UN CONTE DE NOËL


Longtemps, avant de devenir demi-sourd, on m’invitait à lire un conte de Noël à la radio, chez Suzanne Lévesque à CKAC ou chez « mossieu Belair », à CKVL, très longtemps chez Paul Arcand à CJMS, puis à Corus. Certains me suggèrent de les publier mais moi, l’éparpillé, j’ai égaré ces manuscrits. Aussi, je m’excuse si certains se souviendront de ce conte que je vais tenter de reconstruire.

C’était Noël demain et l’hiver de 1950 fut précoce. Déjà en cette veille de Noël, il y avait de la neige partout, parfois en hauts congères dans les rues du village. À l’hôtel où je travaillais, le chef des cuisines, M. Liorel, venait d’engager un jeune cuisinier, Marcel, un type originaire de Marseille… « bonne mère ». J’avais une affection spontanée pour ces migrants européens et j’aimais Marcel puisque j’aimais le bagout, la vivacité, l’esprit et le goût des discussions vives chez tant de Français-de-France. Je m’étais donc lié rapidement avec ce long noiraud, frénétique, maigre de corps, au visage nerveux.

Ce soir-là, il neigeait vraiment très fort et c’était beau à observer à travers les fenêtres du Chantecler. « Tu sais ce qui me plairait Claude ? Aller marcher en forêt sous la neige. Un rêve d’adolescent français quand je lisais Jack London ! » J’avais accepté avec joie. Et puis c’était un fait, moi-même, le citadin, je n’étais jamais allé marcher la nuit, dans un boisé, un soir de neige tombante à gros flocons. «  Oui, mon vieux, on y va, chausse tes neuves bottes ! » Il faisait doux temps, la nuit était belle, le ciel d’une sorte de bleu violacé avec quelques étoiles clignotantes au fond du firmament. Un haut-parleur de l’auberge, dehors, faisait entendre : « Les anges dans nos campagnes… » justement, Marcel était… aux anges !

Au bout de quelques minutes, suivant un sentier mal défini entre deux collines, nous étions seuls, dans la noirceur avec de faibles feulements. Brrr…Des bêtes inconnues ? Nous étions deux pèlerins sans but ni mission, libres, enfoncés dans ces bois de pins et d’épinettes, Marcel, comme moi, s’était fabriqué une canne d’occasion. Nous vivions au fond d’un conte de Jack London, seuls au monde et muets de contentement.

Perdus au fond de nos montagnes, nous imaginions des fantômes, soudaine bizarre lueur qui surgit et disparaît, une ombre mouvante, un orignal ? Marcel imaginait un ours ! Le fier Provençal se glissait derrière moi peureusement. Je n’en menait plus trop large moi-même. Et, une heure plus tard, au bout de nos zigzags aventureux, les oreilles rougies de froid, quand Marcel me parla de rentrer à l’hôtel, je lui avouais être perdu ! C’était du temps ou pas un condo n’avait trouvé sa niche dans ces parages ! Nous tournons en rond et Marcel, silencieux, devinait mon désarroi. Quel exemple, un québécois-de-souche « écarté » !

On a de plus en plus froid, la neige a cessé de tomber, on découvre une sorte d’abri délabré et on y pénètre. Rien, pas même une « truie », dis-je à Marcel, parlant d’un rustique poêle bas, à bois. Pas une bûche donc mais une paillasse déchirée, deux ou trois pots vides,, une fourchette rouillée, un cruchon de vin cassé. Sans rien nous dire, tracassés, abattus, admettons que l’on se sentait désolés et franchement inquiets. Marchons. Sans cette lune souvent débarrassé de ces nuées grises, ce serait le noir absolu. Marchons. Soudain, Marcel pousse un cri ! Au loin, derrière un bosquet touffu de cèdres noirs, une lumière brille ! On y marche allégrement. C’était une maisonnette bancale, l’unique fenêtre rabougrie fait voir un lampe à pétrole brillante. Un peu soulagés, Marcel rit rauque et moi de même : délivrance ? Je frappe à la porte de planches mal clouées et un maigre haut olibrius nous ouvre. Il est en sous-vêtements laineux, porte une tuque sur le crâne et, les dents cassées, nous sourit volontiers : «  Si je m’attendais à de la visite une veille de Noël ? Entrez mes bons amis ! »

Marcel rassuré acceptera de boire de sa liqueur alcoolisée, une « robine » écoeurante. Reconnaissance oblige ? Une fois un peu réchauffés, ce « hobo », qui dit se nommé Rosaire, rigolard, acceptera de nous guider vers un sentier menant à l’hôtel. Ouf !

Très tard, dans le « mess » des employés, j’écoute mon cuistot redevenu joyeux : « Mon vieux, merci mille fois, c’est une nuit de Noël que je n’oublierai jamais de ma vie ! » Je rentrerai vite dans mon atelier-écurie de potier bien soulagé. Au resto de « la grosse madame », rue Morin, ça hurle dans son haut-parleur : «  Dans cet étable, que Jésus est charmant… » FIN.

 

 

 

ÉLIANE, AVOIR DU CŒUR

      Je vous raconte une fillette de neuf ans. Éliane B. son nom. Elle a vu à la télé, à Haïti, la catastrophe ! Un monde soudain viré à l’envers. Les secousses sismiques terrifiantes, ce ravageur tremblement de terre. Éliane voit toutes ces misères, ça passe et ça repasse. Sans cesse, l’horreur ! Elle a neuf ans et elle a du coeur. Elle a voulu agir. Comment s’y prendre pour soulager ? Aux actualités télévisées, un soir, elle voit le visage accablé d’un garçon de son âge. Elle en est… transpercée ! Ces yeux d’une détresse indicible, elle a frissonné. Alors elle est allée dans sa chambre, à sa cachette, dans son placard à linges, à cette petite boite bleue et, dans une enveloppe jaune, un petit écrin de velours noir, dedans : sa jolie bague. Étincelante, un très ancien bijou, un cadeau de sa grand-mère morte. À un réveillon de Noël, en bien mauvaise santé, elle lui dit : « Regarde, ma petite fille, c’est ma bague de fiançailles, Je t’en fais cadeau. Tu la gardes et, quand ce sera ton tour de te fiancer, tu  te l’offriras à toi-même. »  
      Eh bien, Éliane, brave enfant, va la donner. Elle veut que cela serve. Éliane se dit qu’à ses fiançailles —on est du monde moderne— on n’a pas vraiment besoin d’un tel gage. C’est qu’il y a un certain regard qui la hante, oui, on aurait juré que ce jeune garçon la voyait, il la voyait vraiment, a-t-elle senti,  ce gamin perdu, en larmes,  dans sa ruelle jonchée de ruines. Oui, il l’implore, elle ! Non, il ne fait pas que fixer une rondelle de vitre sombre, lentille d’un caméraman. Depuis, ce visage de détresse totale la hante.
      Elle va se défaire de la bague antique. L’écrin au fond de sa main, Éliane en parle à ses parents. Leur surprise d’abord et puis l’admiration. La mère et la petite fille vont chez le bijoutier du quartier.  Exam,en à la loupe : « Mais cette vaut des milliers de dollars » !
       Dans la rue Éliane regarde encore et encore l’imposant chèque signé par le diamantaire. Chez elle, vite, recherche dans les pages jaunes puis coup de fil du téléphone à la Croix-Rouge. L’affaire va se régler rapidement, une jolie bague va muer en secours divers et ce visage du garçon en larmes, pour Éliane, va se métamorphoser. Sa consolation. Une agente de l’organisation internationale passe chez elle : « Une telle somme ! Ça vaut la peine de rencontrer la jeune donatrice. Il y aura un photographe. » Sur la photo, Éliane B. ne sourit pas, elle songe au visage torturé d’un garçonnet en sanglots. La dame n’en revient pas, si jeune et avoir un coeur si grand. Éliane sourit : « Bof, est-ce que je vais me fiancer un jour, ça se peut que je devienne collectionneuse de dons comme vous, et puis je suis d’un genre qui aime pas trop les bijoux, j’épouserais donc un garçon qui s’en fiche lui aussi.». Rires qui fusent, chez la dame, chez le père et la mère et puis Éliane rit à son tour.
     Au paradis promis, est-ce que la grand-maman rit aussi ?

