Déc 052014
 

LE VENDREDI 5 décembre
Sur elle toujours Angela :
Difficile de bien mener (continuer) mon récit nouveau. La lecture tous les matins des journaux me dérange. Si troublé par certaines « actualités ». D’ici et du monde entier. La Presse, devenu très « magazine » offre de bons reportages. Sur « le déni » terrible des parents aveugles face à un enfant révolté et dangereux. Cachant mal une arme dans sa chambre. On parle de deux millions de « bénévoles au Québec. Énorme ! Je fus invité à parler avec Paul Arcand, à un immense congrès de ces bénévoles.
J’y avais découvert l’immense chantier de ces « charitables » citoyens. Je lis des dérives.
Moi si inquiet de cette vie qui change.
Relu hier l’étonnant merveilleux premier chapitre du fameux routier et anthropologue, Bouchard ( « Au temps des mamouths laineux », chez Boréal) ) où il fait voir à ses petits-fils éberlués face à son temps à lui. Un monde de différences et il est dix ans plus jeune que moi.
Angoisse ici et là. De terribles pertes…Grande anxiété, et puis « Bof ! « Je me dis : « Oublie ça mon vieux. Tous, ils s’adapteront, pas vrai ?
Me répéter : « Moi, je m’en vais. Ça sera plus très long. Je serai parti bientôt, mon temps s’achève. Ne plus m’en mêler.»
Mourir ? Me retenir de lettres ouvertes vindicatives (mon ancienne manie).

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Oct 032014
 

D’abord mes excuses, pas Hyppolite pour Cartier mais Georges-Étienne, merde !) Saint-Sauveur a ses attraits (et ses « critiqueurs » aussi, « trop de monde ». Il y a là grand choix de restos et des boutiques. Ici le petit centre commercial a l’air « périclinant » et puis pour le ski (même la nuit !), c’est champion. Certains, pour leurs raisons affectionnent Sainte-Marguerite, ses lacs, sa tranquillité. D’autres, Saint-Adolphe (lâchez-moi le Howard !). Ou Sainte-Agathe, son côté « urbain », pratique, d’autres chérissent Piedmont ou tous ces bourgs dedans et autour du bien joli Lac Marois.

« Ou bin où encore ? »

Reste qu’il y a comme une « magie-Sainte-Adèle ». Elle tient à quoi ? Mystère. Certes, il y a eu « les mythes cocasses » que le père Grignon étala en longues confitures, via radio et télé. Légendes pittoresques plein ses ( souvent tristes) Belles z’histoires. Sait-on, à ce propos, que le terme Pays d’en haut désignait jadis les vastes territoires bien plus au nord-ouest ? Pays perdu du u temps des trappeurs, des « voyageurs intrépides. On doit ce déplacement aux écrits « feuilletonnesques » du boulimique, ce scripteur infatigable, Grignon.

On a l’impression parfois que tous nos artistes célèbres

Vécurent (au moins un certain temps) à Sainte-Adèle. Tenez, j’ouvre une biographie de Félix Leclerc et, boum!, lui aussi, le géant Félix, a vécu ici ! La liste serait longue. De Jean-Pierre Ferland à qui donc ? Notre voisin, le surdoué Charlebois m’a dit dans le hall du cinéma Pine « aimer lire notre hebdo », l’aimable.

Cette bonne réputation vient de loin. Du grand prestige culturel des années 1950 quand la dynamique Pauline Rochon , fille du docteur, animait « Le Centre d’Art », à teneur culturelle rare avec expos, concerts, théâtre, etc. À cette époque Sainte-Adèle brillait fort et était envahi de maints créateurs, artistes en tous genres. Des foules de métropolitains cultivés grimpaient à Sainte Adèle. Tenez, au curling du Chantecler, se tenait un salon du livre ! Il y eut, audacieuse initiative du brillant caricaturiste qui habitait une rue près de l’église, le réputé Robert LaPalme, qui fit naitre une étonnante fresque peinte par les étudiants sur tout le macadam de la fameuse Côte Morin,. De bas en haut. Une murale si étonnante et qui sera reproduite et vantée partout dans le monde. Photo dans, oui, le « New-York Time » ! M’sieur le maire, je m’engage (pour mai 2015 avec nos écoliers d’ici), à vous fournir, gratis, ma maquette d’une telle fresque. Pas cher, faite avec la « peinture municipale », donc en jaune et blanc (et noire avec le macadam). J’y mettrai des marguerites en masse !

Un jour, notre amie et hôte, (qui joua si souvent ici) osa nous dire : «  C’est devenu « Morte t’Adèle », ici, maintenant ! ». Raymonde et moi, nous avions protesté. Allons, une certaine magie persiste encore, non ? Il y a des galeries d’art rue Morin, un théâtre dit d’été, et, désormais, cette Maison des citoyens, pas vrai ? Je frotte mon épée-canne : « Que la magie soit toujours avec toi ma belle Adèle, mon cher village !

Juin 022013
 

J’étais descendu au rivage du Rond pour tenter de redresser mon quai branlant…et, soudain, bruit de feuillage remué. Une ombre mouvante dans la relative noirceur le long de la clôture végétale. J’aperçois, une bête puante (comme on les nomme familièrement). Quel joli pelage « deux tons » quoiqu’on en ait sur la dangerosité de cette espèce, tant de légendes malodorantes.

