« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Note: La lecture de ce conte sera diffusée plusieurs fois le lundi 15 août, fête des Acadiens, à la station « radio-boomer » de Laval. Il est aussi publié dans le quotidien Le Soleil.
Claude jasmin a quitté, avec l’animateur Nicolas Deslauriers, CJMS-Country pour cette nouvelle radio de Laval. Au 1570 sur la bande AM et sur Internet, tous les mercredis de 8 h à 9 h l’auteur y fait des commentaires.


« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Chaque année, le 15 du mois d’août c’est la fête nationale des « plus anciens descendants » de la Nouvelle France. Une des « filles du pays acadien » était une Robichaud. Baptisée Yvonne, née au bord de l’océan atlantique, dans cette jolie petite ville dont Michel Conte fit une chanson : « Shipagan ». J’aimais entendre se confier ma « belle petite vieille » Yvonne, j’aimais l’écouter jaser, si bien se souvenir chaque fois qu’elle me « contait » son pays acadien.

Enfant, Yvonne fut… donnée ! Cela se faisait souvent jadis. Pour amincir les grosses familles. Mon Acadienne, son papa pauvre mort prématurément, s’en alla vivre chez des parents qui étaient, comme on disait, en « meilleurs moyens » que les autres. Elle se fera instruire et bien, chez « les bonne sœurs » au temps où les « bonnes sœurs » enseignaient si bien. L’adolescence à peine achevée, Yvonne sera déportée encore, loin de son Acadie natale car, brillante jeune fille, elle sera secrétaire (de celles que l’on disait « particulière ») aux Communes, à Ottawa. Bilingue et forte en français —grâce aux religieuses de son pensionnat de Tracadie. Devenue montréalaise par mariage, c’est elle, Yvonne, qui mettra de l’ordre dans mes textes de romans comme de mes séries télévisées. Elle fera du « au propre ». Mes écrits en avaient grand besoin. Yvonne me confia : « Avant de quitter Shipagan j’avais planté un cerisier près de la galerie et, quand j’y retournais, en vacances, je le re-voyais, toujours grandissant, j’étais contente : il restait cela, ce cerisier de mon enfance là-bas ».

Yvonne racontait bien « la mer, l’île de la Mecque, l’île Sainte-Marie, ses voisines dans la houle océane, les plages de sable, celles du Petit et du Grand Goulet, les hommes partis pêcher en mer, les épouses nerveuses, la fois du cheval noyé quand la glace fut trop mince, les cueillettes de coques en abondance par chez nous », me disait-elle, les pique-niques au delà des tourbières, les repas de crabes, de homards. Et cette léproserie voisine de son couvent ! Mais oui. Un bateau venu de la Caraïbe échoué à Tracadie y avait amené ces victimes de la lèpre. « Il y avait un grand mur, me contait Yvonne, écolière, on y perdait parfois notre balle, si les lépreux nous la revoyait on osait plus y toucher ». Elle riait de tant de candeur.

En 1980, j’y suis allé à Shipagan avec Yvonne. Elle semblait si heureuse de retrouver « sa petite patrie ». Je revois ses yeux embués, ses sourires, sa quête de souvenirs partout , ses retrouvailles avec des restes de parenté. Quand je la questionnais : « Yvonne, avez-vous le mal du pays, de votre pays d’enfance ? » Elle détournait la question, me parlait plutôt d’un passé moins lointain, de ses ministres en bons patrons, des députés parfois volages d’Ottawa, de son père adoptif, le Robichaud élu si souvent, de « messieu » Arthur Sauvé de Saint-Eustache des Deux-Montagnes, « un bien bel homme ». Aussi du fils-Sauvé alors dans l’armée, le brillant Paul Sauvé. Aussi de « messieu » Duplessis qui aimait la fleureter et la taquiner en visite au bord de l’Outaouais, lui, le « cheuf » venu « rameuter son butin ».

Yvonne, fière, lumineuse, en ancienne libre jeune fille, me parlait de sa première automobile, de sa marque de cigarettes préféré, du ski « de joring » dont elle raffolait dans les douces collines de la Gatineau. Du lac Meech. Elle allait devenir impétueuse et très indépendante « vieille fille » quand s’amena, important commis de banque, un beau « cavalier » soupirant. Le Raymond de la tribu des Boucher, exilé comme elle venu, lui, de Lotbinière, fils de Calixte Boucher pilote de cabotage. La belle « déportée » acadienne, ma Yvonne, succomba et ce fut la fin de sa vie libre. Mariage. Adieu majestueux édifice gothique, marbres luisants, bureaux des importants, filières à garnir, les rapports, ses notes de sténographie, les mémorandums infinis, les claviers des vieilles Remington. Oui, fin de sa longue belle jeunesse. Ce sera la traversée de la rivière Ottawa pour un logis à Hull, aux odeurs de la compagnie d’allumettes des Eddy pas loin. Début de ses pérégrinations car le Raymond, son beau commis de banque, montait en grade; ce sera encore des dérangements obligées. Quatre enfants. Une fillette hélas morte très tôt, deux garçons. Et une fille, ma fidèle compagne. Ma Raymonde.

Mais j’y revenais, j’y tenais : Yvonne, parlez-moi de 1755, ce premier historique « nettoyage ethnique », ce « dérangement » funeste des Acadiens. Chez vous, on en causait comment ? » Chaque fois Yvonne regardait à l’horizon, se taisait un temps et puis me reparlait de son petit cerisier planté sous la galerie pour qu’il puisse témoigner d’elle partie vers l’ouest à seize ans. Chaque fois que je disais le mot « déportation », elle avait un geste las, celui de quelqu’un qui chasse des mouches collantes. Cette Histoire avec un grand H, c’était quoi pour ma vaillante copiste Yvonne chez elle, enfant ? Un lugubre conte noir raconté à voix basse ? Un goût de vengeance, une peur à jamais, une cicatrice mal fermée ou bien une incroyable fable triste que tous ces colons installés sur des terres fécondes enfin défrichées avec leurs chefs refusant de prêter allégeance à Londres. Tout un peuple que l’on osera disperser aux quatre coins du monde. Ô la perfide Albion ! Et si je lui disais « Chttt, chttt ! Yvonne, écoutez, à la radio, votre chanson ! —on faisait jouer la si belle « toune » —aussi de Michel Conte— récemment reprise par l’acadienne Marie-Josée Thériault : « Évangéline »…Yvonne levait les yeux de ses notes de correction sur mon texte, se taisait. Dans ses yeux, je voyais la nostalgie d’une ancienne fillette, les cheveux blancs devenus, qui songeait seulement à son joli cerisier planté près de la galerie à Shipagan. Si j’insistais, si je disais : « Ce fameux poème de Longfellow, vous l’aimiez ? » Yvonne marmottait :
« C’est le passé tout ça, on n’y peut plus rien, pas vrai ? » Elle fut révoltée plutôt de cette « Sagouine » aliénée, celle d’Antonine Maillet : « C’est faux, c’est des mensonges ! On parle mieux que ça là-bas ! » Je souriais.

Un jour, je m’en souviendrai toujours, il faisait au dessus du lac un soleil éblouissant, je lui avais dit : « Yvonne, je viens de terminer un nouveau roman, pour le « nettoyage » du brouillon, je compte sur vous. » Et elle, mon Dieu que j’en avais eu mal !, elle avait regardé ce ciel aveuglant, m’avait dit les yeux trempés: « Euh…je regrette, non, j’peux plus, depuis un an, j’vois plus très clair. J’ai besoin d’une loupe pour lire, vous m’excuserez, trouvez-vous quelqu’un d’autre ». J’avais lu dans ce regard troublé toute la tristesse du monde. Yvonne, je ne le voyais pas, vieillissait comme tout le monde. Puis, ce sera l’abandon de son appartement « gagné », au Village Olympique. Elle pleurait de cette dernière « déportation », tellement en colère, révolté, l’on fit son entrée dans un centre pour très vieilles personnes. C’était sa mort comme annoncée. Beaucoup plus tard, sur le long balcon de « Marie-Rolet » à Rosemont, une fin d’après-midi, — mon attachement aux racines !— je lui parlai encore de « sa mer qu’on voit danser », des crabes, des filets plein le quai de Shipagan, de la marina remplie de « Doris », ces barques rondes qui se dandinaient, des coques partout, du Petit Goulet, de notre dernière pèlerinage au Nouveau Brunswick… Yvonne resta muette, arrimée à une chaise berçante, dérivant doucement vers la fin de son roman —puisque toute vie est un roman— se pencha vers la rue Saint-Zotique, chercha mon bras de sa main tremblante, pointa un index : « Claude, regardez en bas, là, là, proche du gros sapin du parterre, ce serait pas un cerisier, ça ? » Ému, je lui dis : « Vous y songez encore, hein, à votre cerisier de Shipagan ? » Yvonne sursauta :« Qui donc vous en a parlé de mon cerisier ? J’en ai jamais parlé. À personne ». Je n’ai rien dit. Peu de temps après ce sera les adieux définitifs, Yvonne dans la terre avec son Raymond, fils de pilote de cabotage. L’ Acadienne dans son cercueil sous un tertre de pelouse sur le mont Royal.

Je m’ennuie parfois de mon « acayenne », il m’arrive de songer à une fillette « donnée », à une fillette déportée et à son cerisier devenu tordu, noueux, donnant de jeunes fruits malgré tout. Un cerisier près d’une galerie chez la p’tite Yvonne Robichaud de Shipagan.

Conte de Noël | «LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »

pour RADIO 98,5FM Montréal
diffusion le vendredi 24 décembre 2004 8h

Écouter l’enregistrement –format Windows Media

«LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »
Par Claude Jasmin

C’était un vendredi 24, comme aujourd’hui. Un décembre du temps de la guerre. « Demain samedi, demain Noël ». La mort rôdait. Ça allait mal : les nazis allemands partout en Europe, pire encore, l’oncle Ernest, missionnaire en Chine, avait été fait prisonnier des Japonais. Ma p’tite sœur, Marielle, disait qu’à son école les sœurs affirmaient que les Japonais étaient de grands experts en matière de torture. Ma grand-mère qui loge à l’étage, en fut très secouée. Ma mère répétait : « Pauvre Albina, si faible du cœur ». Il y avait aussi que notre docteur avait dit à ma mère : « C’est fini, madame Jasmin, vous pouvez plus avoir d’enfants ». Ça, chez nous, c’était une sorte de lourd secret. On en parlait pas.

Or, ce vendredi-là, le malheur a frappé, en pleine veille de Noël : grand-maman s’est écroulée. À midi. Crise cardiaque fatale. Raide morte juste au dessus de nos têtes, dans sa cuisine. Nous, la trâlée, on prenait notre dîner autour de la table. Il y avait d’abord eu la cloche d’alarme qui avait retenti dans chambre de mes parents. Mon père pris par son restaurant du sous-sol, c’est ma mère qui était montée à toute vitesse. Elle avait trouvé notre chère « mémeille » Jasmin sur le plancher, une aiguille à coudre dans la main, un verre de jus d’orange sur le plancher. Redescendue, elle avait crié dans la porte de la cave : « Édouard ? Ferme vite le restaurant! Ta pauvre mère est tombée, a bouge p’us, rien, est morte ! » Papa avait vite monté l’escalier de la cave. Il avait rien dit. Il s’était comme jeté dans chaise berçante, les yeux fermés bi’n durs.

Drôle de congé de veille de fête, on était tous à table, on avait arrêté de mastiquer nos saucisses. Un silence pesant. Mon frère Raynald, s’était mis à pleurnicher sans trop comprendre ce qui nous arrivait, il avait cinq ans.

M’man y avait donné un beigne plein de sucre en poudre et il avait mordu dedans !

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Mon père avait fini par se redresser, blanc comme un drap, avec maman, il était monté à l’étage voir sa mère morte. J’avais plus faim de rien : ni biscuit aux dates, ni beignet, ni jello rouge, ni pudding chômeur, rien. Grand-maman Jasmin nous faisait de si belles étrennes au Jour de l’an. J’aurai donc rien cette année ?