LE CAS D’UN « ADÉLIGATOR » ?

Il y a des limites. J’ai parlé de l’ours-du-Sommet-Bleu, sorte de yéti, des chevreuils en dévoreurs de haies de cèdres. De l’orignal-aux-pommettes chez Jodoin. J’ai narré mes bêtes rôdeuses, racoons, moufettes, rats musqués et marmotte- Donalda sous la galerie; il y a couple désormais, sachez-le. Vous savez mon bouffon Jambe-de-bois la queue en l’air, mon tigré Valdombre, au pelage bin magané… Quoi encore ?
Voilà-t-y pas qu’un matin d’il y a quinze jours, une voisine Ouellet, deux lots de chez nous, me raconte les visites d’un coyote, petit loup « qu’on aurait aperçu du côté de la plage municipale. » Quelle faune en plein village ! N’en suis pas trop surpris. À Ahuntsic, des voyageurs de nuit en quête de déchets à déguster longent le chemin de fer, avenue de Port Royal. Furent surpris dans des cours des rues voisines, Sauvé, Sauriol.
Des écoliers marchant au catéchiste (non, c’est fini ça) marchant au skateboard… témoignèrent à ma fille, rue Prieur angle Chambord : « coyotes en vue madame ! » Bref, j’écoute ça et, un peu plus tard, au rivage des Ouellet, floue, lointaine vision d’une « remuante tache rousse ». Coyote ? Je dévale l’escalier et, très prudent, je tente de mieux voir l’intrus roux, me dissimulant derrière mes pins.

ADIEU AU PETIT-LOUP
On voit pas bien car deux haies touffues me séparent du roux fringant ! Soudain, la rousse bête se secoue, s’agite, saute en l’air, fait des tours sur elle-même et, zut, disparaît à l’ouest du terrain, chez l’amie Nicole, « la grand’femme-du-docteur » pour parler le claude-henri-grignon. Je ne vois plus le —peut-être— coyote et n’ose aller enquêter. La peur. Oui car, venues de mon enfance, de tristes z’histoires de coyote agressif me hantent.
En vieillissant, vous verrez les jeunes, deux choses : on pleure plus souvent (aux films tristes) et on craint des attaques sournoises. Alors, je rentre penaud. S’il y a dommage « carnivore » du fait d’un coyote enragé, je l’apprendrai en lisant La Vallée, non ?
Mais quand je raconte le coyote à l’ancêtre bavard, à la mémoire d’archiviste, McKay, le voilà qui trépigne : « Un coyote ? C’est rien ça. Vers 1930, mon jeune (hum !), en fin d’été, le gamin d’un touriste aurait jeté dans le lac sa bestiole. Un pet griffu monstrueux et qui serait devenu une calamité. Oui m’sieur, plus personne ne voulait se baigner au lac Rond. » Je m’installe sous pergola au jardin de cet ex-couvent de briques rouges, rue Lesage; j’aime les raconteux : « 1930 ? À quelle bête marine faites-vous allusion ? » Heureux de me voir appâté : « Oh ça ! On a pas pu retracer le garçon et on a jamais pu savoir de quelle espèce au juste était la bibitte dont il s’était débarrassée. »

L’AGRANDISSEMENT DU CAÏMAN
« Chose sûre, mon p’tit garçon (hum !) comme pour alligators ou crocodiles, la « chose » mise à l’eau a pu s’agrandir, grossir. S’ajustant vite aux dimensions du lac. » Mon conteur, fier de m’avoir captivé, me dit l’avoir « vu de ses yeux vu » au printemps de 1934. « Mon ami, ce fut en quelques saisons un sorte de serpent géant qui nageait du côté du Chantecler. Des loustics la voyaient : de longs crocs jaunâtres, une peau d’écailles verdâtres, une gueule de dragon chinois, une lourde queue qui battait férocement l’eau. Le tout reposant sur quatre pattes palmées. Un horrible griffon ! »
Je restai jongleur : « Vous me menez en bateau ? » Lui : « Pantoute, essayer de retrouver des journaux de 1933-34, vous verrez, on en a parlé dans tous nos cantons. Sérieux comme un pape, McKay continua : « Plus de touristes, plus de baignades, des recherches, avec des grappins puissants, des phares, jours et nuits, furent faites dans tout le lac Rond. Rien. Un certain mois de novembre de 1936, on retrouva la queue de la bête. Toute Moisie. Putréfiée. Se décomposant. La mort. Ce fut la fin des cauchemars et on a supposé que le monstre, exilé malgré lui de la caraïbe, s’était épuisé à mort de vouloir s’échapper de Sainte-Adèle. Soulagement, en été de 1937, la vie reprit son cours joyeux. »
Satisfait, mon McKAy s’en va, avec sa mine du chat raminagrobis, content de son effet. Et moi qui jonglait à un simple coyote échappé de nos bois, ça ne pesait pas bien lourd face à un alligator adélois jeté de son bocal… Prière, si vous fouillez d’anciennes annales, de confirmer l’adéligator !

« UNE POUPÉE INTOUCHABLE »

 Note aux fidèles : pas de conte lu au 98,5 de Paul Arcand  cette année. INÉDIT : Conte dédié à « Grand Corps Malade », tel un slam  par CLAUDE JASMIN 

C’est la poupée dans vitrine Parent que ma sœur voulait !

Ma sœur fondait en pleurs rechignait… boudait

Un Noël pourri, ma sœur Marielle en avait sur le coeur 

Ma mère y avait  dit « Non, trop cher, fais-moi pas peur !

………………..

Marielle a fini par gagner, maman est allée rue St-Hubert

Pauvre môman : des mois avec son compte ouvert

La réserver, en payant en quatorze versements !

Ma sœur traînait devant la vitrine «Jouets-Parent »

…………………

Une beauté : une déesse de rêve, la robe brodée

Bras ouverts dans sa grande boite de fée

Beauté rare derrière son couvert de cellophane

Marielle, ma soeur, l’attendait comme la manne

…………….

À Noël, l’an passé, ce fut donc le cadeau des cadeaux

Moi, mon gun neuf, elle, sa poupée:un cadeau si beau

À Noël, ma mère dit : « Regarde-la, mais « pas touche »

La poupée resta dans sa boite, remisée. Sur la touche

……………..

Dans le haut du garde-robe, juste le droit de la voir

La regarder à travers le cellophane chaque soir

Pire qu’un Saint-Sacrement, l’Hostie consacrée

Marielle la descendait juste pour la contempler

………………..

Yeux bleus, cheveux dorés, broderie fine

Une sainte-nitouche « Made in Italy », ce qui rime

Avec  folie, avec frénésie; sa durée ? toute l‘Éternité.

Un trésor intouchable, qu’il faut pas abîmer

………………

Au Noël suivant, Marielle a voulu un p’tit set de vaisselle

Alors maman a dit : «  tu pourras caresser ta belle 

Oui, tu pourras ouvrir la boîte, la développer

Après le Réveillon, tu la prendras, sans l’abîmer !

………………….

La veille, le frère Ernest nous a dit : « J’ai eu une idée » 

Pour gagner cinq piasses ? Juste m’apporter une poupée

« Le curé veut, dehors, une vraie crèche de Noël

Des paroissiens vont figurer dessous « l’étoèle » 

……

Les trois rois mages y seront, me faut un beau bébé

Pas de vieille catin, une poupée avec robe brodée »

Cinq dollars !, ça valait le risque : j’ai volé la poupée

Le frère Ernest l’a apprécié, a sorti un 5, m’a payé

 …………………..

J’me disais : après la Messe, j’la ramène

Marielle saura rien : « je me vois qui se démène »

Mais y a eu une pratique, des flambeaux allumés

Et le feu a pogné ! Incendiée, ma poupée volée

……………….

