Juin 062014
 

« There’s back », dit elle. Qui ça ? Les fourmis. Dès le retour des temps doux, on les regarde parader dans la maison. Un temps, ce fut effrayant : des « fourmis aillées », oui, plein le mur qui rampaient, denses régiments entre deux fenêtres au bois pourri du portique !

Vue l’autre soir une répugnante araignée juchée sur de talons hauts des six pattes. Gracieuse et apeurante à la fois. Cris de la femme et sortie d’une gazette : paf ! Fier de jouer le héros; ridicule mâle va ! L’autre matin, apparition sur une rampe de « bêtes à patates », de « bêtes à bon Dieu » (disait-on aussi) rondes bébites familières, jolis mini-dômes orangés piqués de cinq point noirs. Une pichenette et la ronde bébite s’envole cul pardessus tête avec atterrissage dans les lilas.

Hier, soudain, le premier papillon en visite, tout simple, tout nu, blanc. On est loin des jolis monarques qui reviendront d’hiverner au Mexique. Ensuite, au bord de l’eau, entendre les premiers croassements, ma première grenouille sous le myrics baumier de la berge. Eh b’en ça y est : tout sort de terre. Ça y est, l’été va s’installer et tout un monde lilliputien va nous apparaître. Un univers, parfois quasi invisible, va se sortir des flancs des terrains. Les mulots, « rats des champs » ?, abandonnant leurs boueuses tanières miniatures un peu partout. Pistes inconnues ici et là. Mystère souvent pour l’ignare en affaires de « bébittes » comme moi.

Ce monde de « peu de place » témoigne néanmoins d’une vie vive. Et je me souviens, enfant, à chaque printemps, ce petit monde grouillant de diverses vermines sous le hangar de notre cour, là où notre père, bricoleur, entreposait n’importe comment, ses vieilles planches. Gamins, on poussait parfois des cris d’horreur découvrant à genoux ou à quatre pattes, des vers gluants et poilus, de bizarres chenilles rousses se trémoussant, le dos rempli d’antennes, des mille-pattes se dodelinant dans le cœur du bois pourri et nos sœurs, des filles, criaient.

Au camp d’été, souvent, une variété multipliée, gros bourdons luisants, guêpes-léopards à tailles fines, scarabées aux picotages troubles, se griffant dans la moustiquaire métallique des galeries d’été. Ô « mouches à feu » bien aimées dans les soirs sous nos fumées —à chasser le maringouin. Écoutons dans la longue « balancigne, tard, les « bonnes chansons » de maman —qui permettait de veiller tard lors des canicules. Se souvenir soudain d’une vraie « plaie d’Égypte » rue St-Denis, des sauterelles, par millions ! On s’entendait marcher dans un craquelage inouï sur le trottoir. Ou bien, soudain, par millions encore une fois, millions de « mouches de chaleur ». Ou ces « mantes », une blanche neige hirsute qui recouvrait partout tout.

Ah oui, il est revenu le monde des p’tites bébittes !

Oct 072013
 

Je l’observe de ma longue galerie qui brandit sa scie, si habile de ses mains. Chanceux. Jaloux, je suis. Dès potron-minet, mon Jean-François, juché haut sous la canopée des arbres, « démanche » tout un mur de très vieilles planches. Il les a remiser en ordre, au sol et il grimpe et regrimpe sur son échafaudage, installant de l’isolant. Contracteur fameux retraité (ouvrageant de Baie Comeau à Sorel !), mon voisin Maurice supervise et moi, je reste sidéré par le ballet des mains « ouvrières » de Jean-François. Des mains magiques. Isolation terminée, il a remis en place ce mur « patrimonial », celui du grenier mansardé de cette demeure —selon la rumeur— qui fut la maison du « notaire Le Potiron de l’avare Séraphin selon Grignon.

Je suis toujours épaté quand, dans les rues de mon village, je croise un de ces solides gaillards capables de redresser, d’élaborer, de réparer, de rénover du vieux; ou de construire du neuf, d’ajouter un appentis quelconque, bref, de transformer des « matériaux de construction » en quelque chose qui est utile, parfois essentiel ! Combien sommes-nous dans mon genre, à ne pas trop savoir comment bien réparer une simple clôture, à ne pas savoir ajuster une fenêtre déglinguée ? Autrement dit, à avoir les mains pleins de pouces ?

L’autre midi, chez Rona, cherchant un bout de moulure, je veux expliquer « mon cas » au vendeur… qui me dira : « Suivez-moi en arrière, « votre cas » c’est que vous êtes pas bien équipé ». Je me suis sauvé. Je raconte dans mon tout récent récit, « Anita… » (j’insiste, un « chef d’œuvre » selon Le Devoir) mon admiration de gamin pour Monsieur Lorange qui menuisait des tables et des bancs dans ma cour (pour le futur resto paternel). Dès lors, vouloir devenir —non pas pompier—menuisier. Les mains de M. Lorange, celles d’un : prestigitateur. Mon père qui voulait toujours tout réparer était un misérable bricoleur; les « pattes » cassées se re-brisaient sans cesse et ma mère chialait, écoutant à la radio : « Ah, quel bonheur d’avoir un mari bricoleur ! »

Ces Jean-François —d’ici ou d’ailleurs—, sont précieux à ceux qui entreprennent le moindre des travaux, ils sont d’indispensables collaborateurs. Il y a des matins où je peux percevoir au très loin les bruits des rénovateurs, —oui, moi, le demi sourd.

Ah !, le chant rugueux des scies qui scient, des marteaux qui martèlent, vivants, bruyants concertos « en la-très-majeur ». À chaque visite dans nos parages du Jean-François —qui est un Chartrand de la rue Sigouin— ma Raymonde l’apercevant, va l’alpaguer pour négocier « un prix ».

