FONDUE

 

 

Oui, ça fond maintenant, fonte des restes neigeux qui fait entendre son agréable —bon débarras !— gargouillis aux quatre coins des toits des maisons. Familière petite musique printanière ! Qu’on apprécie, pas vrai ? Partout dans nos chères collines s’enflent ruisseaux, rivières et lacs, « et ça coule ça madame !(la chanson)  »

Tenez, allez donc faire une petite visite dans ce coin sud de Mont Roland. Il y a un pont sous la Nord en furie sous le vent. Un carrefour stimulant où se dévergondent en puissantes tourmentes, la rivière engrossée de tant de…fondues ! C’est ma foi, hugolien ! Pas loin des ex-usines de la papeterie d’antan, voyez ces flots en rage, cette furie aquatique. Cela vous énergira, promis !

Ma joie donc, voyant —enfin, enfin— la gouttière de ma galerie qui bave de sa gueule de tôle pendante. À chaque printemps d’avant Pâques, j’ai souvenir de nus, les gamins qui cassent, à coup de barres de fer, l’épaisse glace des trottoirs. En effet, dès avril, rue Saint-Denis, c’était cette hâte de garçons robustes, celle de revoir le bitume, le ciment, le béton; en finir « au plus sacrant » avec l’hiver. Slogan de Mai’68 : sous les pavés, la plage !, nous ? de pousser aux caniveaux ces oripeaux glacés, sous la glaçons sales la liberté ! Sortir nos scooters, voiturettes, patins à roulettes.

Ces jours-ci, me rendant chaque matin au Calumet —journaux, magazines, cigares rares—, je sors de ma Honda pour affronter la très vicieuse « glace noire ». Chaque matin donc, le risque de me casser la gueule. Fin bientôt de croiser sans cesse dans nos rues d’imprudents enfants les quatre fers en l’air ou des vieilles personnes déambulantes à petits pas calculés; surtout dans la raide Côte Morin. Que de visages effrayés, tremblés par la peur. Moi ? Ah tiens, tiens, je vais m’acheter une canne.

Ô saison, ô glaçons !

Reste un fait : ça y est, ouf !, on y est, terminus ! Avril est la fin du long hiver. Mais oui, bientôt on verra des bourgeons aux arbres. Un premier, coucou !, joli pissenlit —vulgaire dent de lion. Ou encore une touffe de gazon mystérieusement bien vert. Délivrance !

Parfois, Raymonde et moi, on tente d’imaginer les premiers émois de nos ancêtres. Voire la détresse, la stupéfaction de nos premiers émigrés, venus du Poitou, de Normandie, de Bretagne ou de cette douce « Ile de France ». Le choc des hivers ! Oh mon Dieu ! Et en un temps totalement dépourvu des commodités actuelles. Cinq ou six longs mois isolés en leurs terres « de bois debout » , perdus au milieu des « arpents de neige », sacré Voltaire.

Mais bon, résistants farouches, nous voilà toujours ici, descendants des effarouchés. Bien mieux armés par cent et cent progrès. Ce confort, inimaginable jadis. Pourtant on se plaint des hivers « qui n’en finissent plus ». Voir cette année 2014. Bon. D’accord n’en parlons, voici le beau temps revenu. Combien sommes-nous —pas seulement les jeunesses— à nous promettre de jouir mieux que jamais, des trois belles saisons qui s’amènent ? Dont la plus excitante, la toute prochaine, le printemps. Excités, il y a dans l’air, vous le sentez, de vagues espoirs des petits et grands bonheurs. Une joie floue avec des projets naturalistes : randonnées idylliques, fêtes extérieures. Avec des promesses, sorte de résurrection d’après-Pâques ?   Inviter l’ami négligé. Ou ce bon vieux camarade perdu de vue. Inviter une sœur isolée, négligée. Ou un frère perdu de vue. Ou ce papa vieilli et esseulé. Ou une mère. Se réconcilier avec un adversaire. Raccommoder cette rupture bête, d’une vaine chicane, d’une querelle idiote.

Oui, avec le printemps, faisons cela.

4 réponses sur “FONDUE”

  1. Bonjour monsieur Claude Jasmin,

    J’aime beaucoup vous lire… et grâce à ce petit texte « Fondue », le printemps ne tardera plus à venir.

    Bonne journée monsieur Jasmin. Actuellement, je lis votre roman « Anita, une fille numérotée » et dès les premières 18 pages, j’adore!

    François Robert jr
    Québec

    P.S. Et… merci beaucopup pour la lettre que vous avez adressée à mes élèves en lien avec la lecture de votre roman Le loup de Brunswick city. Je leur en ai donnée une copie, vous auriez dû voir leurs yeux. Merci beaucoup.

  2. Après trois mois d’hiver sans pouvoir marcher qu’avec douleur,
    fin mars, mes douleurs lombaires aigües relâchent quelque peu…
    Et, curieusement, le doux soleil nous réchauffe enfin la couenne et le moral.

    Faut-il passer par la maladie pour apprécier la santé?
    Faut-il passer par l’hiver pour apprécier pleinement notre doux printemps…encore une fois?

    Quant à moi, je me suis procuré une troisième patte, ma canne.
    Rassurante au cours de longues marches,
    elle me grounde aussi aux simples plaisirs
    du soleil du matin plombant sur ma casquette.

    Au cours de mes randonnées de fin d’hiver,
    une flaque d’eau me rappelle
    les barrages de sable de la rue de mon enfance.

    Le retour des oiseaux annonce le grand ménage du printemps.
    L’auto enfin propre.
    Le ménage de mes bacs, boites, paperasses inutiles
    et livres dépassés à jeter au recyclable…

    Face à chez-nous, le fleuve Saint-Laurent,
    se libère peu à peu de sa congestion cardiaque hivernale.

    Le plaisir d’antan de partir pour l’école
    en passant dans chaque flaque d’eau,
    malgré les avertissements de maman.

    Et mon épouse, mon amie,
    qui me fait vivement remarquer
    deux cardinaux rouge vif,
    jouant à la cachette dans un gros pin.

    Merci, M. Jasmin, de partager vos émotions printanières.
    Vous cassez la glace
    et coulent nos souvenirs personnels.

  3. Bonjour à vous, M. Jasmin.
    Toujours plaisant de vous lire, c’est rafraichissant, vous enjolivez nos journées. Vous nous faites découvrir notre Québec…( La Petite Patrie )
    ( Enfant de Villeray )… Actuellement je suis à terminer le troisième volume ( votre journal ) qui est LA MORT PROCHE, j’ai déjà un volume en attente qui est Maman-Paris Maman-la-France, je suis rendu à mon 20ième volumes…j’adore ce que vous faites.
    À chaque fois que je vais à Sainte-Adèle, je pense à vous, vous nous faites découvrir de belles choses, notre Québec, notre Patrie…

    Merci à vous.

    Au plaisir.

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