Pis pas de crèche vivante pour la Messe de Minuit

Revenus, le Réveillon avalé, ma mère a dit

Marielle tu vas au lit mais, oui, « AVEC » ta belle poupée

La garde-robe ouverte, l’escabeau, j’aurais voulu crever

………………..

La poupée derrière son cellophane : n’a plus, disparue !

Les cris : « Des saudits voleurs sont venus ! »

Marielle pleurait fort et moi j’étais morfondu !

J’y ai donné mon 5 piasses, prenant un air confondu

……………..

Maman a dit : «  Quatorze versements! » Sa détresse !

Papa crie : «  Aussi, personne, ici d’ans, durant la Messe !

La radio jouait : « Il est né le d’vine n’enfant », ça fesse !

Dans mon lit, j’ai pleuré de honte, maudit frère Ernest !

…………..

J’ai rêvé à une fille, cheveux dorés, belle robe brodée

Derrière un rideau de cellophane était pas gênée !

Me souriait : « Pas ta faute, tit-Claude, si j’ai brûlé !

A me consolait. Pis j’ai entendu papa dans cave, enfermé

…………….

Il a crié : « Sa mère ? Je vas lui en fabriquer une poupée

En me servant d’une catin « Made In China; une vraie fée

Papa, bon bricoleur, m’a vite  calmé, m’a tout rassuré

Ouf ! Je reprendrai mon cinq, Marielle aura oublié

………………….

J’ai voulu me rendormir, fuyant la réalité revêche

Cette idée du frère Ernest, ce maudi feu de la crèche !

Marché Jean Talon demain, j’aurai mes pétards à mèche

Trouvés dans mon  bas de Noël, une orange, une pêche !

(un Joyeux Noël 2007 !)

Fin   

   

POUR VOUS, UN CONTE INÉDIT : « UN ÉLÉPHANT ÇA TROMPE… »

Dans notre ruelle, derrière le cinéma Château, le garage du notaire était toujours vide, ses portes grandes ouvertes. Une cachette de plus pour nos tueries à cow-boys. J’avais dix ans, je revenais de l’école ce jour de mi-juin et, quand je passe devant le garage, je n’en crois pas mes yeux ! Un éléphant s’y trouve ! Un vrai éléphant ! Est-ce que Tarzan va m’apparaître ? Suis-je transporté par Mandrake-le-magicien en Inde ? J’ai un peu peur. L’énorme bête semble me fixer. Deux yeux d’une grande douceur, à longs cils. Un regard presqu’humain. Me voilà comme paralysé. Je regarde autour, rien, le silence, pas âme qui vive !

Suis-je le jouet d’une hallucination ? À la récréation du matin, j’ai mangé un plein sac de drôles de bonbons, acidulés, inconnus, une nouveauté vendue 5 cennes chez la p’tite vieille Forgette en face de l’école de la rue De Gaspé, rue du même nom. Ai-je une vision, l’estomac détraqué ? L’éléphant bouge. À peine, un pas vers moi, sa trompe balance et ma peur grandit. Envie de crier, d’appeler à l’aide, « au secours ». Et puis non, pas de panique, c’est une réalité, il est bien là. Je me secoue, c’est « mon » éléphant à moi. J’arrache des poignées d’herbes le long d’une clôture, lui offre mes mains remplies. La grosse bête recule, rentre sa trompe entre ses jambes de devant, va coller son gros derrière au mur du fond garni d’un calorifère métallique.

Je dois vite me trouver un témoin. Un besoin viscéral de partager une si merveilleuse découverte. Revenu à l’école, qui voudra me croire si mon témoignage n’est pas appuyé ? Personne et on rira de moi tout le reste de l’année. Je gueule en direction de l’étage de la maison voisine où loge mon ami tit-Yves. Je m’époumone en vain. Personne n’en sort. Oh ! madame DiBlasio sort sur sa galerie pour secouer sa vadrouille. Je lance : « Il y a un éléphant dans le garage ! » Elle se penche vers moi, dit : « Ah oui mon p’tit bonhomme ? Et un lion aussi, un tigre-du-bengale peut-être ? » Elle secoue sa poussière et rentre en rigolant.

Envie de refermer doucement les portes pliantes. Mais…oser m’approcher, la peur. Un tel mastodonte pourrait piquer une crise, foncer sur moi, m’écraser comme une petite pinotte. Ma peur. L’éléphant soudain s’accroupit sur ses jambes de devant, puis de derrière, se laisse tomber comme une montagne de chair. Plof ! Le voilà assis sur le sol cimenté en me fixant toujours de ses yeux… qui me semblent maintenant un brin affolés. Comment le rassurer ? Prenant mon courage à deux mains, je m’approche, entre dans le local, et, tremblant, je tente de lui flatter la tête. Une peau rêche, d’un gris luisant. Je remarque qu’il a des pompons jaunes noués aux pattes.

Il semble calmé un peu, baisse sa grosse tête. Voilà qu’il agite ses gigantesques oreilles et je recule aussitôt, un coup de vent terrible ! Il ouvre la gueule, bâillement ! Un trou rougi ! Je vais lui jeter mon herbe arraché mais il n’en mange pas un seul brin ! Dédain ?, il pose sa grosse tête sur ses pattes de devant, ferme les yeux. Diable, il va s’endormir ? Ai-je le temps d’aller chercher quelqu’un, une de mes sœurs, ma mère ? C’est décidé, je referme lentement les portes. Me voilà avec un fameux trésor. Je vais collecter des sous, je ferai voir « mon » éléphant, je serai fêté, admiré, je deviendrai riche. On parlera de moi dans tout le quartier, dans toute la vile, comme du « vaillant garçon qui a capturé un éléphant », qui est bien à lui ! Il y aura des files dans ma ruelle, on viendra de partout.

Avant de m’en aller, je me hausse pour bien revoir la bête à travers les vitres du haut des portes. Il est bien là, je ne rêve pas, il est là, immobile, couché. Je cours vers mes parents. Ma mère : « Toujours en retard, où traînais-tu encore, tu as failli manger froid ». Elle me sert de ses saucisses avec des patates en purée. Comment annoncer ma prise fabuleuse ? J’avale une première bouchée et j’ose : « J’ai un éléphant vivant dans le garage du notaire. » Silence de mes sœurs, de maman. Tous me regardent comme si j’étais un grand malade, un fou. Marielle éclate la première : « Oh toi ! Encore tes séances avec des bébelles de guenille, c’est ça ? » Je dis calmement, me retenant de m’exciter : « Non, non ! Un vrai éléphant, vous allez pouvoir le constater après le repas. »

Ma mère, indifférente, va ouvrir la radio sur l’armoire à vaisselle, c’est son heure pour « Francine Louvain, bonjour ! », son feuilleton préféré. La voix de l’annonceur, grave : « Nous nous excusons auprès de nos auditrices et auditeurs mais une nouvelle vient de nous parvenir : Au « Cirque Joy » qui s’installait au parc Jarry, on a perdu un éléphant. La police est à la recherche de la bête qui s’est échappée tôt ce matin de son enclos improvisé. Si quelqu’un voit cet éléphant, qu’il veuille bien communiquer aussitôt avec la police de Montréal. Nous reprenons notre programmation habituelle. »

La famille a changé de regard, m’observe. Je suis un involontaire héros ? Se secouant, ma mère file rapidement vers le téléphone du couloir. Adieu ma popularité subite dans ma ruelle, ma gloire, mon enrichissement. Adieu !

Nous étions nombreux autour du garage et madame Di Blasio vient vers moi pour s’excuser, me caresse la nuque. Des voiture de police, sirènes hurlantes, ferment la ruelle aux deux extrémités. Un lourd camion, marqué « Cirque Joy », s’amène. Un vieux monsieur s’informe à des voisins, on me montre du doigt, il fonce sur moi, me dit : « Mon garçon voici dix billets gratuits pour venir voir notre cirque. Merci pour tout ». ET quand j’ai vu deux dompteurs faire monter « mon » éléphant dans leur camion, j’avais mal au cœur, les saucisses ne passaient plus. La nouvelle s’était répandue, alors, en classe, le maître a dit : « Mes petits amis, nous allons prendre quelques minutes et notre jeune héros du jour va nous raconter sa prise d’éléphant ». Je suis monté fièrement sur la tribune sans trop savoir par où commencer.