Travail… bien entendu toujours urgent, que son fainéant de compagnon, moi, ne se décide pas à entreprendre. Je ne joue au paresseux (singe), non, non, la vérité : je suis, comme feu mon papa, un piètre rénovateur, je suis tout juste bon à « menuiser les mots », quoi, chacun son métier, non ?

P.S. : En passant, J.-F., redis à ton jeune, Matisse, qu’il est —je l’ai constaté au bout du quai— « le champion » à la pêche-à-filet. Pour les ménées.

 

UN VILLAGE À PART ?

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Juil 302012
 

Chaque village a sa marque. Sa note, son ambiance. Il y a un monde entre Saint Sauveur avec sa vraie « rue St-Denis », grouillante de restos, sa rue De la gare et ses boutiques, sa belle église de pierres, son actif centre commercial et, disons, Sainte-Marguerite. Ou Val Morin, Saint Adolphe.

Il y a donc Val David. Ce village où, m’assure-t-on, il y a des tas de créateurs. Modestes artisans ou artistes de divers ordres. Où il y aurait même un ashram hindouiste pour méditer ou jeûner, oui, Val David ne ressemble à aucun autre. Ce fut cette ultra populaire boite à chansons longtemps, feu Le Patriote.

Pas loin de l’église (banale hélas), on y verra un vieux logement tout retapé où l’on présente des expos. Ces temps-ci, deux lots : dans l’entrée, Bernard Chaudron. À ses fours, Chaudron ferraille depuis un demi-siècle en son atelier de Val David. Il a pondu des trésors d’une joaillerie solide, ferme, sans affèteries niaises, jamais.

Dans d’autres salles, surprenantes bêtes géantes ! C’est signé Beaudry et Isabelle. Le mot sculpteur ne convient guère pour ces deux bricoleurs étonnants, le mot modeleur pas davantage. Allez vite voir ce grand rapace aux ailes grandes ouvertes. Ou ce taureau, cornes basses, chargé de chaînettes d’acier, manteau armé, couverture métallique étonnante. À l’étage, voyez ces poissons géants, corps insérés de lucioles aux luminosités troublantes. Ces amusants exhibits ferrugineux relèvent du monde du design et même de la décoration. Ils plaisent, n’ont rien des bidules surréalistes des créateurs « géants » à Venise ou à Frankfurt.

Ces jolies bestioles feraient bel effet en des édifices (ou places) publics. Bien mieux que cette kioute « guidoune » dorée d’un art conventionnel que des malins (aux USA) veulent offrir « gratis » aux candides dirigeants du Parc Olympique. Manœuvre ou astuce commerciale bien louche à 50,000 $ l’installation ! Une pétition circule s’y opposant et je signe volontiers. La Ministre Christine St-Pierre se réveillera-t-elle ?

Aussi, à Val David deux sites rituels : un, la vaste expo de mille et une céramiques, dehors, chaque été et, deux, le site naturaliste en plein boisé du graphiste René Derouin. Voyez ses panneaux peints (naturalistes encore) tout autour des murs du supermarché du lieu. On y voit oiseaux, poissons, bosquets contre des ciels nuageux. Ouvrage rare n’importe où dans le vaste monde. Chapeau ! Oui, Val David ne ressemble ni à Ste-Adèle ni à Ste-Marguerite, patelin « à part » qui a de bonnes raisons d’être fier.

Le divin croque-monsieur, coin Valiquette et Morin, au neuf resto-bar, « Garçons », ce midi-là. Puis, au soleil —non mais quel bel été !— J’entends « pratiquer » des tounes de rock au parc voisin car c’est samedi. Au lac, dix canards —foin de mon hibou-Rona et de la tourniquette dollarama— chient à cul que veux-tu, hélas. Pataugeant, je regarde filer —parfois j’en sursaute— des têtes émergente, des bras comme métronomes, de ces noirs nageurs à souffle inépuisable. Des figures olympiques, c’est « Londres-2012 » au lac Rond. Moi avec ma saucisse de plastique jaune, je croule de honte face à ces athlètes vigoureux. Oh, le poids des ans !

 

TUTTI FRUTTI

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Août 092011
 

Un aimable loustic : « Des romans, j’en lis rarement mais vos brefs romans dans mon hebdo favori, oui,  toujours. Pourriez-vous me recommander un ou deux de vos meilleurs romans ? » Lui dire : « Mes préférés ? « La sablière, Mario », où je raconte la triste vie d’un frère handicapé. Qui était ma sœur dans la vraie vie. Aussi, « La vie suspendue », où je raconte ma vie avant, pendant et après un suicide que j’ai vu de près en février 1983, hélas, vécu. » Jadis, j’allais demander aux librairies un roman de Gabrielle Roy, ou d’Yves Thériault, ils les avaient tous en stock. Maintenant ne cherchez plus un livre qui date d’un an chez Archambault ou Renaud-Bray, tout est renvoyé après six mois à l’éditeur. Eh ! Allez donc  à votre biblio publique.

Cou’ don !, a-t-on tué mes petit canards ? On les voit plus défiler. La mère est seule. Parfois accompagnée d’un ou deux bons amis ! Une Médée, un docteur Turcotte ? Je m’inquiète. Ou déportés dans un camp de concentration, au grand nord?

Photo dans Le Devoir : de la renouée japonaise et mon souvenir que c’était la plante chérie de papa mort. Il en planta deux tiges un été. L’été suivant, le parterre d’en avant en fut couvert entièrement. Ça renoue cette renouée !

Août entamé et notre beau sorbier va montrer ses fruits orangés. Réserve d’automne et d’hiver pour la gent ailée. Notre grand mahonia va faire bleuir ses fruits et, en 15 jours, tout sera mangé ! C’est beau la neige quand même, non ? Avez-vous hâte ?