Méfiance absolue ! Elle se fige. Je la regarde. Elle me regarde. Deux petits « queneuils » brillants sous les épinettes. Classique scène, en Crise d’Oka, « du warrior pégrieux et du tout jeune soldat »! Quelle indifférence de sa part ?, ma moufette se retourne, adieu le bonhomme curieux, elle file vers le lac…soif urgente, rencontre ? Que savons-nous de solide sur tous ces petits mammifères ? Si peu.

Ainsi, il y a pas longtemps, en plein jour (ce qui est rare) par une fenêtre du salon, voir au balcon une sorte de renard, de gigantesque chat sauvage. Découvrir à proximité, une énorme et intrépide bestiole à quatre pattes, à masque vénitien (!), juchée sur le bac noir, un raton s’acharnant à vouloir jeter par terre deux briques de terre rouge. Quel splendide « laveur » avec une queue gigantesque d’une fourrure magnifique. On l’observe dans son acharnement (vain), tripotant de ses doigts habiles nos briques qui scellent le couvercle du bac à vidange (si puant quand on l’ouvre ).

Je me décide à aller au portique, j’ouvre et me livre à mes « pschitt, pschitt » ! Oups, une étoile filante. Je rentre et voyant du mouvement par les portes-patio de la salle à manger, j’examine la terrasse de l’ouest. Qu’est-ce ? Gigotent de véritables ombres chinoises entre les branches des hauts cèdres. Des oiseaux en acrobates, changeant sans cesse de niveau de branchages, un mini cirque bien gai ces objets volants (très identifiables !), qui se sont transforment à contre-jour en petites mécaniques agiles. Spectacle ornithologique fabuleux, gratuit et vrai car (à ma « grotte de Platon » !) il n’y a aucun manipulateur. La vue de ce petit observatoire laisse rêveur : cette vie animale jouit-elle d’une liberté idéale ? Car moi, vite, je dois, aller à « Jardinord », lieu enchanteur sur la 117, pour « plusse de terre », Raymonde a ordonné !

Oh, la dizaine de jolies corbeilles, et le beau gros pot et la longue boite du patio ! Et les « fines herbes » à planter. Et quoi, madame aux gants jaunes, à la rouge gratte dentelée ? Elle en est épanouie. C’est sa routine aimée, sa belle corvée chaque fin de mai. Et moi ? Toujours ravi de n’avoir qu’à les suspendre, me rasseoir dans mon transat de la galerie, jouir des deux yeux. Ô homme ! Il y a aussi dame-nature avec tant de bouquets de lilas, beautés éphémères, des mauves et des violets (dits « double »), des blancs. À pleins vases sur toutes nos tables.

Dans cette beauté, soudain, une crotte ! Le vilain pot après les fleurs ! Souvent, des gens croisés me disent apprécier mes proses. Mais, soudain, un haineux —nommé Marc Desjarlais— me « courriellise ». Que je suis polluant, oui, un « poison » (son mot) laurentien. De tendance violente, Desjarlais affirme que « Pays d’en haut » devrait me chasser et vite ! Vive la démocratie, on lit un tel aimable message personnel (au moins ce n’est pas un couard anonyme!) et on songe à… une bête puante ou bien au puant « bac noir », ouvert par un raton.

Mai 282013
 

Je suis fier de ma race. Moi, modeste greffe de tant de glorieux et modestes héros, je suis très fier de ma race. Moi, simple descendant de tant de nos pionniers français. Tous ces valeureux exilés remplis d’espoir. Je suis fier de descendre de ces courageux voyageurs venus de France et de les continuer. De poursuivre l’immense collectif ouvrage, îlot miraculeux dans un océan anglo-saxon. Je suis fier d’encore participer, avec tous les miens, à cette fantastique installation française qui dure depuis des siècles.

Oh oui, soyons fiers, tous ensemble, d’avoir su résister et organiser cette fabuleuse édification. Solide implantation, solide et fragile à la fois, en Amérique du nord. Sans aucune honte, montrons-nous une nation déterminée à exister, à durer, à s’épanouir en français. Des visiteurs du monde entier sont étonnés et admiratif de notre détermination d’exister, de durer, de nous épanouir en français.

Ma race n’est supérieure à aucune autre, ma race n’est inférieure à aucune autre. Ma race a son histoire qui est unique dans notre univers et, à la fois, semblable à tant d’autres sur tant de continents. Son histoire est une singulière épopée : résister. Durer. Se continuer malgré tant de tentatives de nos assimiler. Nous sommes toujours debout !

D’autres races de l’humanité ont une histoire bien à elles. Défaites et victoires. Atroces guerres, luttes injustes, grands combats héroïques. Ma race a traversé à l’occasion des temps difficiles et des temps heureux, on a été parfois fragilisés, au bord de perdre notre identité. Notre race a su triompher a duré. Et elle dure encore, je suis donc fier de ma race.

D’autres races ont de bonnes raisons d’être fiers, des motifs de grande fierté, aussi des raisons d’être assombris, quelques regrets. Chaque histoire nationale a sa fierté.

