« SUR LE BOUT DU BANC ! »

Il y eut jadis un texte populaire nommé «  Trente ans sur l’bout du banc ». De Ringuet ? Ah ! nos flâneries sur les bancs d’un parc. La dame était seule et je me suis assis. Saluts brefs ! Muets d’abord, le visage dans les radieuses blancheurs de cette froide saison. Assis au beau milieu d’un lac gelé, nous regardons défiler ce carrousel des humains en congé, manège joyeux où tournent les promeneurs du lac. Au bout des laisses, exposition avec grands et gros frisés, chiens noirauds. Ou « toutous » trépignants blancs. Passe un mini-mini caniche ! Puis un Doberman géant. Spécimens à poils longs, à poils courts, à petites ou grandes oreilles.

Rencontre fortuite sur un banc donc : on jase, visages noyés de lumière, faces haute levées vers l’Astre, heureux de cette luminosité de nos ciels nordiques. Nous aurons deux sujets :1- La « santé », les médecins rares, l’échec ces attentes scandaleuses. 2-« L’éducation », ces écoliers et maîtres « paresseux ». Menu classique. « La madame était pas contente », disait l’autre. 1- Les soins de santé ? Une imposture grave ! Un scandale de notre État incompétent ? 2- Nos écoliers ? Dans des écoles laxistes. Profs cancres comme leurs élèves ! Je vous dis que ça revolait. Ma compagne d’occasion fulminait. Mais moi, l’optimiste indécrottable, je tentais de la rassurer : Quoi ? Les nouveaux jeunes médecins refusent de vivre comme, jadis, ces pauvres médecins aux labeurs de « forçats ». Comme vous, madame, comme moi, ils veulent vivre heureux et rejettent le « bagne » des docteurs d’antan. Du « 60 heures-semaine » de jadis ! Ma voisine de banc refuse mon « sirop de calmant », boude. Quand j’explique que la jeunesse des écoles désire aussi vivre une heureuse, épanouie, pas notre triste existence d’écoliers abusés (par des robes noires). Elle finit par avouer les abus du passé, je songeais à moi dans les année ‘40 au collège Grasset.

Ma commensale —je croquais des noix— ne m’écoutait que d’une oreille. Les pessimistes sont-ils incorrigibles ? Mince influence donc. Ma tendre « compagne de vie » est sévère face aux actuels coutumes scolaires. Qu’elle juge néfastes pour l’avenir des jeunes. Aussi face pour aux soins inadéquats pour les aînés. Alors cette « dame du bout du banc », dit-elle vrai ? Sur le lac luisant de neiges tapées, j’en arrive à me méfier de mon optimisme, mes moments de noirceur ne sont pas fréquents, je suis d’un naturel léger, je fuis le désespoir (pour ma bonne santé mentale ?) Pourtant, « je retiens mon cheval » (Rostand), parfois et « mon épée me démange » (Cyrano de Bergerac). Un ancien fond de pamphlétaire ?

On a fini par se saluer et se quitter. Je lisais un fond de bonheur sur son visage, à cause de l’éclat stimulant de notre nature boréale ? Sa luminosité renversante. Est-ce que le vif éclat dans l’air du lac abolit, diminue, efface ou améliore, adoucit… les funestes inquiétudes de cette compagne de hasard car, au moment de nous quitter, il y eut un radieux sourire. Elle dira : « Oui, malgré tout, oui, la vie et belle. » C’est souvent vrai, non ?

3 réponses sur “« SUR LE BOUT DU BANC ! »”

  1. Bonjour Monsieur Jasmin,

    Je me permets de vous ecire quelques lignes en tant qu’un ancien de l’Institut des Arts Appliques qui a eu le plaisir de vous avoir comme professeur dans les annees 60. La belle epoque, quoi! Au cours des ans vos livres m’ont procure beaucoup de plaisir. Pour ce qui est de
    porter la cravate, j’en suis un!

    Pour tout, merci;

    Jacques Faille

  2. « ces pauvres médecins aux labeurs de « forçats »
    Lorsque j’étais enfant, ainé de 7, notre médecin de famille avait, en effet, un comportement de missionnaire. Un jour, je me souviens, il a demandé la permission , à mon géniteur, d’utiliser le divan pour se reposer un peu. Un jour, épuisement total, il a dû se déplacer en chaise roulante.

  3. Bonjour Monsieur Jasmin,

    Ce billet me touche particulièrement, car je partage votre optimisme. Je suis enseignante au Cégep de Trois-Rivières et nous entamons notre semaine de relâche (relâche des cours, pas de travaux!). Mes étudiants en littérature québécoise vont lire sur le contexte post 1976, se documenter sur la production littéraire qui chevauche les années soixante-dix et les années quatre-vingts et vont émerger doucement de la Révolution tranquille qui les a bien impressionnés en matière de bonds en avant… Pour ma part, coïncidence qui m’éblouit autant que la luminosité de ce magnifique début de mars, je m’apprête à consacrer trois journées entières à corriger leurs dissertations argumentatives sur une œuvre des années soixante qui interpelle encore ce jeune public : Pleure pas, Germaine.

    Je penserai à vous avec affection cette semaine!

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