« NOËL DANS LE CHINATOWN »

Conte pour le FM 98,5 (avec Paul Arcand) lu par l’auteur vendredi matin, 22 décembre 2006

Écouter
[audio:http://www.claudejasmin.com/fichiers/noel-2006-chinatown2.mp3]

en mp3

Je regardais par la fenêtre tomber tant de neige. Dans une heure ou deux, devoir me rendre dans la sacristie de Ste-Cécile et mettre ma petite soutane rouge d’enfant de chœur, m on beau surplis de fine dentelle et m’emparer d’un flambeau de velours avec, j’espère, un lampion bleu.

J’ai hâte. J’aime la chorale du père de Tit-Claude Léveillée au jubé, la lumière partout, la crèche élaborée devant l’autel à St-Joseph, l’orgue puissant qui va fracasser la nef. Ma mère —l’argenterie frottée brillait— écoutait à la radio la belle voix de Duquesne parlant d’un caporal dangereux, Adolph Hitler.

Maman achevait de dresser sa table pour le réveillon avec, au centre, une belle carafe en verre taillé avec du vin rouge « St-Georges », des chandeliers s’installaient. Et maintenant, à la radio, la Charlotte-putain de Richepin braillait : « Faites-moi trouver un portefeuille bien garni…

Continuer la lecture de « « NOËL DANS LE CHINATOWN » »

Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

    CE CONTE VA PARAÎTRE BIENTÔT
    DANS « LE QUÉBÉCOIS » À QUÉBEC.
    Claude Jasmin

(Inédit)

Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

Les gens du village lui donnent ce surnom, Donalda. Pourtant, Amédée, son homme, n’est ni maire, ni riche, ni agent des terres, c’est une sorte de modeste jardinier. On l’emploie aussi pour nettoyer des gouttières, tondre des pelouses, entretenir des domaines bourgeois ou comme gardien épisodique si l’on part en voyage.

Oui, ce Amédée est un homme à tout faire, un jack-of-all-trades. Un jobber comme on dit par ici. Donald, son épouse, de son vrai nom Amanda, plus jeune que lui, était la fille unique d’un populaire notaire… défunt. Mort en 1960. Mort en état d’ivresse, ruiné aussi par le vice du jeu. Un grand compulsif qui faisait mentir les nostalgiques répétant : « Ah, « le cours classique » d’antan ! Qui rendait l’homme d’ici plein d’un bel avenir, important, riche, cultivé et sérieux.

Amanda est ce qui se nomme, une aliénée légère. Elle fonctionne en société comme elle peut et elle s’est vite mariée avec ce Amédée, unique prétendant à sa porte d’orpheline.

Prenez garde, si, la croisant hagarde, comme perdue, sur un chemin du lieu et que vous lui souriez d’un trop généreux beau bonjour, c’est automatiquement la digue rompue : « Ah, m’sieur, j’sais plus où aller, mon mari me bat, je n’ai aucun revenu, je suis perdue, aidez-moi… ». Ça va sonner à vos oreilles comme « Le p’tit bonheur » de l’immortel de Félix.

Vous la voyez errer, qui rode un peu partout dans nos rues, malheureuse, plaintive, pauvrement vêtue, cheveux toujours décoiffés. Plus grave, vous remarquerez sans doute des marques bleuies, ici et là, dans cet ancien beau visage de femme égarée. Son Amédée, lui, semble guilleret, sifflant d’improbables mélodies d’antan, traînant un râteau, une bêche ou une pelle, un pic ou sa vieille tondeuse rouillée.

Derrière lui, bien souvent, cette jeune femme, souillon, qui marmotte de vagues complaintes, c’est elle, Donalda, qu’Amédée utilise en domestique sans salaire, pour l’aider à ses taches diverses. Sa servante quoi.

À notre dernière rencontre ce fut : « Je vais le quitter, je n’en peux plus ! Où donc, m’sieur, que je pourrais me réfugier? »

Je lui ai fournie une adresse du CLSC, « pour femmes battues ».

Ensuite, chez un voisin proche, cossu, j’ai vu l’Amédée. Bien changé, fouillant de la terre noire à genoux, entre deux plantations de fleurs; je l’ai vu abattu, vociférant entre les dents, des imprécations vagues. M’apercevant sur la galerie, il me fit aussitôt signe de descendre le voir. « La ‘Manda m’a quittée m’sieur ! Pouvez–vous le craire ? Je peux toute faire dewors mais dans une maison, je sais rien faire. Je vas manger matin, midi et soir au snack Chez Freddy. J’ai p’u de linge propre et la cabane devient une soue à cochons. A vous aimait bien vous, vous sauriez pas où elle s’cache la torrieuse, par hasard ? »

J’ai osé lui parler de ses mauvais traitements. Oh la la ! « C’est une saudite menteuse ! Ma faute, j’aurais jamais dû me prendre une fille de professionnel, ça a été élevé ça, gâtée, pourrie. »

Du temps a passé et j’ai rencontré un Amédée qui se courbait, qui crochissait, qui traînait la patte, qui parlait tout seul. Un homme qui vieillissait très vite, comme à vue d’œil. Quoi ? En avoir pitié ? Je me souvenais des bleus au visage d’Amanda la baptisée « Donalda ». Que je ne voyais plus.

Un soir pourtant , à la porte du théâtre d’été sur le boulevard, une belle apparition : Amanda-Donalda était là, à l’entracte, radieuse, méconnaissable, rajeunie. Avec un bel homme à cheveux gris à ses côtés. Je la saluai et elle me présenta son soupirant, un relieur de profession, retraité, vert galant « vieil homme », à la parlure articulée. J’étais bien content de son sort nouveau. Hélas, ce même soir, de l’autre côté du boulevard, qui je vois s’amener dans l’air chaud de ce soir de juillet ? Oui, lui, Amédée-le-désespéré.

Je craignais le pire car il l’avait vue avec son beau cavalier et il traversa le boulevard —en diagonale— d’un pas fort mal assuré. Ce fut bientôt des cris, des gestes violents et il osa secouer sa Donalda infidèle. Mal lui en prit, alors que je tentais de m’interposer, de retenir ses coups de poing, de calmer l’olibrius pris visiblement en boisson, le nouveau compagnon lui asséna un formidable coup sur la gueule. Un seul et Amédée s’effondra de tout son long sur le trottoir. Il y eut immédiat attroupement des spectateurs de l’intermission, c’était du théâtre vivant ! Le batteur de femmes finit par se redresser, par marcher en rampant à quatre pattes s’éloignant d’un pugiliste aussi féroce.

Il saignait autant qu’il bavait et j’en eus pitié. Allant le retrouver au carrefour, l’aidant à se relever, je lui dis :

« Amédée, il vous faut l’oublier, elle ne redeviendra plus jamais votre dévouée servante. Prenez-en donc votre parti. » L’homme humiliée s’accrocha à un poteau aux feux clignotants, me regarda droit dans les yeux, hagard, comme s’il descendait de la planète lune. Je l’installai difficilement dans un taxi qui maraudait, payant la notre d’avance, donnant son adresse, à la Rivière-aux-mulets, de sa « cabane-devenue-soue».

Je ne revis plus durant des jours et des jours ce pauvre « homme à tout faire » dans les beaux jardins de mes voisins des alentours mais je revis deux fois cette Donalda libérée. Une fois, au petit centre commercial du village, qui s’achetait une jolie robe d’été choisie librement sur un étal à aubaines d’une boutique chic. Une autre fois, elle sortait du bijoutier de la rue Valiquette. Me voyant elle courut vers moi l’annuaire levé :« Regardez, je viens de faire agrandir ma bague de fiançailles. Voulez-vous venir à notre mariage à la Fête du Travail ? Oui? » Je prétextai un voyage obligé à l’étranger tout en la remerciant poliment.