Je suis fier de ma race et d’applaudir nos créateurs,tous nos travailleurs, nos chercheurs et nos trouveurs, inventeurs parfois aux talents inouïs. Je suis fier de tous nos frères et sœurs en travaux inédits comme en simples ouvrages utiles pour nos continuités, la perpétuation pour ceux qui vont venir. Je suis fier de notre immense labeur — ordinaire ou providentiel.

Certains craignent le mot race et crachent dessus, ce sont les sans âme, les déracinés contents, allergiques aux contes, aux légendes et aux grands et petits faits historiques, des renieurs et contempteurs de notre avenir national. Ils sont masochistes écervelés et fiers de vivre sans histoire. Nous vous plaignons, froussards déguisés en « mondialistes ». Ils sont des forcenés de « l’équarrissage pour tous » et se disent « citoyens du monde ». Mais ils sont de simples consommateurs sans identité. Ah bas le déni, l’autocensure, la « rectitude politique », le mot race ne mord pas plus que le mot chien. Proclamons-nous fiers de notre race française en Amérique du nord, tout comme nous sommes fiers de tous ceux qui sortent de toutes les autres races de cette terre humaine pour venir nous joindre et nous continuer.

 

TEXTE PUBLIÉ DANS LE DEVOIR

Mar 252011
 

Je ne suis pas tout à fait, à Sainte Adèle,  «un enfant du pays » même c’est par ici que j’ai habité le plus longtemps dans mon existence. Désormais, j’en sus venu à aimer cette contrée de collines et de brefs vallons. D’une sorte d’affection…absolument immense ! Oui, immense. Aussi je reconnais que c’est un très vif plaisir de rencontrer pour jaser du passé d’ici des « vieux de la vielle » et des « vieilles du vieux ».

Chez mon coiffeur émérite (hum, facile avec si peu de poils sur le coco !), Racette, l’autre midi, une rencontre inopinéee, un certain  Jacques Patry.  C’est un sosie du comédien Claude Blanchard et il a aussi sa bonhomie, sa faconde. On sent chez Patry, comme chez le célèbre cabaretier Blanchard, un « fun vert » à ..causer. C’est ainsi qu’en ce jour de tonte et de taille de barbe, j’ai eu la chance de recevoir de M. Patry, deux imprimés. Un :  « L’histoire de Sainte Adèle », rédigée parcimonieusement —un vrai notaire !— par un bon et brave prêtre. Qui verse volontiers sans l’écriture euphorique et  catholique. De l’hagiographie, ce qu veut dire « tout le monde il est beau, tout le monde il est bon ».

C’est, disons, candide, propagandiste et, ma foi, un tantinet embarrassant. Il évoque, par exemple,  le fameux caractère acariâtre et emporté du Curé « politicien » Labelle mais comme en s’excusant d’oser le révéler. Je souriais souvent.

Il n’y avait donc dans ces laborieux et durs commencements de nos villages laurentidiens (sic) que des âmes pieuses, toutes dévouées aux autres, des travailleurs au zèle incommensurable ! Bref, de très exemplaires « bons catholiques » selon l’expression de jadis.  C’est un livre d’avant nos progrès, notre modernité, nos conforts (et nos désordres certes ) avec ce que tout cela peu comporté d’aveuglement. Silence de convenance donc sur les graves misères, qui furent sans doute réelles, et qui sont évoqués rapidement (comme en passant et avec lyrisme) ici et là. L’auteur en soutane —il écrit dans un bon style, ancien et très correct— tente de gommer le plus possible les labeurs surhumains —agriculture maigre, foresterie harassante car sans engins modernes— de nos premiers colons du Nord. N’empêche on lit ce court 150 pages —allez à la biblio— avec grand contentement. Merci M. Patry ! On imagine que partout dans le monde, à toutes les époques, les débuts d’un village, d’une colonie, voire d’un simple hameau devait exiger tous ces sacrifices parfois extravagants. Souvent,  épouvantables.

Le deuxième bouquin est un album. Que des photographies du village, plusieurs captivantes, essentielles mais, hélas  beaucoup d’autres plus banales et, ici et là, carrément insignifiantes. Choix trop mince ou amateurisme ? Comment savoir. Cet album —avec de trop rares photos hors du commun— a été imprimé et publié il y a quelques années seulement et pourtant il n’a rien de bien moderne dans sa confection. Les « légendes » explicatives sous les clichés anciens sont écrites sans grand talent, ici et là, parfois même accablantes d’ineptie, racoleurs à l’occasion.

Je suis reconnaissant à ce voisin du Barbier des sportifs, Chemin Pierre-Péladeau, de ses deux prêts. J’en suis sorti heureux. De cette monographie surtout, de l’album un peu moins. Cette littérature bon enfant m’a fait me souvenir de ces pieux livres de « prix de fin d’année »,  à l’école ou au collège. Un stock bien censuré et bien autorisé par ce haut clergé qui accordait —en latin du Vatican— et pas toujours, l’imprimatur. Ce « nihil obstat », qu’on voit en page de garde dans « L’histoire de Sainte Adèle ». Alias : droit d’imprimer sans se faire excommunier !

