L’ÉCURIE DE SAINTE-ADÈLE

1951, j’ai vingt ans. Ici, une adèloise inouïe, fille cultivée d’un vieux médecin de la place, la célibataire Pauline Rochon anime le village. Peut-on imaginer un petit bourg du nord où il y a des concerts, un modeste salon du livre dans l’ex-boulingrin du Chantecler, des expos, des cours de peinture par Agnès Lefort, prestigieuse galeriste de la rue Sherbrooke, du théâtre par Fernand Doré et sa compagne, Charlotte Boisjoli, des conférences culturelles diverses ?  Et… un atelier de céramique. Ma branche.

En ces années-là, tout en bas de la côte-Morin, dans une vieille maison à pignons (qui sera longtemps une crêperie bretonne), la « sur active » Pauline Rochon organise toute seule toutes ces activités. En est l’âme. Au printemps de 1951, j’ai un diplôme de céramiste tout neuf, un été de chômage et puis voilà qu’un poste de « prof de céramique » s’ouvre à ce prestigieux « Centre d’art » laurentien. J’accepte de m’exiler, heureux comme un roi.

VIVRE DANS UN ÉCURIE !

J’ai raconté l’échec dans mon bouquin, « Sainte-Adèle-la-vaisselle », ce drôle de séjour précaire, l’éloignement « premier » de ma petite patrie, l’absence de reconnaissance, le manque d’élèves, de matériel aussi, aussi, le métier de laveur de vaisselle à l’hôtel. Pour ne pas crever de faim. Je connaissais les Laurentides que par des excursions, le ski des collégiens du Grasset. À l’automne de 1951, c’était une vraie installation. Le proprio de l’hôtel, M. Thompson, offrait au Centre d’art de Pauline son écurie (devenue un entrepôt de chaises de soleil). C’est là que je m’installe donc -une première- loin du béton, du goudron, du ciment, de l’asphalte, des promiscuités des ruelles, des rues aux logements empilés les uns sur les autres. Adieu Villeray et ses escaliers en colimaçon !

1951 donc, vingt ans, puceau, pas encore « majeur » comme on disait, avec hélas seulement trois ou quatre élèves. Alors les « gages » versés par Pauline Rochon comblaient fort mal mes besoins essentiels. Comme de manger à ma faim, malgré la modicité des prix pour manger à la « Pension Lamoureux », rue Chantecler. Première semaine et, déjà, une nuit d’angoisse pour l’urbain élevé hors la nature car, de ma chambrette sous le toit, un mini grenier exigu, j’entends gratter aux murs de bois de l’écurie. Cela m’a réveillé net. Oh, les sons lugubres vont s’amplifiant !

Cette fin de septembre est très chaude et j’ai laissé mes fenêtres grande ouvertes, celle de l’étage comme celle du bas. Je crois entendre comme un souffle qui se répercute, qui va s’intensifiant. Le gars de la ville a un peu peur. Je ne sais rien d’une campagne, j’ignore tout de la vraie nature. Voilà que ça gratte fort maintenant, que l’on se frotte contre le mur de côté, là où le ruisseau venu du lac Rond coule vers les cotes de la 40-80. Quid ? Un rôdeur ? Un fou, un bozo ? Une bête ? Bruits qui persistent… ce halètement très inquiétant… je crains l’intrusion ou même que la bête soit à l’intérieur déjà.

L’HOMME QUI A VU L’OURS !