L’ancienne Donalda bafouée et ridiculisée, j’en étais bien content, était redevenue enfin « la fille d’un notaire ».

J’appris dans les jours suivants qu’un certain soir d’août, deux cyclistes de la fameuse piste du « P’tit train du nord » avaient ramassé au bord de la rivière, passé Val Morin, une épave humaine encore vivante ! Un Amédée, saoul comme une botte, avait tenté de se noyer ! Un suicide raté. Action impossible pour un gaillard aussi vigoureux dont l’instinct de vie empêchait cette sorte de mort.

Ce fut l’automne, les feuillages, bouleaux et érables, se firent sang et or. Des touristes à pleins cars vinrent admirer le rituel feu d’artifice naturaliste. Je faisais moi aussi l’ébloui un matin sur ma galerie quand j’entendis mon voisin d’à côté qui me criait : « Vous avez rien su ? Vous avez rien vu ? » Il était blanc comme un drap lui qui, absent longtemps, revenait de Caraïbe. Les bras au ciel, il marchait vers moi qui, descendu, allait aussi vers lui : « C’est horrible, je viens d’ouvrir ma remise et il est là, pendu, oui, raide mort ! »

Je savais qui ! Amédée, sans sa misérable Donalda, ne voulait plus vivre. Au même moment, deux magnifiques canards atterrissaient doucement sur mon quai de planches. On aurait dit « la beauté » protestant contre l’horrible laideur dans le cabanon voisin.

(fin)

À STE-ADÈLE, UN VIEIL ANGE BOSSU !

(Conte de Noël, lu à la radio à 8h. 10, le vendredi 16 décembre chez Paul Arcand) .
o Écouter le Conte de Noël – 2005 (mp3) 

1950. 24 décembre.

Venu du macadam de Villeray, me voici installé dans l’ex-écurie du « Chantecler Hotel », convertie en « Poterie d’art » avec si peu d’amateurs de céramique que, pour survivre, trois fois par jour, je lave la vaisselle salie du Chantecler. « Pas de sot métier, que de sottes gens ». C’est Noël demain, je demande un congé au chef de cuisine, monsieur Liorel : « Pas question, mon petit gars, trop de monde et gros réveilllon ce soir. »

Bon. La beauté de voir tous les « bogheis» attelés sortant de l’église, rue Lesage, messe de minuit dite, et s’en venant pour réveillonner. Clientèle de richards. Je dispose vite les plats pour les « waiters » énervés. Et, tard, quand la fête se termine, plus envie, personne, d’aller nous coucher.

Mon nouvel ami, un « saucier », Marcel- le-Marseillais, me dit : « Clau-de, si tu m’amenais voir les alentours sauvag-es ? La forêt canadien-ne ? » Je dis « oui ». Nous partons, bottes fourrées, vers un premier sentier en haut des côtes de ski.

Neige folle qui tourbillonne dans la nuit. Pas tous ces condos comme aujourd’hui, juste la forêt de sapins et de… beaux « bouleaux noères », comme dit Séraphin. « Dou-ce nuit, sain-te Nuit » : on fredonne l’air le Marseillais et moi. Comme bâtons de pèlerin, nous tenons ferme chacun un bâton de ski. Sous nos pas la neige craque. Du « Corn Flake ». Chaque fois que je change de sentier, les sapins secoués nous poudroient ! On a grimpé puis redescendu la montagne dite du Loup Garou. Loin, on voit l’église, les maisonnettes sur collines en lumignons vibrants. Véritable crèche à l’horizon. La beauté. Soudain, des traces. De quoi ? Raton laveur, vison, castor, martre, loutre ? On ne saura pas. Voici un rugissant ruisseau qui tournoie entre deux ravins : « Dans le Midi, nos, on appelle ça, des garrigues », dit Marcel ébloui. Qui donc ouvre tous ces étroits sentiers que nous escaladons ? C’’était avant « les motoneiges partout ».

Mon Marseillais s’accroche soudain : « Claud-de, Il y a une bêt-e, pas loin-g ? ». J’entends une sorte d’halètement, des mugissements. Marcel tremblote et de peur et de joie, excité. Qu’imagine-t-il ? Un renne, un caribou, un « élan d’Amérique », qu’on nomme « orignal », ou bien un ours polaire ? Les souffles de la bête invisible s’éloignent !

Le temps passe, j’ai perdu le nord : « Marcel ? Je ne sais plus du tout de quel côté aller ». Il rit nerveusement. Au firmament, la lune se fait abolir, nuées noires qui courent. Plus de ce réverbère au ciel. Une « Sainte nuit » inquiétante pour un gars de Villeray.

Marcel, crâneur, chantonne un cantique de Provence qui parle de « santons et de garrigues ». À mon tour je gueule: « Les anges dans nos campagnes/ont entonné l’hymne des cieux ». Cantique qu’il ne connaissait pas.
Soudain !, un large sentier, et, derrière un bouquet de sapins, une lueur ! Celle d’une cabane dans la nuit. « Regarde Clau-de, c’est habité, il y a une ombre mobile derrière les carreaux ! »

On y fonce. Un shack ! Un cabanon ! On cogne dans une fenêtre. Une sorte de géant aux cheveux gris ébouriffés, bossu, vêtu d’une camisole de laine, bretelles sur les hanches, vient nous ouvrir : « V’là du monde à c’t’heure de la nuitte ?

Où c’est que c’est que c’est… que vous vous en allez mes deux jeunes pardus bin raides ? » L’ermite a ouvert sa porte en la tenant à deux mains ! Pas de charnières ! Il la rajuste dans son cadre à grands coups de pied, rigolard. On entre, on dégèle un peu. Il ouvre une fiole de gros gin « De Keiper », nous en verse dans des gobelets rouillés.

Mon Marcel est rose de plaisir, devient « un ange dans nos campagnes » heureux : voir un vrai gars de chantier et dans une vraie « Cabane au Canada ». Le mythe français.

Antique radio grincheur sur tablette. Long poèle à bois, tortue. Étroit grabat dans un coin. Tuyau noire tournicotant au plafond. Chaises de babiche. Tête de chevreuil mal empaillé, les yeux grands ouverts à un mur. Une carabine. Deux raquettes à neige. Courte corde à linge garni de « chaussons » de laine, une chemise à carreaux, un sofa aux ressorts pendants.

Mon Marseillais aux anges dit son émerveillement. Avec son bel accent du Midi. Le gaillard crache alors heureux : « Ah bin, bout de viarge !, j’chus t’en face d’un gars de la Cannebière de Marseille, pas « creyable » !
Il dit se nommer Jack Barbeau, qu’on le baptise Bill Wabo mais qu’il a pas une goutte de sang-de-sauvage d’in veines ». Qu’il a été longtemps matelot sur des cargos, qu’il a connu Marseille en 1924, qu’il est né à Pointe-St-Charles, qu’il avait marié la boiteuse de Sainte-Adèle, qui est morte avec son premier bébé —« là, je me suis mis à « boère » comme un yable ! » Qu’il a fait mille métiers, mille misères. Les yeux dans l’eau, le gin vidé, il finit par se taire.

Marcel lui raconte la fin de l’ancienne Cannebière, lui dit « que Marius et Fanny » étaient bien morts et enterrés, que tout s’était modernisé, que le « FERRY BO-AT » de Pagnol était un « bac » ultra-rapide.

Silence !

Notre bonhomme décroche un vieux violon, nous joue en faussant « Les anges dans nos campagnes ». Marcel pleure de joie, parle de ses parents abandonnés, se mouche, finit par aller faire une accolade à bises farouche.
L’ermite recule de peur! En guise de réveillon, il offre des « bines au lard », des croûtons secs et déterre une grosse Black Horse chaude. Puis… me saisit les deux mains, yeux d’épagneul implorant :« J’suis un tout nu à c’t’heure, si vous pouviez me trouver une p’tite job à l’hôtel. Faut que je « gogne » un brin. Je sais toute faire, plomberie, électricité, n’importe quoi .» Je promet de parler au directeur, monsieur Marin.