Plus tard, pendant que Lucille et Marcelle lavaient la vaisselle, j’avais suivi maman au salon. Elle s’était accroupie auprès de la crèche pour y installer un beau p’tit Jésus-de-cire. « Bi’n oui, mon garçon, c’est celui de ta grand’mère, elle en aura p’us jamais besoin. C’est importé de Prague et ça coûte les yeux de la tête ». Il était si beau, tout nu les p’tits bas levés en l’air, peau couleur pêche, les joues roses, les yeux bleus, les cheveux frisés blonds. Je me disais : c’est pas du vol, c’est à cause du secret de famille, le « p’us jamais de p’tit bébé pour ma mère ».

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Maman la débrouillarde arrêtait pas : elle avait appelé d’urgence un prêtre de Sainte-Cécile, le docteur Mousseau, l’entrepreneur de pompes funèbres, Sansregets. Elle allait et venait, répétant : « Eh oui, mes enfants, c’est fini, plus aucune grand-mère à c’t’heure ! Bête hein la vie ? Vous buvez une orangeade et… crac ! Vous raccommodez une robe et… schlac ! Une veille de Noël : nous faire ça ! » Ma mère est allée mettre de ses tourtières dans l’armoire sur la galerie, de ses beignets entre les fenêtres de la cuisine. J’avais dit : « Moman, c’est la fin des beaux cadeaux ? À jamais, non ? » Elle s’était enfin assise, m’avait comme fixé, moi, son plus vieux : « T’ l’ sais, grand-maman était pas pauvre, ça fait que… bin ça se peut que le chalet que ton père a visité à Pointe-Calumet, ça se pourrait qu’on puisse l’acheter pour y passer nos étés ». Puis elle a pris son visage grave : « Écoute moi bien maintenant, j’ ai parlé avec ton père qui est d’accord, tu vas te rendre à la Gare Jean-Talon pour annoncer à ton oncle Léo la mort de sa vieille mère. »

J’avais rien dit sur le coup. Vrai que j’étais le chouchou de mon oncle Léo, vrai que des fois il m’employait comme « helper » sur son train Montréal-Québec, Québec-Montréal. Il était cantinier sur le Ci-Pi-Ar. Il m’accrochait un grand panier en m’enfilant une courroie autour du cou et je me promenais dans les wagons en criant : « Crime soda ? Orange croche ? Biére d’épinette ? Nectar mousseux, cinq cennes ! Sanouiches, baloney, dinde, jambon, poulet ? 15 cennes ! Gâteaux variés, Jos-Louis, Croquettes, Mae-West ? 10 cennes ! » Ça me faisait de l’argent de poche. Je couchais à Québec, mon oncle Léo avait sa chambre dans la rue St-Louis. On allait luncher dans rue St-Jean. Il me payait un « clobe-sanouiches », le « de luxe », avec un pepsi, le « jumbo ». La dernière fois, veille de la Fête du Travail, j’avais vu le Premier ministre Duplesssis en personne, fumant son cigare. Il m’avait pris une « Orange croche » et m’avait donné un dix cennes. Neuf.

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Maman, avec mes sœurs, coupait les croûtes des sandwiches : « Claude, vite, va t’habiller propre, son train entre en gare vers quatre heures, t’as pas de temps à perdre ». J’avais dit : « M’man, une fois à la gare, comment j’vais lui apprendre ça… à quel moment au juste ? » A m’avait dit : « Tu jugeras ça sur place ! » J’étais mal un peu, j’avais ajouté : « Ça devrait pas être papa, non ? » Maman m’a coupé : « Tu connais ton père, pas fort du cœur comme sa mère, ultra sensible, si t’as pas le courage d’y aller, j’irai moi ». J’avais dit : « Non, non, donne-moi l’argent pour le tramway, six coins de rue pis il a neigé toute la nuit ». J’ai ouvert la main. Ensuite, j’étais allé mettre mon « blazer » bleu marine avec l’écusson brodé du collège et… en route.

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Dans mon tramway il y avait un ivrogne joyeux, maigre et chauve qui circulait entre les bancs d’osier en gueulant : « Le tit-Jésus ? cé du jambon ! Le tit-Jésus ? c’est du jambon ! » Les gens scandalisés lui donnait des coups de pied. Il riait. Une fois rendu à la gare Jean-Talon, il y avait un monde fou. J’aimais notre gare, le granit luisant, du marbre rosé, des lampes torchères, la grosse horloge avec les chiffres romains, les barreaux de cuivre doré des guichet et au fond, les grilles, les quais. Un haut-parleur grésillait : « All aboard, all aboard ! En voiture, les passagers pour All-Banny et Niou York, barrière numéro 9, gate number nine : en voiture ! all aboard ! » Ça me faisait rêver d’entendre ces annonces de départs. Un jour, que je me disais, je voyagerai, j’irai très loin, je verrai du pays. Soudain, une voix chuinta : « Porte numéro quatre, gate number four, pour le train venant de Québec ». Bon, ça y était, mon oncle Léo allait m’apparaître. J’ai marché vers les quais. Comment y annoncer ça, que je me répétais. J’aurais voulu me voir ailleurs. Les gens de Québec filaient de tous les côtés.

J’ai fini par l’apercevoir avec sa casquette marine du Ci-Pi-Ar, poussant son diable-à-roulettes chargé de caisses de bouteilles vides. Me suis approché, j’ai dit : « Bonjour mon oncle ! » Il s’est figé : « Tit-Claude ?, qu’est-ce que tu fais icitte ? » J’ai dit : « Rien, c’est ma mère, j’ai une nouvelle à vous annoncer. » Il a sorti son mouchoir s’est épongé le front, m’a offert un manchon de sa charrette. J’ai poussé, la langue sortie. Il riait mais moi, non ! Au bout d’une allée, on était à son « locker », il m’a dit en déchargeant ses caisses : « C’est quoi donc ta nouvelle ? » J’suis resté muet. La voix de Bing Crosby, à tue tête, me dérangeait avec son « I dream of a white chrismass… ». « Y est rien arrivé de grave chez vous, j’espère ». Là, j’ai bafouillé : « Il y que… ben, mémère, votre mère, était p’us en bonne santé, vous l’saviez hen, son cœur, pas vrai ? » L’oncle Léo m’écoutait d’une oreille occupé à cadenasser la porte du placard. « Bon, viens, faut y aller tit-Claude ». Il avait ajusté et réajusté sa casquette, j’étais mal, j’ai dit en marchant vers la sortie : « Je pense que vous allez devoir prendre un congé du Ci-Pi-Ar mon oncle, mémère va pas bien du tout. » « Quoi donc, c’est si sérieux que ça ? », qu’il m’a dit, marchant en revêtant son grand paletot noir. J’ai marmonné : « Ben…on pourrait dire que c’est la fin, mon oncle. Oui, la fin. » Il a grimacé, a ralenti le pas, il a comme allongé la babine du bas, j’ l’ voyais comme un p’tit gars qui fait un « potte ». Qui boude. J’en avais pitié.

On a marché vers les automobiles stationnées dehors. Il fallait que je tienne ma promesse, que je fasse mon annonce, c’était ma mission et je cherchais comment y arriver. Je suis monté à bord de sa Chevrolet rouge vin. Je jugeais que mon père avait été lâche, que c’était pas à un gars de 11 ans d’annoncer une mort pareille. Je lui en voulais à mon père.

Rue Jean-Talon la Chevrolet roulait vers chez nous car mon oncle passait toujours saluer mon père quand il rentrait de Québec. J’aimais descendre au restaurant écouter ces souvenirs de jeunesse sur leur ferme, les entendre rire, les voir s’attendrir en buvant des cafés. Là, j’étais décidé à parler, j’ai dit : « Mon oncle, aussi bien vous avertir, mémeille,a sera p’us là, en haut, à l’étage, ils l’ont transportée ailleurs ! » J’osais même pas le regarder. Un tramway chassait la neige qui tombait à gros flocons et actionnait sa sonnette au coin de Saint-Laurent. Pis j’ai ajouté : « C’est pire que vous pensez mon oncle, on peut dire, ah oui, « le bout de son rouleau ». Comprenez qu’ a remontera p’us jamais au dessus de chez nous. » J’avais les larmes au yeux. Ni à l’église ni à l’école, nulle part, on enseignait pas ça aux enfants : comment annoncer une mort. Surtout une veille de Noël. Je savais plus trop comment m’y prendre, ça fait que j’ai débité tout d’un coup : « C’est fou hen, mon oncle ?, on est là, un bon jour à ravauder une robe, pis bang ! On meurt! On est là, on boit un jus d’orange, pis, badang !’on tombe en pleine face ! »

Au coin d’Henri-Julien, mon oncle a ralenti : « Claude, « qu’est-c’est que c’est » qui est arrivé au juste, parle donc? » Ma honte encore. J’étais un incapable. Mon père allait être obligé de tout lui dire. J’aurai don’pas pu servir d’amortisseur, rien. Je me suis forcé : « C’est que, b’en, disons que votre mère, mon oncle, b’en, est partie ! » Il a marmonné : « Où ça ? Partie comment, où ?, à l’hôpital ? » J’avais la bouche sèche : « Non, mon oncle, non, l’hôpital, ca servirait p’us à rien ». Il a lancé son casque du Ci-PI-Ar sur le siège arrière, il a grogné : « J’sais b’en qu’y a son cœur, qu’était p’us soignable, vous l’avez descendue chez vous, en bas ?, c’est ça ? » J’ai fait « oui » de la tête et c’était pas un vrai mensonge parce —m’man l’avait dit— mémère allait être « exposée » dans notre salon.

Au coin de Jean-Talon, feu rouge, stop. J’ai admiré le sapin géant lumineux dans le parterre de la fleuriste, Mme Larose, pis un autre, « plusse » décoré encore, chez Mme Bourré, la corsetière. Je voyais le pharmacien Besner balayant farouchement la neige, le haut parleur de sa vitrine crachottait : « Dans une étable/Que Jésus est charmant/Qu’il est aimable/dans son avènement » ! Il y avait de la joie dans l’air, ma mémère morte, ça dérangeait pas. Personne. Le feu a passé au vert, mon oncle a tourné sur St-Denis. Arrivé devant le 7068 , mon oncle est sorti en trombe, il a vite vu l’écriteau : « Restaurant fermé, cause de raison majeure ». Il s’est comme jeté dans notre entrée, a ouvert la porte d’un geste vif. Je le suivais, penaud, la radio de la cuisine jouait gaiement : « Les anges dans nos campagnes» et mon oncle Léo s’est enfourné dans le salon. Il a regardé la crèche que papa façonnait en papier-rocher chaque année, il s’est agenouillé comme pour mieux voir le p’tit bébé de cire. Il a dit : « Mais ! C’est le p’tit Jésus-de-Prague de maman ? »

Il l’a pris dans ses gros doigts en se relevant. J’ai entendu la voix de ma mère se rapprochant dans le couloir : «C’est toi mon Léo, eh oui, elle a bu un jus d’orange, a reprisait une robe…», là, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit vitement : « Mon oncle, votre mère est morte, à midi ! ». Il a refermé sa main, ça a fait crounch ! Un p’tit crac ! Il avait écrasé le p’tit Jésus de Prague! En entrant dans le salon, ma mère a vu le Jésus de cire pété et mon oncle qui sanglotait comme un bébé. Elle lui a repris le bébé de cire broyé et me l’a donné, je savais pas trop pourquoi.

Je suis allé dans ma chambre et j’ai sorti ma colle à avion. J’entendais parler ma mère : « Léo, tu connais ton frère le grand émotif, j’ai pensé que notre Claude pourrait te faire l’annonce ». Mon oncle Léo a marmonné : « Il a bien fait ça Germaine, il a bien fait ça ». J’ai regardé mon avion « spit-fire » en balsa, me suis dit : « faut que les Allemands nazis se fassent tous écrapoutir, qu’ils paient pour nos tués sur les plages de Normandie ». On aurait dit que j’avais déjà oublié ma mémère. La radio jouait le « Dans une étable/ que Jésus est charmant… », j’ai regardé le bébé de cire éclaté comme le signal que maman aurait p’us jamais de bébés. J’ai repensé à grand-maman morte, qui se fera enterrer, on est comme mou au temps des Fêtes, j’suis v’nu pour chialer mais j’ai pensé à ce chalet au bord d’un lac que sa mort à mémère allait permettre et j’ai ravalé mes larmes. J’étais donc comme tout le monde, je pensais à moi d’abord; j’étais pas différent des autres et j’aimais pas trop ça. Les yeux rougis, mon oncle Léo est venu voir mon « spitfire » de papier de soie. Il a tripoté l’hélice à élastique, mon tube de colle, pis des morceaux du p’tit Jésus-de-Prague fracassé. Il m’a souri, m’a dit : « Tu sais pour ma mère, je savais qu’elle achevait sa vie. Pas vrai que son cœur tenait rien qu’ à un fil ? »

Ça m’a fait du bien.

fin

AUSSI – CONTE DE NOËL – 2005 À STE-ADÈLE, UN VIEIL ANGE BOSSU !


