Jan 272017
 

 

D’abord il y a la benjamine, ma sœur Reine, qui me dit les yeux exorbités : «  J’ai vu maman tantôt, tu me croiras pas Claude, elle entrait au Bain Saint-Hubert ! » Et puis, c’est mon frère Raynald : «  Claude, ça se peut pas ou c’est un sosie, j’ai pas rêvé, je viens d’apercevoir notre mère qui sortait du Bain St-Hubert ! »

Nous étions en plein mois avril, ça ne faisait pas un mois que les dernières neiges de cette année étaient enfin disparues ! Il y avait une canicule terrible. Une chaleur de mois de juillet !

À nos yeux, une vraie mère ne va pas aller s’esbaudir, s’ «évaporer », à un bain public. Les baignades, les nageades, c’était bon pour les enfants et certaines vieilles demoiselles effrontées du quartier. Aussi, hélas, pour nos « pauvres » du coin, démunis de salle de toilette avec bain dans leurs masures, en fait des taudis pitoyables quasiment. Quelle crise bizarre s’était emparée de notre bonne mère ?

Fou : une « mère de famille », se disait-on tous, doit se trouver toujours dans sa cuisine, pas loin de sa cuisinière à quatre ronds. Ou au lavage hebdomadaire, au repassage… au ménage de la demeure quoi ! Non ?

Oui, en effet, quelle bizarrerie : maman dans un bain public !

Prenant mon courage à deux mains, je me plante devant elle qui raccommodait un gilet : « C’est-y vrai ça m’man, que tu serais aller te baigner au Bain Sr-Hubert cet après-midi ? » Elle éprouve une sorte de malaise, de gêne rentrée. Enfin, elle crache : «  Euh…euh…il y a notre réservoir à eau chaude qui m’a eu l’air défectueux…mais c’est revenu là.

J’arrivais pas à imaginer notre si dévouée maman s’amuser avec la foule à ce bain public. Pourquoi ? Un cliché. Une bêtise. Un préjugé. Une « mère de nombreuse famille », elle avait neuf bouches à nourrir, n’a pas sa place dans un tel lieu. Pas sa place à l’item « loisirs ». N’est qu’un dévoué robot utile, une machine à laver, à nettoyer, à frotter, etc.

« Je suis pas rester longtemps, hen ? » Quoi ?, pire maman tentait de minimiser le temps de sa sortie, tentait, ma foi, de s’en excuser ? Quand j’y repense, quel bêtise, quelle époque pudibonde, corsetée, niaise !

Ce pauvre bain, étroit, vraiment pas bien grand, mal aéré, empestant l’eau de javel, guetté par un énorme gardien avec son sifflet nerveux …pauvre maman va ! J’ai pris mon courage à deux mains et enfin : « Si tu veux, on ira ensemble la semaine prochaine, m’man ». J’aurais jamais honte de ma mère, jamais. Je me disais : je passerai pour un petit fifi à sa moman, et tant pis ! Jeune ado, j’en étais enfin arrivé à apprécier cette mère si dévouée. Il était temps.

Mais ma mère n’est jamais retournée rue St-Hubert, au coin de Jean-Talon.

La rue St-Hubert c’était pour les courses aux nombreux magasins entre Beaubien et Jean-Talon, pour les achats de lingeries diverses, pour les besoins de ses filles et de ses deux fils.

Des jours passèrent et ça ne me sortait pas de la tête : ma mère était allé, seule, comme une jeune fille, nager au Bain St-Hubert ! Elle avait trente ans et depuis des mois ! C’était une « femme mariée », une cheffe de famille nombreuse ! Quel culot. Je me mis à l’admirer à la longue et, fin avril, un après-midi de grande chaleur  —elle s’épongeait le cou sans cesse avec une serviette rafraichie : « M’man, écoute, on crève de chaleur, tu es de sueurs, je vais garder les deux p’tits jeunes, si tu allais te baigner rue St-Hubert, non ? » Elle m’a souri. Elle m’a fait un caresse brève : « Non, mon petit garçon, grand-maman, vient de mourir, tu le sais, et ton père a loué un chalet à Saint-Placide. On va passer tout l’été au bord du lac des Deux Montagnes ! Tu es content ? »

Terminé, à jamais, le gardien « bouncer » et son sifflet maudit, fini les maudites fortes odeurs de javel. Oui, j’étais content; départ dans 20 jours, à la St-Jean Baptiste quand on mettra « l’école en feu les maitresses dans le milieu » , comme on le chantait si souvent.

FIN

  7 Réponses to “MA MÈRE SURPRENANTE – Inédit”

  1. J’aime beaucoup vous lire. Vous provoquez la réflexion. Souvenir, souvenirs.

  2. Parlant de chanson M. Claude, en voici un petit bout.

     » C’est le début d’un temps nouveau. Le coeur est à l’année zéro, l’écrivain a toujours vingt ans… »

    Merci de ressortir de votre placard pour notre plus grand plaisir.

    L.Lefebvre, Joliette

  3. C’est attendrissant et cela fait réfléchir… Merci!

  4. Toujours un plaisir que de vous lire…vous nous faites rêver et voyager dans le temps.

  5. Ce petit brin de nostalgie qui m’envahit lorsque je vous lis….

  6. Elle était chanceuse, votre mère. Mon géniteur n’aurait jamais donné la PERMISSION à ma mère.

  7. Merci M.Jasmin de nous faire sourire avec vos beaux souvenirs ….à quand votre prochain livre ?

 Laisser une réponse

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(requis)

(requis)

Comments will be closed on 8 March 2017.

Sharing Buttons by Linksku