UN CONTE DE NOËL


Longtemps, avant de devenir demi-sourd, on m’invitait à lire un conte de Noël à la radio, chez Suzanne Lévesque à CKAC ou chez « mossieu Belair », à CKVL, très longtemps chez Paul Arcand à CJMS, puis à Corus. Certains me suggèrent de les publier mais moi, l’éparpillé, j’ai égaré ces manuscrits. Aussi, je m’excuse si certains se souviendront de ce conte que je vais tenter de reconstruire.

C’était Noël demain et l’hiver de 1950 fut précoce. Déjà en cette veille de Noël, il y avait de la neige partout, parfois en hauts congères dans les rues du village. À l’hôtel où je travaillais, le chef des cuisines, M. Liorel, venait d’engager un jeune cuisinier, Marcel, un type originaire de Marseille… « bonne mère ». J’avais une affection spontanée pour ces migrants européens et j’aimais Marcel puisque j’aimais le bagout, la vivacité, l’esprit et le goût des discussions vives chez tant de Français-de-France. Je m’étais donc lié rapidement avec ce long noiraud, frénétique, maigre de corps, au visage nerveux.

Ce soir-là, il neigeait vraiment très fort et c’était beau à observer à travers les fenêtres du Chantecler. « Tu sais ce qui me plairait Claude ? Aller marcher en forêt sous la neige. Un rêve d’adolescent français quand je lisais Jack London ! » J’avais accepté avec joie. Et puis c’était un fait, moi-même, le citadin, je n’étais jamais allé marcher la nuit, dans un boisé, un soir de neige tombante à gros flocons. «  Oui, mon vieux, on y va, chausse tes neuves bottes ! » Il faisait doux temps, la nuit était belle, le ciel d’une sorte de bleu violacé avec quelques étoiles clignotantes au fond du firmament. Un haut-parleur de l’auberge, dehors, faisait entendre : « Les anges dans nos campagnes… » justement, Marcel était… aux anges !

Au bout de quelques minutes, suivant un sentier mal défini entre deux collines, nous étions seuls, dans la noirceur avec de faibles feulements. Brrr…Des bêtes inconnues ? Nous étions deux pèlerins sans but ni mission, libres, enfoncés dans ces bois de pins et d’épinettes, Marcel, comme moi, s’était fabriqué une canne d’occasion. Nous vivions au fond d’un conte de Jack London, seuls au monde et muets de contentement.

Perdus au fond de nos montagnes, nous imaginions des fantômes, soudaine bizarre lueur qui surgit et disparaît, une ombre mouvante, un orignal ? Marcel imaginait un ours ! Le fier Provençal se glissait derrière moi peureusement. Je n’en menait plus trop large moi-même. Et, une heure plus tard, au bout de nos zigzags aventureux, les oreilles rougies de froid, quand Marcel me parla de rentrer à l’hôtel, je lui avouais être perdu ! C’était du temps ou pas un condo n’avait trouvé sa niche dans ces parages ! Nous tournons en rond et Marcel, silencieux, devinait mon désarroi. Quel exemple, un québécois-de-souche « écarté » !

On a de plus en plus froid, la neige a cessé de tomber, on découvre une sorte d’abri délabré et on y pénètre. Rien, pas même une « truie », dis-je à Marcel, parlant d’un rustique poêle bas, à bois. Pas une bûche donc mais une paillasse déchirée, deux ou trois pots vides,, une fourchette rouillée, un cruchon de vin cassé. Sans rien nous dire, tracassés, abattus, admettons que l’on se sentait désolés et franchement inquiets. Marchons. Sans cette lune souvent débarrassé de ces nuées grises, ce serait le noir absolu. Marchons. Soudain, Marcel pousse un cri ! Au loin, derrière un bosquet touffu de cèdres noirs, une lumière brille ! On y marche allégrement. C’était une maisonnette bancale, l’unique fenêtre rabougrie fait voir un lampe à pétrole brillante. Un peu soulagés, Marcel rit rauque et moi de même : délivrance ? Je frappe à la porte de planches mal clouées et un maigre haut olibrius nous ouvre. Il est en sous-vêtements laineux, porte une tuque sur le crâne et, les dents cassées, nous sourit volontiers : «  Si je m’attendais à de la visite une veille de Noël ? Entrez mes bons amis ! »

Marcel rassuré acceptera de boire de sa liqueur alcoolisée, une « robine » écoeurante. Reconnaissance oblige ? Une fois un peu réchauffés, ce « hobo », qui dit se nommé Rosaire, rigolard, acceptera de nous guider vers un sentier menant à l’hôtel. Ouf !

Très tard, dans le « mess » des employés, j’écoute mon cuistot redevenu joyeux : « Mon vieux, merci mille fois, c’est une nuit de Noël que je n’oublierai jamais de ma vie ! » Je rentrerai vite dans mon atelier-écurie de potier bien soulagé. Au resto de « la grosse madame », rue Morin, ça hurle dans son haut-parleur : «  Dans cet étable, que Jésus est charmant… » FIN.

 

 

 

« UNE POUPÉE INTOUCHABLE »

 Note aux fidèles : pas de conte lu au 98,5 de Paul Arcand  cette année. INÉDIT : Conte dédié à « Grand Corps Malade », tel un slam  par CLAUDE JASMIN 

C’est la poupée dans vitrine Parent que ma sœur voulait !

Ma sœur fondait en pleurs rechignait… boudait

Un Noël pourri, ma sœur Marielle en avait sur le coeur 

Ma mère y avait  dit « Non, trop cher, fais-moi pas peur !

………………..

Marielle a fini par gagner, maman est allée rue St-Hubert

Pauvre môman : des mois avec son compte ouvert

La réserver, en payant en quatorze versements !

Ma sœur traînait devant la vitrine «Jouets-Parent »

…………………

Une beauté : une déesse de rêve, la robe brodée

Bras ouverts dans sa grande boite de fée

Beauté rare derrière son couvert de cellophane

Marielle, ma soeur, l’attendait comme la manne

…………….

À Noël, l’an passé, ce fut donc le cadeau des cadeaux

Moi, mon gun neuf, elle, sa poupée:un cadeau si beau

À Noël, ma mère dit : « Regarde-la, mais « pas touche »

La poupée resta dans sa boite, remisée. Sur la touche

……………..

Dans le haut du garde-robe, juste le droit de la voir

La regarder à travers le cellophane chaque soir

Pire qu’un Saint-Sacrement, l’Hostie consacrée

Marielle la descendait juste pour la contempler

………………..

Yeux bleus, cheveux dorés, broderie fine

Une sainte-nitouche « Made in Italy », ce qui rime

Avec  folie, avec frénésie; sa durée ? toute l‘Éternité.

Un trésor intouchable, qu’il faut pas abîmer

………………

Au Noël suivant, Marielle a voulu un p’tit set de vaisselle

Alors maman a dit : «  tu pourras caresser ta belle 

Oui, tu pourras ouvrir la boîte, la développer

Après le Réveillon, tu la prendras, sans l’abîmer !

………………….