Mangez dehors, l’été, quel bonheur ! Chez Juliano, juché sur une collinette de la sortie nord de Sainte Adèle en face du sombre Château Sainte Adèle, y vivre un jeudi soir parfait. Avec ma chère bavette, parfaite. Le spaghetti aussi. Les pennine de ma blonde, parfaits itou !Tout autour de la terrasse le beau boisé ! Des chaises pour l’apéro. On se croirait chez Derouin, à Val David, pas loin de son expo de bricoleurs naturalistes intitulée  « Leg ». Faut que j’aille visiter ça.

Certains matins, m’imaginez-vous en voleur ? De fleurs, —hydrangés blancs énormes— dans une haie de ma  tabagie Le Calumet. Proprio Taillon rigole : «  Servez-vous, allez-y, ce sont les fleurs du notaire Jean. » De gros bouquets et Séraphin-Jasmin est b’in content, viande à chien. De plus c’est « mon » notaire car, accoté-pas marié pantoute, il m’a fallu rencontrer Me Jean pour testamenter.

J’y repensais, cette belle vieille maison de pierres, Chez Juliano, il me semble que c’est l’ancienne demeure de Jean-Charles Harvey, pas très sûr, maison de l’auteur conspué —sous Duplessis— du livre scandaleux : « Les demi civilisés ». Nous tous en 1944 ! Un livre introuvable en librairie ! Ce pamphlet lui fit perdre illico son job au gouvernement. Ce Harvey courageux dirigea longtemps, réfugié à Montréal, l’ultra populaire hebdo Le petit Journal. Là où, à vingt ans, on m’acheta ma toute première nouvelle. Cinq pages. 20 piastres !

Qui écrira maintenant Les demi colonisés ? Du genre à se voter « non » deux fois ! 1980 et 1995. Allons, jeunes auteurs,  courage et perdez votre job !    

GRENOUILLES, CHAT ROYAL, ONDINISME

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Août 072009
 

        Un temps (circa 1995) je partais parfois chasser la grenouille avec mes héritiers ! Il y en avait pas mal dans le marais deltaïque du Chantecler. Aussi chez Vermette-les-absents jusqu’au Domaine des condos Major. Leur grand bonheur : filets à la min, l’Œil vif, le bec crochu de tension, ils guettaient la bestiole aux cuisses ragoûtantes (only for the « goddam frenchmen »). La chaudière remplie de ces batraciens à larges gueules, nous revenions vider le tout à notre rivage. Ma Raymonde grimaçait. Mes gamins fièrement : « Quoi ? Ça mange des millions de moustiques, hein papi ? » La jolie belle-mère souriait.  Poliment ?

       Ces nuits-là, le chant lugubre des croassements montait dans la nuit ! Une musique bien peu harmonique et adieu Mozart ! Ce matin-récent, Voisin-Maurice et bibi nous tentons d’embraser des branches mortes chacun à son foyer. Qui voyons-nous dans les (désormais) hautes herbes de la grève ? J’avais cru revoir Valdombre-le-pelé. Pas du tout, c’était un impressionnant chat aux allures royales avec de nobles regards…versailaises, ma foi. La beauté ! Belle bête mordorée au pelage quatre tons : brun, pourpre, doré et rouge. Noblesse. Sang bleu. Elle guettait mes grenouilles qui chantaient… de la gorge. À frenchcat hen ? Le lendemain, quand un Steven-écolo s’amena, calepin aux pinces, en vue de juger de l’abatage d’un antique saule, pas de mon Monarque hélas ! Ce saule, mon ex-voisin, Claude-Henri Grignon, gamin, devait y grimper !

        Mardi matin, l’André, zélé jardinier du Voisin-Juge, rencontré à l’IGA jasminien, me fit part encore de ses sombres pronostics. Pour les arbres comme pour les fleurs, à l’entendre août sera la catastrophe estivale. Il m’a fait peur.

     La veille, tard, l’habile bricoleur Pierre-Ugo venu me dépanner, je raconte cet aristocratique félin venu du pays de Cléopâtre : Monarque-4-tons ! Il rit. Clé en man, pince « monseigneur », cric, crac, croc, il stoppe l’erratique fuite d’eau à la cave. C’est ça, la jeunesse et c’est dimanche, mon Gabriel-musicien rentré d’un fou périple en Europe avant d’enseigner en septembre. Je n’en reviens pas : d’auberge-de-jeunesse en auberge-de-jeunesse, sac au dos, ces vieux ados vont de Munich, à Venise, de Bruxelles à Toulouse, de Barcelone à Londres : « Papi regarde des photos…numériques ! Gabriel dit se souvenir de nos battues-à-la-grenouille. Rares ensoleillements, hier encore (dirait Aznavour) de nos rouges cardinaux filent d’ouest en est. Pour aller où ? Où se cachent nos tourterelles disparues? Mystère. Le soir descend, on ne voit plus les chauves-souris de jadis. Mystère.

      Surgit cette mésange tellement pas sauvage qui vient me regarder lire. Elle se rapproche, est-elle allé à l’école ?, assez pour déchiffrer mon bouquin du sexologue Havelock Ellis (1910-20)  sur…l’ondinisme ? J’en doute. Mais cette belle petite frimousse penchée sur des pages ouvertes …

Sep 072008
 

Il n’a que cinq ans et pourtant parfois il vous affiche une de ces faces tellement sérieuses. Voici un beau matin, frais, avec un soleil intermittent; un firmament aux couleurs nationales, bleu et blanc. Tant de nuages au vent. Je ne sus pas seul au bord du Rond. J’ai un compagnon. C’est un petit garçon ordinaire, c’est un enfant normal qui semble découvrir, ravi,  qu’il y a des lots de petits poissons à mon rivage et qu’il y a moyen de les attraper avec un filet que je lui ai offert, qu’il y suffit d’être habile, astucieux et rapide.