Garçon des villes, on ne craint ni les chiens méchants ni ces chats errants -« en chaleurs »- qui envahissaient les ruelles. Mas les vraies bêtes du Nord… ces sourds grognements puis secousses contre mon mur, des coups frappés… L’anxiété m’envahit, je n’ose descendre de mon antre. Il le faut, courage. Me voilà donc dans l’échelle, calculant chaque degré. En bas, commutateur défectueux, ma veine ! J’allume ma lampe de poche arrachée du tour à poterie. J’éclaire… le sombre, le recoin d’où vient ce brouhaha. Rien. Dehors, c’est toujours ce souffle bestial, puis : bing,  bang, bong ! Je m’empare d’une pelle pointue. Vaillant et surtout curieux, j’entrouvre la porte de l’écurie…

Silence maintenant. Que la nuit et sa lune d’opale si seule là-haut, devant moi le chemin désert qui conduit à l’hôtel. Au loin des cris vagues. Hiboux ? Je sors, marche prudemment vers le coté d’où provenaient ces bruits insolites. Rien. Soudain, pas loin dans le boisé derrière l’écurie, quelque chose remue. Ça marche, carcasse énorme, c’est noir, rond, touffu et balourd. Sous des sapins, gros dos rond dans un fossé, s’éloigne…un ours ! Le premier de ma vie ! Qui se tourne, lueurs d’yeux qui m’examinent, je recule, l’ours repart pour aller zigzaguer entre les rares chalets, à l’époque, de nos bons bourgeois.

Je rentre, guère rassuré, je reste inquiet car, quand je reviendrai tard, du Q.G. des employés de l’hôtel, avec mon bidon d’huile à chauffage pour mon poèle coleman -le gérant, M. Marin, le permet- je pourrais faire une de ces rencontres si inégales. Celle de l’ours et de l’homme. Au fait est-ce un rejeton de « mon » ours celui-là qui rôde au Sommet Bleu ?

BATMAN CHEZ MOI !

Aveu : à mon âge, j’ai encore peur des chauve-souris. Enfant on nous disait que ces noires souris volantes, à crocs et à griffes,  s’accrochaient fermement à nos cheveux. Brrr….Tout comme on disait « porte-épic » pour « porc-épic », que ce « mini-sanglier » lançait ses aiguilles avec violence ! Peurs venues de sornettes répandues. Dans les années 1940 nous lisions goulûment ces « comics-books » achetés au kiosque du coin rue. Il y avait « Batman ». On a parodié des œuvres de génie, des « classiques », les transformant en farces grossières, cette fois, à l’inverse ce Batman, banal héros de B.D., est installé dans un film apprécié, à l’aspect philosophique, historiette muée en débat sur le mal (le Joker) et le bien (Batman). Grand succès, unanime. J’aurais pas cru voir cela un jour. Le talent, c’est prouvé, peut amener une telle métamorphose. Un Picasso, avec un guidon de vélo, une selle de cuir, a signé un « taureau » qui est au musée, vaut une fortune.

La mort de Batman

En attendant d’aller voir ce Batman métaphysique, un soir tout récent, j’entends des cris perçants à l’étage. Ma dulcinée et ses appels « au secours » ! Des portes qui claquent ! Je quitte mon « mou » fauteuil et la télé des les « durs » « Tudor », oreilles dressées. Silence là-haut et puis, qui descend prudemment l’escalier du cottage ? Ma femme, front inquiet, yeux quasi hagards : « Fais très attention, la bête est descendue. » L’apocalypse à Ste Adèle, P.Q. ? Toujours tendue à l’extrême, une fébrile Raymonde m’indique d’un index tremblant, la salle à manger: « Une grande chauve-souris ! »

Batman chez moi.  Mise en marche de scanner inouï. Vue d’une boule noire accrochée à un rideau de dessus de fenêtre. Jouer le brave : « Bouge pas, je reviens. » Elle lâche : « Fais ça vite, je t’en supplie ! » Porte-patio. J’ouvre. Dehors nuit noire. Lumière jaune à allumer. L’escalier à descendre et, dessous, m’emparer d’une épuisette. Je remonte, trois par trois marches.

« À nous deux, Vampire de salon ! » Patiente femme, son index m’indique toujours la noiraude protubérance. Et crac ! J’abat mon piège d’un seul geste. Plus rien ne bouge ! Mini-Batman gît au fond du filet. Jeté, il se retrouvera au pied des lilas. Soulagement de la « feummme » (merci Clémence). Enfant de ville, jadis, des légende se tissaient, chauve-souris, sale suceur de sang se soudant à la peau du crâne.