La veille, le frère Ernest nous a dit : « J’ai eu une idée » 

Pour gagner cinq piasses ? Juste m’apporter une poupée

« Le curé veut, dehors, une vraie crèche de Noël

Des paroissiens vont figurer dessous « l’étoèle » 

……

Les trois rois mages y seront, me faut un beau bébé

Pas de vieille catin, une poupée avec robe brodée »

Cinq dollars !, ça valait le risque : j’ai volé la poupée

Le frère Ernest l’a apprécié, a sorti un 5, m’a payé

 …………………..

J’me disais : après la Messe, j’la ramène

Marielle saura rien : « je me vois qui se démène »

Mais y a eu une pratique, des flambeaux allumés

Et le feu a pogné ! Incendiée, ma poupée volée

……………….

Pis pas de crèche vivante pour la Messe de Minuit

Revenus, le Réveillon avalé, ma mère a dit

Marielle tu vas au lit mais, oui, « AVEC » ta belle poupée

La garde-robe ouverte, l’escabeau, j’aurais voulu crever

………………..

La poupée derrière son cellophane : n’a plus, disparue !

Les cris : « Des saudits voleurs sont venus ! »

Marielle pleurait fort et moi j’étais morfondu !

J’y ai donné mon 5 piasses, prenant un air confondu

……………..

Maman a dit : «  Quatorze versements! » Sa détresse !

Papa crie : «  Aussi, personne, ici d’ans, durant la Messe !

La radio jouait : « Il est né le d’vine n’enfant », ça fesse !

Dans mon lit, j’ai pleuré de honte, maudit frère Ernest !

…………..

J’ai rêvé à une fille, cheveux dorés, belle robe brodée

Derrière un rideau de cellophane était pas gênée !

Me souriait : « Pas ta faute, tit-Claude, si j’ai brûlé !

A me consolait. Pis j’ai entendu papa dans cave, enfermé

…………….

Il a crié : « Sa mère ? Je vas lui en fabriquer une poupée

En me servant d’une catin « Made In China; une vraie fée

Papa, bon bricoleur, m’a vite  calmé, m’a tout rassuré

Ouf ! Je reprendrai mon cinq, Marielle aura oublié

………………….

J’ai voulu me rendormir, fuyant la réalité revêche

Cette idée du frère Ernest, ce maudi feu de la crèche !

Marché Jean Talon demain, j’aurai mes pétards à mèche

Trouvés dans mon  bas de Noël, une orange, une pêche !

(un Joyeux Noël 2007 !)

Fin   

   

« NOËL DANS LE CHINATOWN »

Conte pour le FM 98,5 (avec Paul Arcand) lu par l’auteur vendredi matin, 22 décembre 2006

Écouter
[audio:http://www.claudejasmin.com/fichiers/noel-2006-chinatown2.mp3]

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Je regardais par la fenêtre tomber tant de neige. Dans une heure ou deux, devoir me rendre dans la sacristie de Ste-Cécile et mettre ma petite soutane rouge d’enfant de chœur, m on beau surplis de fine dentelle et m’emparer d’un flambeau de velours avec, j’espère, un lampion bleu.

J’ai hâte. J’aime la chorale du père de Tit-Claude Léveillée au jubé, la lumière partout, la crèche élaborée devant l’autel à St-Joseph, l’orgue puissant qui va fracasser la nef. Ma mère —l’argenterie frottée brillait— écoutait à la radio la belle voix de Duquesne parlant d’un caporal dangereux, Adolph Hitler.

Maman achevait de dresser sa table pour le réveillon avec, au centre, une belle carafe en verre taillé avec du vin rouge « St-Georges », des chandeliers s’installaient. Et maintenant, à la radio, la Charlotte-putain de Richepin braillait : « Faites-moi trouver un portefeuille bien garni…

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À STE-ADÈLE, UN VIEIL ANGE BOSSU !

(Conte de Noël, lu à la radio à 8h. 10, le vendredi 16 décembre chez Paul Arcand) .
o Écouter le Conte de Noël – 2005 (mp3) 

1950. 24 décembre.

Venu du macadam de Villeray, me voici installé dans l’ex-écurie du « Chantecler Hotel », convertie en « Poterie d’art » avec si peu d’amateurs de céramique que, pour survivre, trois fois par jour, je lave la vaisselle salie du Chantecler. « Pas de sot métier, que de sottes gens ». C’est Noël demain, je demande un congé au chef de cuisine, monsieur Liorel : « Pas question, mon petit gars, trop de monde et gros réveilllon ce soir. »

Bon. La beauté de voir tous les « bogheis» attelés sortant de l’église, rue Lesage, messe de minuit dite, et s’en venant pour réveillonner. Clientèle de richards. Je dispose vite les plats pour les « waiters » énervés. Et, tard, quand la fête se termine, plus envie, personne, d’aller nous coucher.

Mon nouvel ami, un « saucier », Marcel- le-Marseillais, me dit : « Clau-de, si tu m’amenais voir les alentours sauvag-es ? La forêt canadien-ne ? » Je dis « oui ». Nous partons, bottes fourrées, vers un premier sentier en haut des côtes de ski.

Neige folle qui tourbillonne dans la nuit. Pas tous ces condos comme aujourd’hui, juste la forêt de sapins et de… beaux « bouleaux noères », comme dit Séraphin. « Dou-ce nuit, sain-te Nuit » : on fredonne l’air le Marseillais et moi. Comme bâtons de pèlerin, nous tenons ferme chacun un bâton de ski. Sous nos pas la neige craque. Du « Corn Flake ». Chaque fois que je change de sentier, les sapins secoués nous poudroient ! On a grimpé puis redescendu la montagne dite du Loup Garou. Loin, on voit l’église, les maisonnettes sur collines en lumignons vibrants. Véritable crèche à l’horizon. La beauté. Soudain, des traces. De quoi ? Raton laveur, vison, castor, martre, loutre ? On ne saura pas. Voici un rugissant ruisseau qui tournoie entre deux ravins : « Dans le Midi, nos, on appelle ça, des garrigues », dit Marcel ébloui. Qui donc ouvre tous ces étroits sentiers que nous escaladons ? C’’était avant « les motoneiges partout ».

Mon Marseillais s’accroche soudain : « Claud-de, Il y a une bêt-e, pas loin-g ? ». J’entends une sorte d’halètement, des mugissements. Marcel tremblote et de peur et de joie, excité. Qu’imagine-t-il ? Un renne, un caribou, un « élan d’Amérique », qu’on nomme « orignal », ou bien un ours polaire ? Les souffles de la bête invisible s’éloignent !

Le temps passe, j’ai perdu le nord : « Marcel ? Je ne sais plus du tout de quel côté aller ». Il rit nerveusement. Au firmament, la lune se fait abolir, nuées noires qui courent. Plus de ce réverbère au ciel. Une « Sainte nuit » inquiétante pour un gars de Villeray.

