« PLEUREZ OISEAUX DE FÉVRIER »

Il marchait beaucoup, dit-on, jeune efflanqué aux grands yeux sombres. Par beau temps il aimait se promener au charmant Carré St-Louis. Pour ses grands arbres, pour un banc vide offert dans une allée de verdure, aussi, au milieu du parc, pour jongler face au bassin et ses pigeons fébriles. Février s’avance, partout, square Saint-Louis ou au Parc de la famille à Sainte-Adèle. Voyez, le jeune efflanqué fréquente cette banale école dans l’Avenue des Pins, juste à l’ouest de St Denis. Il n’y va jamais vraiment en esprit, il est toujours ailleurs. En belle saison, à l’est, ce maigrichon garçon hante le Parc Lafontaine, sa modeste campagne.

Il avait un père grognon. Lui reprochant sans cesse bien des choses dont son anglais relâché, négligé. Méprisé ? Ce papa anglophone est un noir ronchon, un grincheux, très fâché de voir son gars le nez dans les livres à cœur de jour. Un daddy empesé, raide, pris par ses gérances sur les quais de Montréal. Un petit fonctionnaire, bureaucrate zélé. La mère de notre sombre promeneur, une maman chaude, le couvait. Trop, geint le paternel. Elle devinait son grand gaillard bien mal armé pour la vie ordinaire, la réelle. Il y a que ça tourbillonnait dans son âme. La musique, celle des mots. Cette seule passion l’excitait. Il notait tout dans ses calepins.

Le père finit songe à l’expédier, matelot, au delà de l’océan. Marin exilé sur ses bateaux loués. Le couper d’avec cette mère complaisante, madame née Hudon, sa dangereuse épouse, la mal mariée. Février ou novembre, le jeune homme se récite des fables lumineuses. C’est Émile son nom. Émile Nelligan et s’il rêve fort parfois, c’est de fuir sa vie ordinaire. L’autre, Rimbaud, le Grand Aîné, qui crie : « On est fou quand on a dix-sept ans » ! Comment organiser un « adieu au père bougonneur » ? Dans la rue Saint-Laurent, à dix minutes de chez lui, il rencontre d’autres jeunes fous. De musique de mots. On l’entraîne à boire, à chahuter sans entrave, à piétiner des traditions. Allons casser ce prie-Dieu, tiens. Les entendez-vous, dans les congères de gadoue grise, crier jusque dans la rue Sherbrooke ? Voyez-les qui vident les troncs d’aumônes dans des églises désertes. Ils rampent sous des galeries pourries, pliés, vous les voyez avec grimaces juvéniles, grimpeurs aux arbres du petit Parc des Portugais ?

Émile a un don rare et on l’écoute réciter sa musique, on va le porter en triomphe. Émile-pas-comme-les-autres, sait assembler des strophes uniques; un génie, c’est dit. La famille Nelligan prend peur : « pourra pas vivre, n’y a pas d’avenir, n’y a pas de sortie, le fils de madame Hudon ne se lève plus le matin, rôde la nuit, boit, un jeune vagabond, un itinérant, Alarme : aux chapelets, aux bénitiers, aux neuvaines ! Émile doit se faire soigner. Alors madame Hudon-Nelligan l’inscrit pensionnaire d’une première prison, Saint-Benoît, asile de fous. Ce sera ensuite Saint Jean de Dieu pour la vie.

« Pleurez oiseaux de février », répète un vieillard perdu à des visiteurs attendris, « Pleurez oiseaux de février ».

 

2 réponses sur “« PLEUREZ OISEAUX DE FÉVRIER »”

  1. « Alors madame Hudon-Nelligan l’inscrit pensionnaire d’une première prison, Saint-Benoît, asile de fous. Ce sera ensuite Saint Jean de Dieu pour la vie. »
    Il ne vient pas à l’esprit de parents à quotient intellectuel moyen ou faible, que leur rejeton puisent être un génie.
    Comme les parents actuels se croient maîtres, après Dieu, de leur progéniture, il est facile d’imaginer le sort réservé à certains êtres humains à cette époque ou, encore plus, avant cette époque.
    J’ai eu, dans ma vie, l’occasion de lire de la poésie d’une auteure inconnue. Même avec mon quotient, disons respectable, je n’y comprenais absolument rien. Ce qui me fit dire par la site que son quotient dépassait largement le mien!

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