Nous sommes redescendus tous les trois, Barbeau, nous guide, expert. La nuit se sauve et un soleil de Noël se montre timidement à la barre du jour.

Je regarde l’ermite dans la poudrerie matinale : un vieil ange-gardien bossu, si souple encore, avalant à grandes enjambées l’allée qui conduit au Chantecler. Mis au fait, le gérant Marin entraîna note vieil ange dans son cagibi du rez-de-chaussée, disant : « Barbeau, vous serez palefrenier, là-haut, derrière le curling .»

L’ermite bossu faisait le beau, tout content, il l’avait son cadeau de Noël. Il faisait jour, jour de Noël. Avant de rentrer au dortoir du quartier-général des employés, Marcel me serra dans ses bras : « Claud-de, c’est le plus beau réveillon de Noël de toute ma vie.

Je vais tout ra-conter ça à mes vieux là-bas. Je me suis senti comme en 1610, quand la colonie débutait. » J’ai marché vers mon ex-écurie plus bas.

Épuisé, je me suis jeté sur ma paillasse. Je me suis endormi au moment d’entendre des halètements, des mugissements : allais-je voir en rêve un ours ou l’orignal empaillé du bossu ?

Je m’endormis en balbutiant « Joyeux Noël, Joyeux Noël » pour mes amis perdus, dans Villeray.

« L’HALLOW’EEN D’ARMAND CHAPDELAINE »

On sortait dès après-souper, une fois costumés et masqués, fous comme des balais à chaque fête de l’Hallow’een. C’était un soir de bonheur que cette veille de la Toussaint, dernier jour d’octobre béni. Parade de mystère, de surprises. Un jeu pas ordinaire. Notre routine leçons-devoirs enfin cassée. Être autre chose, devenir un être imaginaire, sorti de notre pure invention, confection ardue parfois. Ah, frisson : ne pas être reconnu ! Oh le grand plaisir des enfants. Tromper, leurrer nos voisins, nos proches même souvent, un tout petit pouvoir devenant immense à nos yeux de candides fantômes, de burlesques vagabonds.

Il n’y avait ni JEAN COUTU, ni « Zeller », ni rien, avec leurs jolis costume tout faits. Pas d’argent dans ce temps-là. « Pas pour ces follleries », dit maman. Alors, nous faisions un tri dans les guenilles du hangar, dans les friperies remisées « au cas où » , de plus pauvres que nous. Vieux manteaux de drap usés, trop longs pour nos courtes jambes, chapeaux démodés, avec touffes archi-fleuries ou avec oiseaux-coucou très datés… On se découpait un loup pour masquer nos visages ou on se barbouillait de maquillage dérobé des sacoches maternelle, ou encore, avec du brun, du noir à chaussure, un bouchon de liège brûlé… et hop !, dans la rue marmailles remuantes ! Fallait voir ça : plein la paroisse, des deux côtés de nos rues, cortèges de jeunes silhouettes enfantines devenues faux vieillards en loques, nègres de music-hall, guidounes archi fardées, clowns grotesques, ou, avec un drap troué aux yeux, inquiétants fantômes tout pâles…tous tenant ferme un panier, un grand sac brun, une boîte improvisée…
Le bonheur !

Cette année-là, temps doux et donc multiplication des hordes de petits quêteurs. Avec mes amis Malbeuf et Deveau, nous formons un trio très décidé ce soir-là de remplir nos sacs de bonbons variés, de fruits et de sous noirs et blancs. Malbeuf me dit : « On va mettre notre argent en commun les gars et on l’achètera ce maudit hockey de « goaleur » qui nous manque »! Deveau a un rhume de cerveau coulant et ne cesse de soulever son masque de gorille King-Kong pour s’éponger le nez de sa manche de capot de chat sauvage mité. Malbeuf nous abandonne pour foncer vers la file de badauds qu’attendent pour assister à un « EN CHANTANT DANS LE VIVOIR » de la LIVING ROOM FURNITURE, diffusée à la radio à partir du cinéma du coin, le Château. On l’a perdu.

Deveau, lui, vire de bord file vers la rue Jean-Talon là où les tramways virevoltent aux les quatre horizons. Je reste seul dans mon long manteau rapiécé avec mon faciès grimé à la Al Jonhson du « Mamy…Mamy… » Je traverse du côté « est », où il y a plein de logements de notaires, de médecins, d’avocat…même d’un juge, le père d’un bel acteur parti comme marin : Paul Dupuis. Du onde « blode ». Je monte quatre marches de pierre taillée. Mon premier lamento, le « La charité si-ou-pla » ! La porte s’ouvre. La femme du docteur McLaren, maigre clou frisé d’argent, fait l’étonnée totale : « Gee wiss ! My friends ! Look who is there ? » Moi : « Please, the t’chariy, my lady »… dans mon anglais de quatrième année de l’école Philippe Aubert de Gaspé. Madame-la-docteur fait : « Wait t’a minute young man ». Elle appelle les siens, mosusse, j’ai pas de temps à perde moi. Maudit, voilà son mari le docteur McLaren, le journal à la main, le cigare au bec, voici, avec la servante, ses deux petites jumelles dans le couloir, en tabliers brodés, voici son fils adoptif, Jimmy dit « cheveux carottes », la bavette encore au cou…Le portique est une prison. « Please, the t’charity…please ! » Je m’impatiente. Elle claironne, trompette même : « You will have to sing, if you want candies, my dear boy ! » Oh non ? Nos détestions, ces exigences. « No time madame, no time… » , je fais. Elle rit. « Come on, just à little song, come on ». Je dépose mon grand sac, je prends la pose, j’entonne à pleine gorge : « Mamy ! Here I come ! How I love you, how I love you, mam…mmmy » !

Applaudissements. Petite pluie de jelly-beens, de gommes Chikletts en couleur et, oh !, « thank you », des cennes noires, quelques cinq et dix sous… blancs ! Je me jette dehors. Bon début ! Je monte l’escalier vers les étages. Je sonne vite, oh !, j’aurais pas dû, me souvenir…c’est la maison de la pleureuse, de madame Chapdelaine, la veuve, celle qui garde son enfant malade, son grand garçon qui a une énorme tête, on disait une tête d’eau. On sonnait jamais là, par pudeur, par pitié, par une crainte irraisonnée. Je veux fuir. Trop tard. Madame Chapdelaine m’ouvre. Son mince sourire si triste, celui qu’elle affiche partout quand on la croise aux magasins des alentours. Elle se penche, me touche… la tête… sous mon vieux chapeau-feutre tout ramolli chipé à mon père. « Merci mon petit bonhomme. On voit bien que les autres enfants déguisés osent jamais venir quêter ici, toi tu es courageux. C’est bien. Entre.» Pas envie d’entrer dans cette maison et je marmonne : « La charité si-ou-pla madame ». Elle : « Attend, je vais chercher mon grand garçon malade, il a peur de tout, il est si sauvage, pourtant il doit s’habituer à voir du monde. Attend une petite minute.» Elle part. Je pers du temps précieux, je grogne par en dedans.