Marcel, crâneur, chantonne un cantique de Provence qui parle de « santons et de garrigues ». À mon tour je gueule: « Les anges dans nos campagnes/ont entonné l’hymne des cieux ». Cantique qu’il ne connaissait pas.
Soudain !, un large sentier, et, derrière un bouquet de sapins, une lueur ! Celle d’une cabane dans la nuit. « Regarde Clau-de, c’est habité, il y a une ombre mobile derrière les carreaux ! »

On y fonce. Un shack ! Un cabanon ! On cogne dans une fenêtre. Une sorte de géant aux cheveux gris ébouriffés, bossu, vêtu d’une camisole de laine, bretelles sur les hanches, vient nous ouvrir : « V’là du monde à c’t’heure de la nuitte ?

Où c’est que c’est que c’est… que vous vous en allez mes deux jeunes pardus bin raides ? » L’ermite a ouvert sa porte en la tenant à deux mains ! Pas de charnières ! Il la rajuste dans son cadre à grands coups de pied, rigolard. On entre, on dégèle un peu. Il ouvre une fiole de gros gin « De Keiper », nous en verse dans des gobelets rouillés.

Mon Marcel est rose de plaisir, devient « un ange dans nos campagnes » heureux : voir un vrai gars de chantier et dans une vraie « Cabane au Canada ». Le mythe français.

Antique radio grincheur sur tablette. Long poèle à bois, tortue. Étroit grabat dans un coin. Tuyau noire tournicotant au plafond. Chaises de babiche. Tête de chevreuil mal empaillé, les yeux grands ouverts à un mur. Une carabine. Deux raquettes à neige. Courte corde à linge garni de « chaussons » de laine, une chemise à carreaux, un sofa aux ressorts pendants.

Mon Marseillais aux anges dit son émerveillement. Avec son bel accent du Midi. Le gaillard crache alors heureux : « Ah bin, bout de viarge !, j’chus t’en face d’un gars de la Cannebière de Marseille, pas « creyable » !
Il dit se nommer Jack Barbeau, qu’on le baptise Bill Wabo mais qu’il a pas une goutte de sang-de-sauvage d’in veines ». Qu’il a été longtemps matelot sur des cargos, qu’il a connu Marseille en 1924, qu’il est né à Pointe-St-Charles, qu’il avait marié la boiteuse de Sainte-Adèle, qui est morte avec son premier bébé —« là, je me suis mis à « boère » comme un yable ! » Qu’il a fait mille métiers, mille misères. Les yeux dans l’eau, le gin vidé, il finit par se taire.

Marcel lui raconte la fin de l’ancienne Cannebière, lui dit « que Marius et Fanny » étaient bien morts et enterrés, que tout s’était modernisé, que le « FERRY BO-AT » de Pagnol était un « bac » ultra-rapide.

Silence !

Notre bonhomme décroche un vieux violon, nous joue en faussant « Les anges dans nos campagnes ». Marcel pleure de joie, parle de ses parents abandonnés, se mouche, finit par aller faire une accolade à bises farouche.
L’ermite recule de peur! En guise de réveillon, il offre des « bines au lard », des croûtons secs et déterre une grosse Black Horse chaude. Puis… me saisit les deux mains, yeux d’épagneul implorant :« J’suis un tout nu à c’t’heure, si vous pouviez me trouver une p’tite job à l’hôtel. Faut que je « gogne » un brin. Je sais toute faire, plomberie, électricité, n’importe quoi .» Je promet de parler au directeur, monsieur Marin.

Nous sommes redescendus tous les trois, Barbeau, nous guide, expert. La nuit se sauve et un soleil de Noël se montre timidement à la barre du jour.

Je regarde l’ermite dans la poudrerie matinale : un vieil ange-gardien bossu, si souple encore, avalant à grandes enjambées l’allée qui conduit au Chantecler. Mis au fait, le gérant Marin entraîna note vieil ange dans son cagibi du rez-de-chaussée, disant : « Barbeau, vous serez palefrenier, là-haut, derrière le curling .»

L’ermite bossu faisait le beau, tout content, il l’avait son cadeau de Noël. Il faisait jour, jour de Noël. Avant de rentrer au dortoir du quartier-général des employés, Marcel me serra dans ses bras : « Claud-de, c’est le plus beau réveillon de Noël de toute ma vie.

Je vais tout ra-conter ça à mes vieux là-bas. Je me suis senti comme en 1610, quand la colonie débutait. » J’ai marché vers mon ex-écurie plus bas.

Épuisé, je me suis jeté sur ma paillasse. Je me suis endormi au moment d’entendre des halètements, des mugissements : allais-je voir en rêve un ours ou l’orignal empaillé du bossu ?

Je m’endormis en balbutiant « Joyeux Noël, Joyeux Noël » pour mes amis perdus, dans Villeray.

Conte de Noël | «LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »

pour RADIO 98,5FM Montréal
diffusion le vendredi 24 décembre 2004 8h

Écouter l’enregistrement –format Windows Media

«LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »
Par Claude Jasmin

C’était un vendredi 24, comme aujourd’hui. Un décembre du temps de la guerre. « Demain samedi, demain Noël ». La mort rôdait. Ça allait mal : les nazis allemands partout en Europe, pire encore, l’oncle Ernest, missionnaire en Chine, avait été fait prisonnier des Japonais. Ma p’tite sœur, Marielle, disait qu’à son école les sœurs affirmaient que les Japonais étaient de grands experts en matière de torture. Ma grand-mère qui loge à l’étage, en fut très secouée. Ma mère répétait : « Pauvre Albina, si faible du cœur ». Il y avait aussi que notre docteur avait dit à ma mère : « C’est fini, madame Jasmin, vous pouvez plus avoir d’enfants ». Ça, chez nous, c’était une sorte de lourd secret. On en parlait pas.

Or, ce vendredi-là, le malheur a frappé, en pleine veille de Noël : grand-maman s’est écroulée. À midi. Crise cardiaque fatale. Raide morte juste au dessus de nos têtes, dans sa cuisine. Nous, la trâlée, on prenait notre dîner autour de la table. Il y avait d’abord eu la cloche d’alarme qui avait retenti dans chambre de mes parents. Mon père pris par son restaurant du sous-sol, c’est ma mère qui était montée à toute vitesse. Elle avait trouvé notre chère « mémeille » Jasmin sur le plancher, une aiguille à coudre dans la main, un verre de jus d’orange sur le plancher. Redescendue, elle avait crié dans la porte de la cave : « Édouard ? Ferme vite le restaurant! Ta pauvre mère est tombée, a bouge p’us, rien, est morte ! » Papa avait vite monté l’escalier de la cave. Il avait rien dit. Il s’était comme jeté dans chaise berçante, les yeux fermés bi’n durs.

Drôle de congé de veille de fête, on était tous à table, on avait arrêté de mastiquer nos saucisses. Un silence pesant. Mon frère Raynald, s’était mis à pleurnicher sans trop comprendre ce qui nous arrivait, il avait cinq ans.

M’man y avait donné un beigne plein de sucre en poudre et il avait mordu dedans !

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Mon père avait fini par se redresser, blanc comme un drap, avec maman, il était monté à l’étage voir sa mère morte. J’avais plus faim de rien : ni biscuit aux dates, ni beignet, ni jello rouge, ni pudding chômeur, rien. Grand-maman Jasmin nous faisait de si belles étrennes au Jour de l’an. J’aurai donc rien cette année ?