« LE MONSTRE DU LAC ROND »


  • ( Ce conte fut narré à la SRC, pour « TOUS LES MATINS », devant des enfants d’une garderie en décembre 2002 – version abrégée.)
  • C’était un Noël adélois tout blanc cette année-là. Gros réveillon la veille, hier,et nous voulions, les adultes, nous reposer. Quoi faire des enfants, toujours en forme eux ? Bof ! j’avais fait, avec mon vilebrequin, emprunté à Maurice, mon voisin, un beau grand trou, tôt ce matin-là, dans la glace du lac. Avec le « grément » fourni par les Jodoin, mes petits-fils pêchaient. Cinq lignes à l’eau ! Ils allaient prendre des perchaudes, des crapets. Et des poissons rouges ? Il y en a ! J’aurais la paix.

    Soudain, David, l’aîné frappe à ma porte : « Papi, papi, apporte ton vilebrequin, et viens vite, on a vu un monstre sous la glace du lac ! » Je cours voir ça. Quoi ? Un monstre ? Le loch-ness au lac Rond ? Diable, si c’était vrai.

    C’était la vérité. J’ouvris les yeux grands comme des deux dollars ! Par un des trous, on pouvait voir l’énorme naseau d’un…d’un quoi ? Caïman ?, non c’est en Chine, crocodile ?, non c’est en Afrique. C’était un jeune… alligator ?

    Je n’en revenais pas. J’avais lu qu’on en trouvait dans les égouts de New-York, bestioles abandonnées par des gens lassés de leur « pet » spécial. Quoi ? On a déjà découvert, c’est connu, un gigantesque boa proche de Saint-Donat, non ? Des gens n’ont pas de cœur !

    Les enfants étaient très excités. Je saisis mon vilebrequin et, tout de suite, j’élargis le trou. La bête, dragon inconnu pour les petits, « Lochness » épatant, exotique, se sort du trou en gigotant et en frissonnant. On a pu l’entendre grommeler : « Merci mes amis de m’avoir délivrer » Quoi ? Ça parle ? « Oui, mes amis, j’ai reçu ce don du grand « Alligadieu » : parler pour quelque temps. Je voulais fuir trop tard vers le sud mais tout est gelé maintenant, je n’arrive pas à filer vers votre Rivière du nord et puis par l’Outaouais gagner le fleuve Saint-Laurent, puis la mer. Secourez-moi, je vous en prie comme chante votre Félix » .

    On avait envie de rire : il nous avait chipé — durant l’été ?— un snorkel bleu, des lunettes, notre masque violet, une montre amphibie verte, aussi une ceinture de sauvetage jaune et orange. Il s’était décoré de ces objets disparus. Vraiment comique à voir!

    Pendant que les enfants le frottaient pour le réchauffer, j’ai sorti un vieux sac de couchage, j’ai ouvert les deux extrémités, on a roulé notre petit dragon dedans, sa longue queue sortait du sac par derrière. On l’a aidé à se jucher sur le toit de ma voiture. Je lui ai ficelé un drapeau fleurdelisé après la queue. Et en voiture ! Saint-Jérôme, patatras ! sirène, gyrophare, on stoppe et la police : « Vous avez un maudit gros serpent vivant sur le top, mes amis ! » On lui a raconté « le monstre du lac Rond ». Gentil, il nous a ouvert la route, on le suivait à 150 km l’heure. Le bonheur pour les petits !

    Les médias écoutent la radio-police, ça n’a pas été long que reporters de radio, de télé, étaient par dizaines, où ? Là. Au port de Montréal… les enfants, patineurs derrière le marché Bonsecours, entouraient l’auto et s’émerveillaient de voir notre capture jouant à la vedette. On l’a remis à l’eau. Il semblait un peu triste. Mes petits-fils lui disaient : « Veux-tu que l’on te garde? Tu vivrais dans la baignoire chez nous, nos parents diront « oui ». L’alligator fit signe que non. Vite, il voulait retrouver sa mer caraïbe. Les enfants alors en chorus : « Tu vas promettre de revenir l’été prochain, c’est oui hein ? » Il fit signe affirmatif la gueule fendue jusqu’aux oreilles.

    L’été prochain si vous voyez un dragon à la plage municipal, au bord du parc, rue du Chantecler, vous saurez qui c’est.

    Il avait froid, il voulait vite retrouver l’eau chaude du sud. Il est parti comme une flèche avec ses longues grasses pattes de grenouilles en arrière. On a pris la 132, on le suivait grâce au petit drapeau accroché à sa longue queue. Les enfants riaient, s’amusaient de le voir apparaître ici et là puis replonger et nager si vite, si vite…

    On a fait un arrêt à Verchères chez le chef péquiste, m’sieur Landry, on lui a raconté notre monstre de Sainte-Adèle. Il y croyait pas mais celui qu’on avait surnommé « Alligator-Noël » a surgi sur son rivage le bec plein de petits poissons des chevaux; une vraie pêche miraculeuse, l’évangile sur Saint-Laurent frappé. On lui a crié des « mercis » et sa belle Chantal Renaud est allé nous cuisiner un vrai bon lunch.

    Avant de quitter, Alligator-Noël — pour faire son drôle et faire plaisir à m’sieur Landry— par trois fois, a bondi en l’air et, en plongeant, grommelait : « Vive le Québec libbb-rrr… »,grosse broue au bord du fleuve :« Vive le Québec libbb-rrr…libbrr ». Un vrai bain tourbillon, ses grosses babines faisaient de grandes remous et les enfants riaient de plus belle.

    Repus, on a filé sur la 132 vers l’est. À Québec, radio et télé encore, au pied du Cap Diaman, foule et des vivats ! Des acclamations au pied du Vieux Québec. Touristes épatés. Notre Alligator-Noël à longue queue jouait les héros, la vedette venue de Sainte-Adèle, imitant par ses cabrioles les marsouins du zoo, les baleines de cinéma, bien dressées. Il cabotinait quoi. Photos prises par milliers !

    Notre voyage continuait, il surgissait parfois ici et là, on guettait son petit drapeau de natation agité par sa queue tout le long de la 132. Aux Trois-Pistoles, le soleil de ce Noël si parfaitement cocasse baissait. Beauté rougeâtre. Nous étions chez notre ami, Victor-Lévis, notre joli monstre adélois est venu s’échouer au rivage, il nous a craché sur une table de pique-nique du Bic, des homards, des crabes, des pétoncles, plein de crevettes de Matane, il en avait encore emmagasiner plein sa margoulette. On a fait un feu de camp pour faire griller ce cadeau de Noël inattendu. Il rigolait. On a vu le soleil couler à pic en face, aux Escoumins !

    Alligator-Noël ne parlait plus. Par ses yeux tristes, ses longs cils qui battaient vivement, on a bien vu qu’il allait devoir nous abandonner. On a fait des adieux. Les enfants l’ont caressé une dernière fois et il a plongé vers l’est. Une raie de mousse se formait, très vite. Notre ami disparut vers la mer au loin.

    Rentrant chez nous, on l’a imaginé longeant la Gaspésie, contourner les maritimes et voguer plein sud. On rentrait tout de même joyeux d’avoir pu vivre un tel épisode.

    En congé, les enfants finirent par l’oublier ayant leurs étrennes. Au Jour de l’An, surprise pour mes petits, un cadeau du papi : des billets pour Varadero à Cuba. On a pris l’avion. Le premier matin, sur la plage cubaine … quoi ? Eh b’en, allez-vous me croire ? qu’est-ce qu’on voit. Lui ! Le doux monstre du Lac Rond de Sainte-Adèle ! Il avait, comme une jupe, mis à sa taille le tissu de la ceinture de sauvetage jaune et rouge qu’il nous avait piquée. C’était donc une fille, une femelle ? Elle se dandinait, se trémoussait, avait retrouvé la parole accordée par Alligadieu car elle s’écria dans notre direction : « Heureux de vous revoir mes amis, je m’en vais me marier demain matin, je file dans les Evergreens en Floride, mon fiancé est un bel Alligator aux yeux verts et il veut un jour voir le Saint-Laurent, l’été, vos Laurentides. Oui ! Notre voyage de noces est donc remis à cet été, on va remonter, via le lac Saint-Louis et l’Ouatouais, jusqu’au au Lac Rond, par la Rivière du Nord. Bonne idée hein ? Êtes-vous contents ? »

    Mes petits-fils crièrent de joie anticipée sur cette vaste plage où ils retrouvèrent, médusés, leur snorkel bleu, la montre verte, le masque de plongée violet et le fleurdelisé tout déteint par le sel.

    À l’horizon, Alligator-Noël plongea prodigieusement dans la mer caraïbe, filant vers la Floride à une vitesse folle. L’amour fait cela ? Derrière notre gentil « monstre du Lac Rond », on aurait dit une frisante et jolie longue traîne de mariée. Ah oui, c’était tout fleuri de mousse blanche sur la mer.

    FIN.

    CHEMIN DE CROIX DANS VILLERAY

  • diffusé sur les ondes de CKAC le 29 mars 2002
  • PREMIÈRE STATION :

    Vendredi saint, congé d’école. Cette année-là, 1940, un printemps précoce mais trop de bouette partout. À quoi jouer Seigneur ? Il y a notre ti-coune-André qu’on aimait tourmenter. Qui nous suivait partout. Balourd, s’enfargeant dans ses bottines lacées. Nul au hockey de trottoir, zéro à solftball dans ruelle. On l’endurait. Il était arrivé dans Villeray le premier mai dernier, la casquette pied-de-poule à palette sur les oreilles décollées, la bouche ouverte, ses petits yeux pissous cherchant de nouveaux petits amis. Dès le 2 mai, c’est sa maman qui nous est apparue, pimpante, très fardée, bien coiffée, dans la porte de son hangar au dessus du garage du notaire Hérode Pilate. Elle nous a appelés, toute souriante, elle a ouvert la porte du hangar. Ouow!  » La caverne d’Ali Baba!  » Son André chéri avait des jouets géants. Elle a dit :  » Si vous acceptez de jouer avec mon petit garçon, vous aurez droit à tous ces trésors.  » Magnifique cheval à bascule, avec les étriers en argent, l’attelage en vrai cuir de cordoue, la belle crinière, toute. Gros camion de pompier flambant rouge. Grosse pelle à  » stime « , avec un vrai fourneau. Reluisante voiture à pédales, marquée chevrolet avec l’ange bronzé sur le hood.  » Servez-vous mes petits amis mais ne brisez rien « . Elle souriait, André aussi, derrière elle. Le gros Devaux, Cure-dent- Moéneau, et Malbeuf-le coq l’oeil, on a emporté ces jouets rares dans ma cour. J’ai pris la chevrolet émaillée verte, gros Devaux, le cheval berçant, Moéneau-cure-dent, le truck de pomper et Malbeuf-coq l’oeil, a pris la pelle à stime. Et lui, André ? Bin, on lui a fait jouer le rôle de police à pied, avec un sifflet.

    DEUXIÈME STATION :
    Avec le temps, on a fini par se tanner. On aimait mieux la softball. Et Tarlais- André ? Il arrivait jamais à frapper une seule balle, on le laissait à vache, au bout du champ vacant des Thériault. Et puis une rumeur s’est mise à circuler : sa kioute jeune maman, était bin belle, mais était pas comme nos mères. Était spéciale, bizarre. Au restaurant de papa, le père à Moéneau a dit :  » A reçoit un homme qu’on connaît pas personne, trois quatre soirs par semaine. Il grimpe l’escalier quatre par quatre marches, il en re-sort en pleine nuitte!  » De son balcon, la mère à Malbeuf a dit :  » Germaine, pas vrai qu’on la voit jamais à messe le dimanche ? Ça m’a bin l’air qu’a fera pas ses Pâques!  » On entendait des mots nouveaux :maîtresse, amant, petit bâtard.  » Madame Devaux insistait :  » Cette femme a pas l’air catholique, a s’grime bin que trop. Ça se parfume comme une cocotte.  » Madame Moéneau a dit à ma mère :  » Je sais pas si on fait bien , si c’est bien prudent, de laisser nos enfants fréquenter un  » enfant de l’amour  » ? Nos parents et les voisins, depuis ce premier mai de 1940, se questionnaient sans cesse. Si on la saluait, rue Saint-Denis, rue Jean-Talon, c’était avec réticence, par politesse obligée. Oui, d’où sortait donc cette jeune pimbêche aux manières de courtisane ?

