L’ANNÉE DU MOUTON QUI MORD

On aimait voir, à la « parade de la St-Jean-Baptiste » et le mignon gamin blond frisé, à ses pieds, son mouton pas moins frisé. On disait « parade » pas « défilé » jadis. Chez nous, père peureux, nous n’avions pas le droit d’aller voir « la parade du Père Noël ».  «Très dangereux, trop de foule et plein de voyous s’y faufilent pour commettre leurs larcins. » Début décembre, défense absolu donc d’aller saluer ce bon gros Santa Clauss à barbe immaculée, riant dans son haut-parleur, gesticulant ses saluts du haut de sa carriole. Nous étions tristes.

Il y avait « la parade des Irlandais » mais, enfants, on y trouvait guère d’intérêt. Il y avait « la parade de la Fête-Dieu », en juin. Cette fois, j’y avais une place d’honneur dans ma petite soutane de velours rouge, caluron sur le crâne, flambeau à la main, tenant les rubans blancs du haut dais tout de dorures qui abritait le curé tenant son ostensoir, donc le Saint-Sacrement ! Ma fierté sous les regards, au loin, de ma maman en pieuse « Dame de Ste Anne ». De mon papa en fervent « Ligueur du Sacré-Cœur.

Je n’oublie pas chaque mi-mars « la parade à Saint Joseph du mont Royal. » De tous les quartiers, dans la noirceur d’avant-minuit, montaient vers l’Oratoire, sanctuaire vénéré, des cohortes de paroissiens qui chantaient de pieuses hymnes, livret de cantiques au poignet. Mon père m’y amena volontiers dès mes dix ans à chaque 19 mars au soir. Dans la gadoue souvent, ces mâles seulement, tenaient des lampions allumés dans des gobelets cartonnés. Un fameux spectacle qui zigzaguait le long de la rue Jean-Talon jusqu’à la rue Côte des Neiges et puis Chemin Reine-Marie. Et qui m’impressionnait vu le noir de la ville.

Enfin, parlons de « la parade des parades », celle du 24 juin, afin de glorifier notre Saint Patron, Jean-le-Baptiste. Immenses foules dès son départ, rue Sherbrooke dans le bout du Jardin Botanique, long serpent coloré fait de nombreux « chars allégoriques », camions aux décors peinturlurés, cadeaux —on voyait leurs noms à chaque derrière des fardiers — des commanditaires du défilé patriotique. « Achetons toujours chez nos marchands canadiens-français » y clamait-on. On y voyait aussi, le cœur battant, les meilleurs « corps de tambours et trompettes » de nos meilleures écoles dans des uniformes variés.

Tout le long des trottoirs, et des deux cotés de Sherbrooke, des vendeurs circulaient en criant leurs friandises, on louait des chaises, des pliants et des bancs courts. Un monde dense s’exclamait découvrant tel « merveilleux » spectacle sur plateforme de camion. Chanteurs, danseurs, un folklore animé fait de groupes divers et délégués de cercles de certains quartiers —avec aumôniers rougissants batteurs de mesures endiablées— certains artistes venus parfois de très loin. n pouvait y lire « Nouveau Brunswick » ou « Manitoba » !

Une certaine année, bouquet final inattendu, stupéfiant la foule, le mouton se dressa, ouvrit la gueule et prit une mordée dans le chérubin blond frisé ! Cris du gamin. Rages et larmes du petit Jean-Baptiste, nazaréen « blond » ! Un ouvrier de la Ville en salopette grimpa vite dans le char. S’empara de la bête et la tint à bras tatoués, sous son large poitrail. Le défilé continua avec cette incongruité, cet homme anachronique qui tenait fermé la dentition du saint mouton désaxé. Ce fut une belle fête quand même !

Une réponse sur “L’ANNÉE DU MOUTON QUI MORD”

  1. « Chez nous, père peureux, nous n’avions pas le droit d’aller voir « la parade du Père Noël ». «Très dangereux, trop de foule et plein de voyous s’y faufilent pour commettre leurs larcins.Début décembre, défense absolu donc d’aller saluer ce bon gros Santa Clauss à barbe immaculée, riant dans son haut-parleur, gesticulant ses saluts du haut de sa carriole. Nous étions tristes. »

    Vous pensez que c’est triste, que pensez-vous de ceci: Nous n’avions pas le droit de sortir de la cour arrière.
    J’avais 16 ans lorsque mon géniteur est venu me chercher chez mes amis à deux bâtiments voisins et me ramena à grande claque sur les fesse montrant aux voisins qu’il éduquait ses enfants, LE CON!

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