Plus tard, pendant que Lucille et Marcelle lavaient la vaisselle, j’avais suivi maman au salon. Elle s’était accroupie auprès de la crèche pour y installer un beau p’tit Jésus-de-cire. « Bi’n oui, mon garçon, c’est celui de ta grand’mère, elle en aura p’us jamais besoin. C’est importé de Prague et ça coûte les yeux de la tête ». Il était si beau, tout nu les p’tits bas levés en l’air, peau couleur pêche, les joues roses, les yeux bleus, les cheveux frisés blonds. Je me disais : c’est pas du vol, c’est à cause du secret de famille, le « p’us jamais de p’tit bébé pour ma mère ».

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Maman la débrouillarde arrêtait pas : elle avait appelé d’urgence un prêtre de Sainte-Cécile, le docteur Mousseau, l’entrepreneur de pompes funèbres, Sansregets. Elle allait et venait, répétant : « Eh oui, mes enfants, c’est fini, plus aucune grand-mère à c’t’heure ! Bête hein la vie ? Vous buvez une orangeade et… crac ! Vous raccommodez une robe et… schlac ! Une veille de Noël : nous faire ça ! » Ma mère est allée mettre de ses tourtières dans l’armoire sur la galerie, de ses beignets entre les fenêtres de la cuisine. J’avais dit : « Moman, c’est la fin des beaux cadeaux ? À jamais, non ? » Elle s’était enfin assise, m’avait comme fixé, moi, son plus vieux : « T’ l’ sais, grand-maman était pas pauvre, ça fait que… bin ça se peut que le chalet que ton père a visité à Pointe-Calumet, ça se pourrait qu’on puisse l’acheter pour y passer nos étés ». Puis elle a pris son visage grave : « Écoute moi bien maintenant, j’ ai parlé avec ton père qui est d’accord, tu vas te rendre à la Gare Jean-Talon pour annoncer à ton oncle Léo la mort de sa vieille mère. »

J’avais rien dit sur le coup. Vrai que j’étais le chouchou de mon oncle Léo, vrai que des fois il m’employait comme « helper » sur son train Montréal-Québec, Québec-Montréal. Il était cantinier sur le Ci-Pi-Ar. Il m’accrochait un grand panier en m’enfilant une courroie autour du cou et je me promenais dans les wagons en criant : « Crime soda ? Orange croche ? Biére d’épinette ? Nectar mousseux, cinq cennes ! Sanouiches, baloney, dinde, jambon, poulet ? 15 cennes ! Gâteaux variés, Jos-Louis, Croquettes, Mae-West ? 10 cennes ! » Ça me faisait de l’argent de poche. Je couchais à Québec, mon oncle Léo avait sa chambre dans la rue St-Louis. On allait luncher dans rue St-Jean. Il me payait un « clobe-sanouiches », le « de luxe », avec un pepsi, le « jumbo ». La dernière fois, veille de la Fête du Travail, j’avais vu le Premier ministre Duplesssis en personne, fumant son cigare. Il m’avait pris une « Orange croche » et m’avait donné un dix cennes. Neuf.

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Maman, avec mes sœurs, coupait les croûtes des sandwiches : « Claude, vite, va t’habiller propre, son train entre en gare vers quatre heures, t’as pas de temps à perdre ». J’avais dit : « M’man, une fois à la gare, comment j’vais lui apprendre ça… à quel moment au juste ? » A m’avait dit : « Tu jugeras ça sur place ! » J’étais mal un peu, j’avais ajouté : « Ça devrait pas être papa, non ? » Maman m’a coupé : « Tu connais ton père, pas fort du cœur comme sa mère, ultra sensible, si t’as pas le courage d’y aller, j’irai moi ». J’avais dit : « Non, non, donne-moi l’argent pour le tramway, six coins de rue pis il a neigé toute la nuit ». J’ai ouvert la main. Ensuite, j’étais allé mettre mon « blazer » bleu marine avec l’écusson brodé du collège et… en route.

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Dans mon tramway il y avait un ivrogne joyeux, maigre et chauve qui circulait entre les bancs d’osier en gueulant : « Le tit-Jésus ? cé du jambon ! Le tit-Jésus ? c’est du jambon ! » Les gens scandalisés lui donnait des coups de pied. Il riait. Une fois rendu à la gare Jean-Talon, il y avait un monde fou. J’aimais notre gare, le granit luisant, du marbre rosé, des lampes torchères, la grosse horloge avec les chiffres romains, les barreaux de cuivre doré des guichet et au fond, les grilles, les quais. Un haut-parleur grésillait : « All aboard, all aboard ! En voiture, les passagers pour All-Banny et Niou York, barrière numéro 9, gate number nine : en voiture ! all aboard ! » Ça me faisait rêver d’entendre ces annonces de départs. Un jour, que je me disais, je voyagerai, j’irai très loin, je verrai du pays. Soudain, une voix chuinta : « Porte numéro quatre, gate number four, pour le train venant de Québec ». Bon, ça y était, mon oncle Léo allait m’apparaître. J’ai marché vers les quais. Comment y annoncer ça, que je me répétais. J’aurais voulu me voir ailleurs. Les gens de Québec filaient de tous les côtés.

J’ai fini par l’apercevoir avec sa casquette marine du Ci-Pi-Ar, poussant son diable-à-roulettes chargé de caisses de bouteilles vides. Me suis approché, j’ai dit : « Bonjour mon oncle ! » Il s’est figé : « Tit-Claude ?, qu’est-ce que tu fais icitte ? » J’ai dit : « Rien, c’est ma mère, j’ai une nouvelle à vous annoncer. » Il a sorti son mouchoir s’est épongé le front, m’a offert un manchon de sa charrette. J’ai poussé, la langue sortie. Il riait mais moi, non ! Au bout d’une allée, on était à son « locker », il m’a dit en déchargeant ses caisses : « C’est quoi donc ta nouvelle ? » J’suis resté muet. La voix de Bing Crosby, à tue tête, me dérangeait avec son « I dream of a white chrismass… ». « Y est rien arrivé de grave chez vous, j’espère ». Là, j’ai bafouillé : « Il y que… ben, mémère, votre mère, était p’us en bonne santé, vous l’saviez hen, son cœur, pas vrai ? » L’oncle Léo m’écoutait d’une oreille occupé à cadenasser la porte du placard. « Bon, viens, faut y aller tit-Claude ». Il avait ajusté et réajusté sa casquette, j’étais mal, j’ai dit en marchant vers la sortie : « Je pense que vous allez devoir prendre un congé du Ci-Pi-Ar mon oncle, mémère va pas bien du tout. » « Quoi donc, c’est si sérieux que ça ? », qu’il m’a dit, marchant en revêtant son grand paletot noir. J’ai marmonné : « Ben…on pourrait dire que c’est la fin, mon oncle. Oui, la fin. » Il a grimacé, a ralenti le pas, il a comme allongé la babine du bas, j’ l’ voyais comme un p’tit gars qui fait un « potte ». Qui boude. J’en avais pitié.