    TROISIÈME STATION :
    On a fini par être invité, les quatre mousquetaires, chez André. Sa mère nous laissait tout faire. Fait rare : André-la-casquette avait sa propre chambre. Les jours de mauvais temps, on pouvait jouer avec ses casse-tête géants, au milieu du leur salon, avec sa collection d’autos miniatures, son régiment de soldats de plomb. On avait le droit d’ouvrir la glacière et nous servir de crime-soda, de rootbeer, de bière d’épinette, même de biscuits whippets. La totale liberté! Drôle de mère, en robe de chambre mauve, toute décolletée. Ca nous changeait de nos mères criant :  » Dehors. Dehors! Aller jouer dehors, salissez pas mes prélarts, abîmez pas mon beau Chesterfield  »

    Mais. on s’est tanné aussi de son parchesi sur bois de chêne, de son bingo aux lettres gravées, de ses serpents et échelles en relief. On aimait mieux jouer à softball. Tarla-André, collant, qu’on endurait, nous suivait partout, faisait notre mascotte, portait le sac de battes, de mites, de balles, quand on allait compétionner au parc Jarry, ou parc Everett, ou dans cour de l’orpheninat St-Arsène. On l’endurait à cause de ses poches de coupe-vent pleines de  » klendarks « , de pinottes sucrées, de gommes balounes, de Cracker-Jacks avec les p’tits cadeaux.

    QUATRIÈME STATION

    C’était donc un vrai vendredi-saint avec un ciel menaçant bourré de nuages sombres. André avait toujours son air de christ souffreteux. C’est Devaux qui avait eu l’idée de lui faire un procès. On avait installé une tribune de juge dans le hangar, deux caisses à orange, un morceau de plywood, deux lampes cassées chaque bord. Je présidais, j’avais le marteau :Toc, toc, toc!  » Silence, silence. Dans cette cour!  » Je jouais le juge avec une moppe sa tête,un vieux manteau en mouton de perse. L’accusé, André, avait été attaché, les mains jointes. Moéneau faisait le procureur et a lu l’acte d’accusation : » Paresseux, sans coeur, pas d’énergie, pas d’idée jamais. Hypocrite et fainéant Très fainéant.  » Il mérite la mort, rien de moins « , a crié Malboeuf-coq l’oeil aux jambes croches.

    Gras Devaux, lui, faisait l’avocat de la défense. Il ricanait, le menton barbouillé de noir-à-chaussures :  » Cet homme fait pas l’innocent, votre honneur, il l’est. C’est une nature spéciale, hors de notre monde humain, votre honneur!  » Avec sa vieille soutane noire d’ex-enfant de choeur, collet blanc de carton de pâtissier, mon Devaux, virevoltant autour de l’accusé :  » Votre honneur, au lieu de le pendre comme il le mérite, je propose d’abord la torture. Si l’accusé parle à propos de vous savez quoi, on pourra y épargner la potence.  » André nous avait appris que sa mère, pour Pâques, avait caché dans un placard, deux lapins géants en chocolat, quatre coqs bourrés de beurre de coconut, deux boîtes de Laura Secord crémeux et, surtout, deux lapins géants, aux babines rouges de cannelle, aux yeux verts de menthe. André avait refusé, comme on le lui commandait, de nous apporter les lapins géants. Crime impardonnable et, à nos assises, Casquette refusait encore. Okay! La torture! On avait tout prévu, s’inspirant de notre livre d’histoire sainte et d’un film de Chinois vu dans le sous-bassement de l’église. Le gros Devaux enveloppa Tit-Coune André dans une cape taillée dans une vieille robe de grand mère. Condamné, mon André a juste dit :  » Y m’semble qu’on pourrait juste s’aimer les uns le autres « . On a éclaté de rire.

    CINQUIÈME STATION

    On lui avait accroché dans le dos, en croix, deux raquettes de crosse et mis dans ses mains jointes, un long manche de brosse, décoré d’un masque de frankenstein, on l’avait beurré avec Ketchup. Ce fut le défilé autour de la cour. Je fermais la marche drapé et perruqué, empereur romain augustinien. Coq-l’‘il-Malbeuf bousculait André-la-casquette après lui avoir attaché, lâchement, les pieds avec une vieille chaîne de vélo. Squelette-Moéneau s’était fait un  » fouette  » avec de la corde à chassis, déchaîné, il lui crachait dessus :  » Saudit parasite, maudit parasite!  » Il aimait ce mot, parasite. Tarla-André vivant son calvaire, se cognant partout, tomba deux, trois fois! Après trois quatre tours de cour, la pluie menaçait, on a forcé Casquette-Dédé à monter le petit escalier qui menait au tambour au bas des hangars. Cure-dent-Moéneau a vite refermé la porte branlante du tambour. Noirceur! Ordre de Malbeuf, je lui avais détaché les poignets, puis Gros Deveau l’avait ficelé au poteau central de l’escalier de bois qui menait aux étages. Dehors, la pluie se renforçait et on put entendre quelques roulements du tonnerre au lointain :un Vendredi-saint classique. Il faisait noir dans ce cabanon. Coq l’Oeil Malbeuf avait allumé deux cierges chipés au cocron du bedeau Léveilé. On aurait dit une chapelle funéraire dans un cimetière. Malbeuf tenait un bandeau, il a dit :  » Dédé, pour la dernière fois, veux-tu aller chercher les gros lapins cachés chez vous ?  » Fainéant Dédé, a marmotté :  » Je peux pas, ma mère veut pas, pas avant Pâques  »

    SIXIÈME STATION
    Ce fut le début de la séance chinoise. Toute la bande, on l’a laissé en bas et on a grimpé dans l’escalier en tire-bouchon. André reçût d’abord une avalanche de sacs de poussière : on avait vidé plusieurs sacs des balayeuses de nos mères, on poussait des cris de légionnaires romains pour l’effrayer. C’était pire que  » La maison de la peur  » du Parc Belmont.

    En bas, nous entendions notre prisonnier tousser comme un tuberculeux. Pleurnichard, il balbutia : » Écoutez les gars, peut-être un p’tit coq de Laura Secord mais pas plusse.  » Enragé, gros Devaux fit un geste et la poussière dévala de plus belle. On a fini par manquer de poussière. Deveau-le-gros survolté, cria :  » C’est les gros lapins qu’il nous faut, mange ça « . On frappait sur les murs à coups de pied, puis ce fut une pleine poche de charbon volée chez Thériault. Ça revolait. On ne le voyait plus en bas. On avait de la peine à respirer nous-mêmes. Coq-l’oeil Malboeuf ouvrit la petite trappe au plafond du troisième étage. Arrosage aussitôt, il pleuvait fort maintenant. Un éclair fit un zigzag effrayant au dessus de nos têtes. Le ciel se déchirait-il ? On enrageait. Jambes croches-Malbeuf cria :  » Fais attention, le pire s’en vient. Les lapins ? Tu vas les chercher ou bin non ?  » Dédé-le- dadais grommela :  » Pas de ma faute, môman veut pas!  »

     » Alea jacta est « , le sort en était jeté, on ouvrit les portes des locataires du troisième, chez les Diodati et les Cloutier, on prit les cors à vidanges et patatra! , dévalèrent sur le martyr les contenus des poubelles :pelures de légumes, épluchures variés, restes de viande pourrie, détritus de toutes sortes. Ça puait le yable, on se bouchait le nez. André se lamentait comme un désespéré. Et on rigolait. Gros Devaux et chétif Moéneau descendirent au deuxième pour s’emparer des vidanges des Delorme et des Bégin : bedang, beding, bedand! , nouvelle chute de cochonneries  » ah! pis quin « , les poubelles avec Bruit d’enfer! Dédé suffoqua, mit des râles, on eut peur un brin.

    SEPTIÈME STATION
    Il se fit un certain silence. La pluie battait les tôles des hangars. On avait plus de munitions, rien, Deveau descendit un niveau plus bas, on suivait, il entonna solennellement l’avertissement des avertissements :  » Dédé ? Veux-tu mourir ? C’est ça que tu veux ? Mourir un Vendredi-saint comme Jésus-Christ ?  » Silence. Bon. Okay les gars, c’est le moment final.  »

    Vrai, m’sieur Freud ? Les enfants sont des pervers polymorphes ? Ça aussi c’était prévu. On lui enleva son bandeau. On l’entortilla de ficelles sur lesquelles on avait déjà fixé, avec du scotch tape, plein de pétards à une cenne. L’ agneau-André couronné de pétards à mèches. Gros Devault alluma son briquet anti-vent :  » Tu changes pas d’idée Casquette ?  » Il bavait, balbutiant, bégayant :  » Je..je peux, je je peux pas.  »  » Okay, dit Moéneau,  » Claude : vite, la dynamite!  » J’aimais pas top ça. J’étais pissou pas mal. Prenant mon stupide courage à feux mains, je vidai deux sacs de farine, volés à ma mère, sur ses épaules, sa tête. André en devint tout blanc, clignotant, remuant les cils, on aurait dit  » Laurel  » dans les films de  » Laurel and Hardy « .  » Feu! , cria maigrichon-Moéneau, feu!  » Deveau et Malbeuf allumèrent les ficelles à ses pieds, aux genoux, à ses hanches, et les pétards éclatèrent un après l’autre. Paf, paf paf! André sursautait à chaque paf! J’avais envie de fuir mais strupidement grégaire, on craint de passer pour un lâche. Je dis à Dédé qui maintenant braillait à chaudes larmes, appelait sa mère :  » Vas chercher les lapins, tu vois pas qu’ils sont capables de tout, de te crucifier au palan d’un carreau du hangar ?  » André trouva l’énergie de crier :  » Pas de ma faute, ma mère voudra pas, attendez à Pâques, je vous donnerai toute, toute toute  » Quelques pétards éclatèrent autour de son visage :oh! marques noires sur son front, sur les joues. C’était trop. J’en avais assez, je pensais faire un prêtre plus tard, moi! J’ai crié :  » Assez! Ca suffit les gars!  » J’ai éteint le reste des ficelles qui fumaient, j’ai bondi sur la porte bancale qui se détacha de ses gonds. La pluie avait cessé. Le ciel restait noir et grondeur. L’air entra, la lumière éblouissait notre victime. J’ai osé dire :  » Vite, on le détache. Y veut pas, y veut pas, on va attendre à Pâques pour y manger ses lapins.  »

    HUITIÈME STATION
    Devaux, pris de remords peut-être, lui dit en riant :  » On jouait, on voulait t’initier, maintenant Dédé, tu fais vraiment partie de notre gang!  » André restait prostré. Moéneau le détachait lentement. J’en avais vraiment pitié. André descendit le petit escalier extérieur, marcha vers la cour, se frottant les joues et le front noircis. On le suivait. Mon frère, Pété Légaré, mes soeurs, s’amenèrent, observant ce grand dégingandé aux oreilles décollées marqués de brûlures au visage. Pété dit :  » À quoi vous jouez au juste ?  » Moéneau quitta la cour, marmotttant :  » Dédé, tête de cochon!  » Gros-Devaux ouvrit à son tour la clôture et s’en alla en sifflant  » Ramona « , un air à la mode. J’étais avec Malbeuf et on essayait de le nettoyer des détritus accumulés. André nous rejeta avec énergie :  » Vous êtres des maniaques et je vas toute dire à vos parents.  »

    Oh Seigneur, pas ça, ma mère me tuerait! J’ai sorti deux biscuits à mélasse, ses favoris à André. Il les refusa, je les lui enfonçai de force entre les dents, je lui pressais les mâchoires. Il secouait encore les restes de vidange sur son coupe-vent.  » Ecoute Dédé, on aurait pas dû faire ça, et puis les histoires sur ta mère, tu sais, ça nous regarde pas, je vas y retourner jouer chez vous! Mais, parle pas de ça à mes parents.  » Malbeuf s’en alla en disant :  » Moé, Casquette, tu peux répéter ce que tu veux chez nous, mon père est mort pis ma mère, elle, a travaille, a pas le temps de nous élever.  » La porte claqua. Soudain, un coup de tonnerre puis un violent coup de vent : le grand rideau rouge, sur la corde à linge de madame Templeton, se déchira en deux. André finit par ouvrir la barrière, me regarda longuement en silence. Le vent faisait trembler son blouson de toile blanche, un si drôle de silence, un si étrange regard : fou, on aurait dit qu’il allait lever de terre, qu’il allait s’envoler au ciel et disparaître à jamais. Il a fini par dire :  » Demain, Cloco. j’aurai le droit d’aller au  » bat  » ? Je resterai pas à vache ?  » J’ai vite dit :  » C’est sûr, c’est sûr! Tu iras au batte, André.  » Je l’appelais André pour la première fois, je pense.