Je lui dis dès sa première cueillette qu’il est bien plus malin que moi, que j’y arrive jamais, ce compliment le stimule, il me toise, genre :  « T’es un grand, un vieux, mais… » C’est la vérité. J’ai souvent essayé jadis. Patate chaque fois ! Trop impatient ? Mon petit visiteur qui habite au nord de la clinique, un peu loin du lac donc, a sans doute un don. Il en sort sans arrêt, à une cadence vraiment étonnante, et moi, assis sur le banc, j’abaisse chaque fois mon livre pour le féliciter. Il a souvent le filet tendu haut au bout de son petit bras et il bombe le torse. En a les yeux lumineux : « Regarde ça ! Deux d’un seul coup ! Ça gigote ! »

Curieux, il ne semble pas trop aimé les prendre ces petits frétillards lumineux au fond du filet pour les jeter dans la sceau de plastique crème. Bizarre frousse, dédain, une crainte immotivée ? Est-ce que ça mord des ménées ? Ne pas oublier, il vient d’avoir cinq ans. Jean-François, son père, nous menuise un neuf parquet de terrasse et refera un escalier. L’enfant est fier de son jeune papa, ce bricoleur emeritus, je l’ai constaté. L’enfant nous a entendu féliciter son géniteur, alors, sur ce quai, le rejeton souhaite-t-il aussi de la fierté tombant sur lui ? Il ne cesse pas de solliciter mes bravi pour la moindre de ses prises.

Donner à manger à ceux qui ont faim (Jésus).

« Quand je m’en irai, que vas-tu faire avec tous  mes poissons ? » A-t-il oublié qu’il s’agit de bien petites victime, il dira : «  Les manger peut-être, oui ? » Je dis : « Oui, frits dans le beurre, tournés,  c’est un régal mon p’tit bonhomme ». Il est content et encore davantage stimulé, il sert à quelque chose, il collabore à nourrir ce vieil homme qui lit sans cesse sur un banc de ce quai. Le voilà donc de nouveau, sérieux, qui s’agenouille pour mieux voir le fond de l’eau; le voilà de nouveau, grave, qui plaque son filet au fond…  Et qui guette et qui guette… Son cri : « J’en ai un ! Un gros ! » Je joue volontiers l’étonné, l’épaté. Il rit. Entendre le rire d’un enfant, ma joie ! Un certain laps de temps passe. « On dirait qu’ils deviennent méfiants ? »  Il déplace sans cesse son filet, nerveux, s’agite du derrière en l’air, crapahute sur le quai. « Quoi est-ce que ça mange ça, tu penses ? » Je jongle. « Ah, si tu leur jetais de ces petits fruits rouges, hein ? Regarde tout autour, dans les chèvrefeuilles, il en pleut, va te servir ! » Il me tire une manche, il veut mon aide, ce petit garçon n’a pas de temps à perdre, c’est clair, il est comme en mission. « L’enfant ne joue pas », écrivait notre poète St-Denys-Garneau. L’enfant ne joue pas toujours quand on le croit au jeu, je le sais depuis longtemps. Aussi je lui découpe des branches bien garnies de fruits rouges et il file sur le quai, jette avec emphase ces mini-billes à l’eau, s’agenouille aussitôt : « Oui, ça les attire, je les vois bien là, vite, mon filet… »

Il va être midi. Le vent se renforce au large. Des véliplanchistes tanguent et se crient des appels de plaisir. Le jeune voisin, puissant nageur se sort la trompe et nous fait sursauter, il rentre à son port venu d’un tour complet du lac à son habitude. Mon biblique petit pêcheur miraculeux exulte maintenant et sa chaudière se remplit. Il voit mon admiration, s’en rengorge. « Veux-tu que je les compte ? Je sais compter, moi ». Il le fait. Je mime le satisfait. Le voilà, zélé, qui rampe d’un  bout du quai à  l’autre., se redresse souvent pour quérir ses petits fruits, les jeter, guetter, attraper. Il en a le souffle un peu perturbé, il vaque tout à son affaire, solennel, appliqué. De l’ouvrage ! Et il se voit maintenant en expert, mes « oh » et mes « ah » en sont des preuves.

Le rire d’un enfant !

Au fond du seau c’est maintenant un trafic intense. Mon petit gamin se redresse parfois pour aller contempler ses prises. Il en a des sourires d’une satisfaction ultra visible. Avec, vers moi, des clins d’œil complices cocasses pour que je manifeste sans cesse mon contentement. À chaque « gros », il a un cri triomphant, c’est l’euphorie. Et il rit. Ah oui : entendre le rire d’un enfant, pour moi c’est le bonheur. Le paternel surgit soudain. « Viens, on va aller luncher mon gars ! » L’enfant tout excité lui fait voir « le » miracle des ménés, lui signale les quatre  ou cinq « géants ». Il quittera le lieu magique à regret, s’éloignera du quai en suivant son père, se retourne : « Je t’en pendrai bien d’autres après-dîner, tu verras ça. Tu pourras manger tout ça au souper. » Au dessus de la haie, j’aperçois un regard du père, un sourire complice qui me dit :  « Vieux grand-père menteur ! » Quoi, il y a de pieux mensonges, non ?

AMOURS D’UN GOÉLAND ET D’UNE BERNACHE

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Juil 142008
 

     Vous avez vu au petit écran ces drôles de cigales rongeuses d’hêtres. Ouash ! Et, toujours à la télé, ces larves verdâtres écoeurantes dévoreuses de récoltes ? Re-ouash ! Ma Raymonde : «  Tu vois ça ? Cesse un peu de louanger le monde des bibites, il y en a d’indignes. » Quoi, me rabattre sur le règne minéral ? Je collectionne de jolis galets, « mes chères pierres chanceuses », mais de là à en faire de grands éloges, cela qui ne remue jamais. Elles, les bipites bougent.

        Matin de brume, ce jeudi au ciel mat et nos collines laurentiennes sont toutes enveloppées d’une très pâle ouate. Rideaux diaphanes, sorte d’entoilage, l’ouvrage d’un Christo. Midi s’amène et le paysage est vite dégagé de ses tentures romantiques. À l’eau canard ? Oui. De mon rivage, je tend l’oreille : Marc Labrèche ? Où se cache-t-il ? Je parle de son laideron favori, la célèbre grimaçante grenouille, Yolande.

