us et coutumes quoi. Quelle variété et vive la diversité, oui ? À bas l’uniformité si ennuyeuse.

Nous irions souvent. Comme tant de nos touristes du sud nous reviennent, adorant « la vie française » au Québec (il y en a plein). Olé « Novo Spania ». Oui, il est permis de faire un rêve ? Tenez, allons encore plus avant dans cette fabuleuse hypothèse des migrations massives : il serait arrivé le même phénomène pour les Allemands (Pennsylvanie ?), pour les Polonais, pour les Grecs. Pour les Portugais. Cela n’aurait-il pas été formidable ? L’hégémonie « impériale » USA anéantie et adieu aux rouleaux compresseurs de ce gros paquet d’états à peu près tous semblables. Adieu, à tous les carrefours des villes, aux répliques si assommantes, quand on voyage, à tous ces Colonel Machin et Hamburgers-McDo ! Fini les conformités commerciales abrutissantes partout à notre sud, à ce plat territoire culturel sauce « pareil au même ». Car, allez à Philadelphie ou à Chigago, à Miami ou à Tampa, au Texas ou au Colorado, partout c’est « us et coutumes identiques » Partant, l’ennuie, un vaste assommoir. Pour nous amuser, rêvons d’une grande formidable « Nouvelle Europe ». À nos portes. Vastes lieux pour devenir « vraiment » curieux universels. Plus des consommateurs dociles du gros bloc-USA, comme les Sarfati, Cassivi, Hugo Dumas, tant d’autres dociles publicitaires des USA.

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CAVALIÈRE LOUISE

Réouverture de (remis à neuf) l’impressionnante auberge « Château de Ste Adèle », boulevard 117, l’autre soir. Y voir une fillette danser seule dans son coin. Les enfants dansent sans cesse. Ils se remuent. Tout jeune, « la danse » c’était steppages à l’ancienne, bras et jambes arqués, dans des tutus roses et beiges, sur des « chaussons » de bois compensés. Mode 1945 : mes sœurs aînées furent confiées au fameux « Professeur Morenoff ». Mode petite-bourgeoise vaine. À dix-huit ans, le futur Ministre de l’Éducation (sous Daniel Johnson), le beau Jean-Guy Cardinal, voisin, traversait en se dandinant en collant noir, les bras en l’air, tête levée haute, pour acheter allant du lait ou du pain chez le Pitou Lafontaine en face. Derrière les fenêtres du salon, virils, mon frère Raynald et moi, on ricanait.

Rien à voir avec Louise Lecavalier. L’autre soir, plein le Maisonneuve en ovation, bravos et cris d’admiration face à cette danseuse moderne. Elle vibrionne toute une heure sans guère reprendre son souffle. Olympien et fou à voir ! Elle fascine, son corps comme évanescent entre dans des transes folles. Miraculeuses. Sa chorégraphie (sa première), en frénétiques déplacements, hypnotise. Son comparse, le félin Frédérik Tavernini, beau « grand singe » musclé avec de très très longs bras, l’accompagne et c’est superbe. Le public de cette Louise —aérienne, voltigeuse— en reste abasourdi, oui, ébahi, je vous jure. Voyez ses incroyables jeux de pieds aux vitesses surhumaines est un spectacle qui renverse. Notre chance ? Apprécié à Tokyo comme à Berlin, « Louise-la-fulgurante » dansera ici, à Saint Sauveur. Tout prochainement. Ne ratez pas cette unique fée, elfe, magicienne, sorcière, avec ses remuements aux mouvements vertigineux et poétiques. Un must.

 

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Enfant de ville, nous observions, répandus partout, sans vraiment les regarder, les « maudits » moineaux. Si communs, espèce méprisé. Un jour, cas unique, une volée de canards sauvages passa au dessus du marché Jean-Talon ! Nos cris ! On en revenait pas en la métropole, lieu vide d’oiseaux. Des pigeons, ça, oui ! À six ans, avec papa, j’avais vu au port des goélands —si blancs ! Émerveillement. Or, je découvre « Québec-Oiseaux » —(www.quebecoiseaux.org)— un fort utile et joli magazine. Très illustré. En trois numéros seulement, me voilà comme tout enfoui dans la beauté, submergé par ces petites bêtes aux plumes parfois colorées si joliment. Et qui volent ! Qui volent ! Mes chers mésanges, bicolores ou pas. Les rares grimpereaux, orioles, guiraca. Mes pics familiers ici, variés, chevelus, maculés ou à ventre-roux. J’admire les guépiers, les bruants et les grives, ces carouges à « rouges épaulettes », ces sizerins flammés, étourneaux si beaux quand « sansonnet. Photos jolies de bécasseaux, de passereaux de moucherolles. De mes parulines, orangées ou aux ailes dorées ou flamboyantes. Voir ce quiscale dit « rouilleux », oh ! Cette gélinotte huppée, ah ! Québec-Oiseaux : une revue qui jase aussi des oiseaux exotiques et aussi du si bel harfang des neiges, « notre » oiseau national. Et des tourterelles, tristes et pas tristes. Mon Dieu, quand donc reverrais-je les miennes ?