    HUITIÈME STATION
    Le lendemain, samedi de Pâques, le soleil était revenu. On a eu envie de revoir les fameux jouets de notre Dédé mais arrivés à la porte de chez lui ‹André avait-il bavassé ?‹ sa si jolie maman nous a dit :  » Ah, non, non ! C’est terminé, restez chez vous. Fini de profiter de ses jouets! Je veux plus vous revoir ici petits voyous. Plus jamais.  » On s’en est retournés bredouilles. J’ai dit à Devaux :  » C’était ton idée aussi, on est allé trop loin. Penaud, il me répondit :  » Demain Pâques, dis-moi pas qu’on goûtera pas à ses maudits gros lapins ?  » J’ai dit :  » Ta faute aussi, on va juste avoir notre p’tit coco vide à trente sous!  »

    DERNIÈRE STATION

    Le mois d’avril fila et on ne revit plus André Desbarats. Il allait dans une école de soeurs, privée, loin, rue St-Denis près du Carré Saint-Louis. Un homme à moustache blonde, stetson sur le crane, dans une Studebaker beige venait le chercher le matin et le ramenait le soir. Dédé-les-oreilles portait un beau petit blazer bleu avec un bel écusson en or. Sa mère quand on la croisait, rue St-Hubert ou au marché Jean-Talon, détournait la tête comme si elle ne nous connaissait pas.

    Le premier mai, le soleil enflammait la Casa Italia, on vit un camion de déménageurs Baillargeon devant chez André. Aucun store, plus de rideaux à leurs fenêtres. Il descendait, muet, ses boîtes de jeux. Sur le trottoir on regardait, entassés, la pelle à stime, le camion de pompier, le cheval de velours rasé. Sa jolie maman, la mauvaise paroissienne, nous fit signe de débarrasser le trottoir. On avait honte les bons petits catholiques. On avait plus personne pour porter notre gros sac de bâtons, de balle et de mites. La vie continua, Gros Devaux, fort comme un beu, portait notre matériel. Malbeuf malheureux comme un veau, reprisait la balle de softball. Et c’est drôle on gagnait plus jamais, même pas contre les petits maigrichons de l’orpheninat St Arsène. Des plorines! On aurait dit qu’on était puni pour ce chemin de croix dans le hangar, ce dynamitage d’un agneau innocent, André Desbarrats.

    «NOËL DU CÔTÉ DE LONGUEUIL»

  • conte diffusé sur les ondes de CKAC, Noël 2001

  • À chaque année, à Noël, nous allions chez mémeille Jasmin, à trois coins de rue de chez nous.

    Elle était  » la riche  » de la famille. Elle avait un arbre de Noël géant avec un assortiment de boules compliquées, des guirlandes d’or et d’argent, des lumières multicolores clignotantes. Chez nous, juste une crèche, papa le pieux, papa le peureux craignait trop les incendies.

    Chez mémeille Jasmin, au 7453 St-Denis, la maison nous semblait luxueuse, tapis de Turquie dans le couloir, au boudoir, au salon, dans cette salle à manger avec beau buffet,  » side board « , argentier, vaisselier de bois sculpté. Les murs de sa demeure était en relief, du  » graphtexe « , disions-nous. Il y avait vitraux colorés au dessus des fenêtres,  » foyer  » artificiel avec et une machine lumineuse rotative, faisant rougeoyer les charbons de vitre noire.

    Oh, que nous aimions cette visite de Noël ! Mémeille-la-riche veuve, nous donnait à chacun un gros cadeau, étrennes rares. Le matin de Noël, nous avions dans nos bas suspendus, une orange, une banane, deux bonbons, deux flûtes de papier.
    Habitait chez mémeille, le frère de papa, mon oncl’Cléo, Léo de son vrai nom. Le benjamin de mémeille était cantinier du CiPi Ar, Monréal-Québec, Québec-Montréal. Il me prenait comme  » helper  » parfois. Je l’aidais, avec un harnachement lourd pendu au cou, à vendre ses sandwiches, ses eaux gazeuses. À Québec, nous couchions dans une petite chambre mansardée, rue St-Louis. Je me pensais à Paris chaque fois. Je voyageais, moi !Je voyais du monde, j’avais vu le Château Frontenac avant mon frère et mes soeurs ! J’avais déjà rencontré Monsieur Duplessis, en personne dans ce train. Il fumait son cigare, avait bu de mon jus d’orange, m’avait donné un dix sous de pourboire avant de reprendre ses palabres avec ses sbires au fond de son wagon.

    Mon oncle  » Cléo  » aimait rigoler, pas comme mon père faux franciscain à la triste figure du Tiers-Ordre L’oncle Léo était le parent le plus joyeux de notre tribu. A chaque fête de Noël chez mémeille, mon oncle Cléo invitait Vila, son homme à tout faire, son grand ami  » Vila « , qui se nommait Ovila. Ce Ovila me fascinait. Il jouait des claquettes avec des os de cochon, de son harmonica, véritable ruine babines, aussi de la guimbarde qu’on appelait une  » bombarde « . Ovila, bout en train excentrique, nous faisait danser des gigues, nous entraînait, les enfants dans des chansons à répondre‹ » envoyeille , envoyeille, la tite jument! ou :  » y a des hommes de riens qui y viennent et qui y viennent! « . ‹Un animateur d’une énergie rare l’ami de Léo.

    Chaque Noël, on avait hâte, les enfants, de revoir ce bout en train pourtant décharné, au visage osseux, blanc comme un drap mais si plein de vie. Je vous raconte une découverte à ne jamais oublier en cette veille de Noël de 1940. J’avais 9 ans. Onlce Léo me téléphonait : Mon p’tit Claude, cette année , mon Vila veut pas venir fêter. Y dit qu’il y a de la maladie chez lui, son plus vieux, Amédée. Quoi ? Je découvrais que notre saltimbanque annuel avait une famille et un enfant malade ? Il était donc un papa comme j’en avais un ! J’étais tout surpris. On s’imaginait, ‹l’égocentrisme des enfants‹, que le joyeux drille Ovila, était une sorte de bouffon sorti de nulle part. Un clown descendu du ciel pour le bonheur de la famille chez mémeille Jasmin.

    Oncle Léo ajouta :  » Vila t’aime bien. Tu vas venir avec moi et on va aller le convaincre, on va y secouer les puces, un Noël sans lui, ce serait pas un vrai Noël.  » J’étais d’accord. Mon oncle s’amena dans sa Ford rouge vin et en voiture !
     » Où est-ce qu’il habite, votre ami Ovila ?
     » Je sais pas, j’y suis jamais allé. Regarde, j’ai griffonné son adresse sur mon paquet de Players, c’est de l’autre coté du fleuve. Rive Sud. Près de Longueuil.
    Derrière la banquette de la Ford, il y avait des tas de sacs remplis de vieux journaux.
     » Pourquoi tous ces sacs, mon oncle ?
     » Ah ça, c’est lui qui me demande ça. Mon Vila dit que ça y fait du calfeutrage, mes vieilles gazettes. Il est pas riche, tu sais.
    Cela aussi m’étonnait. Non pas qu’il soit pauvre! mais que cet artiste puisse avoir des besoins si réels. Oui, ce grand désossé n’avait eu jusqu’ici aucune réalité vraie. J’allais rencontrer chez lui le bouffon de nos Noëls rituels, dans un autre cadre, dans sa maison. On traversa le Pont Jacques-Cartier.

    Mon oncle Cléo stoppa à une garage pour demander où se trouvait l’adresse fournie. Le garagiste, la fumée lui sortait de la bouche, se pencha à notre portière:
     » Oh, ça, là, c’est en bas, en arrière de Longueuil, c’est un trou de misère, c’est Jacques-Cartier. Les chômeurs de la ville s’installent là, sans permis ni rien. B’en souvent :y z’ont pas d’égout et pis pas toujours d’aqueduc pour l’eau courante.
    Diable ! Ovila vivait dans la misère ! C’était incompréhensible. Un homme si chaleureux, si gigotant.
     » Combien il a d’enfants Ovila, mon oncle ?.
     » Je sais pas trop, quatre, cinq , je sais pas . Je l’ai connu au  » Ci Pi Ar « , mais il a perdu vite sa job. Il savait rien faire au fond. Moins bon que nos nègres pour porter les valises.  »
    Quoi ? Ovila, un bon à rien ? Lui qui savait si bien raconter des blagues, qui jouait si bien de sa musique à bouche. Qui savait faire danser toute notre tribu, un bon à rien ?

    Je me réveillais raidement.

    Au sud de Longueuil, on a vu une pancarte :  » Ville Jacques-Cartier. Défense de  » dumper  » partout.  » Défilaient des rues de maisons plutôt sinistres. Des murs rafistolés avec des annonces rouillés de Kik,de coke de pepsi, de seven up. Des placages bizarres, des rafistolages inouïs, morceaux de bois vermoulu, restants de prélart, planches décolorés, des portes sans peinture, des fenêtres aux carreaux brisés, aux rideaux de guenille souillée.
    Aux carrefours, des silhouettes louches, courbées, mains aux poches, collets relevés, se faufilaient, semblant fuir des ombres indiscernables. Ma foi, j’étais dans un conte de Charles Dickens !

    Par ici pas de couronnes de guy aux fenêtres, aucun sapin lumineux comme dans notre rue Saint-Denis.

    Enfin, la rue indiquée !Enfin l’adresse, peinturluré sur un bout de plywood noirci. C’était là.
     » Ouaille, dit Oncle Léo, c’est un shack branlant, y a pas à dire.  »
    Le garagiste avait expliqué :
     » Méfiez-vous, c’est plein de monde croche par là, des voleurs, de la  » tite pègre  » vit dans ces baraques « .
    On a stationné. la Ford. Coups de klaxon de mon oncle. Ovila apparaît dans la porte. C’est bien lui, il sourit, tousse, crache.
    Mon oncle gueule :
     » On vient te charcher par la peau du cou « .
    Notre clown, plus blanc que jamais, éclate de rire.
     » Mon Vila, on va se prendre à deux, mon neveu pis moé, pour te convaincre pour Noël, demain. Tu peux pas nous faire ça, Vila !
    Ovila grelotte dans sa vieille veste de laine grise rapiécée, se penche dans la voiture;
     » Ah bin, mon Léo, tu m’as pas oublié.  »
    Il s’empare des sacs de vieux journaux, tout content. On sort, on marche vers sa demeure. Un filet de fumée très noire s’élève dans ce ciel de veille de Noël. Nous entrons. Des odeurs de moisi assaillent nos narines. Il n’y a pas de salon, ici, pas de tapis de Turquie, pas de murs de  » beurlap « , pas de vitraux aux fenêtres. Il y a un espace central, un gros poêle à bois qui boucane, une longue table, des chaises parfois sans dossier, un banc bancal. Au plafond pendent deux guirlandes de papier crêpelé. Une demoiselle à jupette, déguisée en père Noël, tournicote sous la lampe à poulie, elle tient un cierge allumée, dans l’autre main, un cahier à musique, c’est une annonce cartonnée des chocolats Laura Secord. Au fond, dans deux enclaves avec des portière de vieux rideaux en lambeaux, des lits. Dans l’un, cet Amédée malade qui renifle. Une fillette peigne une poupée ruinée, manchote.