Revenu, la compagne me dira : « Pis ? Elle s’est envolée ? » Moi : « Ah non. Morte. Avec l’épuisette, j’avais visé le cou. » Elle : « C’est plate ça ! Tu aurais pu faire attention, ça bouffe mille moustiques à la minute, le savais-tu ! » C’est comme ça : d’abord les cris d’orfraie et puis : « Méchant, pourquoi tuer !» C’est pour ça que le poète  Aragon a noté : « La femme est l’avenir de l’homme ».

Des animaux partout ma foi ?

Le lendemain, la voix de ma fille revenant d’Ogunquit : « Salut papa, on roule Marc et moi sur la 91, on vient de voir une immense dinde sauvage multicolore en bordure de l’autoroute, un oiseau fantastique, on aurait pu l’écraser… » La veille de mon « mein kamft » (mon combat) contre Batman, ma Raymonde, la 117, la Rivière aux Mulets, qui aperçoit un chevreuil la traversant élégamment. Son brusque freinage :« J’aurais pu m’y cogner, très lourd obstacle, perte de contrôle, pare-brise fracassé, la mort ». Encore ? Avant-hier,  Lynn ma belle-fille de Val David, me narre « son » orignal,  vu « de ses yeux vus », fascinée et craintive à la fois.  Le surlendemain, voilà une saintsauveurienne qui nous raconte : «  Étonnant, je ramassais de nos pommes, soudain, un immense orignal au milieu de mon sentier, qui m’observe, patient. Quand je rentre dans le boisé avec mon panier, il poursuit sa marche, calme, poli. »

Dernière heure : 1- Mon raton-laveur a jeté la brique posée sur mon bac noir et bouffe ! 2- Au rivage, ma pâle bête palmée si bizarre ? Un lecteur m’instruit : « Sans doute une grenouille albinos. » « Albinos », ça existe donc ? Merci.

LE VÉLO DES PETITS MATINS !

     J’entre vite dans l’eau ce matin-là et bang ! Face à face avec six cannetons et leur moman ! On se regarde de part et d’autre.  Personne ne bouge ! Bof, je retraite le premier et  remonte sur ma rive. La sainte famille à palmes et à plumes repart. Sorte de promenade maritime matutinale ? J’observe cette famiglia qui contourne tout, quais, radeaux, petites baies, monticules gazonnés. Le surlendemain, ils y sont de nouveau ! Comique de les voir parader si calmement, si fièrement semble-t-il. La mother à long cou en avant ou, plus souvent, fermant la marche. Me voilà apaisé, tout réjoui par ce défilé de bernaches, images du bonheur champêtre. Mon Dieu que nos vies tiennent à peu de choses pour se transformer en paix et bonheur !

      Entre-temps, le matin, sortie des vélos. Rituel pour moins de vingt kilomètres : partir tôt, ventre vide, de l’ex-gare de Ste-Marguerite Station, filer vers « Plein Air », le bistrot de « la belle mexicaine » à Val David. Un trajet d’une dizaine de tableaux naturalistes différents. D’abord, nord-est de Sainte-Ad, de la forêt. Dense. Un jour,on y vu gambader, traversant la piste, bon nombre de jeunes chevreuils, image à la sauce waltdisneyienne. Ombreux chemins et donc fraïcheur !

 

FUNESTE RENCONTRE

Ensuite, Nous traversons un chemin de terre battue et nous finissons par quitter ces lourds boisés, bouleaux blancs et gris, petits pins, hauts sapins, hêtres, ormes et érables en quantité,  pour arriver à cet imposant  tunnel aux deux hautes falaises. J’imagine chaque fois  les cantonniers de l’ancien temps -du gros labeur- l’installation du « Train-du-Nord », dynamite et sueurs, pics et pelles.  À l’orée de ce tunnel pierreux, brouhaha soudain ! Un homme retient son grand chien en laisse. Le furieux cabot grogne, il veut assassiner quelque chose. Mais quoi ? Nos cris de surprise car voici le motif de sa rage : un porc-épic ! Énorme bête, le pelage hérissé. Mon premier… Sa large queue. De castor on dirait.