       

CREVE-YEUX ET PERCE-OREILLES !

       Parlons grenouilles : il y a des années, j’avais joué le goddam Monkton de 1755 en Acadie en organisant un « grand dérangement ». Avec des petits-fils à filets, des grenouilles quittaient « de force » le delta du lac à l’ouest pour installation obligatoire chez nous. J’avais lu que la gente batracienne  dévorait mille moustiques à la minute. Chacun ! Une aubaine. Mange ma Yolande, mange.

       Étendu sur le quai, j’écoute les cris prompts de deux -ou trois- grenouilleuses. Certains de leurs gutturaux borborygmes sonnent très creux, crapaud-buffle ? Au dessus de ma tête, vivant escadrille d’or et d’argent, des libellules. Alias demoizelles. Alias crêve-yeux aussi. Ce terme. Enfants apeurés, les apercevant, on se bouchait les yeux. Autre terme : « perce-oreilles », une autre bibitte mal aimée. Au milieu de mon petit pré, me retournant, je vois Valdombre-le-pelé jouant encore le fauve-de-vaudeville et de mes demoizelles métalliques filent vers lui. Yeux à crever ? Hon ! Soudain, spectacle curieux sur mon petit radeau; un couple d’un genre inusité. Voici une bernache (mâle sans doute) qui se dandine autour d’un goéland (une goélande ?). Oh, la parade ! Le canard fringant s’ébroue, fait de l’esbroufe, ouvre et referme sans cesse les ailes, va, revient, joue du cou et du bec. Il fait le beau quoi. La « goélande », elle, impassible sur le radeau, observe et, sans doute, s’étonne de voir un séducteur « pas de sa race ». Je jouis du spectacle, délaissant une biographie de ma très chère Colette. Oups ! Indifférence ou méfiance ? Macdo, l’oiseau blanc convoité s’envole avec superbe vers la plage municipale. C’est le cas de le dire, le bec à l’eau, fin seul sur l’eau, « le »  bernache se calme le pompon. En voilà des mœurs !

 

DONALDA EST ENCEINTE ?

       Je n’aime pas nos goélands, arrivés par ici avec l’établissement de tant de nouveaux restos rue du Chantecler. Ils salissent mon radeau, que de crottes à ramasser ! L’an dernier, j’avais mis un faux hibou comme repoussoir du dollarama adélois car on me recommandait la chose. Foutaise. Dès que posé, il s’amena davantage de goélands chieurs. Mon épouvantail de plastique gît, inutile, dans une haute branche de sapin. Pas loin de Mario, mon hénaurme girouette made in Val David, cadeau du fils. Mario, nous montre -à peu près- d’où vient le vent. Sous Mario, Valdombre, ventre à terre, redresse les oreilles, regard fixé sur l’armada de demoizelles.

         Passage de nuages inattendus, ciel qui se couvre. Valdombre recule -ce vieux chat a une « renverse » ma foi- retraite et vise la balançoire du voisin Maurice, y grimpe. Un môme, un marmot, ce vieux félin pelé.  J’écoute Yolande. Macdo revient pour observer son bizarre Roméo-à-plumes. Qui n’est plus là ! Il fait beau et bon, c’est le bel été. Voici notre marmotte sortant du dessous de la galerie et se fait aller la grasse bedaine. Donalda serait enceinte ? Ou trop gourmade ? Trottinant vers la haie très fournie de chèvrefeuilles, elle cherche son mari volage ? Bon, assez joué le fainéant sur grève, voici Maurice, armé de ses outils. J’ai un précieux voisin qui est aussi un bricoleur éméritus : « Alors mon Claude, ta cuvette défectueuse, c’est aujourd’hui qu’on la change, oui ?  »    

        Adieu mes p’tites bêtes. Au travail. Le Maurice expert m’enverra chez Rona. Puis chez Théoret. Youpi, je me console de l’abandon de mes bibites  car un homme, c’est bien connu, n’a pas de lieu mieux chéri qu’une  quincaillerie ! « J’y cours, Maurice, j’y vole ! » Ne me suivez pas les crève-z-yeux !

 

 

             

« UNE POUPÉE INTOUCHABLE »

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Déc 182007
 

 Note aux fidèles : pas de conte lu au 98,5 de Paul Arcand  cette année. INÉDIT : Conte dédié à « Grand Corps Malade », tel un slam  par CLAUDE JASMIN 

C’est la poupée dans vitrine Parent que ma sœur voulait !

Ma sœur fondait en pleurs rechignait… boudait

Un Noël pourri, ma sœur Marielle en avait sur le coeur 

Ma mère y avait  dit « Non, trop cher, fais-moi pas peur !

………………..

Marielle a fini par gagner, maman est allée rue St-Hubert

Pauvre môman : des mois avec son compte ouvert

La réserver, en payant en quatorze versements !

Ma sœur traînait devant la vitrine «Jouets-Parent »

…………………

Une beauté : une déesse de rêve, la robe brodée

Bras ouverts dans sa grande boite de fée

Beauté rare derrière son couvert de cellophane

Marielle, ma soeur, l’attendait comme la manne

…………….

À Noël, l’an passé, ce fut donc le cadeau des cadeaux

Moi, mon gun neuf, elle, sa poupée:un cadeau si beau

À Noël, ma mère dit : « Regarde-la, mais « pas touche »

La poupée resta dans sa boite, remisée. Sur la touche

……………..

Dans le haut du garde-robe, juste le droit de la voir

La regarder à travers le cellophane chaque soir

Pire qu’un Saint-Sacrement, l’Hostie consacrée

Marielle la descendait juste pour la contempler

………………..