On a marché vers les automobiles stationnées dehors. Il fallait que je tienne ma promesse, que je fasse mon annonce, c’était ma mission et je cherchais comment y arriver. Je suis monté à bord de sa Chevrolet rouge vin. Je jugeais que mon père avait été lâche, que c’était pas à un gars de 11 ans d’annoncer une mort pareille. Je lui en voulais à mon père.

Rue Jean-Talon la Chevrolet roulait vers chez nous car mon oncle passait toujours saluer mon père quand il rentrait de Québec. J’aimais descendre au restaurant écouter ces souvenirs de jeunesse sur leur ferme, les entendre rire, les voir s’attendrir en buvant des cafés. Là, j’étais décidé à parler, j’ai dit : « Mon oncle, aussi bien vous avertir, mémeille,a sera p’us là, en haut, à l’étage, ils l’ont transportée ailleurs ! » J’osais même pas le regarder. Un tramway chassait la neige qui tombait à gros flocons et actionnait sa sonnette au coin de Saint-Laurent. Pis j’ai ajouté : « C’est pire que vous pensez mon oncle, on peut dire, ah oui, « le bout de son rouleau ». Comprenez qu’ a remontera p’us jamais au dessus de chez nous. » J’avais les larmes au yeux. Ni à l’église ni à l’école, nulle part, on enseignait pas ça aux enfants : comment annoncer une mort. Surtout une veille de Noël. Je savais plus trop comment m’y prendre, ça fait que j’ai débité tout d’un coup : « C’est fou hen, mon oncle ?, on est là, un bon jour à ravauder une robe, pis bang ! On meurt! On est là, on boit un jus d’orange, pis, badang !’on tombe en pleine face ! »

Au coin d’Henri-Julien, mon oncle a ralenti : « Claude, « qu’est-c’est que c’est » qui est arrivé au juste, parle donc? » Ma honte encore. J’étais un incapable. Mon père allait être obligé de tout lui dire. J’aurai don’pas pu servir d’amortisseur, rien. Je me suis forcé : « C’est que, b’en, disons que votre mère, mon oncle, b’en, est partie ! » Il a marmonné : « Où ça ? Partie comment, où ?, à l’hôpital ? » J’avais la bouche sèche : « Non, mon oncle, non, l’hôpital, ca servirait p’us à rien ». Il a lancé son casque du Ci-PI-Ar sur le siège arrière, il a grogné : « J’sais b’en qu’y a son cœur, qu’était p’us soignable, vous l’avez descendue chez vous, en bas ?, c’est ça ? » J’ai fait « oui » de la tête et c’était pas un vrai mensonge parce —m’man l’avait dit— mémère allait être « exposée » dans notre salon.

Au coin de Jean-Talon, feu rouge, stop. J’ai admiré le sapin géant lumineux dans le parterre de la fleuriste, Mme Larose, pis un autre, « plusse » décoré encore, chez Mme Bourré, la corsetière. Je voyais le pharmacien Besner balayant farouchement la neige, le haut parleur de sa vitrine crachottait : « Dans une étable/Que Jésus est charmant/Qu’il est aimable/dans son avènement » ! Il y avait de la joie dans l’air, ma mémère morte, ça dérangeait pas. Personne. Le feu a passé au vert, mon oncle a tourné sur St-Denis. Arrivé devant le 7068 , mon oncle est sorti en trombe, il a vite vu l’écriteau : « Restaurant fermé, cause de raison majeure ». Il s’est comme jeté dans notre entrée, a ouvert la porte d’un geste vif. Je le suivais, penaud, la radio de la cuisine jouait gaiement : « Les anges dans nos campagnes» et mon oncle Léo s’est enfourné dans le salon. Il a regardé la crèche que papa façonnait en papier-rocher chaque année, il s’est agenouillé comme pour mieux voir le p’tit bébé de cire. Il a dit : « Mais ! C’est le p’tit Jésus-de-Prague de maman ? »

Il l’a pris dans ses gros doigts en se relevant. J’ai entendu la voix de ma mère se rapprochant dans le couloir : «C’est toi mon Léo, eh oui, elle a bu un jus d’orange, a reprisait une robe…», là, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit vitement : « Mon oncle, votre mère est morte, à midi ! ». Il a refermé sa main, ça a fait crounch ! Un p’tit crac ! Il avait écrasé le p’tit Jésus de Prague! En entrant dans le salon, ma mère a vu le Jésus de cire pété et mon oncle qui sanglotait comme un bébé. Elle lui a repris le bébé de cire broyé et me l’a donné, je savais pas trop pourquoi.

Je suis allé dans ma chambre et j’ai sorti ma colle à avion. J’entendais parler ma mère : « Léo, tu connais ton frère le grand émotif, j’ai pensé que notre Claude pourrait te faire l’annonce ». Mon oncle Léo a marmonné : « Il a bien fait ça Germaine, il a bien fait ça ». J’ai regardé mon avion « spit-fire » en balsa, me suis dit : « faut que les Allemands nazis se fassent tous écrapoutir, qu’ils paient pour nos tués sur les plages de Normandie ». On aurait dit que j’avais déjà oublié ma mémère. La radio jouait le « Dans une étable/ que Jésus est charmant… », j’ai regardé le bébé de cire éclaté comme le signal que maman aurait p’us jamais de bébés. J’ai repensé à grand-maman morte, qui se fera enterrer, on est comme mou au temps des Fêtes, j’suis v’nu pour chialer mais j’ai pensé à ce chalet au bord d’un lac que sa mort à mémère allait permettre et j’ai ravalé mes larmes. J’étais donc comme tout le monde, je pensais à moi d’abord; j’étais pas différent des autres et j’aimais pas trop ça. Les yeux rougis, mon oncle Léo est venu voir mon « spitfire » de papier de soie. Il a tripoté l’hélice à élastique, mon tube de colle, pis des morceaux du p’tit Jésus-de-Prague fracassé. Il m’a souri, m’a dit : « Tu sais pour ma mère, je savais qu’elle achevait sa vie. Pas vrai que son cœur tenait rien qu’ à un fil ? »

Ça m’a fait du bien.

fin

AUSSI – CONTE DE NOËL – 2005 À STE-ADÈLE, UN VIEIL ANGE BOSSU !


« LE MONSTRE DU LAC ROND »


  • ( Ce conte fut narré à la SRC, pour « TOUS LES MATINS », devant des enfants d’une garderie en décembre 2002 – version abrégée.)
  • C’était un Noël adélois tout blanc cette année-là. Gros réveillon la veille, hier,et nous voulions, les adultes, nous reposer. Quoi faire des enfants, toujours en forme eux ? Bof ! j’avais fait, avec mon vilebrequin, emprunté à Maurice, mon voisin, un beau grand trou, tôt ce matin-là, dans la glace du lac. Avec le « grément » fourni par les Jodoin, mes petits-fils pêchaient. Cinq lignes à l’eau ! Ils allaient prendre des perchaudes, des crapets. Et des poissons rouges ? Il y en a ! J’aurais la paix.