J’entends des bruits sans une chambre du couloir, j’entends que la mère monte la voix : « Armand, non ! sors de là, Armand, c’est un gentil clown. Il te mangera pas, viens avec moi, on va lui donner des bonbons, tu vas voir ça, il est très gentil. Armand !, sors du garde-robe là… » Je suis mal. Je ne veux le voir de proche; nous marchons plus vite quand on voit l’infirme sur son balcon, se balançant comme un robot, penché sur la rue Sant-Denis, sa grosse tête colée sur la balustrade, sa bouche ouverte qui bave sans cesse… » J’ai peur. Voilà qu’il s’amène, avec son énorme tête, dodelinant; j’en ai peur et je m’en veux, il a un pas réticent, s’accroche aux murs du corridor sombre, il résiste dans de trop grandes pantoufles bleues, tiré à bout de bras par madame Chapdelaine : on dirait un énorme ourson tout mou en pyjama orangé, la bouche ouverte, ses petits yeux fermés de Chinois, son teint rougi, son gros nez aplati, pas de cheveux pas de cils ni sourcils. J’ai peur, oui. C’est bête. Je me juge fifi. « Dis « bonsoir » à note voisin d’en face, Armand, dis « bonsoir ». Il m’examine brièvement, visage de frayeur, son regard hébété. Une grimace puis un grognement et il court se cacher derrière sa mère. « Mon Dieu ! Si vous pouviez l’amadouer un peu, si vous l’ameniez une bonne fois avec vous, j’sais pas, prendre l’air au Parc Jarry, ou visiter votre Bain St-Denis, —elle a pris soudain un regard de désespérance— si il y avait un petit moyen qu’il quitte son balcon, qu’il puisse sortir un petit brin. Vingt minutes seulement, sans moi sa mère, qu’il puisse voir du monde, non ? » Je bafouille :
« Oui, madame, une bonne fois, là, oui, une bonne fois, on l’amènera. Au marché Jean-Talon, tenez, cet hiver qui s’en vient, à la patinoire du Shamrock, hen ? » Elle fronce les sourcils, ouvre la bouche, reste muette. Je suis idiot. Armand-tête-d’eau ne patine pas c’est sûr, il ne souhaite pas un hockey de gardien, rien, il ne souhaite rien….

« C’est quoi donc ton personnage d’Halloww’een ? , pourquoi un nègre ? » Je tente : « Euh, il y avait rien d’autre cette année dans l’armoire de la shed, juste ça, le chapeau mou, le vieux manteau décousu de mon père pis une paire de gant… blancs; ça fait que…bin, c’est ça qui est ça !» Je lui souris. Armand me sourit, trépigne, vient me prendre la main. Madame Chapdelaine a un vrai sourire, du jamais vu ! « Tu vois ?, tu as réussi à l’apprivoiser, c’est un vrai miracle mon garçon. Si tu l’amenais quêter avec toi un peu, oui ? » Armand trépigne de plus belle et dans sa triste bave je devine un peu de joie, une sorte de sourire, il me borborygme : . « Moé, oui, moé, promenade avec le monsieur noir dans le vrai trottoir, moé, oui ». Sa mère a couru vers sa chambre, est revenue avec un « makina » d’un jaune criard , fourré de mouton, des bottillons, un foulard, une tuque, il en parait encore plus rond, puis elle me met la « grosse petite » main de son fils dans la mienne : « Juste trois ou quatre maisons hen ?, vous allez vous mériter le ciel jusqu’à la fin de vos jours pour ça et demain matin j’irai dire à votre papa le restaurateur comment vous avez un grand cœur. »

Al Johnson a descendu très, très prudemment l’escaler avec l’ourson jaune à grosse tête. Arrivé sur le trottoir, j’entendis le gros citron entonner comme une chanson, inconnue de moi, il dansait sur place, m’a secoué la main, tenait ferme son petit panier vide, il ouvert davantage ses petits yeux; il y avait plein de marmailles déguisées partout…C’était si joyeux, si excitant à voir qu’ Armand en bava davantage. Ça mouillait son jaune serin. Les enfants, ça montait et descendait les escaliers avec des cris de bonheur filant des deux cotés de la rue Saint-Denis. Armand branlait sa grosse tête, semblait vraiment s’en émerveiller. Soudain mon Malbeuf, sortant de chez le docteur Saine, le sac bien bourré de friandises, les yeux agrandis de m’aperçevoir : « Eille Tit-Claude ? Qu’osse tu fa là, Batèche ? Avec qui que t’es, là ? J’rêve-t-y ? J’rêve pas simonac ! Pas lui ? » Je me suis senti un héros. J’ai crié : « Pourquoi pas, hen ?, pourquoi pas ? » Juste ça. Puis c’est mon Deveau qui traverse la rue sortant de chez le notaire Corbo, les bras en l’air : « Non mais, non mais ! C’est pas vrai, pincez moé quelqu’un ! » J’ai dit calmement : « C’te petit gars-là infirme est jamais sorti de son balcon, les gars, ça fait que vous allez y donnez de votre part, pour son panier, pour saluer son courage d’être dans l’Hallow’een, avec tout le monde ». Deveau et Malbeuf lui remplirent son panier en riant. Armand, lui aussi, riait maintenant, il leur donnait des coups de pied mais ne lâchait pas ma main, c’est dans Al Johnson qu’il avait confiance, c’était curieux non ? Un nègre ! Il riait tellement que c’était comme s’il s’étouffait ça a fait que je suis dépêché de lui faire traverser la rue et de l’amener au restaurant de mon père. Il me semblait qu’un bon verre d’orange Crush, ou de Crime soda, ça lui ferait du bien. Deveau et Morneau ne nous lâchait plus : la vraie Hallow’een b’en… c’était Armand; il était le vrai trophée, le bon cadeau des quêteux! Papa, surpris, en nous voyant recula de quelques pas. J’ai dit : « Quoi ? Je le sors pour une fois… » Gêné, papa finit par dire : « ‘Coute donc là, mon chapeau que je vois là, , il est encore bon, fais-y attention hen ! » Je souriais et faisais boire Armand, tête d’eau si heureuse !

TROP TARD POUR REMERCIER ?

(LU EN ONDES À RADIO-BOOMER, 1570 a.m. le LUNDI 10 OCTOBRE : fête de l’Action de Grâce.)
Pour écouter le conte, CLIQUER ICI