Yeux bleus, cheveux dorés, broderie fine

Une sainte-nitouche « Made in Italy », ce qui rime

Avec  folie, avec frénésie; sa durée ? toute l‘Éternité.

Un trésor intouchable, qu’il faut pas abîmer

………………

Au Noël suivant, Marielle a voulu un p’tit set de vaisselle

Alors maman a dit : «  tu pourras caresser ta belle 

Oui, tu pourras ouvrir la boîte, la développer

Après le Réveillon, tu la prendras, sans l’abîmer !

………………….

La veille, le frère Ernest nous a dit : « J’ai eu une idée » 

Pour gagner cinq piasses ? Juste m’apporter une poupée

« Le curé veut, dehors, une vraie crèche de Noël

Des paroissiens vont figurer dessous « l’étoèle » 

……

Les trois rois mages y seront, me faut un beau bébé

Pas de vieille catin, une poupée avec robe brodée »

Cinq dollars !, ça valait le risque : j’ai volé la poupée

Le frère Ernest l’a apprécié, a sorti un 5, m’a payé

 …………………..

J’me disais : après la Messe, j’la ramène

Marielle saura rien : « je me vois qui se démène »

Mais y a eu une pratique, des flambeaux allumés

Et le feu a pogné ! Incendiée, ma poupée volée

……………….

Pis pas de crèche vivante pour la Messe de Minuit

Revenus, le Réveillon avalé, ma mère a dit

Marielle tu vas au lit mais, oui, « AVEC » ta belle poupée

La garde-robe ouverte, l’escabeau, j’aurais voulu crever

………………..

La poupée derrière son cellophane : n’a plus, disparue !

Les cris : « Des saudits voleurs sont venus ! »

Marielle pleurait fort et moi j’étais morfondu !

J’y ai donné mon 5 piasses, prenant un air confondu

……………..

Maman a dit : «  Quatorze versements! » Sa détresse !

Papa crie : «  Aussi, personne, ici d’ans, durant la Messe !

La radio jouait : « Il est né le d’vine n’enfant », ça fesse !

Dans mon lit, j’ai pleuré de honte, maudit frère Ernest !

…………..

J’ai rêvé à une fille, cheveux dorés, belle robe brodée

Derrière un rideau de cellophane était pas gênée !

Me souriait : « Pas ta faute, tit-Claude, si j’ai brûlé !

A me consolait. Pis j’ai entendu papa dans cave, enfermé

…………….

Il a crié : « Sa mère ? Je vas lui en fabriquer une poupée

En me servant d’une catin « Made In China; une vraie fée

Papa, bon bricoleur, m’a vite  calmé, m’a tout rassuré

Ouf ! Je reprendrai mon cinq, Marielle aura oublié

………………….

J’ai voulu me rendormir, fuyant la réalité revêche

Cette idée du frère Ernest, ce maudi feu de la crèche !

Marché Jean Talon demain, j’aurai mes pétards à mèche

Trouvés dans mon  bas de Noël, une orange, une pêche !

(un Joyeux Noël 2007 !)

Fin   

   

« TOMBEAU POUR ROLAND GIGUÈRE »

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Août 212003
 

Après Miron, Pierre Perrault, mort maintenant du poète et graveur Giguère. C’était un enfant de Villeray. Les « un peu plus jeunes que lui » nous l’observions : modeste, yeux lumineux, peau grêlée, frisé, bègue, timide et pourtant entreprenant en diable. Nous serions tous un jour poète, comme lui ! Miron prenait le tramway Saint-Denis, son sac plein de plaquettes, et, bien effronté —de Sherbrooke à Crémazie— à la criée, offrait de la jeune poésie au peuple des travailleurs. Roland, lui, diplômé de l’École des arts graphiques (un recoin derrière l’École technique avant de s’installer rue Saint-Hubert dans Ahuntsic), publiait « son surréalisme québécois » et celui de ses jeunes camarades.

Il rôdait, venait siroter un café —à dix cents— au Caboulot de mon père-bricoleur et « patenteux ». Roland lui acheta —sa première vente à papa— un maigre cycliste, silhouette primitive. En papier-maché. Fierté de mon père !

Giguère, comme Jean-Guy Pilon, et tant d’autres, s’inspira d’abord des poètes de la Résistance en France. Que nous aimions tant : Éluard, Aragon, Supervielle, Char, Desnos; il y greffait des mots d’ici en Résistant de la Grande noirceur duplessiste. Il y insérait ses gravures aux allures bien terriennes :monceaux de terres brûlée, racines tordues, troncs lamenteurs, feuillages inquiétants ou bien pierres usées, roches cabossées. Un monde minéral aspirant à se déterrer. Mythiques mandragores du dessinateur Giguère. Nous étions épatés.

Lui aussi, il s’exila. À Paris, lui aussi. Pour survivre là-bas il fera du graphisme-maquettisme ici et là, même pour Paris-Match. Avec la Révolution tranquille, il rentra, —rassuré enfin— au Québec bouillonnant. Il ne cessera plus de rédiger « ses mémoires » en forme d’appels exigeants, d’idéalisme, d’espérance humanitaire. C’est le graphiste Giguère qui inventa le sigle bleu et rouge d’un parti tout neuf, le P.Q. Enfin, on fit un espace —pas une grande place— à l’art d’ici. Roland s’y creusera une niche solide et les amateurs —jamais nombreux hélas— ont pu s’abreuver à sa fontaine d’images de mots choisis.

Adieu Giguère! Au revoir sans doute… quand nous nous rassemblerons tous, les solitaires descendants d’Orphée. Cette Rivière des prairies, où l’on t’a repêché la semaine dernière —presque aveugle, presque sourd— nous fera un fameux Styx, Achéron-des-prairies en mots inédits, long fleuve mirifique. Et, à jamais, Cerbère sera vaincu.