Oct 222008
 

Ceux qui ont lu -ou qui liront- mon dernier bouquin de récits « Des branches de jasmin » seront-ils si surpris du fait ? L’aîné de mes cinq jeunes « mousquetaires », David, assiste à l’arrivée dans toutes nos librairies de son premier recueil de « mots ». Sa plaquette d’une écriture surréaliste se titre d’un seul mot, « L’éléphant », éditée chez L’Hexagone.

De mon gang d’ex-gamins, David est le seul « homme de lettres », il est fou des mots, ce qui me réjouit évidemment.

Cet enfant que je bourrais de contes et légendes, d’inventions loufoques, dont je garnissais la fantasmagorie de loups, d’hyènes, de mandragores et autres plantes reptiliennes… eh bien, voilà qu’il me sort un éléphant ! À son tour il invente. Librement. Devenu jeune adulte, quoi, le voilà donc, mon David, sur le dos de « sa » bête ? Un éléphant ! En hardi cornac ? Cela,  dans des indes imaginaires, voyez une écriture libre, très libre. Rien à voir -vous verrez bien- avec la prose « petite semaine », celle d’un ex-pute, d’une ex-escorte à ministre, et tout le reste.


Lisez-moi ça ! Cela vous fera une récréation. Poétique. Si bienvenue quand les manchettes à faits divers de « page trois », ou aux rougeurs  irakiennes, ou à économies-en-vrilles énervent. Un éléphant hors des actualités plates, ça fait du bien, c’est un peu d’ivoire aux dents pour nous défendre; chantez chorales  « qu’un éléphant, ça trompe, ça trompe énormément ! »

David Jasmin-Barrière offre donc un « tout premier » (traducteur de métier, il travaille à son premier roman) bel et bref album d’images. Mon David en jeune équarisseur de verbes, en iconographe émerveillé qui veut émerveiller. Images sans crayons ni pinceaux. Juste ses mot pissés, sortis, crachés, éjectés de son carquois, mots légers ou lourds, c’est David en chasseur enfantin d’étranges métaphores, David en jeune polisseur de simples galets trouvés. Qu’il métamorphose en diamants pour rire sur la piste du cirque de vivre.

Bienvenue et mes saluts au nouveau venu dans l’heureuse galère des écritures libres.

Ton grand-père, Claude

[lien vers le communiqué de presse de l’Hexagone]


CEUX QUI M’AIMENT…
[article hors site, -pour L’Express d’Outremont et La Vallée des Laurentides]

D’habitude en matière de sentiments intimes -si on est pas Michèle Richard ou qui encore ? – on se retient. On fait attention. Le ridicule, la vanité, une pudeur, n’est-ce pas ? Je parle de quoi là ? Je parle de ces moments dans nos vies où soudain l’émotion vous submerge. Vous secoue et vous enveloppe. Eh bien foin de cette réserve qui m’est naturelle pour cette fois et je me laisserai aller.

Il y a quoi ? Il y a que je suis ému. Très ému. Je viens d’apercevoir, sortant de chez l’imprimeur, « L’Éléphant », une bien jolie plaquette de poésie signée par David Jasmin-Barrière qui est l’aîné de mes cinq petits « mousquetaires », vous savez ces enfants-chevaliers tant aimés, que j’ai raconté dans mon bouquin de grand père délinquant.

David ? Son recueil tout neuf, chez L’Hexagone, me dit carrément qu’il y aura donc une autre bonhomme dans ma lignée qui veut bien du « fou métier » d’écrivain. Ici, ça n’est pas la France, encore moins Paris, chaque auteur d’ici -québécois qui publie de la littérature-  signifie que la nation grandit. Que le pays se sort davantage d’un passé chétif. Car, comme pour une majorité des nôtres, Josaphat, mon grand-père -l’arrière grand-père de mon David- était un cultivateur analphabète et signait son nom d’un X.

Il y a de tout cela dans mes émotions face à ce bref livre tout neuf « L’Éléphant » de David. Il y a aussi que je suis toujours bouleversé devant le premier bouquin de quelqu’un. Je sais trop les espoirs et je sais trop les déceptions. Il s’agit -publier- de jouer un jeu bien anachronique. Dans un casino vide, désert de pas perdus. Un jeu avec des cartes illusoires, celles des rêves, des mensonges arrangés, des mythes nouveaux-nés, il n’y a ni perdant ni gagnant.

Celle, ou celui, qui écrit de la littérature -et qui publie- s’embarque dans un drôle de bateau, aux voiles inventées, aux mats de cocagne toujours, à la poupe qui se prend pour une proue, flotte de Titanics sans glace menaçante vraiment. Poésie, vaisseau délicat, obsolète, peu désiré, dans des quais désertés, un port ruiné, aux escales ravagées, en des croisières qu’il faut bien nommer solitude. Elle, ou il, s’en va voguer sur des eaux dédaignées par les foules. Il s’en fiche. Il aime ce métier qu n’en est pas un.

Chaque fois, toujours,  j’y vois un personne folle et merveilleuse à la fois, agissant contre toutes les modes, les us et coutumes populaires, Mais oui, diable !, pourquoi ne pas rédiger du téléroman-de-Margot, ne pas tenter d’inventer un jeu vidéo bang-bang ou bien  chier une toune bien rock and rock man aux niaises rimes de mirliton, ou encore scénariser une pub payante bien démago-à-gogo  ?

