IL FAIT BLANC JANVIER

Il fait blanc janvier. Voir un jeune du village au coin de ma rue, de beaux grands yeux sombres, sac d’école en bandoulière, éjecté de son bus jaune, il sourit à un matou tigré qui l’attendait. Dehors si blanc janvier avec petit mal à l’âme car je lis la Syrie ensanglantée. Maudit journal du matin, maudit téléjournal du soir. Et puis tousser sans cesse, cracher, grippé horriblement. Alors surgir aux genoux pour implorer le bon grand Saint Pierre…mon toubib à la clinique. Une fiole d’antibiotiks.

Encore, à la radio cette fois, frappes mortelles —chrétiens versus musulmans— cadavres empilés aux terres rouges briques en exotique Afrique ! Celle, désaxé, du centre. Voir des enfants estropiés, Seigneur, on a le cœur en compote. Ces journaux —salut m’sieur Taillon— suis-je masochiste, tous les matins avec ration de sangs. Turquie tiraillé, Tunisie devenue fragile…Des obus au nm d’Allah ! Partout des réfugiés entassés. Assommé encore avant d’aller dormir. Vous aussi ? Où se réfugier ?

Sainte Adèle, bel abri ? Non. Pas assez blindé et les beautés d’ici ne calment pas; telle cette très belle vieille dame, rue Beauchamp, et ce joli poupon rose en carrosse de luxe. Ou ce gras géant et ses rires tonitruants chez IGA. Au Métro, une adolescente danse sur place, sourit au commis dragueur. Mon voisin rétabli sourit à la vie de nouveau. Vive Jodoin ! Quoi, le monde ailleurs… à la page UNE, photos d’enfants syriens dépenaillés qui nous dévisagent, accusateurs. Tristesse. La Birmanie brassée dans des rues violentes. Une envie de fuir. En raquettes au fond de nos bois.

« Dieu », disait l’écrivain, « dans quel trou m’avez-vous mis ? » ( Réjean Ducharme). Il fait mi-janvier déjà, il fait blanc et froid et j’ai mal. Vous aussi ? Marcher à la poste. Des factures. Des publicités. J’ai mal à ce Liban encore mortifié. On a mal au monde. On a mal au cœur. La douleur de ces habitants-sur-pilotis, voir Bangkok-hors-touristes en révoltes. Examiner ces bouches en forme de cris en Irak à kamikazes. Djiadistes fanatiques là aussi ! Somalie ? Poitrines maigrichonnes d’enfants noirs aux écoles fermées.

Regarder ces actualités de maints sangs dans moult querelles et, dehors, beau soleil dans mon village à collines. Besoin de rire aux cabrioles d’un enfant dans des congères démolis. La charrue passe. L’ouvrier crache. Il sort sa pelle. La vie. Pourquoi le mal au monde ? Facile de fermer radio, télé ? Merde ! La misère aussi toute proche ! Ce triste jeune vagabond, rue Valiquette, qui observe une photo de palmiers. Vitrine à touristes. Songer à ma fille fragile exilée au sud. Je reste en ce « pays aux mille collines » —loin du Rwanda— où il fait blanc janvier.

Chemin-Péladeau, un géant attache sa tuque, grimpe dans son camion. Juste un homme qui va filer. En Abitibi. L’autre, son jeune frère, chômeur, reste. Déjà sans domicile fixe. Oui, même ici en jolies collines, une discrète misère. Sur la pointe des pieds. Des voisins ont faim. Rongent des freins. La honte des deux côtés avec l’impuissance. Nos routines : sortir le bac noir hier. Le bac bleu demain. Aube : voir des pistes de raton laveur. Nyctalope comme les chats. Devoir gratter la glace aux vitres de la Honda. Janvier s’en ira-t-il ? L’hiver passera, oui ? Très grippé donc mais nourri, vêtu et bien logé, l’écrivain retraité, chroniqueur de tout et de rien. Encore ça : des enfants en loques à Beyrouth. À Damas. Au Caire. À Bagdad. À Kaboul. Partout. Songer à des parents sur les plages de Palm Beach. Les veinards ! Photos chaudes sur Internet. Le journal lui : cité maganée en beau pays, Haïti, des enfants si beaux les yeux pleins d’eau !

Faut vivre malgré tout et sortir au soleil sur l’anneau du lac, y admirer un chien fou, foufou, d’un beau brun bruant. Dehors, il fait blanc janvier.

Une pensée sur “IL FAIT BLANC JANVIER”

  1. « car je lis la Syrie ensanglantée. Maudit journal du matin, maudit téléjournal du soir »
    Ne pas faire comme l’autruche: se mettre la tête dans le sable!

    « frappes mortelles —chrétiens versus musulmans »
    C’est pourquoi j’ai peur pour ma descendance car, comme nous sommes Chrétiens au Canada, laisser pénétrer de la graine de violence, ici, ne m’enchante pas du tout!

    « Marcher à la poste »
    Avec certains de nos facteurs remplacés par des boites postales, que vaudra ce service fédéral?

    « Facile de fermer radio, télé ? Merde !  »
    De toute façon, seules les nouvelles d’aspect négatif sont exploitées par les médias.

    « des enfants en loques à Beyrouth »
    Nous n’en sommes pas encore à l’âge d »or, hélas!
    Tant qu’il sera permis à un être humain d’asservir ses semblables, surtout par la puissance que procure l’argent, cette misère sera!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *