LE PROFESSEUR LAROSE EN VISIONNAIRE

Monsieur l’éditeur,
Dans son mémoire à la CEGSALAF que préside un autre M. Larose, au nom de l’UNEQ et publié dans Le Devoir du lundi 26 mars, le professeur Larose dit d’abord qu’il est pour la vertu et contre le vice. Original ! Il fustige par exemple  » le populisme démagogique  » des  » linguistes nationalistes  » et des enseignants en faveur du joual. Ensuite, son mémoire veut nous entraîner dans un domaine disons enchanté! Féerique ! Il écrit :  » nous sommes des Anglais  » (sic),  » des Américains aussi  » (sic) et que nous devrions enseigner et produire des textes (télévision, cinéma compris) sur le passé glorieux de pionniers ne craignant pas de naviguer jusqu’au fond de cette Amérique sauvage ! Il dédaigne nos audacieux républicains québécois, ‹les Patriotes, de 1830-1838 ‹ il dit :  » glorieux mais patibulaire « .
Larose en a assez (et l’UNEQ aussi sans doute) du rapetissement historique. Diable ! Avons-nous vraiment perdu en 1760, nous sommes-nous fait coloniser par Londres, colons abandonnés par la France et puis ensuite, assimiler, oui ou non ?, en Manitoba comme en Ontario et ailleurs ? L’auteur du mémoire de l’UNEQ souhaite une sorte de révisionnisme de notre histoire. Il sombre alors dans un néo-messianisme aussi illusoire que celui des  » curés  » du dix-neuvième siècle qui voulaient le triomphe canadien français catholique d’un océan à l’ autre. Une fierté artificielle, négationniste de la réalité historique des nôtres. Et cette farce combattrait le créole et améliorait la langue parlée et écrite? Franchement Larose !

Poèmes et romans en joual voulaient illustrer avec lucidité dans  » quel trou nous étions tombé collectivement  » (dixit Réjean Ducharme). Ses auteurs (dont je fus avec mon  » Pleure pas Germaine « ) ne disaient jamais :  » Voilà la langue qu’il faut continuer de parler.  » Jamais ! Ce créole est devenu populaire (Yvon Deschamps, Charlebois et Cie.) par le simple fait qu’il  » sonnait  » avec force les accords profonds de notre pauvreté sociale. C’est une erreur de croire que les médias l’ auraient aidé à se répandre, le joual était là, partout, dans toutes nos rues. Larose vante sans état d’âme l’écrasement impérialiste, métropolitain, fédéraliste, des autres langues en France. Pourquoi pas alors adopter une langue mondiale, on sait bien laquelle serait élue, n’est-ce pas ? Suivez mon regard. Quoi ?  » Nous sommes anglais et américains « , répéterait-il. Défaitisme ou inconscience ? Je ne savais pas que mon union était d’accord avec la loi du plus fort.

Le prof Larose prétend que la louange des conquêtes, jusq’au Mississipi, ramènerait les enfants de nos émigrants dans notre giron. Je doute fort que le jeune Roumain, Sri Lankais ou Vietnamien soit sensible à ce  » péplum  » historique hollywoodien, cette brève saga d’avant la défaite des Plaines d’Abraham. Ces héros (La Salle, La Vérendrye, Marquette et Jolliet) laisseraient de glace le petit Québécois d’origine cambodgienne ou paskitanoise. Enfin, le dénonciateur de notre noirceur, Larose, avance que ceux  » qui ont fini anglophones  » ‹ses mots‹ ne sont pas des traîtres. Bien. Il dit et écrit à l’autre Larose :  » Ils ont eu leurs raisons.  » C’est court pour dire qu’ils ont été assimilés par la francophobie ambiante. Une réalité qui l’embarrasse. Bref cette sorte de bon-ententisme ‹ »nous sommes aussi des anglais « , s’exclame le rédacteur mandaté par l’UNEQ‹ pue son pacifisme délétère. Et s’écrier, comme il le fait, que  » notre Ministère de l’éducation démolit la loi 101  » relève de la fanfaronnade. Que notre union d’écrivains québécois endosse pareille forfaiture est d’une navrante tristesse. Notre président, Bruno Roy, devrait maintenant s’en expliquer s’il ne veut pas que le farfelu visionnaire poursuive sur sa lancée surréaliste folichonne.

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Claude Jasmin Sainte-Adèle

26 Mars 2001

MON ONCLE AMÉDÉE

  • diffusé sur les ondes de CKAC – enregistrement Real Audio)
  • (CONTE DU VENDREDI SAINT)

    Par Claude Jasmin

    (Musique grégorienne en sourdine)

    Hier, c’était jeudi saint, journée moins solennel qu’aujourd’hui. Nous avons fait, en bandes, la rituelle  » visite des sept églises « . Sept, oui, comme les sept plaies de Jésus en croix. Belle occasion religieuse, à treize, quatorze ou quinze ans pour fleureter les filles du quartier.

    Jacqueline Fortin a fait voir un petit costume rose fuschia,  » étrennage pascale prématuré. Micheline Carrière a montré ses belle cuissardes de cuir.

    Son frère Léo, ‹le grand blond avec des chaussures neuves‹Š en cuir patent deux tons, se pavanait.

    Marielle, ma soeur étrennait un  » jumper « , jupe  » craquée « , ma soeur Lucille, un manteau vert Irlandais, mon frère Raynald une paire de culotte  » british « avec, aux genoux et au fesses, des renforts en cuirette brune.

    Et moi, un blazer marine avec une ancre de bateau brodé. En or  » sivoupla!  »

    Les sept églises c’est aussi une parade de modes pour la jeunesse.

    On a un plan de marche, rue Saint-Laurent d’abord dans La petite Italie, à Saint-Jean-de-la-Croix, première plaie ! Entrée, eau bénite, génuflexion, prières, sortie après re génuflexion. Guetter dehors si on n’apercevrait pas Ouow! la soeur de Franco Nuovo étrenne un chaperon d’un beau caramel tendre!

    Puis on file vers la troisième plaie, coin Beaubien, l’église saint-Édouard. Même manège. Tiens, la soeur de Pierre Perault arbore un bibi à fleurs avec un petit oiseau ! !

    Plus à l’est, voici Saint-Ambroise, quatrième plaie! Et vision céleste, la grande soeur de Jean-Claude Lord, vêtue d’un tricot violet, mauve et rose. C’est un genre !

    On méprise, rue Bélanger, Saint-Arsène, rien qu’un sous-basement, une église pas finie !

    Ensuite, on foncera, rue Saint-Hubert coin Villeray, pour Notre-Dame du Rosaire, plaie cinquième ! Oh ! Le petit faraud de Jean-Luc Mongrain exhibe un chapeau tarte chocolat ! La mode !

    Ça s’achève la parade des vanités: Sixième arrêt du défilé de modes: rue Jarry, l’imposante bâtisse, Saint-Vincent Ferrié ! La soeur de René Angélil fait voir sa jupe écossaise neuve ! Enfin, pour la septième plaie, ‹souliers neufs souvent, alors on a, oui, nos plaies aux talons! Eau bénite, signes de croix et génuflexions dernières, dernières oraisons dans notre église, Sainte-Cécile, rue de Castelnau. Et, ouops!, ma mère sur le perron qui fait des gros yeux. On riait comme des fous, mon frère Raynald, et moi.

    Mais c’était hier, aujourd’hui, c’est vendredi saint, c’est plus grave. J’ai treize ans, servant de messe depuis cinq ans déjà. J’ai donc un rôle.

    L’église est remplie. Les statues portent des cagoules violettes. La messe sera très solennelle. Dite avec trois prêtres. Il y a aura la forte musique des orgues comme mille millions de tonnerres de Dieu ! Le père de tit-Claude Léveillée dirige les choeurs et Lucille Dumont, célèbre paroissienne, chantera des solos.

    Nous avons mis des surplis de dentelles fines, des soutanes de velours rouge, des ceinturons et des calurons. C’est un jour important du calendrier religieux. À trois heures, Jésus sera mis en croix, saignera de ses sept plaies pour nos péchés. Il va crier à son père, ça nous impressionne: » Pourquoi tu m’abandonnes?  »

    Le ciel va se couvrir de nuages noirs, le grand voile du temple va se déchirer de bas en haut. La terre va trembler. Jour tragique entre tous.

    En chair, le curé se fera apocalyptique. Cette année de 1944, il en profitera encore pour fustiger ses ouailles pécheresses. Le curé Lefebvre a le don des objurgations accablantes. Des prêches qui secouent. Les pécheurs trembleront dans leur banc.

    Je me sens au-dessus de tout ça. Dans le choeur de bois sculptés et vernis, nous sommes si proches du saint des saints. Toutes ces admonestations ne nous concernent pas.

    Nous les enfants en soutanes, nous nous imaginons au-dessus des chrétiens ordinaires de la nef. Au-dessus de la condition humaine quoi.

    Je ne crains qu’une chose: que mon oncle Amédée, le mécréant de notre famille, s’amène et s’affiche jusqu’en avant de l’église. Il l’a déjà fait. Ce fut la honte de notre famille, le Amédée, pompette, qui, en pleine messe de minuit, osa uriner sous un bénitier !

    Le bedeau l’avait chassé comme le païen qu’il est. Son cousin, mon père, avait frisé la syncope !

    La messe est commencée et tout allait bien lorsque, misère, le voilà !

    C’est bien lui, la tête haute, flegmatique, le voilà l’anarchiste, le sans foi ni loi! Amédée, mon oncle le révolté. Il porte beau comme toujours avec sa belle crinière blanche, ses joues bien roses, ses yeux d’un bleu d’azur. Il fait une entrée solennelle.

    On se retourne dans les bancs d’en arrière. L’oncle maudit fait de sonores bruits de bouche, se gourme ostensiblement, fait claquer sa belle canne à pommeau doré, sur les banquettes.

    La cérémonie était commencée et monsieur Léveillée faisait chanter un  » kyrie Eleison  » lent. C’était donc une sorte de pause. Le calme. Moment de réflexion pieuse. C’est son genre. L’oncle a dû calculer ce moment pour faire son apparition. Pour s’afficher, semer l’émoi, troubler la quiétude des bons-chrétiens.

    Ma mère, se vengeant de son beau-frère Oscar ‹ » Oscar qui boit le bar  » au Montagnard de Saint-Donat‹ entonne souvent pour accabler mon père:  » Ce Amédée, ton cousin, une honte! C’est ça, ta famille, des têtes fortes, comme Paulo, ton oncle, l’avocat rouge, viré anglais. Et protestant! Ta tante Lise, exilé dans un bordel, au Yukon. Ça vote libéral et ça crache sur monsieur Duplessis!  »

    Mon père le bigot, chaque fois, se défend mal, il déteste son cousin mais qu’y faire?

    Maintenant je vois mon oncle Amédée qui s’avance, digne et noble, dans une allée de côté. Il a son air fier comme sur les vieilles photos de l’album de famille, quand il était maire de son village.

    Tous les cérémoniaires sont assis et l’observent comme les juges en face de Riel ou du défroqué Cheniquy.

    Le  » Kyrie Eleison  » s’étire langoureusement. Cette pause dans l’office, ça tombe mal, on ne voit et n’entend que lui! On ne voit plus que l’oncle Amédée, seul mobile dans cette assemblée immobilisée.

    Amédée marche lentement, mouchoir brodé d’or sous le nez, vers un des autels latéraux, côté Sainte Vierge. Trouve enfin une place libre et va s’y installer en faisant des acrobaties pour enjamber deux dames de Sainte-Anne. Une patronnesse lui fait farouchement des signes de se découvrir le crane. Jovial et bruyant, il accepte, goguenard d’enlever son chapeau de paille luisante.

    Je me souviendrai toujours, j’avais sept ans et il avait décidé, un dimanche matin de vacances, de m’accompagner à la messe, à ma grande surprise. Je revenais de communier et l’oncle m’ avait dit:

    – » L’as-tu dans bouche là, mon petit gars?  » Il parlait de la sainte hostie consacrée. Je fis un signe affirmatif et refermai les yeux en m’agenouillant. Alors, Amédée se pencha vers moi et me dit:  » Mors-lé! T Tu vas voir, y arrivera rien! Mords-lé! Mords-lé!  »

    Ma confusion et ma honte.

    Maintenant,il se lève, enjambe de nouveau les enrubannées de bleu. Du choeur, je peux entendre ses excuses rieuses ! Je souffre. Seigneur Dieu !, il vient vers moi, vers la balustrade, semblant examiner les lieux comme un inspecteur en bâtiments. Il frappe de sa canne le marbre d’un socle, le granit de la barrière sculptée. Va-il oser entrer dans le choeur, monter l’escalier qui conduit à l’ autel, apostropher les prêtres?

    Il y a que cet oncle est inconsolable d’avoir perdue, sa jeune épouse, il y a vingt ans, il l’aimait comme un fou notre tante Rose qui fut victime de l’effrayante épidémie de tuberculose. La saudite Tibi des années’30. La guigne fut sur lui, car, plus tard, Émile, son fils unique, devenait u manchot à cause d’une machine agraire incontrôlée sur sa terre de Sainte-Dorothée ?

    Tant de malheurs l’ont rendu vindicatif, querelleur et puis agnostique. Athée.

    Le voilà maintenant qui s’approche encore davantage. Il m’a vu ! Il me fait des signaux de la main ! Je baisse la tête aussitôt. Tout pour me faire rentrer dans la mosaïque du plancher

    Le curé me jette un vilain regard. Quoi ? Suis-je le gardien de mon oncle ? Qu’y puis-je, simple enfant de choeur ? Souhaite-il me voir aller le frapper, le traîner dehors ? Qu’est ce qu’un garçon de treize ans peut faire contre le diable en personne ? Rien.

    Le voici qui ouvre la barrière côté Sainte Vierge. Je respire. Il va donc grimper à un des jubés. Bon débarras.

    Les  » Kyrie éleison  » s’achèvent.

    Je respire mieux ! Puis, non, il s’exhibe là-haut, la jambe passée par-dessus la rambarde ! il tousse haut et faux! Il se racle la gorge avec ostentation, échos et vibrations sous la nef de Sainte-Cécile. Les fidèles ont le nez en l’air. En avant, les assis me fixent d’un regard accusateur. Voilà le neveu, le filleul, du monstre !

    Je veux vomir. Je veux disparaître. Tout guilleret, mon sinistre  » parrain penché  » m’envoie encore des saluts frénétiques. Il est équilibriste au cirque Barnum ! Il passe en revue, grimaçant, les fidèles dans la nef, on dirait qu’Il va leur cracher dessus. Je ferme les poings  » Il sort encore son grand mouchoir. L’agite dans ma direction comme au quai d’une gare. Je ne sais plus où me mettre..

    Il disparaît enfin Il doit être allé cuver son cher rhum au fond des gradins du jubé. Je respire mieux. Qu’il s’endorme au plus tôt.

    Bonté divine ! On entend soudain des bruits dans la sacristie, derrière le maître-autel. Que fait donc le gros bedeau Dépatie ? Il n’est jamais là quand on a en besoin. Du vacarme encore ? C’est bien lui ! J’entends ses bruits de gueule, ses raclements de forcené, sa toux exagérée, il doit gesticuler contre ses  » ombres maléfiques  » qui, dit-il, le poursuivent quand il a bu. J’imagine le pire maintenant.

    Un des servants, à toute vitesse, paniqué, change le grand missel de côté. S’enfarge dans sa soutane, trébuche, un autre le relève, tous alors de me dévisager de nouveau. Je suis le responsable du gâchis de ce Vendredi saint, c’est clair.

    Dans un accès de défi incontrôlable, l’oncle Amédée surgit et va droit vers le tabernacle, ose l’ouvrir, s’empare d’un ciboire, l’abandonne pour attraper un chandelier.

    C’est l’heure de la lecture de l’évangile, au lutrin, en avant, les prêtres, à l’écart, ne le voient pas. Il fait virevolter deux chandeliers maintenant. Douze lueurs luisent ! Mettra-t-il le feu aux nappes de dentelles? Je ferme les yeux. Les autres enfants de choeur se mettent à trépigner et rigolent. Mais le frère Foi agite son claquoir et ramène un semblant d’ordre et, enfin, enfin, le musclé bedeau apparaît, les yeux méchants et entraîne l’oncle apostat en coulisses. L’église respire !.

    L’ orgue tonne de nouveau. Les trois prêtres ont repris le Saint office sacré du Vendredi saint.

    L’abbé Favreau vient vers moi et me chuchote:  » Mon petit Claude, Dépatie et le frère Foisy tentent de le retenir. Allez vite vers lui et conduisez ­le vers la sortie de la rue Henri-Julien. Ne revenez pas. On ne vous tiendra pas rigueur de manquer la messe. Allez-y vite, vite !  »

    Les autres enfants de choeur me regardent partir comme si j’allais en enfer sous leurs yeux ! Me voilà avec la mission redoutable d’entraîner Satan Amédée, loin de l’église. Invoquant à mon secours tous les saints du ciel et Jésus crucifié à trois heures cet après-midi, je me lève et, tremblant, je marche vers la sacristie.

    Il est là, blotti au fond d’une armoire géante de la sacristie, il chantonne, un cruchon de vin de messe à la main, il s’en verse de grandes rasades, éructant, marmonnant des imprécations inaudibles. Il crapahute sur le sol maintenant. Gargouille effrayante.

    Il me voit maintenant, grimace un sourire hideux, j’en frissonne, il me fait des yeux courroucés, se redresse et lance des coups de pied dans l’air.

    Et puis j’en ai pitié, je lui ouvre les bras et le voilà qui grogne:

    – » Ash! Te voilà mon neveu préféré, mon filleul bien aimé. Tu seras le premier pape canadien français comme le prédis ta grand-mère. Viens m’aider. Je veux me trouver un  » kit « , me déguiser en curé et aller brasser l’encensoir sous le nez de ces rongeuses et ces grenouilles de bénitier !  »

    Le frère Foisy est parti disant qu’il allait téléphoner à la police. Dépatie s’est saisi d’une lourde croix de défilé et se protège du mieux qu’il peut de ce vieillard furibond.

    Quoi faire, Sainte Cécile, patronne des musiciens ? Je trouve le courage d’aller le prendre dans mes bras et je le supplie:

    – » Mon oncle, vous allez m’accompagner dehors, venez vite, on va aller à la Casa Italia voir votre ami, Fasano. Il a du bon vin, bien meilleur que du vin de messe. Venez avec moi, mon oncle !  » Dépatie, à coups de crucifix d’argent, l’encourage vivement à me suivre.

    Amédée recule de trois pas, ouvre les bras, pousse un rugissement de lion qui doit s’entendre jusqu’au fond de la nef. Le curé Lefebvre a dû en interrompre son sermon eschatologique. Il veut foncer comme un taureau sur le bedeau. Devoir le calmer:

    – » Je vous en supplie mon oncle, je ne deviendrai jamais pape, ni simple cérémoniaire, à cause de vous, ni même thuriféraire, si vous sortez pas maintenant, je resterai simple enfant de choeur. On me tient responsable de vos frasques !  »

    Surprise, il cligne des yeux, semble réfléchir un instant, me fait son bon sourire de vieil ange déchu. Il brandit sa canne:

    – » Tu vas me faire le plaisir de rentrer dans le corps de cadets avec les tambours et les trompettes ! Compris ? Suffit de porter tes robes noires et rouges ! T’es pas une p’tite fille! C’est promis, oui ?  »

    Je promets. Je promettrais n’importe quoi.

    Je lui ai saisi un bras et tente de l’attirer vers la sortie. Il ne bronche pas. Dépatie s’énerve. Le frère Foisy est revenu disant:  » La police s’en vient! Amédée va s’appuyer au rebord de la longue crédence et chiâle maintenant::

    – » Mon neveu, j’aurais b’en voulu les démasquer, tous. Faire arrêter cette mascarade. Ou bien Dieu n’existe pas ou b’en il m’haït à mort ! Sans ça, il n’aurait pas permis que ma Rose soit morte si jeune, ni que mon garçon, mon Émile, mon bâton de vieillesse, se fasse arracher un bras si jeune.  »

    Soudainement, lui, ce mécréant endurci, il sanglote, tout secoué! On entend à peine l’orgue et le chant. Foisy et Dépatie se taisent maintenant car ils voient que Satan peut pleurer !

    Je lui caresse un bras, celui qu’il accroche fermement à sa belle canne. Timidement, je lui dis:

    – » Dieu vous aime, mon oncle ! Malgré vous. Il éprouve ceux qu’il aime le plusse. C’est grand-maman qui le dit. Faut vous consoler et pardonner, mon oncle. Après-midi, à trois heure, Jésus crucifié, b’en, il va pardonner à tout le monde, mon oncle!  »

    J’ y répétais ce que le curé Lefebvre répétait.

    Amédée hoquetait, comme à bout de souffle, abasourdis, stupéfaits, le bedeau et le frère le regardaient, suspendu, accroché à l’ armoire, avec sa tête penchée. On aurait dit un vieux Christ en croix, un Jésus vieillard!

    Et puis il s’est laissé glisser sur le plancher de granit et, à terre, il devenait un p’tit bonhomme, un  » vieux  » p’tit bonhomme tout ratatiné!

    Je lui dis doucement:

    – » Accepter votre vie, mon oncle, et arrêtez, un peu, de boire, et vous redeviendriez maire de Sainte-Dorothée, comme avant, quand vous étiez si généreux et tout, mon père m’a tout raconté de votre ancienne belle vie!  »

    On pouvait entendre maintenant, en chair, les dernières recommandations du curé Lefebvre et le silence recueilli des ouailles obéissantes.

    Amédée se secoue, se redresse et je l’aide, lui redonne sa canne échappée. Il va vers un gros prie-Dieu et s’y jette à genoux, se masse la poitrine, tousse, cette fois, pour vrai, se sort la langue, il lève au ciel des yeux exorbités. Est-ce que je vais assister à un miracle ? L’oncle en un Saül ? Un Saül, sur son chemin de Damas ? À la conversion d’un hérétique ? Renversés, le frère Foisy et Dépatie écarquillent les yeux. Je m’agenouille près de mon oncle et il me sourit, me fait signe de m’approcher davantage. Au loin, la chorale de monsieur Léveillée éclate et l’ orgue tonne de nouveau, les mugissements d’un Vendredi saint! Amédée me sourit, me tapote les mains:

    – » Va reprendre ta place, je dérangerai plus. Va reprendre ta place !  »

    Il se lève, marche vers la sortie en faisant tournoyer habilement sa canne: c’est Charlot aux cheveux blancs, aux yeux bleus! Je reste à ses côtés, je l’aime maintenant, je l’ ai vu pleurer. Je l’accompagne dans le petit escalier qui conduit au local de  » La goutte de lait « , rue Henri-Julien. Il me fait une petite caresse sur la nuque et dit:

    – » Va vite rependre ta place. Je vas aller voir mon ami Fasano à la Casa. T’as raison, son vin est le meilleur.  »

    Je l’ai vu s’éloigner rue de Castelnau, oui Charly Chaplin avec le canotier de Maurice Chevalier et la canne de  » Mandraque-le-magicien « , dans les bandes dessinées de  » La Patrie du dimanche.  »

    Je sus allé me réinstaller parmi les autres ensoutanés, ils me regardaient, il me semble comme un héros, une sorte d’exorciste. Celui qui avait pu chasser le diable de Sainte-Cécile.

    J’observais se faire craquer en deux, en quatre, la grande hostie, et j’avais la tête ailleurs, je tenais distraitement les burettes d’eau et de vin, j’attendais un signe pour verser ce qui allait devenir le sang de celui qu’on allait clouer en croix cet après-midi.

    J’n’étais pas le diable mieux qu’Amédée qui s’était  » pas  » converti tantôt sur le prie-Dieu de la sacristie. J’étais parti, ailleurs, je ne faisais que penser à Pâques, dimanche, après-demain. Au gros  » oeuf de chocolat  » avec crème de menthe et du jaune dedans, l’oeuf géant, mal enveloppé, mal caché dans le haut de la garde-robe de mes parents.

    Un cadeau de mon parrain, l’hérétique Amédée.

    SOUVENIR DE JULIETTE HUOT

    Ah b’en quand on a su ça!  » Pas croyable « , disait ma mère épatée du fait: la fameuse Juliette Huot, louait un chalet à Pointe-Calumet, au bout de l’est, boulevard Lachapelle, pas loin du  » Calumet Country Club « .

    Quelle fierté pour le petit peuple de cette villégiature populaire des bords du Lac des Deux-Montagnes. Ça jasait, ça épiait. Ça racontait :  » Imaginez-vous donc qu’on y voit souvent Gilles Pellerin, Serge Deyglun, Denis Drouin. Est très recevante. Paraît que Juliette Huot fait des spaghettis dont ils raffolent dans l’avenue Lamothe!  » Nous avions su qu’un lot d’artistes allait dans le Maine, au bord de l’océan, d’autres, disait-on, allaient en Gaspésie au bord de la mer ou du côté du Bic, ou dans Charlevoix, mais avoir une vedette de la radio à Pointe-Calumet oh que c’était flatteur!  »

    La  » Juliette s’ajoutait aux  » personnalités  » du lieu populiste : le chef de police de Duplessis, Hilaire Beauregard, le jeune annonceur Réal Giguère, ou Robert Rivet, ou encore la chanteuse française Michèle Sandry, établie au Québec. Mon ami Tit-Yves habitait pas loin de cette avenue Lamothe et potinait volontiers:  » Elle a organisé un fameux de gros party samedi soir dernier, ça riait, ça criait là-dedans! Ça chantait!  »  » Vendredi soir, on a vu, en personne hein?, Jacques Normand!  »  »

    L’autre dimanche, sa bande et elle, ils se sont baignés en s’arrosant comme des  » yables « , fous comme des balais.  »

    Un bon soir, Raynald, Tit-Yves et moi, on jouait sur la plage de l’hôtel  » Château du lac  » et l’inévitable Tony, bigle et râlait ses  » Aïe Marie, aïe Marie! « , Budy Fasano était au piano et puis, tout d’un coup, et on a entendu le MC gueuler :  » Votre attention, mes dames et messieurs! Une bonne main pour accueillir nulle autre que mademoiselle Juliette Huot qui nous fait l’honneur de sa présence!  » Tonnerre d’applaudissements.

    On a couru au chalet pas loin de là :  » M’man, m’man! Juliette Huot est au Château!  » Ma mère qui sortait rarement n’a rien dit, elle a mis sa robe de sortie et est partie fureter au  » Château  » avec sa voisine, Orifice Scarpaleggia. Juliette Huot, jouant si souvent les mères à famille nombreuse, c’est avec elle que notre mère s’identifiait le mieux.

    Chère Juliette, aux rivages du paradis tant mérité par ta magnifique carrière et ton dévouement aux  » Petits frères « , bonne baignade et que Saint-Pierre brasse de bonnes pâtes pour toi et ta bande!

    Claude Jasmin (écrivain)

    Sainte-Adèle. (17 mars 2001)

    HOMMAGE À PAUL BUISSONNEAU

    Lu à Télé-Québec : » Le plaisir croit avec l’usage » (mars 2001)

    HOMMAGE À PAUL BUISSONNEAU
    Par Claude Jasmin

    Mon cher Paul, Trenet est mort et on voit ta photo, jeune et maigre, dans Le Figaro et Paris-Match, c’était avant.

    Paul! Au parc Rouen, le vieux M’sieu Mochon au « brandy nose » est mort! Son petit chat aussi.

    Paul! Où as-tu remisé tes vieux stores vénitiens peints et  » toastés des deux bords  » pour ton  » Orion le tueur « ?

    Paul? Tu m’avais enseigné comment faire péter de la poudre sans danger pour Orion-Jean-Louis Millette, lui qui t’a fait crier:  » Jean-Louis! C’est la première fois que tu me fais de la peine!  » Frissons partout dans le mausolée improvisé du TNM.

    Paul! T’en souviens-tu assez des parcs au soleil, l’été, d’au de là de Pointe-Saint-Charles jusqu’au bout du Bout de l’Île.

    Paul! Où rouille-t-il ton vieux camion-roulotte? Dans quelle cour à scrap de la municipalité? Tombeau magique, coffre aux trésors des enfants qui n’avaient pas les moyens d’aller en villégiature.

    Paul! Est-ce que tu chantes encore une de tes chansons:  » Il pleut, il mouille, je suis comme un grenouille?  » L’inventeur de  » jeunesseries  » télévisées, Fernand Doré, se laisse oublier, avec tous ceux qui t’ont permis l’inoubliable  » Picolo « , ton bel Arlequin de quatre sous!

    Paul! Je te revois au parc Henri-Julien parler aux enfants sans complaisance, d’égal à égal, pendant qu’un gringalet surdoué t’attend avec sa petite machine à coudre portable, François Barbeau.

    Paul! Je te revois  » barguiner  » chez le cordonnier de la rue Rachel pour quatre paires de bottines passées-mode!

    Paul! Où as-tu caché tes supports à linges  » accordéonnesques  » pour ton inoubliable  » Tour Eiffel qui tue « ?

    Paul! « Guenillou » surdoué, regrattier d’imaginaires, brocanteur de rêves, « quêteux » métaphorique, tu inventais ta bande-à-bonnot autant avec l’Yvon de Saint-Henri que le Latulippe d’Hochelaga.

    Paul! Comme tu riais, en 1952, au vieux marché Amherst, en 1952, pendant qu’on pissait ensemble dans les fioles de l’examen médicale pour aspirants-fonctionnaires de Claude Robillard.

    Paul! Toi qui étais l’ami de la môme Piaf, qui avait chanté, avec tes célèbres  » Compagnons  » au Maroc et jusqu’en Égypte, à Las Vegas et à New-York chez Ed Sullivan, je te regardais, médusé, dans ce coqueron derrière le vieux Stadium, cousant des oreilles de peluche pour le lion Sabourin, des moustaches de crin pour la tigresse Clémence, et des queues de laine pour le chat matois Millette et le tigre Luc Durand, tout ton  » carnaval  » d’animaux selon Prokofief.

    Paul! Tard, le soir, au lugubre Centre Campbell, sous la fumé de la Molson d’à côté, tu fourrageais dans tes costumiers de friperies pour des troupes d’amateurs pauvres,.

    Paul! Mon voisin de  » La petite patrie « , Claude Léveillée, n’en revenais pas quand tu me commandais un décor en forme de cage à oiseaux! Mobile! Et devant s’ouvrir avec tout le mobilier accroché aux murs! Toi, fou d’ « Oiseaux de lune » selon Marcel Achard.

    Paul! Tu sacrais en québécois, tu grognais puis tu t’ illuminais devant un tordeur de lessiveuse tordu, un carrosse de bébé cabossé, un abat-jour éventré, une pompe à bras déglinguée, un cornet de phonographe ébréché , une horloge éviscérée.

    Paul. Salut  » surréalisateur  » de vidanges, salut métamorphoseur de rebuts, tu faisais école sans le vouloir. Sans le savoir tu annonçais des Maheu, des Lepage, tous les autres  » visualisateurs  » d’aujourd’hui.

    Paul! À l’aéroport fatal du temps qui passe, où se sont évadés tant de camarades, tu joues le plus sourd que tu n’es, il vante devant nos portes d’accès et une voix grésille dans un mauvais micro :  » Les passagers pour l’au-delà, veuillez vous présenter à la Porte numéro 13. » Mais toi, tu mourras dans cent ans, alors tu fais des pirouettes dans ce hall des pas perdus avec tes godasses chaplinesques, tes bretelles pendantes sur le pantalon d’ un Auguste rougi.

    Paul, tu ressembles plus que jamais au poulbot dépenaillé de la rue Mouffetard qui bafouait les bombardements parisiens au dessus de ta tête de gamin déjà ouvrier-couvreur.

    Paul! Tu resteras toujours un Québécois indispensable, inoubliable et d’anciens voyous, du fond des ruelles, des parcs et des scènes, te disent merci. Merci pour tant de beaux rêves éveillés.

    Paul, enfin, tu nous donnes envie de chanter :  » Il y a longtemps que l’on t’aime et jamais-jamais on ne t’oubliera.  »
    Fin.

    Les artistes et l’État-Maquereau

    Je voudrais faire écho à différents articles parus récemment au sujet de la culture et de ses rapports avec le gouvernement, via ses agences, ses conseils des arts et le reste. Je dis :danger! À quémander sans cesse de l’aide, des subventions, des bourses, des secours de toutes sortes, ils pourraient se transformer en silencieux collaborateurs des gouvernements en place , en zélés commis dociles du statu quo gouvernemental. Heureusement, il y a longtemps que les artistes d’une nation, un peu partout dans le monde, se révèlent des opposants, des critiques ‹souvent encombrants‹ parfois des adversaires. Cela est bon et nécessaire. Les artiste ne doivent pas devenir une bande d' »assistés sociaux « ! Les créateurs importants (peintres comme écrivains) ont le sens de l’injustice sociale. Courageux, ils ne doivent pas craindre de monter aux barricades et de fustiger les autorités en place illustrant par leurs ouvrages les graves lacunes des administrations publiques.
    DANGER D’AUTOCENSURE

    À Cuba et ailleurs, ils se font emprisonner. En Occident industrialisé, ils ont le droit de s’exprimer librement, à leurs risques et périls. C’est bien. Ils ont le devoir de dénoncer les injustices sociales, de démontrer les collusions, d’illustrer les abus de tous les pouvoirs en place. Les récents cris ‹du MAL, ou autres réclamants comme l’UNEQ‹ pour que l’État (à Ottawa ou à Québec) se résument au  » On veut de l’argent, plus d’argent! Cette attitude pourrait engendre un jour la domination totale de l’État sur ses créateurs mis sous son joug. Le artistes, tous subventionnés tomberont alors dans l’autocensure, un volontariat gâteux du  » bénissons bon papa-état « . Ce serait néfaste et stérilisant en regard du travail décapant que doit effectuer tout créateur lucide. L’artiste engagé, militant progressiste dans sa société comme il se doit, se ferait vite dégriffer, se ferait arracher les dents. L’État distributeur et contrôleur (qui te paie, l’artiste?) tiendrait ses  » entretenus  » dans le règne du  » tais-toi ou crève.  » Cela s’est vu longtemps quand le pouvoir était clérical, cela se voyait encore il y a moins longtemps quand des Tremblay, Frégault, Kirkland-Casgrain et autres tenaient des  » listes noires  » occultes. (On y a goûté n’est-ce pas camardes de gauche mais c’est une autre histoire.) L’un chantait :  » Y a d’la place en usine « . Oui, il y a de la place en usines, en manufactures, en bureaux, en ateliers variés. En 40 ans de métier, jamais je n’ai demandé une bourse ou quelque subvention que ce soit. Sauf (en 1981) pour prendre l’avion, l’Université de Nice m’ayant invité à parler livres québécois ‹la plupart des éditeurs sont aux crochets de Papa-État mais je n’y peux rien. Ce protectionnisme accepté ne les inquiète pas trop.

    LE SILENCE DES SUVENTIONNÉS

    Ça me fait mal de voir nos représentants  » unionsnesques  » brailler sans cesse pour le  » toujours-plus-de-sous « . Lobby gênant parmi les autres démarcheurs commerciaux. Ils chialent pour être davantage soutenus. Le souteneur a toujours ses privilèges, la putain, elle, le sait. Ne devenons pas les prostitués de l’État. Laissons Papa-boss-État, via ses conseillers ‹quels qu’ils soient hélas‹ décider qui elle veut soutenir et critiquons s’il y a lieu ses choix. À un jeune auteur, déjà pamphlétaire utile, qui remarquait le silence de ses collègues, leur aplatventrisme, j’expliquais: la peur! La crainte de n’être plus subventionné, de ne plus être choisi pour symposiums, colloques, séminaires et autres voyages-aux-frais-du-peuple (on ne dira plus  » de la princesse  » puisque l’argent public n’a rien de monarchique. Le créateur un peu fier, l’artiste le moindrement libertaire, doit se méfier des largesses (ou des petitesses si on veut) des ministres et des sous-ministres avec leurs copinages-à-jurés-bien-rémunérés, ces faux-pairs! Vaut mieux aller bosser comme ouvrier dans la construction (ou comme serveur de café) que de se conformer aux silences complices. L’ouvrage de cet esprit libre, s’il a vraiment du talent, trouvera son public. Autrement c’est la maigre pluie folichonne qui arrose tant de soi-disant créateurs à publics  » confidentiels « . L’aide sociale de luxe (expression de N. Pétrovski) ne fait qu’entretenir dans leurs illusions des légions incapables de se dénicher le moindre auditoire. C’est cette petite population de perpétuels ratés et demi-ratés qui réclame assistance. J’ai gagné l’  » alimentaire  » en brossant durant des décennies des décors de variétés pour la télé publique (j’aurais pu le faire pour la télé privée). Je recommande toujours aux aspirants de se dénicher un métier. Il vous laisse libre. Des confrères étaient journalistes ou réalisateurs, le plus souvent enseignants et quoi encore? C’est l’idéal. Autrement, à vouloir  » vivre de son art  » sans avoir donné encore des preuves qu’on aura un public quelconque, c’est se faire entretenir par l’État-maquereau, on se transformera en créateurs autocensurés, égotistes, nombrilistes, loin du moindre engagement.

    ASSEZ DE JOUER LES TÉTEUX!

    Comme pour ma célèbre cousine, Judith, mes polémiques, mon militantisme me valurent de  » parader  » souvent chez les directeurs de la SRC du temps, et après? Cela aussi est une autre histoire. Il n’y aurait pas de mérite à courir des risques si nos critiques ne nous attiraient pas des conséquences, voire des promotions dues. C’est normal. Dans l’espoir de voir s’exprimer plus librement nos créateurs, je proclame ici que nous devons cesser de jouer les veaux-téteux et braillards, pendus aux basques de Papa-L’État. Il en découlera toujours une infantilisation des artistes, de la parano, de cette  » victimisation  » à la mode. En fin de compte, en bout de piste, seul le public installe la popularité d’un artiste, pas les maquignons-à-cliques-et-à-chapelles de la Grande- Allée à Québec ou de la rue Albert à Ottawa. Nos associations ont bien assez à faire en surveillant mieux producteurs, distributeurs et tous les diffuseurs publics et privés de la culture. Beauchemin, Tremblay, Laberge ou Deschamps, Meunier, Huard, ou Lapointe, Dufresne, Plamondon, ou Macha Grenon, Michel Côté des centaines d’autres, ne quémandent pas, ont été naturellement, entièrement, reconnus. Le talent fait cela. Point final.

    Claude Jasmin Sainte-Adèle 13 mars 2001

    VIVE LES  » HUMEURISTES « !

    C’est correct, LA PRESSE du lundi 12 mars a offert un droit de réplique à monsieur le directeur Rondeau (de l’Académie du théâtre) enragé noir face à la chronique de votre columnist Nathalie Pétrowski (6 février) analysant son  » Gala des masques  » télédiffusé. Il n’y va pas avec le dos du couteau! Les horions pleuvent :  » argumentation farfelue « ,  » mauvaise foi grotesque « ,  » traitement incongru, inepte « ,  » réflexion comme bourde. » Or, un chroniqueur se doit d’avoir de l’humeur, il n’est pas tenu aux faits seulement comme un reporter.

    Monsieur le directeur Rondeau aurait pu corriger l’auteure de ces  » humeurs  » sans utiliser les injures, il me semble. À moins de vouloir créer de la polémique mais est-ce bien le rôle d’un responsable tel que lui? Moi, un dinosaure en cette matière (La presse, Québec-Presse, Actualité, Le journal de Montréal, CJMS, CKVL et CKAC),j’ai usé plus souvent qu’à mon tour du procédé  » humeurs livrées en vrac  » et il m’est arrivé d’être contesté ‹plus souvent qu’à mon tour‹c’est de bonne guerre.

    Les demandeurs de justice et les donneurs de leçons se limitaient à corriger mes tirs, point final, sans déployer l’artillerie lourde des insultes.

    Ma défense de votre chroniqueure ne veut que soutenir nos précieux  » humeuristes  » (mon néologisme), sans leurs écrits, à chaud, subjectifs, la lecture des journaux serait souvent bien ennuyeuse. Ils sont le  » sel  » de la vaste terre des publications quotidiennes.

    Claude Jasmin
    Sainte-Adèle. (12 mars 2001)

    Le mépris, la honte ou l’arrogance?

    Vous vous arrachez le coeur dans des mémoires de jeunesse ( » Enfant de Villeray ») pour décrire, en douzaines et en douzaines de phrases, chapitre après chapitre, votre pauvre mère débordée vous montrez une de ces mamans de jadis, à la nombreuse progéniture, dévouée, dépassée, soumise et, à la fois, gérante de la trâlée avec de pauvres moyens et voilà qu’ une lectrice spécialisée, dans La Presse, cogne et frappe :
     » la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert.  »
    C’est court, bourgeois, mondain. Plus grave, méprisant.
    Vous avez voulu illustrer le sort des filles de ce temps-là quand le pater familias décrétait : « Pourquoi les faire instruire puisqu’elles vont se marier un jour. » Dame Benoit résume:
     » les soeurs (de l’auteur) finiront par aller travailler dans les manufactures du quartier ».
    Point final. Aucune compassion. Frigidité totale.
    Quelle attitude et quelle altitude!
    Et si vous narrez ‹c’est vu et raconté par un enfant donc avec un vocabulaire restreint ‹ le monde d’une tante libérale et pédagogue sans le savoir (Rose-Alba), d’un embaumeur insolite par son hilarité (M. Cloutier), d’un père alcoolique pathétique (M. Thérien), d’une aliénée perdue dans ses délires (Mad. Cordier), la dite critique ne lira, elle, que des silhouettes en forme de pions encombrants.
    Cette froide lecture ‹aristocratique?‹ fait voir un esprit au dessus de l’humaine condition.
    Aux yeux de cette lectrice détachée, ceux ‹nombreux‹ qui me témoignèrent leur totale empathie deviennent-ils de grotesques lecteurs sentimentaux?
    Cette lectrice de La Presse sait tout de l’auteur qu’elle a fustigé en cinquante lignes puisque que  » je raconte les miens  » sans cachotterie (« La petite patrie », à feu les Éditions La Presse, date de 1972) que je parle franchement ‹trop, disait son titre d’article. Et moi je ne sais rien d’elle. Qui est Élisabeth Benoit? Deux choses: ou c’est une jeune femme qui sort d’un milieu super confortable ou bien elle vient du  » populo « , comme moi, elle le regrette et en a honte.

    Claude Jasmin, écrivain
    Sainte-Adèle
    Le 26 février 2001


      Dimanche 25 février 2001

      Claude Jasmin parle trop
      Élisabeth Benoit, collaboration spéciale
      La Presse

      Depuis la parution de son premier roman en 1960, l’écrivain Claude Jasmin publie des textes régulièrement. Dans Enfant de Villeray, son tout dernier livre, il raconte son enfance durant les années 1930 et 1940 en 39 chapitres qui sont autant d’épisodes de sa vie: le spectacle de la lune dans le ciel alors qu’il était bébé, son premier tricycle, la joie de jouer avec la collection de boutons de sa mère, la Fête-Dieu, les dimanches pluvieux, les premières filles, les études classiques… Et ainsi de suite jusqu’à l’âge de 20 ans, au moment où il quitte le foyer familial.

      Le tout avec, en toile de fond, la famille Jasmin: le père, froussard et religieux, qui a peur des échelles et des « machines à gazoline »; la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert; les soeurs, qui finiront par travailler comme couturières dans les manufactures du quartier; la tante Rose-Alba qui siphonne « deux caisses de 24 bouteilles de coca-cola par semaine »… Et puis aussi les gens du quartier: monsieur Cloutier, l’embaumeur, « grand amateur de langues de porc et d’oeufs dans le vinaigre »; monsieur Thérien, toujours saoul; madame Cordier, la voisine folle qui délire sur son balcon…

      Il y a là, vraiment, de la matière, comme on dit, mais mal exploitée par l’écrivain. Car à aucun moment, il ne parvient réellement à tenir son lecteur. À aucun moment il ne parvient à rendre pleinement la saveur des personnages et des situations qu’il décrit, tout particulièrement dans les premiers chapitres du récit, alors qu’il fait état de son émerveillement, enfant, devant les papillons ou encore devant une fanfare qu’il va écouter au parc Jarry. L’auteur utilise alors des expressions comme « c’est beau », « c’est merveilleux », et il est frappant de constater à quel point ces mots, dans ce contexte, témoignent avant tout de l’impuissance du texte à communiquer son enthousiasme.

      Les chapitres suivants sont plus agréables à lire, mais pas assez pour que le livre présente un intérêt réel. Enfant de Villeray est un texte dilué, trop bavard, souvent fade, qui aurait dû être resserré, retravaillé, particulièrement en ce qui a trait au discours du narrateur sur ses impressions et ses sensations.

      **

     » DU JADE ET DU CHOCOLAT »

  • écoutez ce conte
  • Comme chante Claude Dubois: »J’étais amoureux… »!

    On sait ce que c’est , même jeune, même au premier grand amour, à l’amour fou. Fou, fou, fou!

    L’adage le dit: on en voit plus clair. Et Édith Piaf chantait: « sans amour, on est rien du tout, rien du tout… »

    C’était la veille de la Saint Valentin.On pavoisait des petits coeurs, des petits coeurs rouges, partout, partout, partout!

    Chante Beausoleil-Broussard: « Les petits coeur, les petits coeur, les petits coeurs d’amour! »

    J’aimais Micheline. Une fille unique. Celle qui danse le mieux à la corde à danser! Elle habitait à quatre maisons de chez moi. Dans un deuxième étage. Ils sont pas riches et Micheline est mal habillée mais, c’est drôle, tout le monde le dit: elle est la plus belle de la rue!

    J’aurais dû me méfier, y voir un funeste présage: Micheline habitait juste au dessus de La Coopérative de frais funéraires.

    Oui. Juste au dessus du lugubre et sec et si sévère Monsieur Turcotte, le directeur austère des cortèges funèbres de la paroisse Sainte Cécile. Juste au dessus.

    Tu en es fou. Tu la trouves belle. La plus belle de ta rue, de ton quartier Villeray.

    Elle a de si beaux yeux. De si beaux et longs cheveux. Sa peau est si lumineuse. Tu lui trouves une bouche adorable. Des mains délicates, des jambes si fines, une traille de…de déesse!

    Micheline est parfaite. Elle est l’image de la beauté. L’Image de l’amour. Quand elle surgit au restaurant de mon père, tout le magasin s’illumine! Elle dit: « Je voudrais une « Orange crush » et un « May west » et on dirait qu’elle chante! Je l’aime.

    Quoi faire pour se l’attacher., Elle te fait les yeux doux chaque fois que tu la croises, elle te dit des mots doux, si doux. Elle t’adresse ses plus jolis sourires. Semble radieuse: elle t’aime elle aussi, c’est tellement évident. Elle t’a donné sa photo venue d’une machine à quatre photos pour dix sous dans un bric à brac de la rue Saint-Hubert.

    C’est ton icône. C’est une fée! C’est ma Cendrillon! Mon Alice au pays des merveilles! C’est mon bon ange gardien et elle, elle est visible! Avant Charlebois, je criais en courant au marché Jean-Talon, à tue tête: » Je t’aime comme un fou, je t’aime comme un fou, ou,, ou,,ou… »

    Le soir, tard, tu rallumes la veilleuse près de ton lit et tu la regardes, sur sa photo, une dernière fois avant de sombrer dans les bras de Morphée. Ton coeur ne bat plus que pour elle, Micheline!

    Quoi faire, oui, pour lui prouver ton amour à la vie à la mort?

    Demain, c’est la Saint Valentin, tu dois lui offrir un cadeau.

    Tu n’es pas riche. Tu as caché, dans une boite de métal noire, ta fortune. Toute ta fortune: tu comptes tes sous. Il y a le pauvre magot d’un jeune écolier, vingt sous , cinquante, un dollar! Plusse cinquante, soixante sous …oh, ça fait deux dollars, il en reste un perdu, deux dollars et cinquante cents.

    Quoi acheter? Où aller. Chez madame Lafleur, fleuriste?

    Des roses, des lys, des oeillets? Non, pas de fleurs, ma mère est une amie de la fleuriste et par ici tout se sait, tout se répète.

    Le cadeau de Valentin doit rester un secret.

    Je l’ai! Il y a un Laura Secord, au coin de la rue Bélanger. Juste en face du cinéma Château. C’est décidé.

    C’est fait. Il a fallu faire vite. La gêne. La vendeuse et son petit sourire en coin. Comme si on ne pouvait pas être amoureux à douze ans! Niaiseuse!

    Retour à la maison. Ruiné mais le coeur en fête. En fête de la Saint-Valentin!

    Où cacher mon témoignage de grand amour, à la vie, à la mort?

    Où?

    Misère. J’ai un frère fouineur. Pas dans ma chambre. L’odeur du chocolat, Raynald, mon petit frère, la détecterait dans le fond d’un coffre-fort.