Au fait cette prodigieuse Louise Lecavalier est une sorte d’oiseau car souvent, elle s’envole !

 

 

 

LES YEUX DANS LES YEUX

J’étais descendu au rivage du Rond pour tenter de redresser mon quai branlant…et, soudain, bruit de feuillage remué. Une ombre mouvante dans la relative noirceur le long de la clôture végétale. J’aperçois, une bête puante (comme on les nomme familièrement). Quel joli pelage « deux tons » quoiqu’on en ait sur la dangerosité de cette espèce, tant de légendes malodorantes.

Méfiance absolue ! Elle se fige. Je la regarde. Elle me regarde. Deux petits « queneuils » brillants sous les épinettes. Classique scène, en Crise d’Oka, « du warrior pégrieux et du tout jeune soldat »! Quelle indifférence de sa part ?, ma moufette se retourne, adieu le bonhomme curieux, elle file vers le lac…soif urgente, rencontre ? Que savons-nous de solide sur tous ces petits mammifères ? Si peu.

Ainsi, il y a pas longtemps, en plein jour (ce qui est rare) par une fenêtre du salon, voir au balcon une sorte de renard, de gigantesque chat sauvage. Découvrir à proximité, une énorme et intrépide bestiole à quatre pattes, à masque vénitien (!), juchée sur le bac noir, un raton s’acharnant à vouloir jeter par terre deux briques de terre rouge. Quel splendide « laveur » avec une queue gigantesque d’une fourrure magnifique. On l’observe dans son acharnement (vain), tripotant de ses doigts habiles nos briques qui scellent le couvercle du bac à vidange (si puant quand on l’ouvre ).

Je me décide à aller au portique, j’ouvre et me livre à mes « pschitt, pschitt » ! Oups, une étoile filante. Je rentre et voyant du mouvement par les portes-patio de la salle à manger, j’examine la terrasse de l’ouest. Qu’est-ce ? Gigotent de véritables ombres chinoises entre les branches des hauts cèdres. Des oiseaux en acrobates, changeant sans cesse de niveau de branchages, un mini cirque bien gai ces objets volants (très identifiables !), qui se sont transforment à contre-jour en petites mécaniques agiles. Spectacle ornithologique fabuleux, gratuit et vrai car (à ma « grotte de Platon » !) il n’y a aucun manipulateur. La vue de ce petit observatoire laisse rêveur : cette vie animale jouit-elle d’une liberté idéale ? Car moi, vite, je dois, aller à « Jardinord », lieu enchanteur sur la 117, pour « plusse de terre », Raymonde a ordonné !

Oh, la dizaine de jolies corbeilles, et le beau gros pot et la longue boite du patio ! Et les « fines herbes » à planter. Et quoi, madame aux gants jaunes, à la rouge gratte dentelée ? Elle en est épanouie. C’est sa routine aimée, sa belle corvée chaque fin de mai. Et moi ? Toujours ravi de n’avoir qu’à les suspendre, me rasseoir dans mon transat de la galerie, jouir des deux yeux. Ô homme ! Il y a aussi dame-nature avec tant de bouquets de lilas, beautés éphémères, des mauves et des violets (dits « double »), des blancs. À pleins vases sur toutes nos tables.

Dans cette beauté, soudain, une crotte ! Le vilain pot après les fleurs ! Souvent, des gens croisés me disent apprécier mes proses. Mais, soudain, un haineux —nommé Marc Desjarlais— me « courriellise ». Que je suis polluant, oui, un « poison » (son mot) laurentien. De tendance violente, Desjarlais affirme que « Pays d’en haut » devrait me chasser et vite ! Vive la démocratie, on lit un tel aimable message personnel (au moins ce n’est pas un couard anonyme!) et on songe à… une bête puante ou bien au puant « bac noir », ouvert par un raton.