       On dirait qu’il va foncer vers nous. Vélo en mains, notre reculade car « l’épic » affolé en est imprévisible. Il contourne

une des parois, le cabot, un  molosse, va fendre sa laisse ! Cris fous. Le porc-épic, yeux clignotants,  énervé, descend vite vers la rivière invisible à nos yeux mais dont on entend les rugissements. Fin ! Le cerbère se calme. Son maître aussi. On remonte en selles. Plus tard, À la radio, étonnés, Raymonde et moi, nous entendrons vanter le goût particulier du, oui, oui,  porc-épc cru ! Retour actuel à la sauvagerie hein ! Pédalons. Traversée du faux tunnel, et c’est la Nord bousculé, ce ravin de bruits revigorants, sommet de cette excursion, ce chapelet de cascades aux écumes brassées. Comme malgré nous, on y stoppera souvent, fascinés. Furtif chargement d’énergie par osmose ? Laissez-nous rêver…

        Puis la Nord continue sa lente ascension. Toute calmé soudain. Parsemée bellement de blocs erratique, rochers tout nus, certains couverts de petits arbres-nains qui s’accrochent. La Nord se nous et se dénoue, caprice naturaliste. Voici plein de canards couleur chocolat, du genre «  80 % cacao » !

 

ET LES CRAPAUDS CHANTENT LA LIBERTÉ ?

À mesure que nous nous éloignons de Sainte-Adèle, que Val Morin se rapproche, la nature se « désauvagise ». Moins de collines. Moins d’arbres aussi. De bonnes odeurs, à plein nez, effluves appréciées : celles de fleurs inconnues ou senteurs d’herbes rares, giroflées ? Senteurs bénies de fruits sauvages ? Notre méconnaissance de la nature nous garde dans le mystère. Le matin, rares pédaleurs à croiser, un gros patapouf  mais rapide, casqué, ganté qui ne voit rien; il est en Tour-de-France ? Ou cette trop maigre adolescente qui sue sur son pédaloir. Ou un lent marcheur à bâton de pèlerin qui nous salue, rapide joggeuse qui surveille ses calculs, une-deux, une-deux. Un couple de Japonais, kodak au cou, le nez en l’air. Un gamin pêcheur à longue canne, une religieuse retraitée prie (?) sur un banc en aval du lac, dans une de ses deux larges baies. 

       Soudain -nous sursautons à chacune de nos randonnées en vélo- des cris rauques, prompts, secs, le primaire langage, comme abrupte, des batraciens des « terres basses ». Que l’on traverse avant la plage municipale de Val Morin. Milieux humides donc avec des quenouilles ou de lumineux lotus, des blancs, des jaunes. Voici encore plus de beauté : le lac Raymond. Voici sa « si jolie petite plage » (titre connu), hélas, interdite pour cause de puisards débordants à Ste Agathe; réparez vite vos égouts dégoûtants !

       Repos ? Voici la neuve mini-gare reconstruite, halte pour visite chez Charly ? Et ce sera, derniers efforts, la hâte de l’œuf, du café doux de notre « belle mexicaine. On redouble donc d’énergie. Voici un chemin de traverse en sable, quelques rares chalets bien camouflés. À une croisée de chemins, un bac à fleurs fait d’une voiturette ! Sur des côtes au dessus de nos têtes d’amateurs de « petite reine » un gros domaine à piscine, mal caché, avec sa triste barrière de type Frost !