(30)

Le samedi 7 décembre 2002

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Déc 072002
 

[fin de Journées nettes, page Web originale]

1-
Adieu. Et au revoir ? Demain, le 8 décembre, il y a un an, je partais. Dans cette aventure que constitue un journal. Toute une année déjà ? Incroyable. Le chanteur : « On ne voit pas le temps passer ». Si vrai. Hier soir, bonne bouffe au « Afghan », rue Duluth coin Saint-Hubert –apportez votre vin—, avec soupe et entrées (delicioso !) afghanes, tendre mouton sur trois riz afghans, thé afghan. Délicieux repas. Petit restau où nous conduisaient sans égfaillir (ils savent les bons « spots ») Pierre-Jean « Cuire-Air-Riez » et sa « filiforme » —non filigrane— Ca(sse) role, la psy.
En après-midi, j’étais en studio (pré-enregistrement pour le 31) avec le tandem disproportionné, le nabot Paul Houde et l’échassière Dominique Bertrand. Tentative risquée et folichonne de les faire bricoler une ménagerie avec mes bonbons. On a ri de mon échec…relatif. Geneviève Saint-Germain, dont je tente de retracer les origines, proteste faisant fi du passé, des souvenirs et de la nostalgie. La belle rébarbative aux racines me déconcerte. On sait ma manie de la généalogie. Un allié de mon goût : ce Pierre-Jean. Marchant vers sa voiture, rue Saint-Hubert, me voilà ravi quand il m’indique la maison-école de la fameuse prof de diction, Madame Audet, l’escalier où les élèves attachaient les vélos, le soupirail de la cave-studio « c’est mon père, dit-il, qui avait rénové cette cave ».
Avant d’arriver à la rue Roy, je lui montre le garage derrière un petit manoir, jadis propriété des Prud’homme, quincailliers en gros, un oncle riche, où se vivait le « Studio XV » de l’animateur de théâtre Gérard Vleminck. Adolescent, enthousiaste j’y avais vu, de Lorca, « La maison de Bernarda ». Pierre-Jean : « On marchait souvent, Serge Turgeon, Yves Corbeil, d’autres, jusqu’à ma rue Leman, dans Villeray ». Je dis : « Diable, vingt coins de rues non »? Le temps, l’espace, comptaient pas, dit-il, on refaisait le monde »! Nos jeunesses trop vite enfuies. Les Saint-Germain riraient de nous si heureux de nos réminiscences.
2-
Hier, dans le noir du soir, au coin d’Hutcheson et Mont-Royal, sortant de chez Cuir-Air-Riez, revoir, pas loin, le petit édifice tout blanc au pied du mont Royal : je me suis revu, collégien sortant de cet ex-terminus des trams avec mes vieux skis, les soirs de congé en hiver. Loisir adoré où de si joies filles skiaient vers l’ange de bronze juché en l’air sur le monument à Louis-Phil Lafontaine, signé Laliberté. À notre thé afghan, plus tôt, nous jasions sur le grand rassemblement « des vétérans » de la télé mercredi soir, soudain Aile qui pleure abondamment. Notre désarroi. Elle racontait des remords. D’avoir revu —vingt ans plus tard, vingt ans trop tard— une fidèle amie, scripte qui sombrait dans la dépression à répétition. Cette H.L., qui, mercredi, la regarde muette, semblant lui reprocher son abandon… La douleur et voilà Aile inconsolable, se croyant avoir été très lâche. Carole, psy, a les bonnes paroles pour la consoler, la rassurer. Grand malaise et puis le calme revenu enfin.
3-
Ici m’empêcher de sombrer dans les phrases solennelles parce que je quitte le journal. Non. Continuer comme j’ai commencé. Tenez, cahier littérature du Devoir lu tantôt : la « une » consacrée encore à des auteurs étrangers. Le racisme inverti sévit. Je me tairais si je savais qu’en France —ou en Belgique, n’importe où dans le monde— les journaux consacraient des « unes » à nos livres. N’en croyez rien, bien entendu. Eux ne sont pas des colonisés jouant les « internationaux », pétant plus haut que le trou.
En sixième page du cahier, bon papier de Biron sur le tout récent Poulin lu : « Les yeux bleus… » J’ai aimé ce bref roman se déroulant dans le Vieux-Québec. Honneur au mérite, comme on disait dans nos écoles jadis. Microbes, virus ? Ce matin j’ai jeté à la poubelle tout le stock de friandises apporté aux maladroits bricoleurs de « Tous les matins », étalées sur la table du studio, tripotées par toutes ces sales mains de salisseurs, de salauds —ils se sont bien moqués de ma tentative. À la fin mon Houde qui me lance : « Bon. Était-ce l’essentiel de votre topo, oui? Croyez-vous devoir être payé pour ça » ? Le saligaud !
La Sodec et Téléfilm versaient, les yeux fermés, sept millions de notre argent public sur un scénario de Louis Saïa, « Les dangereux ». Le film est classé partout (radio-télé-journaux) le « pire navet jamais tourné dans nos murs ». Unanimité noire : « Les dangereux, c’est de la merde »! Ces jurés anonymes qui scrutent les projets à subventionner —avec notre mazoune— sont-ils des « bouchés des deux bouttes »? Des bornés pathologiques ? Eh oui !
4-
L’ami-réalisateur Castonguay, alias Tit-Cass, au téléphone à l’instant : « Claude ? Salut ! Ce soir, ton film belge « Pleure pas Germaine », montré à neuf heures et demi, à Télé-Québec ». C’est bien noté. Lui qui appréciait tant mes lettres ouvertes d’antan, je lui apprend s qu’il y a mon journal à claudejasmin.com, s’il a envie de me lire. Surpris il me dit : « Ah bon, je vais tout de suite aller voir ça ». Mon Tit-Cass lira donc l’avant-dernière entrée !
Mél : invitation pour conférencer à Sainte-Thérèse en… février, j’y reviens, c’est loin. Dire « oui » sans être certain d’y être. Voyage obligatoire imprévu ? Maladie grave ? Accident fatal, euh… décès ? Eh, personne n’est immortel. Donner son accord et croiser les doigts.