    Soudain, David, l’aîné frappe à ma porte : « Papi, papi, apporte ton vilebrequin, et viens vite, on a vu un monstre sous la glace du lac ! » Je cours voir ça. Quoi ? Un monstre ? Le loch-ness au lac Rond ? Diable, si c’était vrai.

    C’était la vérité. J’ouvris les yeux grands comme des deux dollars ! Par un des trous, on pouvait voir l’énorme naseau d’un…d’un quoi ? Caïman ?, non c’est en Chine, crocodile ?, non c’est en Afrique. C’était un jeune… alligator ?

    Je n’en revenais pas. J’avais lu qu’on en trouvait dans les égouts de New-York, bestioles abandonnées par des gens lassés de leur « pet » spécial. Quoi ? On a déjà découvert, c’est connu, un gigantesque boa proche de Saint-Donat, non ? Des gens n’ont pas de cœur !

    Les enfants étaient très excités. Je saisis mon vilebrequin et, tout de suite, j’élargis le trou. La bête, dragon inconnu pour les petits, « Lochness » épatant, exotique, se sort du trou en gigotant et en frissonnant. On a pu l’entendre grommeler : « Merci mes amis de m’avoir délivrer » Quoi ? Ça parle ? « Oui, mes amis, j’ai reçu ce don du grand « Alligadieu » : parler pour quelque temps. Je voulais fuir trop tard vers le sud mais tout est gelé maintenant, je n’arrive pas à filer vers votre Rivière du nord et puis par l’Outaouais gagner le fleuve Saint-Laurent, puis la mer. Secourez-moi, je vous en prie comme chante votre Félix » .

    On avait envie de rire : il nous avait chipé — durant l’été ?— un snorkel bleu, des lunettes, notre masque violet, une montre amphibie verte, aussi une ceinture de sauvetage jaune et orange. Il s’était décoré de ces objets disparus. Vraiment comique à voir!

    Pendant que les enfants le frottaient pour le réchauffer, j’ai sorti un vieux sac de couchage, j’ai ouvert les deux extrémités, on a roulé notre petit dragon dedans, sa longue queue sortait du sac par derrière. On l’a aidé à se jucher sur le toit de ma voiture. Je lui ai ficelé un drapeau fleurdelisé après la queue. Et en voiture ! Saint-Jérôme, patatras ! sirène, gyrophare, on stoppe et la police : « Vous avez un maudit gros serpent vivant sur le top, mes amis ! » On lui a raconté « le monstre du lac Rond ». Gentil, il nous a ouvert la route, on le suivait à 150 km l’heure. Le bonheur pour les petits !

    Les médias écoutent la radio-police, ça n’a pas été long que reporters de radio, de télé, étaient par dizaines, où ? Là. Au port de Montréal… les enfants, patineurs derrière le marché Bonsecours, entouraient l’auto et s’émerveillaient de voir notre capture jouant à la vedette. On l’a remis à l’eau. Il semblait un peu triste. Mes petits-fils lui disaient : « Veux-tu que l’on te garde? Tu vivrais dans la baignoire chez nous, nos parents diront « oui ». L’alligator fit signe que non. Vite, il voulait retrouver sa mer caraïbe. Les enfants alors en chorus : « Tu vas promettre de revenir l’été prochain, c’est oui hein ? » Il fit signe affirmatif la gueule fendue jusqu’aux oreilles.

    L’été prochain si vous voyez un dragon à la plage municipal, au bord du parc, rue du Chantecler, vous saurez qui c’est.

    Il avait froid, il voulait vite retrouver l’eau chaude du sud. Il est parti comme une flèche avec ses longues grasses pattes de grenouilles en arrière. On a pris la 132, on le suivait grâce au petit drapeau accroché à sa longue queue. Les enfants riaient, s’amusaient de le voir apparaître ici et là puis replonger et nager si vite, si vite…

    On a fait un arrêt à Verchères chez le chef péquiste, m’sieur Landry, on lui a raconté notre monstre de Sainte-Adèle. Il y croyait pas mais celui qu’on avait surnommé « Alligator-Noël » a surgi sur son rivage le bec plein de petits poissons des chevaux; une vraie pêche miraculeuse, l’évangile sur Saint-Laurent frappé. On lui a crié des « mercis » et sa belle Chantal Renaud est allé nous cuisiner un vrai bon lunch.

    Avant de quitter, Alligator-Noël — pour faire son drôle et faire plaisir à m’sieur Landry— par trois fois, a bondi en l’air et, en plongeant, grommelait : « Vive le Québec libbb-rrr… »,grosse broue au bord du fleuve :« Vive le Québec libbb-rrr…libbrr ». Un vrai bain tourbillon, ses grosses babines faisaient de grandes remous et les enfants riaient de plus belle.

    Repus, on a filé sur la 132 vers l’est. À Québec, radio et télé encore, au pied du Cap Diaman, foule et des vivats ! Des acclamations au pied du Vieux Québec. Touristes épatés. Notre Alligator-Noël à longue queue jouait les héros, la vedette venue de Sainte-Adèle, imitant par ses cabrioles les marsouins du zoo, les baleines de cinéma, bien dressées. Il cabotinait quoi. Photos prises par milliers !

    Notre voyage continuait, il surgissait parfois ici et là, on guettait son petit drapeau de natation agité par sa queue tout le long de la 132. Aux Trois-Pistoles, le soleil de ce Noël si parfaitement cocasse baissait. Beauté rougeâtre. Nous étions chez notre ami, Victor-Lévis, notre joli monstre adélois est venu s’échouer au rivage, il nous a craché sur une table de pique-nique du Bic, des homards, des crabes, des pétoncles, plein de crevettes de Matane, il en avait encore emmagasiner plein sa margoulette. On a fait un feu de camp pour faire griller ce cadeau de Noël inattendu. Il rigolait. On a vu le soleil couler à pic en face, aux Escoumins !

    Alligator-Noël ne parlait plus. Par ses yeux tristes, ses longs cils qui battaient vivement, on a bien vu qu’il allait devoir nous abandonner. On a fait des adieux. Les enfants l’ont caressé une dernière fois et il a plongé vers l’est. Une raie de mousse se formait, très vite. Notre ami disparut vers la mer au loin.

    Rentrant chez nous, on l’a imaginé longeant la Gaspésie, contourner les maritimes et voguer plein sud. On rentrait tout de même joyeux d’avoir pu vivre un tel épisode.

    En congé, les enfants finirent par l’oublier ayant leurs étrennes. Au Jour de l’An, surprise pour mes petits, un cadeau du papi : des billets pour Varadero à Cuba. On a pris l’avion. Le premier matin, sur la plage cubaine … quoi ? Eh b’en, allez-vous me croire ? qu’est-ce qu’on voit. Lui ! Le doux monstre du Lac Rond de Sainte-Adèle ! Il avait, comme une jupe, mis à sa taille le tissu de la ceinture de sauvetage jaune et rouge qu’il nous avait piquée. C’était donc une fille, une femelle ? Elle se dandinait, se trémoussait, avait retrouvé la parole accordée par Alligadieu car elle s’écria dans notre direction : « Heureux de vous revoir mes amis, je m’en vais me marier demain matin, je file dans les Evergreens en Floride, mon fiancé est un bel Alligator aux yeux verts et il veut un jour voir le Saint-Laurent, l’été, vos Laurentides. Oui ! Notre voyage de noces est donc remis à cet été, on va remonter, via le lac Saint-Louis et l’Ouatouais, jusqu’au au Lac Rond, par la Rivière du Nord. Bonne idée hein ? Êtes-vous contents ? »

    Mes petits-fils crièrent de joie anticipée sur cette vaste plage où ils retrouvèrent, médusés, leur snorkel bleu, la montre verte, le masque de plongée violet et le fleurdelisé tout déteint par le sel.