        On arrivera. Ce faux champ, un chemin inconnu, ouvrage de bull avec son tas de moellons pour former dolmens cons. Lire « private property ». On file plus vite. Talles de beaux et hauts mélèzes, puis derniers épiceas. Courage. La rivière proche de La Sapinière. Fin. Nos bécanes mises à la clôture de la terrasse de Plein Air. Encore 8 kilomètres au retour. Buvons le café.

AMOURS D’UN GOÉLAND ET D’UNE BERNACHE

     Vous avez vu au petit écran ces drôles de cigales rongeuses d’hêtres. Ouash ! Et, toujours à la télé, ces larves verdâtres écoeurantes dévoreuses de récoltes ? Re-ouash ! Ma Raymonde : «  Tu vois ça ? Cesse un peu de louanger le monde des bibites, il y en a d’indignes. » Quoi, me rabattre sur le règne minéral ? Je collectionne de jolis galets, « mes chères pierres chanceuses », mais de là à en faire de grands éloges, cela qui ne remue jamais. Elles, les bipites bougent.

        Matin de brume, ce jeudi au ciel mat et nos collines laurentiennes sont toutes enveloppées d’une très pâle ouate. Rideaux diaphanes, sorte d’entoilage, l’ouvrage d’un Christo. Midi s’amène et le paysage est vite dégagé de ses tentures romantiques. À l’eau canard ? Oui. De mon rivage, je tend l’oreille : Marc Labrèche ? Où se cache-t-il ? Je parle de son laideron favori, la célèbre grimaçante grenouille, Yolande.

       

CREVE-YEUX ET PERCE-OREILLES !

       Parlons grenouilles : il y a des années, j’avais joué le goddam Monkton de 1755 en Acadie en organisant un « grand dérangement ». Avec des petits-fils à filets, des grenouilles quittaient « de force » le delta du lac à l’ouest pour installation obligatoire chez nous. J’avais lu que la gente batracienne  dévorait mille moustiques à la minute. Chacun ! Une aubaine. Mange ma Yolande, mange.

       Étendu sur le quai, j’écoute les cris prompts de deux -ou trois- grenouilleuses. Certains de leurs gutturaux borborygmes sonnent très creux, crapaud-buffle ? Au dessus de ma tête, vivant escadrille d’or et d’argent, des libellules. Alias demoizelles. Alias crêve-yeux aussi. Ce terme. Enfants apeurés, les apercevant, on se bouchait les yeux. Autre terme : « perce-oreilles », une autre bibitte mal aimée. Au milieu de mon petit pré, me retournant, je vois Valdombre-le-pelé jouant encore le fauve-de-vaudeville et de mes demoizelles métalliques filent vers lui. Yeux à crever ? Hon ! Soudain, spectacle curieux sur mon petit radeau; un couple d’un genre inusité. Voici une bernache (mâle sans doute) qui se dandine autour d’un goéland (une goélande ?). Oh, la parade ! Le canard fringant s’ébroue, fait de l’esbroufe, ouvre et referme sans cesse les ailes, va, revient, joue du cou et du bec. Il fait le beau quoi. La « goélande », elle, impassible sur le radeau, observe et, sans doute, s’étonne de voir un séducteur « pas de sa race ». Je jouis du spectacle, délaissant une biographie de ma très chère Colette. Oups ! Indifférence ou méfiance ? Macdo, l’oiseau blanc convoité s’envole avec superbe vers la plage municipale. C’est le cas de le dire, le bec à l’eau, fin seul sur l’eau, « le »  bernache se calme le pompon. En voilà des mœurs !

 

DONALDA EST ENCEINTE ?

       Je n’aime pas nos goélands, arrivés par ici avec l’établissement de tant de nouveaux restos rue du Chantecler. Ils salissent mon radeau, que de crottes à ramasser ! L’an dernier, j’avais mis un faux hibou comme repoussoir du dollarama adélois car on me recommandait la chose. Foutaise. Dès que posé, il s’amena davantage de goélands chieurs. Mon épouvantail de plastique gît, inutile, dans une haute branche de sapin. Pas loin de Mario, mon hénaurme girouette made in Val David, cadeau du fils. Mario, nous montre -à peu près- d’où vient le vent. Sous Mario, Valdombre, ventre à terre, redresse les oreilles, regard fixé sur l’armada de demoizelles.