    Deux petits garçons, assis sur le prélart délabré, se font un jeu de blocs avec des retailles de bois.

    Gêné comme moi, oncle Cléo disribue des cannes de bâton fort aux enfants, tente de les faire rire en imitant  » Woody Woodpecker « . L’épouse de notre clown merveilleux, traits tirés, cheveux défaits, le tablier taché, est étendue sur un divan crevé, nous fait signe de parler moins fort, indique le coin du Amédée tousseur. Tous nous regardent sans sourire, puis Ovila nous conduit au fond d’une chambre, on découvre dans une caisse d’oranges vide! un bébé naissant !
     » Oui, mes amis, c’est notre nouveau né, c’est notre cadeau de Noël. Il est né à minuit, avant-hier. C’est le docteur Ferron qui est venu délivrer Albina.  »
    La mère aux dents cassées dit :
     » On va le faire baptiser après-demain. Devinez comment on va l’appeler ?
    Ovila prend le poupon dans ses maigres bras et dit :
     » Noël, évidemment, Noël Vironneau. C’est notre petit Jésus.  »
    Je savais plus où me mette. Je n’avais jamais vu la misère, celle dont nous parlait le curé, les frères à l’école. Je m’imaginais qu’il n’y avait que nos petits chinois à dix cents pour connaître tant de pauvreté. Mon oncle s’accroupit près de la caisse d’orange et resta muet un long moment puis, à ma grande surprise il entonna d’une voix enrouée :
     » Il est né le divine enfant, jouez hautbois, résonnez musettes!  » Ovila, lui, chanta :  » Dans cette éta-ble que Jésus est charmant qu’il est aimable, dans son avènement! Il est tout à la fois!  »
    Toute la famille Vironneau entonna le cantique. Je me taisais.
    J’avais plus de voix. C’était une veille de Noël étonnante.
    C’était une drôle de  » crèche de Betléeem  » à Jacques-Cartier, si loin des pays arabes de nos images pieuses. Pas si loin ce chez moi. Je sortis le peu d’argent gagné à servir des messes, le mis près de la caisse d’orange-berceau. Oncle Léo m’imita, il sortit deux cinq, deux deux, des dollars tout fripés.

     » Tiens mon Vila, c’est pour leur acheter des petites douceurs demain à Noël.

    Bien catéchisé, je songeais à Joseph et Marie. Ici, il n’y avait ni boeuf ni âne. Il n’ y avait que deux poules près de leur cabane, et un coq aveugle. Ovila remercia, sortit son harmonica et joua,
    mélancolique,  » Un Canadien errant « . Il fallait partir.

    Rendu dehors, l’oncle Léo dit :  » Demain, tu viendras pas ? C’est définitif ? Si tu viens, tu repartirais pas les mains vides ?  »

    Ovila regarda dans la fenêtre sa femme avec son petit-Jésus nommé Noël dans les bras et finit par dire :
     » Bon, okay, Léo, je vas y aller. Mais pas longemps. Pis merci encore pour tes sacs.  »

    J’avais remarqué les gazettes cloués partout sur les murs contre le froid du dur hiver québécois.

    ***
    Le lendemain, chez mémeille Jasmin, quand Ovila entonna son  » Minuit Chrétiens « , puis :  » Les anges dans nos campagnes!  » et le :  » Ça bergers assemblons-nous!  » j’étais comme ailleurs, en arrière de Longueuil. Je songeais à la crèche-caisse d’orange. Je me disais :
     » Ça peut donc être vrai, un Jésus né dans une étable !  »
    Ovila nous encourageait à entonner en choeur :
     » Il est né le  » divine n’enfant  » !

    Je remarquais qu’il avait les yeux pleins d’eau notre  » joker « , notre bouffon blanc, inconnu jadis, qui avait une famille mal cachée derrière des annonces de coke et de pepsi. Alors, à ce Noël de 1940, j’ai moins mangé de gâteaux, de friandises, j’en cachais partout pour les offrir à Ovila avant qu’il s’en aille vers sa crèche du côté de Longueuil.

    Joyeux Noël à ceux qui ont le ventre plein,  » itou  » aux  » ventres vides  » du mauvais sort !
    FIN.

    MON ONCLE AMÉDÉE

  • diffusé sur les ondes de CKAC – enregistrement Real Audio)
  • (CONTE DU VENDREDI SAINT)

    Par Claude Jasmin

    (Musique grégorienne en sourdine)

    Hier, c’était jeudi saint, journée moins solennel qu’aujourd’hui. Nous avons fait, en bandes, la rituelle  » visite des sept églises « . Sept, oui, comme les sept plaies de Jésus en croix. Belle occasion religieuse, à treize, quatorze ou quinze ans pour fleureter les filles du quartier.

    Jacqueline Fortin a fait voir un petit costume rose fuschia,  » étrennage pascale prématuré. Micheline Carrière a montré ses belle cuissardes de cuir.

    Son frère Léo, ‹le grand blond avec des chaussures neuves‹Š en cuir patent deux tons, se pavanait.

    Marielle, ma soeur étrennait un  » jumper « , jupe  » craquée « , ma soeur Lucille, un manteau vert Irlandais, mon frère Raynald une paire de culotte  » british « avec, aux genoux et au fesses, des renforts en cuirette brune.

    Et moi, un blazer marine avec une ancre de bateau brodé. En or  » sivoupla!  »

    Les sept églises c’est aussi une parade de modes pour la jeunesse.

    On a un plan de marche, rue Saint-Laurent d’abord dans La petite Italie, à Saint-Jean-de-la-Croix, première plaie ! Entrée, eau bénite, génuflexion, prières, sortie après re génuflexion. Guetter dehors si on n’apercevrait pas Ouow! la soeur de Franco Nuovo étrenne un chaperon d’un beau caramel tendre!

    Puis on file vers la troisième plaie, coin Beaubien, l’église saint-Édouard. Même manège. Tiens, la soeur de Pierre Perault arbore un bibi à fleurs avec un petit oiseau ! !

    Plus à l’est, voici Saint-Ambroise, quatrième plaie! Et vision céleste, la grande soeur de Jean-Claude Lord, vêtue d’un tricot violet, mauve et rose. C’est un genre !

    On méprise, rue Bélanger, Saint-Arsène, rien qu’un sous-basement, une église pas finie !

    Ensuite, on foncera, rue Saint-Hubert coin Villeray, pour Notre-Dame du Rosaire, plaie cinquième ! Oh ! Le petit faraud de Jean-Luc Mongrain exhibe un chapeau tarte chocolat ! La mode !

    Ça s’achève la parade des vanités: Sixième arrêt du défilé de modes: rue Jarry, l’imposante bâtisse, Saint-Vincent Ferrié ! La soeur de René Angélil fait voir sa jupe écossaise neuve ! Enfin, pour la septième plaie, ‹souliers neufs souvent, alors on a, oui, nos plaies aux talons! Eau bénite, signes de croix et génuflexions dernières, dernières oraisons dans notre église, Sainte-Cécile, rue de Castelnau. Et, ouops!, ma mère sur le perron qui fait des gros yeux. On riait comme des fous, mon frère Raynald, et moi.

    Mais c’était hier, aujourd’hui, c’est vendredi saint, c’est plus grave. J’ai treize ans, servant de messe depuis cinq ans déjà. J’ai donc un rôle.

    L’église est remplie. Les statues portent des cagoules violettes. La messe sera très solennelle. Dite avec trois prêtres. Il y a aura la forte musique des orgues comme mille millions de tonnerres de Dieu ! Le père de tit-Claude Léveillée dirige les choeurs et Lucille Dumont, célèbre paroissienne, chantera des solos.

    Nous avons mis des surplis de dentelles fines, des soutanes de velours rouge, des ceinturons et des calurons. C’est un jour important du calendrier religieux. À trois heures, Jésus sera mis en croix, saignera de ses sept plaies pour nos péchés. Il va crier à son père, ça nous impressionne: » Pourquoi tu m’abandonnes?  »

    Le ciel va se couvrir de nuages noirs, le grand voile du temple va se déchirer de bas en haut. La terre va trembler. Jour tragique entre tous.

    En chair, le curé se fera apocalyptique. Cette année de 1944, il en profitera encore pour fustiger ses ouailles pécheresses. Le curé Lefebvre a le don des objurgations accablantes. Des prêches qui secouent. Les pécheurs trembleront dans leur banc.

    Je me sens au-dessus de tout ça. Dans le choeur de bois sculptés et vernis, nous sommes si proches du saint des saints. Toutes ces admonestations ne nous concernent pas.

    Nous les enfants en soutanes, nous nous imaginons au-dessus des chrétiens ordinaires de la nef. Au-dessus de la condition humaine quoi.

    Je ne crains qu’une chose: que mon oncle Amédée, le mécréant de notre famille, s’amène et s’affiche jusqu’en avant de l’église. Il l’a déjà fait. Ce fut la honte de notre famille, le Amédée, pompette, qui, en pleine messe de minuit, osa uriner sous un bénitier !

    Le bedeau l’avait chassé comme le païen qu’il est. Son cousin, mon père, avait frisé la syncope !

    La messe est commencée et tout allait bien lorsque, misère, le voilà !

    C’est bien lui, la tête haute, flegmatique, le voilà l’anarchiste, le sans foi ni loi! Amédée, mon oncle le révolté. Il porte beau comme toujours avec sa belle crinière blanche, ses joues bien roses, ses yeux d’un bleu d’azur. Il fait une entrée solennelle.

    On se retourne dans les bancs d’en arrière. L’oncle maudit fait de sonores bruits de bouche, se gourme ostensiblement, fait claquer sa belle canne à pommeau doré, sur les banquettes.

    La cérémonie était commencée et monsieur Léveillée faisait chanter un  » kyrie Eleison  » lent. C’était donc une sorte de pause. Le calme. Moment de réflexion pieuse. C’est son genre. L’oncle a dû calculer ce moment pour faire son apparition. Pour s’afficher, semer l’émoi, troubler la quiétude des bons-chrétiens.

    Ma mère, se vengeant de son beau-frère Oscar ‹ » Oscar qui boit le bar  » au Montagnard de Saint-Donat‹ entonne souvent pour accabler mon père:  » Ce Amédée, ton cousin, une honte! C’est ça, ta famille, des têtes fortes, comme Paulo, ton oncle, l’avocat rouge, viré anglais. Et protestant! Ta tante Lise, exilé dans un bordel, au Yukon. Ça vote libéral et ça crache sur monsieur Duplessis!  »

    Mon père le bigot, chaque fois, se défend mal, il déteste son cousin mais qu’y faire?

    Maintenant je vois mon oncle Amédée qui s’avance, digne et noble, dans une allée de côté. Il a son air fier comme sur les vieilles photos de l’album de famille, quand il était maire de son village.

    Tous les cérémoniaires sont assis et l’observent comme les juges en face de Riel ou du défroqué Cheniquy.

    Le  » Kyrie Eleison  » s’étire langoureusement. Cette pause dans l’office, ça tombe mal, on ne voit et n’entend que lui! On ne voit plus que l’oncle Amédée, seul mobile dans cette assemblée immobilisée.

    Amédée marche lentement, mouchoir brodé d’or sous le nez, vers un des autels latéraux, côté Sainte Vierge. Trouve enfin une place libre et va s’y installer en faisant des acrobaties pour enjamber deux dames de Sainte-Anne. Une patronnesse lui fait farouchement des signes de se découvrir le crane. Jovial et bruyant, il accepte, goguenard d’enlever son chapeau de paille luisante.

    Je me souviendrai toujours, j’avais sept ans et il avait décidé, un dimanche matin de vacances, de m’accompagner à la messe, à ma grande surprise. Je revenais de communier et l’oncle m’ avait dit:

    – » L’as-tu dans bouche là, mon petit gars?  » Il parlait de la sainte hostie consacrée. Je fis un signe affirmatif et refermai les yeux en m’agenouillant. Alors, Amédée se pencha vers moi et me dit:  » Mors-lé! T Tu vas voir, y arrivera rien! Mords-lé! Mords-lé!  »

    Ma confusion et ma honte.