    À l’horizon, Alligator-Noël plongea prodigieusement dans la mer caraïbe, filant vers la Floride à une vitesse folle. L’amour fait cela ? Derrière notre gentil « monstre du Lac Rond », on aurait dit une frisante et jolie longue traîne de mariée. Ah oui, c’était tout fleuri de mousse blanche sur la mer.

    FIN.

    «NOËL DU CÔTÉ DE LONGUEUIL»

  • conte diffusé sur les ondes de CKAC, Noël 2001

  • À chaque année, à Noël, nous allions chez mémeille Jasmin, à trois coins de rue de chez nous.

    Elle était  » la riche  » de la famille. Elle avait un arbre de Noël géant avec un assortiment de boules compliquées, des guirlandes d’or et d’argent, des lumières multicolores clignotantes. Chez nous, juste une crèche, papa le pieux, papa le peureux craignait trop les incendies.

    Chez mémeille Jasmin, au 7453 St-Denis, la maison nous semblait luxueuse, tapis de Turquie dans le couloir, au boudoir, au salon, dans cette salle à manger avec beau buffet,  » side board « , argentier, vaisselier de bois sculpté. Les murs de sa demeure était en relief, du  » graphtexe « , disions-nous. Il y avait vitraux colorés au dessus des fenêtres,  » foyer  » artificiel avec et une machine lumineuse rotative, faisant rougeoyer les charbons de vitre noire.

    Oh, que nous aimions cette visite de Noël ! Mémeille-la-riche veuve, nous donnait à chacun un gros cadeau, étrennes rares. Le matin de Noël, nous avions dans nos bas suspendus, une orange, une banane, deux bonbons, deux flûtes de papier.
    Habitait chez mémeille, le frère de papa, mon oncl’Cléo, Léo de son vrai nom. Le benjamin de mémeille était cantinier du CiPi Ar, Monréal-Québec, Québec-Montréal. Il me prenait comme  » helper  » parfois. Je l’aidais, avec un harnachement lourd pendu au cou, à vendre ses sandwiches, ses eaux gazeuses. À Québec, nous couchions dans une petite chambre mansardée, rue St-Louis. Je me pensais à Paris chaque fois. Je voyageais, moi !Je voyais du monde, j’avais vu le Château Frontenac avant mon frère et mes soeurs ! J’avais déjà rencontré Monsieur Duplessis, en personne dans ce train. Il fumait son cigare, avait bu de mon jus d’orange, m’avait donné un dix sous de pourboire avant de reprendre ses palabres avec ses sbires au fond de son wagon.

    Mon oncle  » Cléo  » aimait rigoler, pas comme mon père faux franciscain à la triste figure du Tiers-Ordre L’oncle Léo était le parent le plus joyeux de notre tribu. A chaque fête de Noël chez mémeille, mon oncle Cléo invitait Vila, son homme à tout faire, son grand ami  » Vila « , qui se nommait Ovila. Ce Ovila me fascinait. Il jouait des claquettes avec des os de cochon, de son harmonica, véritable ruine babines, aussi de la guimbarde qu’on appelait une  » bombarde « . Ovila, bout en train excentrique, nous faisait danser des gigues, nous entraînait, les enfants dans des chansons à répondre‹ » envoyeille , envoyeille, la tite jument! ou :  » y a des hommes de riens qui y viennent et qui y viennent! « . ‹Un animateur d’une énergie rare l’ami de Léo.

    Chaque Noël, on avait hâte, les enfants, de revoir ce bout en train pourtant décharné, au visage osseux, blanc comme un drap mais si plein de vie. Je vous raconte une découverte à ne jamais oublier en cette veille de Noël de 1940. J’avais 9 ans. Onlce Léo me téléphonait : Mon p’tit Claude, cette année , mon Vila veut pas venir fêter. Y dit qu’il y a de la maladie chez lui, son plus vieux, Amédée. Quoi ? Je découvrais que notre saltimbanque annuel avait une famille et un enfant malade ? Il était donc un papa comme j’en avais un ! J’étais tout surpris. On s’imaginait, ‹l’égocentrisme des enfants‹, que le joyeux drille Ovila, était une sorte de bouffon sorti de nulle part. Un clown descendu du ciel pour le bonheur de la famille chez mémeille Jasmin.

    Oncle Léo ajouta :  » Vila t’aime bien. Tu vas venir avec moi et on va aller le convaincre, on va y secouer les puces, un Noël sans lui, ce serait pas un vrai Noël.  » J’étais d’accord. Mon oncle s’amena dans sa Ford rouge vin et en voiture !
     » Où est-ce qu’il habite, votre ami Ovila ?
     » Je sais pas, j’y suis jamais allé. Regarde, j’ai griffonné son adresse sur mon paquet de Players, c’est de l’autre coté du fleuve. Rive Sud. Près de Longueuil.
    Derrière la banquette de la Ford, il y avait des tas de sacs remplis de vieux journaux.
     » Pourquoi tous ces sacs, mon oncle ?
     » Ah ça, c’est lui qui me demande ça. Mon Vila dit que ça y fait du calfeutrage, mes vieilles gazettes. Il est pas riche, tu sais.
    Cela aussi m’étonnait. Non pas qu’il soit pauvre! mais que cet artiste puisse avoir des besoins si réels. Oui, ce grand désossé n’avait eu jusqu’ici aucune réalité vraie. J’allais rencontrer chez lui le bouffon de nos Noëls rituels, dans un autre cadre, dans sa maison. On traversa le Pont Jacques-Cartier.

    Mon oncle Cléo stoppa à une garage pour demander où se trouvait l’adresse fournie. Le garagiste, la fumée lui sortait de la bouche, se pencha à notre portière:
     » Oh, ça, là, c’est en bas, en arrière de Longueuil, c’est un trou de misère, c’est Jacques-Cartier. Les chômeurs de la ville s’installent là, sans permis ni rien. B’en souvent :y z’ont pas d’égout et pis pas toujours d’aqueduc pour l’eau courante.
    Diable ! Ovila vivait dans la misère ! C’était incompréhensible. Un homme si chaleureux, si gigotant.
     » Combien il a d’enfants Ovila, mon oncle ?.
     » Je sais pas trop, quatre, cinq , je sais pas . Je l’ai connu au  » Ci Pi Ar « , mais il a perdu vite sa job. Il savait rien faire au fond. Moins bon que nos nègres pour porter les valises.  »
    Quoi ? Ovila, un bon à rien ? Lui qui savait si bien raconter des blagues, qui jouait si bien de sa musique à bouche. Qui savait faire danser toute notre tribu, un bon à rien ?