Non, voici quelqu’un de détraqué, ma foi, mon David ou un autre… Ils croient à l’écriture -c’est une vocation, cela ne s’enseigne pas- ils croient aux mots bien assemblés, au verbe bien ajusté, à la parole bien libre, aux images originales, aux métaphores vives, aux insolites mélanges des proses bousculées  ? Le jeune écrivain fait encore confiance à l’antique médium, grimoires modernes que l’on imprime désormais à la cadence-vitesse-2008.

C’est ce qui me bouleverse, cette confiance absurde -partant héroïque- dans le livre de littérature. Alors, cette fois, je le dis, je regarde L’Éléphant, coloré pachyderme qui nous nargue comme un rhinocéros d’Ionesco ou un hippopotame anonyme. Nouvelle publication et, oui, je suis ému. Il n’y a pas si longtemps il me semble, ce David, dans un champ d’Ahuntsic, me disait qu’il voulait aller combattre les vilain snipers à Sarajevo. Il avait dix ans. Jadis, il tremblait quand je lui racontait la mandragore maudite au milieu des palétuviers. Il avait 7 ans. Il se bouchait les oreilles quand j’imitais la hyène ricanante la nuit… Déjà ?  c’est son tour maintenant ? C’est lui le nouveau conteur et il sort de son chapeau, un éléphant !

Un film disait : « Ceux qui m’aiment prendront le train », je dis ingénument « ceux qui m’aiment » prendront l’éléphant. Si parmi mes lecteurs, certains m’aiment et apprécient vraiment ma petite littérature, je les prie intensément d’aller chez le libraire pour se procurer « L’éléphant » de David Jasmin-Barrière.

Je sais bien que ce ne sera pas beaucoup mais, bon, David-le-cornac – traducteur de métier qui travaille à un roman- en serait un p’tit brin encouragé. Merci là, merci !

LE CAS D’UN « ADÉLIGATOR » ?

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Juil 082008
 

Il y a des limites. J’ai parlé de l’ours-du-Sommet-Bleu, sorte de yéti, des chevreuils en dévoreurs de haies de cèdres. De l’orignal-aux-pommettes chez Jodoin. J’ai narré mes bêtes rôdeuses, racoons, moufettes, rats musqués et marmotte- Donalda sous la galerie; il y a couple désormais, sachez-le. Vous savez mon bouffon Jambe-de-bois la queue en l’air, mon tigré Valdombre, au pelage bin magané… Quoi encore ?
Voilà-t-y pas qu’un matin d’il y a quinze jours, une voisine Ouellet, deux lots de chez nous, me raconte les visites d’un coyote, petit loup « qu’on aurait aperçu du côté de la plage municipale. » Quelle faune en plein village ! N’en suis pas trop surpris. À Ahuntsic, des voyageurs de nuit en quête de déchets à déguster longent le chemin de fer, avenue de Port Royal. Furent surpris dans des cours des rues voisines, Sauvé, Sauriol.
Des écoliers marchant au catéchiste (non, c’est fini ça) marchant au skateboard… témoignèrent à ma fille, rue Prieur angle Chambord : « coyotes en vue madame ! » Bref, j’écoute ça et, un peu plus tard, au rivage des Ouellet, floue, lointaine vision d’une « remuante tache rousse ». Coyote ? Je dévale l’escalier et, très prudent, je tente de mieux voir l’intrus roux, me dissimulant derrière mes pins.

ADIEU AU PETIT-LOUP
On voit pas bien car deux haies touffues me séparent du roux fringant ! Soudain, la rousse bête se secoue, s’agite, saute en l’air, fait des tours sur elle-même et, zut, disparaît à l’ouest du terrain, chez l’amie Nicole, « la grand’femme-du-docteur » pour parler le claude-henri-grignon. Je ne vois plus le —peut-être— coyote et n’ose aller enquêter. La peur. Oui car, venues de mon enfance, de tristes z’histoires de coyote agressif me hantent.
En vieillissant, vous verrez les jeunes, deux choses : on pleure plus souvent (aux films tristes) et on craint des attaques sournoises. Alors, je rentre penaud. S’il y a dommage « carnivore » du fait d’un coyote enragé, je l’apprendrai en lisant La Vallée, non ?
Mais quand je raconte le coyote à l’ancêtre bavard, à la mémoire d’archiviste, McKay, le voilà qui trépigne : « Un coyote ? C’est rien ça. Vers 1930, mon jeune (hum !), en fin d’été, le gamin d’un touriste aurait jeté dans le lac sa bestiole. Un pet griffu monstrueux et qui serait devenu une calamité. Oui m’sieur, plus personne ne voulait se baigner au lac Rond. » Je m’installe sous pergola au jardin de cet ex-couvent de briques rouges, rue Lesage; j’aime les raconteux : « 1930 ? À quelle bête marine faites-vous allusion ? » Heureux de me voir appâté : « Oh ça ! On a pas pu retracer le garçon et on a jamais pu savoir de quelle espèce au juste était la bibitte dont il s’était débarrassée. »