    Maintenant,il se lève, enjambe de nouveau les enrubannées de bleu. Du choeur, je peux entendre ses excuses rieuses ! Je souffre. Seigneur Dieu !, il vient vers moi, vers la balustrade, semblant examiner les lieux comme un inspecteur en bâtiments. Il frappe de sa canne le marbre d’un socle, le granit de la barrière sculptée. Va-il oser entrer dans le choeur, monter l’escalier qui conduit à l’ autel, apostropher les prêtres?

    Il y a que cet oncle est inconsolable d’avoir perdue, sa jeune épouse, il y a vingt ans, il l’aimait comme un fou notre tante Rose qui fut victime de l’effrayante épidémie de tuberculose. La saudite Tibi des années’30. La guigne fut sur lui, car, plus tard, Émile, son fils unique, devenait u manchot à cause d’une machine agraire incontrôlée sur sa terre de Sainte-Dorothée ?

    Tant de malheurs l’ont rendu vindicatif, querelleur et puis agnostique. Athée.

    Le voilà maintenant qui s’approche encore davantage. Il m’a vu ! Il me fait des signaux de la main ! Je baisse la tête aussitôt. Tout pour me faire rentrer dans la mosaïque du plancher

    Le curé me jette un vilain regard. Quoi ? Suis-je le gardien de mon oncle ? Qu’y puis-je, simple enfant de choeur ? Souhaite-il me voir aller le frapper, le traîner dehors ? Qu’est ce qu’un garçon de treize ans peut faire contre le diable en personne ? Rien.

    Le voici qui ouvre la barrière côté Sainte Vierge. Je respire. Il va donc grimper à un des jubés. Bon débarras.

    Les  » Kyrie éleison  » s’achèvent.

    Je respire mieux ! Puis, non, il s’exhibe là-haut, la jambe passée par-dessus la rambarde ! il tousse haut et faux! Il se racle la gorge avec ostentation, échos et vibrations sous la nef de Sainte-Cécile. Les fidèles ont le nez en l’air. En avant, les assis me fixent d’un regard accusateur. Voilà le neveu, le filleul, du monstre !

    Je veux vomir. Je veux disparaître. Tout guilleret, mon sinistre  » parrain penché  » m’envoie encore des saluts frénétiques. Il est équilibriste au cirque Barnum ! Il passe en revue, grimaçant, les fidèles dans la nef, on dirait qu’Il va leur cracher dessus. Je ferme les poings  » Il sort encore son grand mouchoir. L’agite dans ma direction comme au quai d’une gare. Je ne sais plus où me mettre..

    Il disparaît enfin Il doit être allé cuver son cher rhum au fond des gradins du jubé. Je respire mieux. Qu’il s’endorme au plus tôt.

    Bonté divine ! On entend soudain des bruits dans la sacristie, derrière le maître-autel. Que fait donc le gros bedeau Dépatie ? Il n’est jamais là quand on a en besoin. Du vacarme encore ? C’est bien lui ! J’entends ses bruits de gueule, ses raclements de forcené, sa toux exagérée, il doit gesticuler contre ses  » ombres maléfiques  » qui, dit-il, le poursuivent quand il a bu. J’imagine le pire maintenant.

    Un des servants, à toute vitesse, paniqué, change le grand missel de côté. S’enfarge dans sa soutane, trébuche, un autre le relève, tous alors de me dévisager de nouveau. Je suis le responsable du gâchis de ce Vendredi saint, c’est clair.

    Dans un accès de défi incontrôlable, l’oncle Amédée surgit et va droit vers le tabernacle, ose l’ouvrir, s’empare d’un ciboire, l’abandonne pour attraper un chandelier.

    C’est l’heure de la lecture de l’évangile, au lutrin, en avant, les prêtres, à l’écart, ne le voient pas. Il fait virevolter deux chandeliers maintenant. Douze lueurs luisent ! Mettra-t-il le feu aux nappes de dentelles? Je ferme les yeux. Les autres enfants de choeur se mettent à trépigner et rigolent. Mais le frère Foi agite son claquoir et ramène un semblant d’ordre et, enfin, enfin, le musclé bedeau apparaît, les yeux méchants et entraîne l’oncle apostat en coulisses. L’église respire !.

    L’ orgue tonne de nouveau. Les trois prêtres ont repris le Saint office sacré du Vendredi saint.

    L’abbé Favreau vient vers moi et me chuchote:  » Mon petit Claude, Dépatie et le frère Foisy tentent de le retenir. Allez vite vers lui et conduisez ­le vers la sortie de la rue Henri-Julien. Ne revenez pas. On ne vous tiendra pas rigueur de manquer la messe. Allez-y vite, vite !  »

    Les autres enfants de choeur me regardent partir comme si j’allais en enfer sous leurs yeux ! Me voilà avec la mission redoutable d’entraîner Satan Amédée, loin de l’église. Invoquant à mon secours tous les saints du ciel et Jésus crucifié à trois heures cet après-midi, je me lève et, tremblant, je marche vers la sacristie.

    Il est là, blotti au fond d’une armoire géante de la sacristie, il chantonne, un cruchon de vin de messe à la main, il s’en verse de grandes rasades, éructant, marmonnant des imprécations inaudibles. Il crapahute sur le sol maintenant. Gargouille effrayante.

    Il me voit maintenant, grimace un sourire hideux, j’en frissonne, il me fait des yeux courroucés, se redresse et lance des coups de pied dans l’air.

    Et puis j’en ai pitié, je lui ouvre les bras et le voilà qui grogne:

    – » Ash! Te voilà mon neveu préféré, mon filleul bien aimé. Tu seras le premier pape canadien français comme le prédis ta grand-mère. Viens m’aider. Je veux me trouver un  » kit « , me déguiser en curé et aller brasser l’encensoir sous le nez de ces rongeuses et ces grenouilles de bénitier !  »

    Le frère Foisy est parti disant qu’il allait téléphoner à la police. Dépatie s’est saisi d’une lourde croix de défilé et se protège du mieux qu’il peut de ce vieillard furibond.

    Quoi faire, Sainte Cécile, patronne des musiciens ? Je trouve le courage d’aller le prendre dans mes bras et je le supplie:

    – » Mon oncle, vous allez m’accompagner dehors, venez vite, on va aller à la Casa Italia voir votre ami, Fasano. Il a du bon vin, bien meilleur que du vin de messe. Venez avec moi, mon oncle !  » Dépatie, à coups de crucifix d’argent, l’encourage vivement à me suivre.

    Amédée recule de trois pas, ouvre les bras, pousse un rugissement de lion qui doit s’entendre jusqu’au fond de la nef. Le curé Lefebvre a dû en interrompre son sermon eschatologique. Il veut foncer comme un taureau sur le bedeau. Devoir le calmer:

    – » Je vous en supplie mon oncle, je ne deviendrai jamais pape, ni simple cérémoniaire, à cause de vous, ni même thuriféraire, si vous sortez pas maintenant, je resterai simple enfant de choeur. On me tient responsable de vos frasques !  »

    Surprise, il cligne des yeux, semble réfléchir un instant, me fait son bon sourire de vieil ange déchu. Il brandit sa canne:

    – » Tu vas me faire le plaisir de rentrer dans le corps de cadets avec les tambours et les trompettes ! Compris ? Suffit de porter tes robes noires et rouges ! T’es pas une p’tite fille! C’est promis, oui ?  »

    Je promets. Je promettrais n’importe quoi.

    Je lui ai saisi un bras et tente de l’attirer vers la sortie. Il ne bronche pas. Dépatie s’énerve. Le frère Foisy est revenu disant:  » La police s’en vient! Amédée va s’appuyer au rebord de la longue crédence et chiâle maintenant::

    – » Mon neveu, j’aurais b’en voulu les démasquer, tous. Faire arrêter cette mascarade. Ou bien Dieu n’existe pas ou b’en il m’haït à mort ! Sans ça, il n’aurait pas permis que ma Rose soit morte si jeune, ni que mon garçon, mon Émile, mon bâton de vieillesse, se fasse arracher un bras si jeune.  »

    Soudainement, lui, ce mécréant endurci, il sanglote, tout secoué! On entend à peine l’orgue et le chant. Foisy et Dépatie se taisent maintenant car ils voient que Satan peut pleurer !

    Je lui caresse un bras, celui qu’il accroche fermement à sa belle canne. Timidement, je lui dis:

    – » Dieu vous aime, mon oncle ! Malgré vous. Il éprouve ceux qu’il aime le plusse. C’est grand-maman qui le dit. Faut vous consoler et pardonner, mon oncle. Après-midi, à trois heure, Jésus crucifié, b’en, il va pardonner à tout le monde, mon oncle!  »

    J’ y répétais ce que le curé Lefebvre répétait.

    Amédée hoquetait, comme à bout de souffle, abasourdis, stupéfaits, le bedeau et le frère le regardaient, suspendu, accroché à l’ armoire, avec sa tête penchée. On aurait dit un vieux Christ en croix, un Jésus vieillard!

    Et puis il s’est laissé glisser sur le plancher de granit et, à terre, il devenait un p’tit bonhomme, un  » vieux  » p’tit bonhomme tout ratatiné!

    Je lui dis doucement:

    – » Accepter votre vie, mon oncle, et arrêtez, un peu, de boire, et vous redeviendriez maire de Sainte-Dorothée, comme avant, quand vous étiez si généreux et tout, mon père m’a tout raconté de votre ancienne belle vie!  »

    On pouvait entendre maintenant, en chair, les dernières recommandations du curé Lefebvre et le silence recueilli des ouailles obéissantes.

    Amédée se secoue, se redresse et je l’aide, lui redonne sa canne échappée. Il va vers un gros prie-Dieu et s’y jette à genoux, se masse la poitrine, tousse, cette fois, pour vrai, se sort la langue, il lève au ciel des yeux exorbités. Est-ce que je vais assister à un miracle ? L’oncle en un Saül ? Un Saül, sur son chemin de Damas ? À la conversion d’un hérétique ? Renversés, le frère Foisy et Dépatie écarquillent les yeux. Je m’agenouille près de mon oncle et il me sourit, me fait signe de m’approcher davantage. Au loin, la chorale de monsieur Léveillée éclate et l’ orgue tonne de nouveau, les mugissements d’un Vendredi saint! Amédée me sourit, me tapote les mains:

    – » Va reprendre ta place, je dérangerai plus. Va reprendre ta place !  »

    Il se lève, marche vers la sortie en faisant tournoyer habilement sa canne: c’est Charlot aux cheveux blancs, aux yeux bleus! Je reste à ses côtés, je l’aime maintenant, je l’ ai vu pleurer. Je l’accompagne dans le petit escalier qui conduit au local de  » La goutte de lait « , rue Henri-Julien. Il me fait une petite caresse sur la nuque et dit:

    – » Va vite rependre ta place. Je vas aller voir mon ami Fasano à la Casa. T’as raison, son vin est le meilleur.  »

    Je l’ai vu s’éloigner rue de Castelnau, oui Charly Chaplin avec le canotier de Maurice Chevalier et la canne de  » Mandraque-le-magicien « , dans les bandes dessinées de  » La Patrie du dimanche.  »

    Je sus allé me réinstaller parmi les autres ensoutanés, ils me regardaient, il me semble comme un héros, une sorte d’exorciste. Celui qui avait pu chasser le diable de Sainte-Cécile.

    J’observais se faire craquer en deux, en quatre, la grande hostie, et j’avais la tête ailleurs, je tenais distraitement les burettes d’eau et de vin, j’attendais un signe pour verser ce qui allait devenir le sang de celui qu’on allait clouer en croix cet après-midi.

    J’n’étais pas le diable mieux qu’Amédée qui s’était  » pas  » converti tantôt sur le prie-Dieu de la sacristie. J’étais parti, ailleurs, je ne faisais que penser à Pâques, dimanche, après-demain. Au gros  » oeuf de chocolat  » avec crème de menthe et du jaune dedans, l’oeuf géant, mal enveloppé, mal caché dans le haut de la garde-robe de mes parents.

    Un cadeau de mon parrain, l’hérétique Amédée.

     » DU JADE ET DU CHOCOLAT »

  • écoutez ce conte
  • Comme chante Claude Dubois: »J’étais amoureux… »!

    On sait ce que c’est , même jeune, même au premier grand amour, à l’amour fou. Fou, fou, fou!