         Passage de nuages inattendus, ciel qui se couvre. Valdombre recule -ce vieux chat a une « renverse » ma foi- retraite et vise la balançoire du voisin Maurice, y grimpe. Un môme, un marmot, ce vieux félin pelé.  J’écoute Yolande. Macdo revient pour observer son bizarre Roméo-à-plumes. Qui n’est plus là ! Il fait beau et bon, c’est le bel été. Voici notre marmotte sortant du dessous de la galerie et se fait aller la grasse bedaine. Donalda serait enceinte ? Ou trop gourmade ? Trottinant vers la haie très fournie de chèvrefeuilles, elle cherche son mari volage ? Bon, assez joué le fainéant sur grève, voici Maurice, armé de ses outils. J’ai un précieux voisin qui est aussi un bricoleur éméritus : « Alors mon Claude, ta cuvette défectueuse, c’est aujourd’hui qu’on la change, oui ?  »    

        Adieu mes p’tites bêtes. Au travail. Le Maurice expert m’enverra chez Rona. Puis chez Théoret. Youpi, je me console de l’abandon de mes bibites  car un homme, c’est bien connu, n’a pas de lieu mieux chéri qu’une  quincaillerie ! « J’y cours, Maurice, j’y vole ! » Ne me suivez pas les crève-z-yeux !

 

 

             

Ô ANIMAUX !

C’est vraiment l’été. Le temps donc des animaux en plus grande visibilité. Ainsi, certains des canards migrants nagent encore sur le lac. Ils n’iront pas plus loin donc et pas plus au nord ? Ma voisine Savard –madame-docteur hilare– me raconte ses marmottes à elle -là où jadis La Chaumière régnait avec raison et mérites. Sont-ce des descendant de ma Donalda sous l’escalier ? Et  pas gênées pantoutes, elles lui passent entre les pattes alors que Nicole s’affaire au jardin.

Plus étonnant ? Ma fille Éliane, de retour d’une noce jasminienne (on était à Ogunquit) aux rives du Richelieu, à Saint-Antoine où, m’assure-t-elle, sorties de jolis étangs, des rainettes grimpent aux arbres ! Aïe ! Et chantent comme des oiseaux ! Au secours ! Une personne charitable voudra-t-elle confirmer de ces grenouillettes-oiseaux. Ou bien me suggérer qu’à ce mariage on en a fumé du bon. L’autre soir, un soir de douceur rare, attablé avec Aile pour d’excellentes coquilles ( linguini alla vangole ) à l’Esméralda du Chemin Chantecler, de nouveau belle vue sur le lac de canards qui s’épivardent en d’étonnantes taquineries ! Des oiseaux ludiques ? Bon, il n’y a pas que les bêtes pour réjouir l’homme, il y a l’homme aussi. Ainsi, il nous est revenu, rue Valiquette,  comme à chaque été revenu, l’homme aux fruits et légumes si frais avec son modeste étalage de tous les matins. Je souhaite un tel  p’tit-homme-la-joie dans tous nos villages aux alentours. De ces marchands joyeux qui jacassent, pleins d’humour avec le monde de son chaland.

MARCHANDS DE JOVIALITÉ ?

P’tit-homme-la-joie, à chaque visite, me replonge dans cette atmosphère de jadis quand, à deux rues de chez nous, vingt, cent, maraîchers emplissaient l’air du marché de leurs appels, interjections, protestations et cris joyeux. Simple gamin, j’entrais vers les halles (avec ma voiture et ma mère !) avec un sentiment accru de vivre vraiment. Oh le beau tumultueux brouhaha intense du marché Jean-Talon. Cela devenait un spectacle de vie intense. Les cris des poules ! Les bavardages croisés des clientes et marchands, ces négociations incessantes, tout cela formait de grouillantes  tranches d’une existence que l’on chérissait alors.