Un conte inédit de CLAUDE JASMIN

Mesdames, messieurs, c’est le désarroi, la panique, aujourd’hui en cette Fête de l’action de Grâce. Drôle de fête ! Vous avez entendu le bulletin de notre Jacques ! Vous le savez déjà sans doute un bombe a éclaté au milieu de la ville à Montréal. Aux dernières nouvelles, il s’agirait d’un engin complexe d’ordre nucléaire. L’on parle, selon les premiers rapports, d’une bombe achetée sur un certain marché noir depuis l’effondrement de l’URSS en 1990. On parle d’une mafia sophistiquée. Qui a trouvé une clientèle idéale pour écouler ces armes effroyables. Bien entendu, on a pu voir et entendre le communiqué, triomphal et montré, remontré, à une chaîne de télé arabe bien connu, c’est signé : Al-Quarzoui, ce chef de guerre de l’islamisme radical. Je cite : « C’est un avertissement aux croisés décadents enragés de l’Occident. Il y a Montréal, en Amérique du Nord mais, dit ce communiqué, il y aura d’autres cibles encore plus importantes».
Mesdames, messieurs, les aéroports d’Amérique sont fermés. Le nouveau Président des États-Unis a fait connaître sa révulsion de « ce terrorisme à Montréal, absolument écoeurant », ce sont ses mots. De tous les pays du monde occidental nous parviennent des témoignages de sympathie et, des grandes puissances, des promesses de châtier sévèrement ces jeunes déséquilibrés militants qui ne font que dévoyer le Coran, religion pourtant autant respectable que les autres monothéismes. Je suis, comme tant d’autres, rivé à mon micro et, dans ce studio, j’ai le regard fixé sur les images de télé. Ce fut donc un carnage impossible à décrire. Cet engin nucléaire a réduit en cendres encore fumantes, ici, à Montréal, tout un quartier. Cela s’adonne que c’est Villeray, le quartier de ma jeunesse Adieu petite patrie chérie. Voici donc un jour de fête tourné en un fatal chantier de débris. Les dégâts vont de la Gare Jean Talon à l’ouest jusqu’à Saint-Léonard et Ville St-Michel à l’est. Au nord, on rapporte que l’Église St-Vincent Ferrier, rue Jarry n’est que décombres, au sud, cette église « vendue en condos », St-Jean de la Croix est aussi un amas de ruines. Le 11 septembre 2001 à New York paraît un accident grave mais mineur par rapport a l’explosion de Montréal de ce jour, les morts du métro de Londres, de celui de Madrid, sont eux aussi ramenés à des attentats d’une moindre gravité. Oh comme tout est relatif ! Un jour d’action de Grâces ! Jour caricaturé par la haine des fanatiques.
On ne compte plus, dit-on, les ambulance qui sillonnent les alentours de ce macabre charnier. En vain car dit-on il n’y a pas de survivants. Les pompiers ne sont pas moins futiles, et les sapeurs n’éteignent aucun feu, ils sont transformés en funèbres brancardiers. Civières remplies de tas d’os noircis ! La police, venant de partout, tente de garder à bonne distance les citoyens accourus vers les lieux du désespoir. Ainsi, nous, Montréalais, Québécois, peuple pacifique, sommes devenus à notre tour la proie du fanatisme Mahométan fou de ce début de siècle. On ne retrouvera jamais les jeunes kamikazes parmi tous ces restes humains carbonisés, impossibles à identifier. L’explosion a eu lieu ce matin, tôt. Je venais à ce micro comme toujours descendant de nos collines laurentiennes en « feux sang et or », si jolis en octobre. Je n’avais pas mis la radio dans ma Beetle ce matin, quand, aussitôt arrivé, je découvris la catastrophe. Étrange Fête de l’Action de Grâces ? Il y a cinq ans, c’était, ici, une gentille fête pour inaugurer notre « Radio-Boomer », c’était en 2005, jour de réjouissances. Ici, à Laval, au bord de la 440, comme ailleurs maintenant c’est funèbre, l’athmosphère dans les parages. Il semble faire nuit en plein jour. Et c’est, sans cesse, le flot des noires image, sur tous les canaux de télé du monde, atroces images d’un Montréal bombardé. Ainsi nous vivions insouciants, nous croyions posséder cette bonne paix des petits pays tranquilles et crac ! la mort s’installe, en quelques secondes. Ce jour d’action de Gâces, n’en doutons pas une seconde, va poser une pierre noire sur le calendrier des jours qui s’écoulaient jadis en douceur. L’automne du Parc Jarry au couleurs flamboyantes vient de se changer à un paysage pitoyable. Un pré de cendres grises ! Des parents en larmes, des amis, s’effondrent, on en voit en ce moment à genoux dans les rues des alentours du volcan maudit qui prient le ciel. Trop tard ?
Mais oui, nous vivons la plupart sans soucis très graves, nous allions au boulot sereinement et soudainement c’est l’apocalypse-à-Montréal ! La fin du monde là dans ce quartier central. On rapporte qu’on se réfugie en foules tout au haut du mont Royal, d’autres se rassemblent au Parc Lafontaine ou au Jardin Botanique. Beaucoup fuient à l’ouest vers Vaudreuil ou à l’est, vers Repentigny ou encore vers la Rive Sud . Tous les ponts sont surchargés. Rien ne garantit qu’il n’y aura pas une deuxième bombe nucléaire. Ces sales engins mal remisés étaient si nombreuses du temps de l’URSS. Ces ex-soviétiques devenus de maffieux vendeurs d’armes nucléaires, ces mafiosi russes recyclés en spéculateurs avec l’Enfer, ils sont à maudire. On a pu voir le visage de jocrisse de Ben Laden dans sa cachette pakistanaise, caverne du diable, tout souriant de cette funeste semence de mort à Montréal.
Des jeunes soldats d’ici sont là-bas justement dont mon neveu Pierre-Luc. Pierre-Luc ? tue la bête, étrangle la bête ! Tout l’Occident est ravagé aujourd’hui. Montréal a cent et mille alliés désormais. L’occident est épouvantablement angoissé. À qui le tour…? où ? Il n’y a plus de sécurité nulle part, se disent les foules atterrées. Jamais cette Fête d’Action de Grâces ne fut plus mal nommée que dans ce Montréal gravement percé, troué. Est-il…trop tard pour prendre une résolution ?, Pour mieux savoir apprécier la vie ici. Ainsi nulle pace dans le monde entier n’est donc à l’abri d’un sort aussi fatalement mortuaire ? Ainsi, nous aurions dû mieux fêter L’Action de Grâce, en 2005. En 2006, en 2007, etc. Mieux apprécier notre paix qui a régné si longtemps. Combien de jours d’Action de Grâces passés innocemment, fermés à double tour sur nos égoïsmes ? Répondre sincèrement. Sans remercier la Providence pour notre paix durable… si longtemps avant aujourd’hui. Grâces jamais dites pour une vie à l’abri des conflits de la terre, de la terrifiante pauvreté africaine. Ou celle d’Amérique du sud. Nous avions tout, nous profitions de tout, nous déambulions torse bombé : nous ne devions rien à personne. Quoi rendre grâces ?, remercier qui ? « personne », nous disions-nous. Nous venons d’apprendre que l’Action de Grâces aurait pu avoir un sens, que nous aurions été sages d’être reconnaissants, de remercier le ciel, le Créateur ou Allah, ou Jéhovah. Ou Dieu si on y croit, pour tant de confort, tant de paix.
Bon. J’irai maintenant en ville, tenter de savoir si les miens, mes sœurs de Rosemont, sont saines et sauves. Mon frères à Ahuntsic est-il bien vivant ? Le vieil oncle Léo, alité à l’hôpital Jean-Talon, ne doit plus exister, misère ! Cette tante vendeuse au kiosque à journaux du métro Jean-Talon ? pulvérisée. Sans doute. Revoir des nièces, ce cousin gentil serveur à la CASA ITALIA. Mes vieux parents sont morts en 1987, mon Dieu, ils auraient pu se faire anéantir, péter en mille morceaux sur leur balcon de la rue St-Denis. Papa, maman, pris vifs dans cette fournaise atomique « made in URSS ». Tant mieux : ils ne verront pas leur quartier bien-aimé en ruines, leur cher marché Jean Talon disparu à jamais, leur pratique Plaza St-Hubert envolée, leur église Ste-Cécile rentrée dans la terre, et, rue De Gaspé, rue Henri-Julien, nos écoles d’enfance… en fumées parties. Ils ne verront pas leurs voisins en squelettes broyés, ils ne verront pas les rues en cratères, les maisons rasées. Retraités à Marie-Rollet, ils n’entendront pas ces descriptions anxieuses que font en ce moment même tous les reporters.
Oui, il y a cinq ans, en octobre 2005, j’étais venu enregistrer un gentil conte pour illustrer cette fête d’octobre. La vie était belle en ce temps-là. Jamais je n’aurais cru devoir vite aller enquêter dans Villeray « mort et enterré ». Je m’imaginais, je suis comme tout le monde, que notre existence en ce coin du monde était sous une garantie-sans-conditions. Du bon vieux Maytag ! Celle d’une vie calme et douce. Quoi ajouter ? Rendre grâces pour ma sauvegarde. Diable, avant-hier, j’étais là, rue Christophe Colomb au Centre Le Prévost, je faisais joyeusement ma causerie dans la coquette bibliothèque, je racontais justement cette belle jeunesse des années 1940, des années 1950. Bonheur candide. Voici que mon récit est devenu caduc. Voici que c’est « la fin du monde » dans mes souvenirs. Rendre grâces aujourd’hui même, en ce jour qui s’est maquillé en mini-Hiroshima, en petit Nagasaki, ce n’est pas facile du tout. Quoi qu’il en soit, avant de descendre à ce vaste cimetière bombardé oui, murmurer au moins : merci. Merci pour la vie. Ne plus jamais oublier, au moins une fois par année, en début d’octobre, de rendre grâces si on a la chance d’être encore du monde des vivants. Bon. J’y vais. Allons voir les traces démoniaques d’une poignée qui ont la haine au cœur, quand, ici, le ciel est si beau, les couleurs des érables, oui, luisent de sang et d’or. D’un sang végétal innocent qui n’a tué personne. La nature donnant le bon exemple sur une planète dont l’Orient contient des jeunesses mal prêchées par des imans-prêtres dégénérés. Salut amis, courage camarades en cette fête d’Action de grâces bien singulière.

Fin