L’AGRANDISSEMENT DU CAÏMAN
« Chose sûre, mon p’tit garçon (hum !) comme pour alligators ou crocodiles, la « chose » mise à l’eau a pu s’agrandir, grossir. S’ajustant vite aux dimensions du lac. » Mon conteur, fier de m’avoir captivé, me dit l’avoir « vu de ses yeux vu » au printemps de 1934. « Mon ami, ce fut en quelques saisons un sorte de serpent géant qui nageait du côté du Chantecler. Des loustics la voyaient : de longs crocs jaunâtres, une peau d’écailles verdâtres, une gueule de dragon chinois, une lourde queue qui battait férocement l’eau. Le tout reposant sur quatre pattes palmées. Un horrible griffon ! »
Je restai jongleur : « Vous me menez en bateau ? » Lui : « Pantoute, essayer de retrouver des journaux de 1933-34, vous verrez, on en a parlé dans tous nos cantons. Sérieux comme un pape, McKay continua : « Plus de touristes, plus de baignades, des recherches, avec des grappins puissants, des phares, jours et nuits, furent faites dans tout le lac Rond. Rien. Un certain mois de novembre de 1936, on retrouva la queue de la bête. Toute Moisie. Putréfiée. Se décomposant. La mort. Ce fut la fin des cauchemars et on a supposé que le monstre, exilé malgré lui de la caraïbe, s’était épuisé à mort de vouloir s’échapper de Sainte-Adèle. Soulagement, en été de 1937, la vie reprit son cours joyeux. »
Satisfait, mon McKAy s’en va, avec sa mine du chat raminagrobis, content de son effet. Et moi qui jonglait à un simple coyote échappé de nos bois, ça ne pesait pas bien lourd face à un alligator adélois jeté de son bocal… Prière, si vous fouillez d’anciennes annales, de confirmer l’adéligator !

BARBE-BLEUE, JÉSUS ET CENDRILLON !

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Déc 142007
 

(sur les enfants et la religion)

Ça y est : une grande querelle va péter ! Des sociologues patentés publient : « Cette chicane, à partir d’un village jusqu’à cette commission Bouchard-Taylor, nous vient, Québécois majoritaires, d’un regret collectif flou. De remords vagues d’avoir vite jeté la religion. » Plausible ? Les archi-prêtres Ouellette et Turcotte et même le jeune Lisée penchent de ce côté des choses.

Il y a la prise de conscience : nos migrants à Montréal conservent une continuité religieuse, résistent au laïcisme, sont fidèles à leurs racines religieuses. Cela a comme innervé une nostalgie religieuse, nous a plongés dans embarras : « Est-ce qu’on a bien fait de jeter notre héritage chrétien ? » Plusieurs en éprouvent une jalousie : « Des nouveaux venus s’offrent un meilleur statut identitaire. Et moi ? Mon identité française et catholique ? » Une gêne qui tournant à l’agressivité : « Qu’ils fassent donc comme on a fait. Qu’ils se débarrassent de leur religion ! »

Non ! Dans Montréal, ces minorités ethniques tiennent à garder une foi. Avec variété de temples indous, diverses mosquées, synagogues en tous genres, etc. Enrageant pour les anciens canadiens-français-catholiques ? Le chef de l’ADQ grimpe sur son tambour et bonjour les querelles, bienvenus les excités. On les a vu se défouler devant les deux intellos-confesseurs, où on a pu entendre de nos immigrants accrochés fièrement à leurs religions. Mais une réalité jamais abordée nulle part : les enfants !

Quoi, l’enfant ? Il n’est jamais « partie prenante » en ces affaires de religions qui le concernent. Il n’a qu’à se taire, à suivre papa et maman ? Brave jeune-papa-Mario s’installe ces temps-ci à une barricade, sa pancarte beurrée : « L’école et NOTRE religion chrétienne. » Quel flair politique ! Vous allez en avoir pour votre argent. Chef-Charest et sa ministre Courchesnes, sachant le motif gagnant-gagnant crient : « Sale démagogue ! » L’ADQ s’en fout royalement car l’ADQ sait bien que c’est le bon bout d’un bon bâton. Ce sera la victoire, vous voulez gager ? La cheffe Marois le sait, le sent, accorde ses violons : « Oui, une bêtise que ces cours sur TOUTES les croyances de l’Univers ! »

Ça va flamber, 2008 s’annonce chaud ! Mario Dumont a même osé se moquer du sorcier « maringouin » et voilà l’indigènes-de-service très choqué par ses railleries, c’est parti, Grand Bal « spirituel » à l’Affiche de l’Assemblée nationale. « On va mêler nos chers petits, néfaste aplatissement, égalitarisme sot, équarrissage honteux. On va les instruire de légendes niaises emmêlées avec des mythes profonds, chantons : « il n’y a qu’ un seul Dieu qui rège dans les cieux ». On va jeter dans cette marmite le Bouddha et Jésus ? Manitou et Allah ? » Alors Mario siffle la fin de cette folichonnerie pédagogique, cette macédoine indigeste.

Les enfants, eux, attendent la fin de la chamaille et devront avaler la concoction ? L’enfants est prisonnier de ses parents, devient Protestant ou Catholique, Musulman ou… Hassidim ! Le jeune enfant est candide et crédule. Comme on dit, il « ajoutera foi », même au « Maringouin ». Mon Brel qui chantait : « Si c’était vrai…la crèche, le bœuf et l’âne, les rois mages !» Enfant, on croyait que l’horrible Barbe-Bleue existait. Je croyais à Cendrillon, au canot volant de la Chasse-Galerie, aux récits merveilleux comme aux terrifiants. À une vierge enceinte et aussi à Superman et à Tarzan. J’ai cru à ce Jésus marchant sur l’eau.