    Où dans la maison? Mes cinq soeurs reniflent partout, danger!

    Et il y a ma sainte mère, la « Germaine-au-petit-doigt » qui devine tout, au nez long, au nez fin.

    Où? Où?

    Il est midi et demi. Le soleil fait reluire les clochers de Saint-Édouard, coin Beaubien, à en aveugler les yeux. Dehors, ce 13 février, il y a redoux. La neige fond un peu. Pété Légaré et Tit-Rouge cassent la glace du trottoir avec une barre de fer. La hâte de revoir le macadam?

    Mais il fait assez froid pour bien conserver ma boîte de chocolats Laura-Secord que j’ai enveloppée dans un sac de jute. Sous le balcon d’en avant, je creuse un trou, une cachette sûre!

    Vite, enfouir mon cadeau de valentin et puis aller marcher en sifflant, innocent, les mains dans les poches. Les poches vides!

    À l’école de la rue De Gaspé, le frère Foisy a retroussé sa soutane et joue au hockey-bottine dans le fond de la cour avec mes amis, Devault, Moineau et Malbeuf! Je m’y joins.

    Ma belle Micheline, dans la cour de l’école des filles en face, ne sait pas qu’elle aura, demain, une preuve d’amour chocolaté!

    Quatre heure, retour de l’école.

    Maman m’attend dans le boudoir! Oh, oh! Les mains sur les hanches, les yeux durs. Sur la table à café, il y a ma boîte de chocolats de Laura Secord. Que j’avais enveloppé de beau papier rose chipé dans un tiroir de Marielle, la grande sentimentale!

    Mon cadeau! Et maman qui répète:

    – » Qu’est-ce que c’est que ces folies? Qu’est-ce que c’est que ce carton découpé en coeur et ces mots: « Pour mon amour, Micheline! » Ton écriture, Claude! »

    Comment font les mères? Des antennes? Des yeux tout le tour de la tête? Le petit doigt c’est des niaiseries de bébé la la. Non. C’est clair, on m’a vu, sous le balcon, on m’a vendu. Je suis trahi.

    -« Es-tu malade? Es-tu devenu fou? À ton âge? Le nombril même pas sec, et

    Monsieur gaspille son argent de servant de messe, pour les petites filles! »

    Je ne sais plus quoi dire, où me mettre. Je tente:

    – » Quoi, quoi? C’est mon argent à moi. J’ai b’en le droit d’en faire ce que je veux, non? On vit dans un pays libre. »

    Je reçois une taloche libre de la main libre de ma mère

    – » Arrive mon petit garçon, ensemble, on va aller chez Laura Secord. Tu vas exiger un remboursement., Voir si ca a du bons sens. »

    Ma mère a décroché son manteau d’hiver, en mouton rasé, et elle ajuste son chapeau, met ses gants. J’ai les oreilles rouges. La honte. Le dépit. Le dépit amoureux total.

    Au magasin, la serveuse ne sourit plus du tout. Ma mère a pris sa voix haute et implacable:

    – » Vous reconnaissez mon petit gars. oui?. Vous devriez avoir honte. Vendre une boîte de chocolats de luxe à un enfant. Vite, remettez-lui son argent et reprenez votre chocolat, vite mademoiselle, sinon je vous dénoncerai à votre patron, moi. »

    Je voudrais rentrer dans le plancher de la boutique. Je suis humilié. La Saint-Valentin est la fête de tous les amoureux, peu importe leur âge, il me semble.

    Retour en vitesse à la maison.

    Aux affiches du Château, Rita Hayworth, les lèvres rouge sang, la poitrine offerte, dans une robe boléro écourtichée, semble rire de moi, me narguer. Sur un autre placard, Errol Flynn dans les cordages d’un mat, brandit son sabre de pirate, semble me défier.

    Je jette un regard au dessus des salons de l’entrepreneur en frais mortuaires, chez Micheline. C’est curieux, il n’y a plus de rideaux aux fenêtres et sa mère est grimpée dans un escabeau, torchon à la main. Le ménage du printemps en février, la veille de la Saint-Valentin? Je me dis que ma mère est jalouse. C’est la vérité. Elle croit que je suis son objet, son bien, que je lui appartiens. Je n’ai pas le droit d’aimer une autre femme qu’elle. Les mères sont toutes comme ça. Une prison! Ma belle Micheline ne m’apparaît pas. Monsieur Turcotte, l’air toujours sombre, gratte son tapis de coco dans l’escalier de ses salons funèbres. Micheline ne me verra pas rentrer la queue entre les jambes.

    Ne verra donc pas défiler la honte et sa marâtre de mère!

    Ce soir-là, après le souper, en apéritif, le sermon de maman comme potage amer. Les sarcasmes de mes soeurs, de Marcelle et Nicole surtout, en digestif. Les remarques ironiques de Raynald comme dessert!

    Après le souper, je suis allé dans le hangar et j’ai choisi un bibelot chinois dans les vieilles armoires de mon père quand il était importateur de bébelles chinoises, avant qu’il ouvre son restaurant du sous-sol.

    Micheline aura son cadeau. Une jolie princesse au parasol, en jade.

    J’enveloppe mon valentin dans du papier de soie, bleu, de Lucille, pendant que mon petit frère joue avec mon bel avion « spitfire » de papier et balsa que je viens de lui donné , je lui ai fait faire un serment. Il a craché derrière chaque épaule et a fait un signe de croix.

    Ma statuette de jade attend la saint Valentin sur la tablette du haut du placard de notre chambre. Je peux dormir en rêvant à mon amour aux yeux si doux. En songe, nous marchions la main dans la main, dans un joli sentier de montagne, cent, mille sapions enneigés brillaient dans les collines. Un grand traîneau rouge nous attendait et, dedans, il y avait des tas de belles boites de chocolat en forme de coeurs rouges.

    Enfin, le 14 février. Le même beau soleil qu’hier.

    Je sors mon cadeau. J’ai avalé mon dîner en vitesse, les bonnes saucisses de la belle fermière, des cornichons en masse, des « pétates » pillées et mon régal, un pudding chômeur bien sucré…je file vers mon grand amour, mon cadeau sous le bras.

    Devant son logement, je guette sa sortie, je dois faire vite, l’école dans quinze minutes. Je dois faire très vite. Elle sera folle de joie. Micheline ne sort pas!

    Mais non, il n’y a plus personne au logis d’en haut.

    Plus aucun rideau à leurs fenêtres.

    Que se passe-t-il, je sens qu’il se passe quelque chose…

    Il y a monsieur Turcotte qui n’en finit jamais de nettoyer ses tapis de coco.

    Il dit:

    -« Cherches-t-y quelqu’un mon petit bonhomme?

    Je dis:

     » Euh, oui, Micheline…On dirait qu’ils sont tous partis, non? »

    Il me dit:

    -« Oui, partis, déménagés! En pleine nuit, comme des voleurs.

    Je fais, le coeur brisé:

    – » Où, où sont-ils partis, le savez-vous?

    Il grogne:

    – » Comment je peux le savoir mon garçon? Si tu les revois, tu me le dis, ils ont pas payé mon loyer du mois! »

    Le coeur me fait mal.

    J’ai fourré ma statuette de jade dans mon « windbraker ».

    J’ai pleuré en marchant jusqu’à l’école.

    Rue de Gaspé, j’ai sorti mon canif et j’ai gravé nos initiales dans l’écorce du vieux chêne vis à vis le magasin de bonbons de la « p’tite vieille Forgette.

    Et je n’ai jamais revu Micheline.

    L’automne dernier, j’ai voulu revoir le vieux chêne rue de Gaspé.

    Une p’tite Forgette, vieillie, m' »a dit: » Oui, coupé le vieux chêne. Paraît qu’il était malade et trop vieux pour guérir! »

    Ça m’a fait quelque chose!

    Ce matin, quelque part, une femme de soixante dix ans, comme moi, m’écoute peut-être. Elle se nomme Micheline et je lui dis: » Micheline? Micheline? Bonne Saint Valentin! J’espère que tu es heureuse, que tu as eu une belle et bonne vie comme moi. Si tu es seule, s’il est parti, bonne fête quand même! Va t’acheter du chocolat dans une jolie boîte rouge, en forme de coeur.