Aile me récitait le lot des atrocités habituelles glanées dans les gazettes de ce matin. Elle est revirée. Assassinats, scandales sexuels, un savant pédiatre complètement tordu à l’hôpital de Drummondville, un père, loque humaine, dénaturé, un jeune instructeur de loisirs pervers, pédophilie crasse chez des enfants amérindiens, l’ouvrage satanique d’un bon père Oblat en haute mauricie, meurtres crapuleux, détournements néfastes d’argent public… Une montagne, que dis-je, une chaîne de montagnes de malhonnêtetés.
Moi, furetant dans une grosse bio de Queneau, je dis : « Eh oui, voilà d’où sort le cynisme de nous tous, notre méfiance. On devrait cesser de lire tous les matins ces listes d’horreurs, c’est démoralisant, désespérant, déstabilisant. Surtout démobilisateur, non ? Aile, comme se sortant d’un bain de boue, dit : « Oui, oui ». Mais demain matin, nous lirons la suite de ce « carnaval des animaux ». Animaux ? Non, n’insultons pas les bêtes, non !André Pratte, dans La Presse de ce matin, justement, dresse sa liste des monstruosités : 1-députés voulant doubler les retraites pourtant déjà bien payantes, 2- grands bureaux luxueux pour des PDG de l’État, 3- favoritisme éhonté —et bien politicien— tous azimut, 4- millions mal gérés (loi sur armements). Pratte est d’accord. Le résultat : le cynisme. Avec, forcément, le désintérêt des citoyens écœurés pour la démocratie élective. Danger très grave.
5-
Étonnant de lire la charge anti-fédérale d’une Lysiane Gagnon ce matin. Elle commente le centralisme effarant du projet fédéralisateur du sieur Romanow, ajoutant qu’il se cherche un bon job en suggérant l’invention —dans son rapport centralisateur— d’un BMS, Bureau mondial de la Santé. J’ai ri : la Gagnon n’oserait jamais publier (chez le père Desmarais): « Vive le Québec libre, libre du « tout à Ottawa ». Comme on dit « tout à l’égout ». À gauche de cette lysiatanie, la droitière ouimessie (M. Ouimet) bafouille en sa colonne sur « Vie de fou », cherchant qui blâmer sur « maman au travail », « papa absent stressé », une farce. Bien enfoncée dans sa presse consommationniste (à outrance ) elle fait mine de philosopher. Causerie à vide.
Le Gérald Tremblez (sic) abolit la coutume chrétienne du grand sapin illuminée (hôtel de Ville). Pour pas gêner nos nouveaux-venus. Lettre ouverte de Caroline Dupuis pour se moquer : les autres cultures, c’est sacré, faut pas les offenser. « On ne voit pas ce reniement nulle part au monde » dit-elle, ajoue : « imbéciles colonisés ». À ses cotés, Khuong V Thanh : « Au Vietnam, mon pays bouddhiste à 90 %, Noël était fêté comme dans tout l’univers. Niaiserie que cette idée de ne pas offenser les autres cultures ». Une émigrante étonnante, Marie-Rose Bacaron, dit clairement que l’émigrant n’a pas à se sentir mal là où il a choisi de s’installer, mais à s’adapter. Elle livre son aversion de nous voir, collectivement, nous rapetisser, nous écraser par complaisance. Laisser s’écraser nos traditions, us et coutumes par « colonialisme » (son mot) . Elle regrette les ghettos qui encouragent à la non-intégration, elle note que tchador, kirpan, turban, hijab, s’installent hardiment. Son désaccord est courageux, il fait honte aux « trembleurs » de service un peu partout, toujours disposés à s’effacer de leur propre histoire. Comme les enragés de la laïcité —tel ce petit Baril-Tonneau des Droits de l’Homme en tête de ce cortège au neutre bien gris— s’énervant des croix chrétiennes en places publiques, héritage historique renié.
Même « tribune des lecteurs », un ironiste doué, Daniel Savard de Belœil (même sujet), dit qu’il installera sous son palmier à cocos lumineux dans son salon, pas une crèche à paille, mais un igloo, pas d’âne mais un phoque. Un morse à la place du bœuf et, enfin, au lieu d’un enfant Jésus, un ourson… polaire. J’ai ri.
6-
J’avais 33 ans, c’était 1964, j’écrivais dans ma cave les premières lignes de « Pleure pas Germaine ». Cela se passe dans Villeray, le chômeur « au loyer pas payé », Gilles Bédard, râle face aux policiers de la rue Jarry, des paresseux incapables de trouver le meurtrier de sa grande Rolande. Il y a le laid viaduc du boulevard Métropolitain derrière sa caboche d’ivrogne.
Un soir de l’an 2000, au Festival du film, je voyais un autre Gilles Bédard, flamand francisé, qui gueule lui aussi. Le laid viaduc d’une banlieue de Bruxelles proche de sa maison modeste. Il va partir à la recherche de l’assassin de sa Rolande avec sa Germaine qu’i aime toujours. Et les quatre enfants qu’il va mieux découvrir. Je regardais avec un vif plaisir la version filmique de « Pleure pas Germaine » par le jeune cinéaste Alain de Halleux. À Télé-Québec, ce soir, je regarderai encore ce film sans aucune cascade, ni effets spéciaux, rien de « dangereux », être ému encore quand le Gilles va s’écrier : « Débarrassez-vous de moi, partez sans moi, vite, laissez-moi ici, allez-vous en, à quoi je sers Germaine, à quoi je suis bon ? À rien » !
7-
Dernière entrée donc. Oui, adieu et au revoir. À quoi je servais avec ce journal ? À rien ? Non, non, j’ai reçu des messages chauds comme du miel, j’ai entendu des commentaires, bons comme du bon pain. Merci. Adieu et au revoir !

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