L’enfant écoute cette « grande personne » sur sa tribune. Fait aussi confiance aux imprimés; de nos jours, aux héros-dieux à la télé, au cinéma sauce « Seigneur des annaux » ! La religion, est-ce de l’enrégimentement, l’ endoctrinement des petits ? Oui. L’enfant s’en sortira. L’enfant est à sa manette et ses boutons, n’écoute même pas ces GRANDS qui s’invectivent sur ce que l’on va lui faire avaler en septembre de 2008. Une gélatine, de la plasticine, une pâte molle que l’on exploite ? Est-ce qu’on insulte son intelligence ? Bof ! L’enfant a besoin de s’émerveiller via les contes de fée ou ces gnoses religieuses souvent fabuleuses. « Un besoin » disaient les Spock, Neil, Dolto, Bettelheim. À l’adolescence, il arrive que cet enfant prêché, entraîné –enchaîné chez les fondamentalistes intégristes – tourne le dos. Avec mon papa ultramontain, chez moi cela s’est mal passé. Il y a eu réconciliation bien tard. Avec le vaillant petit Mario Dumont à la barre, pas certain que à l’école de septembre l’enfant avalera les poutines d’un menu scolaire marqué croyances.

« VISUALISER » OU SE « PRÉ-VOIR » ?

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Fév 232007
 

Julie Fréchette cause à la radio. J’écoute. Elle vante une technique de réussite : la visualisation. On doit être capable de se pré-voir. De pré-visualiser un fait rêvé, une réalité à atteindre et hop ! Miracle, cela se produit ! Je connais des adeptes de cette…philosophie (?). C’est si simple : suffit de se « pré-voir » donc. Une fidèle correspondante me dit : « Oui, c’est efficace, il n’y a qu’à désirer fort, très fort, une chose et vous l’obtenez ».

Or, aux Jeux Olympiques, tous les candidats aux médailles font sans doute ce rêve éveillé et, merde !, il n’y aura qu’un seul gagnant, on le sait. Qui gagne ? Celui ou celle qui a « pré-vu » le plus fort ? Je crois que le plus simple est de recommander aux rêveurs d’y tenir, d’y songer sans cesse, de s’y accrocher. Ainsi, certes, on peut croire que l’on se met des « chances » de son côté. Cela s’arrête là. La « visualisation » —« moi en lauréat »— relève autrement du monde des fétiches, du monde des légendes urbaines.

Quand un chanceux, une chanceuse, me dit qu’il n’est pas du tout étonné de sa chance, qu’il avait « prévu » par « visualisation » sa victoire (à quoi que ce soit), je me dis que, simplement, il y tenait mordicus, qu’il y pensait sans cesse. Rien de plus. Sa « visualisation » c’est du bidon. Dans des situations où il n’y a aucune concurrence —je songe à un grand malade, un cancéreux— si le rêveur est seul dans son désarroi, sur un lit d’hôpital, il est bien certain qu’un esprit confiant, positif, optimiste, rempli d’espérance forte, d’énergie mentale, aura de meilleures chances de guérir. En ces cas, oui, le désespoir, le « laisser aller », l’abandon passif à son pauvre sort, n’a rien pour faire advenir une guérison. Rien à voir avec la visualisation au fond. Tout à voir avec la volonté qui peut en effet influencer, changer, transformer un métabolisme. C’est une vérité constatée souvent.

Tout cela dit, il faut admettre un fait : celle ou celui qui « rêve » à un meilleur sort, qui jongle incessamment à un meilleur sort, ou à un destin qu’il cajole —« je veux absolument devenir peintre un jour, ou musicien, ou médecin »— fait bien de s’y accrocher, d’y penser avec ferveur. En effet, ce projet de vie, d’avenir, caressé sérieusement, jamais abandonné un seul instant, se réalisera fort probablement.

En résumé, disons que tout être humain qui a un beau projet, un plan chéri, un rêve d’avenir (prochain ou lointain), fait bien d’y tenir farouchement. Notre monde est rempli de procrastinateurs, de velléitaires, de personnes sans désir profond, sans grande confiance. Là est la réalité, hélas. Là se trouve le lot de tant de destins ordinaires, de sorts plus ou moins pénibles.

Nous entrons dans un sujet délicat :la plupart des jeunes gens sont élevés dans un climat de mollesse et l’on enseigne le plus souvent aux jeunes qu’il y a comme un fatum. La fatalité du « rêve pas trop », du « la vie n’est un sombre passage ». Existences de platitude comme inévitable, insurmontable. Cette bêtise, ce « né pour un petit pain » québécois qui a hanté nos prédécesseurs. Tout un peuple stigmatisé en « porteurs d’eau et en scieurs de bois », on s’en souvient. Doutons qu’un Laliberté (Cirque du Soleil), un Robert Lepage ou, au domaine populaire mondialisé, une Céline Dion, doit sa forte réussite à une simple visualisation, ce serait trop simple.