    L’adage le dit: on en voit plus clair. Et Édith Piaf chantait: « sans amour, on est rien du tout, rien du tout… »

    C’était la veille de la Saint Valentin.On pavoisait des petits coeurs, des petits coeurs rouges, partout, partout, partout!

    Chante Beausoleil-Broussard: « Les petits coeur, les petits coeur, les petits coeurs d’amour! »

    J’aimais Micheline. Une fille unique. Celle qui danse le mieux à la corde à danser! Elle habitait à quatre maisons de chez moi. Dans un deuxième étage. Ils sont pas riches et Micheline est mal habillée mais, c’est drôle, tout le monde le dit: elle est la plus belle de la rue!

    J’aurais dû me méfier, y voir un funeste présage: Micheline habitait juste au dessus de La Coopérative de frais funéraires.

    Oui. Juste au dessus du lugubre et sec et si sévère Monsieur Turcotte, le directeur austère des cortèges funèbres de la paroisse Sainte Cécile. Juste au dessus.

    Tu en es fou. Tu la trouves belle. La plus belle de ta rue, de ton quartier Villeray.

    Elle a de si beaux yeux. De si beaux et longs cheveux. Sa peau est si lumineuse. Tu lui trouves une bouche adorable. Des mains délicates, des jambes si fines, une traille de…de déesse!

    Micheline est parfaite. Elle est l’image de la beauté. L’Image de l’amour. Quand elle surgit au restaurant de mon père, tout le magasin s’illumine! Elle dit: « Je voudrais une « Orange crush » et un « May west » et on dirait qu’elle chante! Je l’aime.

    Quoi faire pour se l’attacher., Elle te fait les yeux doux chaque fois que tu la croises, elle te dit des mots doux, si doux. Elle t’adresse ses plus jolis sourires. Semble radieuse: elle t’aime elle aussi, c’est tellement évident. Elle t’a donné sa photo venue d’une machine à quatre photos pour dix sous dans un bric à brac de la rue Saint-Hubert.

    C’est ton icône. C’est une fée! C’est ma Cendrillon! Mon Alice au pays des merveilles! C’est mon bon ange gardien et elle, elle est visible! Avant Charlebois, je criais en courant au marché Jean-Talon, à tue tête: » Je t’aime comme un fou, je t’aime comme un fou, ou,, ou,,ou… »

    Le soir, tard, tu rallumes la veilleuse près de ton lit et tu la regardes, sur sa photo, une dernière fois avant de sombrer dans les bras de Morphée. Ton coeur ne bat plus que pour elle, Micheline!

    Quoi faire, oui, pour lui prouver ton amour à la vie à la mort?

    Demain, c’est la Saint Valentin, tu dois lui offrir un cadeau.

    Tu n’es pas riche. Tu as caché, dans une boite de métal noire, ta fortune. Toute ta fortune: tu comptes tes sous. Il y a le pauvre magot d’un jeune écolier, vingt sous , cinquante, un dollar! Plusse cinquante, soixante sous …oh, ça fait deux dollars, il en reste un perdu, deux dollars et cinquante cents.

    Quoi acheter? Où aller. Chez madame Lafleur, fleuriste?

    Des roses, des lys, des oeillets? Non, pas de fleurs, ma mère est une amie de la fleuriste et par ici tout se sait, tout se répète.

    Le cadeau de Valentin doit rester un secret.

    Je l’ai! Il y a un Laura Secord, au coin de la rue Bélanger. Juste en face du cinéma Château. C’est décidé.

    C’est fait. Il a fallu faire vite. La gêne. La vendeuse et son petit sourire en coin. Comme si on ne pouvait pas être amoureux à douze ans! Niaiseuse!

    Retour à la maison. Ruiné mais le coeur en fête. En fête de la Saint-Valentin!

    Où cacher mon témoignage de grand amour, à la vie, à la mort?

    Où?

    Misère. J’ai un frère fouineur. Pas dans ma chambre. L’odeur du chocolat, Raynald, mon petit frère, la détecterait dans le fond d’un coffre-fort.

    Où dans la maison? Mes cinq soeurs reniflent partout, danger!

    Et il y a ma sainte mère, la « Germaine-au-petit-doigt » qui devine tout, au nez long, au nez fin.

    Où? Où?

    Il est midi et demi. Le soleil fait reluire les clochers de Saint-Édouard, coin Beaubien, à en aveugler les yeux. Dehors, ce 13 février, il y a redoux. La neige fond un peu. Pété Légaré et Tit-Rouge cassent la glace du trottoir avec une barre de fer. La hâte de revoir le macadam?

    Mais il fait assez froid pour bien conserver ma boîte de chocolats Laura-Secord que j’ai enveloppée dans un sac de jute. Sous le balcon d’en avant, je creuse un trou, une cachette sûre!

    Vite, enfouir mon cadeau de valentin et puis aller marcher en sifflant, innocent, les mains dans les poches. Les poches vides!

    À l’école de la rue De Gaspé, le frère Foisy a retroussé sa soutane et joue au hockey-bottine dans le fond de la cour avec mes amis, Devault, Moineau et Malbeuf! Je m’y joins.

    Ma belle Micheline, dans la cour de l’école des filles en face, ne sait pas qu’elle aura, demain, une preuve d’amour chocolaté!

    Quatre heure, retour de l’école.

    Maman m’attend dans le boudoir! Oh, oh! Les mains sur les hanches, les yeux durs. Sur la table à café, il y a ma boîte de chocolats de Laura Secord. Que j’avais enveloppé de beau papier rose chipé dans un tiroir de Marielle, la grande sentimentale!

    Mon cadeau! Et maman qui répète:

    – » Qu’est-ce que c’est que ces folies? Qu’est-ce que c’est que ce carton découpé en coeur et ces mots: « Pour mon amour, Micheline! » Ton écriture, Claude! »

    Comment font les mères? Des antennes? Des yeux tout le tour de la tête? Le petit doigt c’est des niaiseries de bébé la la. Non. C’est clair, on m’a vu, sous le balcon, on m’a vendu. Je suis trahi.

    -« Es-tu malade? Es-tu devenu fou? À ton âge? Le nombril même pas sec, et

    Monsieur gaspille son argent de servant de messe, pour les petites filles! »

    Je ne sais plus quoi dire, où me mettre. Je tente:

    – » Quoi, quoi? C’est mon argent à moi. J’ai b’en le droit d’en faire ce que je veux, non? On vit dans un pays libre. »

    Je reçois une taloche libre de la main libre de ma mère

    – » Arrive mon petit garçon, ensemble, on va aller chez Laura Secord. Tu vas exiger un remboursement., Voir si ca a du bons sens. »

    Ma mère a décroché son manteau d’hiver, en mouton rasé, et elle ajuste son chapeau, met ses gants. J’ai les oreilles rouges. La honte. Le dépit. Le dépit amoureux total.

    Au magasin, la serveuse ne sourit plus du tout. Ma mère a pris sa voix haute et implacable:

    – » Vous reconnaissez mon petit gars. oui?. Vous devriez avoir honte. Vendre une boîte de chocolats de luxe à un enfant. Vite, remettez-lui son argent et reprenez votre chocolat, vite mademoiselle, sinon je vous dénoncerai à votre patron, moi. »

    Je voudrais rentrer dans le plancher de la boutique. Je suis humilié. La Saint-Valentin est la fête de tous les amoureux, peu importe leur âge, il me semble.

    Retour en vitesse à la maison.

    Aux affiches du Château, Rita Hayworth, les lèvres rouge sang, la poitrine offerte, dans une robe boléro écourtichée, semble rire de moi, me narguer. Sur un autre placard, Errol Flynn dans les cordages d’un mat, brandit son sabre de pirate, semble me défier.

    Je jette un regard au dessus des salons de l’entrepreneur en frais mortuaires, chez Micheline. C’est curieux, il n’y a plus de rideaux aux fenêtres et sa mère est grimpée dans un escabeau, torchon à la main. Le ménage du printemps en février, la veille de la Saint-Valentin? Je me dis que ma mère est jalouse. C’est la vérité. Elle croit que je suis son objet, son bien, que je lui appartiens. Je n’ai pas le droit d’aimer une autre femme qu’elle. Les mères sont toutes comme ça. Une prison! Ma belle Micheline ne m’apparaît pas. Monsieur Turcotte, l’air toujours sombre, gratte son tapis de coco dans l’escalier de ses salons funèbres. Micheline ne me verra pas rentrer la queue entre les jambes.

    Ne verra donc pas défiler la honte et sa marâtre de mère!

    Ce soir-là, après le souper, en apéritif, le sermon de maman comme potage amer. Les sarcasmes de mes soeurs, de Marcelle et Nicole surtout, en digestif. Les remarques ironiques de Raynald comme dessert!

    Après le souper, je suis allé dans le hangar et j’ai choisi un bibelot chinois dans les vieilles armoires de mon père quand il était importateur de bébelles chinoises, avant qu’il ouvre son restaurant du sous-sol.

    Micheline aura son cadeau. Une jolie princesse au parasol, en jade.

    J’enveloppe mon valentin dans du papier de soie, bleu, de Lucille, pendant que mon petit frère joue avec mon bel avion « spitfire » de papier et balsa que je viens de lui donné , je lui ai fait faire un serment. Il a craché derrière chaque épaule et a fait un signe de croix.

    Ma statuette de jade attend la saint Valentin sur la tablette du haut du placard de notre chambre. Je peux dormir en rêvant à mon amour aux yeux si doux. En songe, nous marchions la main dans la main, dans un joli sentier de montagne, cent, mille sapions enneigés brillaient dans les collines. Un grand traîneau rouge nous attendait et, dedans, il y avait des tas de belles boites de chocolat en forme de coeurs rouges.

    Enfin, le 14 février. Le même beau soleil qu’hier.

    Je sors mon cadeau. J’ai avalé mon dîner en vitesse, les bonnes saucisses de la belle fermière, des cornichons en masse, des « pétates » pillées et mon régal, un pudding chômeur bien sucré…je file vers mon grand amour, mon cadeau sous le bras.

    Devant son logement, je guette sa sortie, je dois faire vite, l’école dans quinze minutes. Je dois faire très vite. Elle sera folle de joie. Micheline ne sort pas!

    Mais non, il n’y a plus personne au logis d’en haut.

    Plus aucun rideau à leurs fenêtres.

    Que se passe-t-il, je sens qu’il se passe quelque chose…

    Il y a monsieur Turcotte qui n’en finit jamais de nettoyer ses tapis de coco.

    Il dit:

    -« Cherches-t-y quelqu’un mon petit bonhomme?

    Je dis:

     » Euh, oui, Micheline…On dirait qu’ils sont tous partis, non? »

    Il me dit:

    -« Oui, partis, déménagés! En pleine nuit, comme des voleurs.

    Je fais, le coeur brisé:

    – » Où, où sont-ils partis, le savez-vous?

    Il grogne:

    – » Comment je peux le savoir mon garçon? Si tu les revois, tu me le dis, ils ont pas payé mon loyer du mois! »

    Le coeur me fait mal.

    J’ai fourré ma statuette de jade dans mon « windbraker ».

    J’ai pleuré en marchant jusqu’à l’école.

    Rue de Gaspé, j’ai sorti mon canif et j’ai gravé nos initiales dans l’écorce du vieux chêne vis à vis le magasin de bonbons de la « p’tite vieille Forgette.

    Et je n’ai jamais revu Micheline.

    L’automne dernier, j’ai voulu revoir le vieux chêne rue de Gaspé.

    Une p’tite Forgette, vieillie, m' »a dit: » Oui, coupé le vieux chêne. Paraît qu’il était malade et trop vieux pour guérir! »

    Ça m’a fait quelque chose!

    Ce matin, quelque part, une femme de soixante dix ans, comme moi, m’écoute peut-être. Elle se nomme Micheline et je lui dis: » Micheline? Micheline? Bonne Saint Valentin! J’espère que tu es heureuse, que tu as eu une belle et bonne vie comme moi. Si tu es seule, s’il est parti, bonne fête quand même! Va t’acheter du chocolat dans une jolie boîte rouge, en forme de coeur.

    14 février 2001
    pour CKAC

    Claude Jasmin

    p.s. Pour une quarantaine de récits de cette veine, lire « ENFANT DE VILLERAY » paru chez Lanctôt éditeur.