    14 février 2001
    pour CKAC

    Claude Jasmin

    p.s. Pour une quarantaine de récits de cette veine, lire « ENFANT DE VILLERAY » paru chez Lanctôt éditeur.

    Mon David à Dawson College!

    paru dans La Presse le 17 janvier 2001

    Le lectorat de La Presse a pu connaître un peu David Jasmin-Barrière par la chronique tenue à deux (les dimanches de l’été de 1999). Peut-on imaginer le choc ressenti par le grand-père patriote quand David m’apprend qu’il allait faire son cégep à Dawson College, dans l’ouest de Montréal, en langue anglaise donc!

    La nouvelle me parut d’abord assommante en juillet, il y a deux ans. Je lui dis:

    – «David, pourquoi ce cégep anglo de la rue Sherbrooke? Pourquoi pas aller étudier dans un des trois collèges proches de ton Ahuntsic natal? À Saint- Laurent, à vingt minutes de chez toi, à Bois de Boulogne, à quinze minutes, au cégep d’Ahuntsic, à dix minutes?»

    – «Papi, pas question! Je veux apprendre l’anglais à fond!»

    Il y tenait mordicus, savoir bien parler la langue de Shakespeare, celle des Galganov, Richler et Cie. J’insistais:

    – «Mais David, tu l’as étudiée au primaire et au secondaire, tu as pris des vacances dans un camp d’été près d’Orford, tu te débrouilles, non?»

    Sa réponse ne se fit pas attendre:

    – «Non. Justement, non! À l’école, c’est futile, inefficace. Au camp, il y avait trop de francos. Je le parle à peu près pas, papi!»

    Je me disais qu’il allait vers l’échec. Vers de graves difficultés. Je me disais: certains patriotes se battent pour que la loi 101 exige que nos émigrants étudient en français, cégep inclus.

    Je me disais: quelle tristesse, nous allons perdre un des nôtres. David va se faire plus ou moins assimiler, il sera plongé à coeur de jour dans une autre culture, mon cher David, diplômé en anglais de Dawson College continuera dans cette voie, il ira à McGill, ou à Concordia, il ira grossir les rangs des frileux, des peureux, des incroyants en notre vitalité française. Il va faire se diminuer un peu plus ce pauvre petit 2% de résistants francophiles en Amérique du Nord. Bref, je n’étais pas content, j’étais malheureux. Lui, David, qui m’avait démontré souvent, enfant, tant de juvénile ferveur pour notre lutte nationale.

    Miracle à mes yeux: il se débrouillait fort bien dès sa première année de cégep anglo! Il obtenait les notes nécessaires pour son admission en deuxième année. J’avais (secrètement) espéré qu’il coule. Qu’il se dirige alors vers un cégep francophone. Mais non, il est content, heureux et il termine ses études collégiales en anglais. Chaque fois que j’allais (à l’ombre du vieux Forum) le chercher pour luncher, chaque fois que j’allais l’attendre dans la belle bibliothèque de l’ex-couvent (magnifique!) des Dames de la Congrégation, il était serein, confiant. «Tout va bien, papi. C’est pas facile, mais ça va. Je m’en sors.»

    Si je résume ses résolutions, ses ambitions, ses remarques, je dirais:

    – «Vois-tu, papi, nous aussi, on doit être capables de rivaliser avec tous les autres. Les anglos, bilingues souvent maintenant, pourraient nous devancer, et rapidement, quant à leurs chances d’un bon avenir. Je ne perdrai jamais ma langue maternelle, pas plus que tant de jeunes migrants qui ont très bien conservé la leur, vietnamienne, arabe, espagnol, etc. Ça ne m’empêchera jamais de batailler pour la survie et le respect de la langue française en ce coin d’Amérique, que crois-tu donc? Possédant parfaitement l’anglais, c’est toute l’Amérique, le monde occidental qui s’offrira à moi en vue d’un emploi (il étudie en commercialisation). Parler couramment l’anglais ne m’a pas changé, je reste ce que je suis, un Québécois francophone. Mais bilingue. J’aimerais bien, un jour, en apprendre une troisième.»

    Alors le «papi» se tait. Songeur. Hésitant, doutant. Est-il si loin le temps de nos querelles, de nos batailles. L’époque de «Liberté», de «Parti Pris», du RIN? Des manifs contre le gros président-Gordon du CPR, du McGill en français, du vieux maire raciste de Moncton, des écoles primaires «anglaises» de Saint-Léonard. De l’intolérance et de la francophobie galopante et quoi encore?

    Je me rassure du mieux que je peux. Il y a mon cher David à mes côtés. Ses certitudes avec mes inquiétudes. La chanson: les cheveux bruns, les cheveux blancs. Non, je ne chante pas. Je ne déchante pas non plus. Désenchantement relatif! Si David avait raison. Quoi? Les temps changent, papi? Je doute. Je ne sais plus.

    Sage, je le regarde vieillir. S’il avait raison? Je verrai bien. S’il se trompait? J’en serais bien malheureux. Une voix me dit: «aucun danger, nous sommes plus de 80% de la population, les franco-québécois, non? Une autre voix: «C’est la métropole (50% de la population) qui donnera le «la» et, déjà, ça ne va pas bien du tout côté «image française», es-tu aveugle?

    Confiant un jour, pessimiste un autre…

    -30-

    Communiqué de lancement au Québec de Pleure pas Germaine (le Film)

    (communiqué, sans embargo)

     » PLEURE PAS GERMAINE  »
    SUR SIX ÉCRANS QUÉBÉCOIS !

    Les cinéphiles d’ici vont voir sur grand écran une histoire lue par des dizaines et des dizaines de milliers de lecteurs du roman de Claude Jasmin,  » Pleure pas Germaine « . Deux Belges en ont tiré un film, conservant fidèlement l’intrigue du road tory familial de Jasmin. Le film a remporté le Prix des critiques au festival du film de GAND (Belgique) et le Prix du public au festival de Mannheim-Heidelberg (Allemagne), en fin d’année.

    Le récit d’un ouvrier en chômage (Vilvoorde non plus Montréal Nord) inconsolable et culpabilisé, veut venger la mort de son aînée, Rolande, trouvée morte sous leur  » métropolitain  » (non plus sous les viaducs de Rosemont).

    L’assassin présumé serait planqué dans un village à touristes aux frontières de l’Espagne catalane (non plus à Percé). La Germaine du film vient de là (non plus de la Gaspésie) et souhaite se rapatrier. Cela tombe bien pour le chômeur ivrogne, Gilles, qui veut éliminer à jamais de la surface de la terre le tueur de sa fille. Il a caché un poignard dans ses bagages !

    Gilles Bédard part donc à l’aube avec Germaine et les quatre enfants, dans une sorte de  » minibus déglingué. Le long trajet pour venger, pour tuer, forme la trame du film. Ce père  » indigne  » en sortira complètement transformé découvrant enfin ses enfants et l’amour inconditionnel de sa Germaine.

    L’acteur belge, Dirk Roofthooft (du Flamand qui veut dire  » chef voleur ! « ) incarne ce Gilles Bédard révolté et a remporté le Prix du  » Meilleur acteur  » au  » Festival du film international  » à Fort Lauderdale. Germaine est jouée par Rosa Renom. Van Beuren avait songé à Daniel Auteuil et à la célèbre Victoria Abril (  » Pour l’amour de ma mère « , d’Almodovar). D’accord avec son co-scénariste et réalisateur Alain de Halleux, ils optèrent pour davantage de crédibilité. Rosa Renom y est merveilleuse de vérité en femme qui aime son homme  » malgré tout « . Murielle, l’adolescente révoltée contre le père, est incarnée par Cathy Grosjean, et Albert le débrouillard, par Benoît Skalka.

    Le directeur photo est nul autre que Philippe Guilbert, reconnu avec  » Les convois attendent « .  » Pleure pas  » est un film de la bonne race belge : celle des  » Rosa « ,  » Toto le héros « ,  » La vie en rose « .

    Anecdote : Jasmin voudrait bien que s’identifie cette libraire d’aéroport, à Mirabel, pour la remercier d’avoir recommander au producteur Van Beuren, (Aligator-film) rentrant de Gaspésie, de lire son  » Pleure pas Germaine « . Le roman, réimprimé en livre de poche (Typo éditeur), vient d’être réinstallé chez tous nos libraires. Jasmin doit à cette anonyme  » collaboratrice  » mille mercis !

    -30-