    Je me réveillais raidement.

    Au sud de Longueuil, on a vu une pancarte :  » Ville Jacques-Cartier. Défense de  » dumper  » partout.  » Défilaient des rues de maisons plutôt sinistres. Des murs rafistolés avec des annonces rouillés de Kik,de coke de pepsi, de seven up. Des placages bizarres, des rafistolages inouïs, morceaux de bois vermoulu, restants de prélart, planches décolorés, des portes sans peinture, des fenêtres aux carreaux brisés, aux rideaux de guenille souillée.
    Aux carrefours, des silhouettes louches, courbées, mains aux poches, collets relevés, se faufilaient, semblant fuir des ombres indiscernables. Ma foi, j’étais dans un conte de Charles Dickens !

    Par ici pas de couronnes de guy aux fenêtres, aucun sapin lumineux comme dans notre rue Saint-Denis.

    Enfin, la rue indiquée !Enfin l’adresse, peinturluré sur un bout de plywood noirci. C’était là.
     » Ouaille, dit Oncle Léo, c’est un shack branlant, y a pas à dire.  »
    Le garagiste avait expliqué :
     » Méfiez-vous, c’est plein de monde croche par là, des voleurs, de la  » tite pègre  » vit dans ces baraques « .
    On a stationné. la Ford. Coups de klaxon de mon oncle. Ovila apparaît dans la porte. C’est bien lui, il sourit, tousse, crache.
    Mon oncle gueule :
     » On vient te charcher par la peau du cou « .
    Notre clown, plus blanc que jamais, éclate de rire.
     » Mon Vila, on va se prendre à deux, mon neveu pis moé, pour te convaincre pour Noël, demain. Tu peux pas nous faire ça, Vila !
    Ovila grelotte dans sa vieille veste de laine grise rapiécée, se penche dans la voiture;
     » Ah bin, mon Léo, tu m’as pas oublié.  »
    Il s’empare des sacs de vieux journaux, tout content. On sort, on marche vers sa demeure. Un filet de fumée très noire s’élève dans ce ciel de veille de Noël. Nous entrons. Des odeurs de moisi assaillent nos narines. Il n’y a pas de salon, ici, pas de tapis de Turquie, pas de murs de  » beurlap « , pas de vitraux aux fenêtres. Il y a un espace central, un gros poêle à bois qui boucane, une longue table, des chaises parfois sans dossier, un banc bancal. Au plafond pendent deux guirlandes de papier crêpelé. Une demoiselle à jupette, déguisée en père Noël, tournicote sous la lampe à poulie, elle tient un cierge allumée, dans l’autre main, un cahier à musique, c’est une annonce cartonnée des chocolats Laura Secord. Au fond, dans deux enclaves avec des portière de vieux rideaux en lambeaux, des lits. Dans l’un, cet Amédée malade qui renifle. Une fillette peigne une poupée ruinée, manchote.

    Deux petits garçons, assis sur le prélart délabré, se font un jeu de blocs avec des retailles de bois.

    Gêné comme moi, oncle Cléo disribue des cannes de bâton fort aux enfants, tente de les faire rire en imitant  » Woody Woodpecker « . L’épouse de notre clown merveilleux, traits tirés, cheveux défaits, le tablier taché, est étendue sur un divan crevé, nous fait signe de parler moins fort, indique le coin du Amédée tousseur. Tous nous regardent sans sourire, puis Ovila nous conduit au fond d’une chambre, on découvre dans une caisse d’oranges vide! un bébé naissant !
     » Oui, mes amis, c’est notre nouveau né, c’est notre cadeau de Noël. Il est né à minuit, avant-hier. C’est le docteur Ferron qui est venu délivrer Albina.  »
    La mère aux dents cassées dit :
     » On va le faire baptiser après-demain. Devinez comment on va l’appeler ?
    Ovila prend le poupon dans ses maigres bras et dit :
     » Noël, évidemment, Noël Vironneau. C’est notre petit Jésus.  »
    Je savais plus où me mette. Je n’avais jamais vu la misère, celle dont nous parlait le curé, les frères à l’école. Je m’imaginais qu’il n’y avait que nos petits chinois à dix cents pour connaître tant de pauvreté. Mon oncle s’accroupit près de la caisse d’orange et resta muet un long moment puis, à ma grande surprise il entonna d’une voix enrouée :
     » Il est né le divine enfant, jouez hautbois, résonnez musettes!  » Ovila, lui, chanta :  » Dans cette éta-ble que Jésus est charmant qu’il est aimable, dans son avènement! Il est tout à la fois!  »
    Toute la famille Vironneau entonna le cantique. Je me taisais.
    J’avais plus de voix. C’était une veille de Noël étonnante.
    C’était une drôle de  » crèche de Betléeem  » à Jacques-Cartier, si loin des pays arabes de nos images pieuses. Pas si loin ce chez moi. Je sortis le peu d’argent gagné à servir des messes, le mis près de la caisse d’orange-berceau. Oncle Léo m’imita, il sortit deux cinq, deux deux, des dollars tout fripés.

     » Tiens mon Vila, c’est pour leur acheter des petites douceurs demain à Noël.

    Bien catéchisé, je songeais à Joseph et Marie. Ici, il n’y avait ni boeuf ni âne. Il n’ y avait que deux poules près de leur cabane, et un coq aveugle. Ovila remercia, sortit son harmonica et joua,
    mélancolique,  » Un Canadien errant « . Il fallait partir.

    Rendu dehors, l’oncle Léo dit :  » Demain, tu viendras pas ? C’est définitif ? Si tu viens, tu repartirais pas les mains vides ?  »

    Ovila regarda dans la fenêtre sa femme avec son petit-Jésus nommé Noël dans les bras et finit par dire :
     » Bon, okay, Léo, je vas y aller. Mais pas longemps. Pis merci encore pour tes sacs.  »

    J’avais remarqué les gazettes cloués partout sur les murs contre le froid du dur hiver québécois.

    ***
    Le lendemain, chez mémeille Jasmin, quand Ovila entonna son  » Minuit Chrétiens « , puis :  » Les anges dans nos campagnes!  » et le :  » Ça bergers assemblons-nous!  » j’étais comme ailleurs, en arrière de Longueuil. Je songeais à la crèche-caisse d’orange. Je me disais :
     » Ça peut donc être vrai, un Jésus né dans une étable !  »
    Ovila nous encourageait à entonner en choeur :
     » Il est né le  » divine n’enfant  » !

    Je remarquais qu’il avait les yeux pleins d’eau notre  » joker « , notre bouffon blanc, inconnu jadis, qui avait une famille mal cachée derrière des annonces de coke et de pepsi. Alors, à ce Noël de 1940, j’ai moins mangé de gâteaux, de friandises, j’en cachais partout pour les offrir à Ovila avant qu’il s’en aille vers sa crèche du côté de Longueuil.

    Joyeux Noël à ceux qui ont le ventre plein,  » itou  » aux  » ventres vides  » du mauvais sort !
    FIN.