Ce qu’il faut enseigner, inculquer, aux jeunes n’est rien d’autre que ceci : « tu as un solide désir, tu entretiens un plan d’avenir, tu « rêves » très fort à tel ou tel domaine des activités humaines ? C’est bien, c’est primordial, il n’y a plus pour toi, mon jeune, qu’à t’y tenir et quasi férocement, à force d’attiser chaque jour ce desiderata, d’arroser cette plante précieuse —il y en a tant qui rêvent à rien, à rien d’un peu précis— tu parviendras un jour à la réalisation (au moins partielle) de ton rêve.

A-t-on assez fustigé le jeune rêveur ? A-t-on assez répandu l’idée sotte du « vois pas trop grand », « vise pas top haut » ? À maudire ce « garde les deux pieds sur terre » signifiant « lâche donc toute ambition, ou ce « la vie sur terre n’est qu’une vallée de larmes », cette niaise chanson d’un catholicisme venimeux et qui fit trop longtemps de notre société un troupeau de moutons dociles. On m’a reprocher, et souvent, de « faire rêver » des jeunes de mes alentours, c’était « une grave erreur de ma part », me répétaient des parents, des amis, des voisins. Quoi ? De faire luire un avenir potable, c’était un prêche dangereux ? Eh bien, je ne le regrette pas. La volonté tenace de certains jeunes fera qu’il y aura quelques élus à une vie pas trop moche. Ce ne sera pas des chanceux, non, non, ce sera des volontaires bien accrochés à un rêve accessible.

Mai 122006
 

Merde, j’ai complètement oublié de lui demander son nom tant j’étais bouleversé, à l’entrée du vieux cinéma Château, ce samedi après-midi ensoleillé. Si ému par ce qu’il me racontait. C’est un exilé de sa Pologne, à Lodz, communiste d’avant le grand effondrement de 1990. « Monsieur, je vous écoutais, perdu, renversé, qui racontiez tous ces souvenirs de votre enfance dans ces alentours. Moi, ma première jeunesse, un trou noir et je n’ai rien à raconter ! L’on nous a empêché d’être des enfants normaux. »

Le cinéma le Château

Fêtant son 15 e anniversaire, une église chrétienne, proprio du cinéma Château, m’avait invité à jaser sur ce « théâtre » Château, sur le quartier. Durant plus d’une heure, j’ai évoqué les fantômes, les gentils et les terrifiants, de mon enfance. J’ai raconté les amis et nos jeux, les voisines et les voisins, solidaires, conviviaux, qui collaboraient volontiers « à nous élever », gamins piailleurs effrontés. « En Pologne communiste les autorités s’acharnaient sans cesse et partout à déraciner les enfants, à bien les séparer des parents, des voisins, ces « maudits catholiques aux esprits pollués ». Un jour mon grand-père m’enseigna le Pater noster. À l’école, un prof nous questionne : « Qui sait une prière catholique ? » Fier, je lève la main, la récite. Crac ! Déménagement obligatoire dans un quartier lointain de mes grands-parents ! Dénonciation de ce prof ! État policier partout, jusqu’aux écoles ! Une nation de délateurs serviles et méfiance jusque dans nos familles ! Ma déception, je les aimais tant ! Fin de ma « petite histoire », des légendes familiales vivantes, de tout ce qui constitue une sorte de patrimoine intime. Je ne peux pas, comme vous venez de le faire, raconter mon enfance. Un trou noir. »

Mon jeune polonais de m’expliquer cette entreprise infâme de couper les liens, de séparer les générations pour mieux fortifier le communisme militant, le totalitarisme dégueulasse. « Pour bien s’assurer des coupures, sans cesse, il y avait, partout, des « organisations de jeunesse », des camps de ceci et de cela. Tout pour dresser des murs entre « ceux du passé » et « ceux qui grandissent », pour empêcher cette solidarité communale naturelle qui fait de vous un homme plein de souvenirs chaleureux. Je vous ai envié pendant que je vous écoutais, la bouche remplie d’évocations si amusantes. Je rageais, monsieur ».

J’ai bien vu dans ses yeux sa tristesse, de la détresse aussi. J’avais mal de cette « amputation » exécutée par L’État. Je sentais l’indécence involontaire, pas d’autre mot, de mes joyeux racontars face à ce jeune quinquagénaire tout dépourvu, lui, d’agréables souvenirs de jeunesse.

J’avais devant moi une sorte d’infirme. Il parlait à toute vitesse se vidant le cœur et je distinguais sur sa bouche un peu tordue une jalousie malgré lui. Je ne savais trop comment le consoler. Ma surprise, en mequittant il m’a demandé de lui refaire, juste pour lui, les cris des marchands ambulants de la ruelle derrière le Château, ceux de l’aiguiseur, du glacier, du fripier, du maraîcher. « Enfant, à Lodz, rien de cette vie active populaire, chaque marchand avait son échoppe, propriété de l’État, avec un permis surveillé. »

Je m’en suis allé le cœur lourd me répétant que cet « enfer étatisé » nous était inconnue ici, que nous ne le savions pas assez. Je fredonnais dans ma voiture : « On a des choux, de la salade, des radis, du beau blé dingue ! » Et je réentendais le clap-clap du cheval du guenillou : « Aïe, aïe ! des guenilles à viiiiindre, ? Guenilles à viiiiiindre ! »

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