J’en ai gardé une nostalgie vive. Qui se console un peu chaque fois que je découvre, n’importe où, des tétragones rustiques, vite installés, des paniers, des casseaux, des barquettes, du frais manger offert en plein air avec un marchand guilleret qui vante ses lots sans vergogne.

A BÊTE MARINE SANS NOM

Au fait, pourquoi donc chaque fois que j’entre dans Saint-Sauveur, dans sa célèbre rue principale, cette impression de fête ? À quoi tient cela ? L’air comme festif et qui fait que l’on se sent une sorte d’invité que l’on va choyer, bichonner. Un mystère ? Un lieu rare car du «vieux » Saint-Jérôme-sur-rivière avec ses jolis cafés et ses boutiques, jusqu’à Sainte-Agathe-sur-le-lac avec son noyau rénové, sa place-de-plage d’un parc embelli, il faut l’avouer, Saint-Sauveur, reste unique. Bien entendu il y a la variété des sites -salut à Orange et pamplemousse– où déguster en terrasses. On y trouve la restauration classique : « Italien-Asiate-Grec ».  Mais il y a, supplément peu commun, une électricité d’accueil dans l’air ? J’en jase car, j’y ai des connaissances et on n’y cause jamais animaux, gros ou petits ! Pourquoi cela aussi ? Saint-Sauveur minéral aux falaises minérales inouïes, végétal, bien fleuri et rien pour les animaux ?

Moi, je ne me lasse pas du monde animal, des rainettes-oiseaux aux-branches-d’arbre jusqu’à mes poissons rouges du rivage si loin de la mer caraïbe. De mon géant Alligator mythique ou, si minuscules…toutes ces fourmis noires qui grouillent sur tous les bras de notre escalier. Une biblique plaie d’Égypte et Raymonde, excédée, a concocté une sauce mortelle sur pièces d’ouate imbibées. Espoir d’une mort collective. Hon! Viennent-elles, ces mini-bestioles, de mes si belles pivoines blanches, hélas, qui meurent si vite ? « Tout casse, tout passe, tout lasse », répétait mon père. Ici, ce matin de juillet, nez à terre, voici Valdombre-au-guet. Là, lustré, luisant, mon gros rat musqué, Monsieur, nage sur le dos, bedaine en l’air !

Oh, depuis peu, fugitives visions, j’ai vu fuir devant mon râteau qui ramasse limon noir et feuilles mortes, algues violettes, une étrange petite chose… Qui me fait peur. Ses pattes palmées, son dos bossu, sa peau rosâtre, une sale gueule de travers, des yeux comme deux clous de girofle et sa vitesse de fuite est imbattable dès que je veux l’approcher ! Ma foi on dirait une gargouille de 2008; mon Dieu, on dirait un restant des âges préhistoriques. Je me tais. Je guette avec prudence et je vous reviendrai…

CE CHEMIN PIERRE-PÉLADEAU ?

      Je vois son nom désormais, il a un chemin à son nom. Parler souvent de quelqu’un qui est mort c’est le faire revivre sans cesse. Roulant sur la 117 vers Saint-Jérôme, notre capitale (régionale), je vois des tentes, des ballons. Je songe aussitôt au gros party annuel de l’adélois Pierre Péladeau. Fête géante en été, qu’il aimait organiser pour « son monde ». Que de belles et bonnes heures passées là, au bord de la rivière, invité car « ancien » rédacteur. Comme René Lévesque, Marcel Dubé ou Bourgault etc.

         Quand je lui dis à un de ces fameux pow-wows : « Pierre, vous ne craignez pas la construction de blocs de condos sur votre rivage  d’en face ? Il rigole : « Non, aucun danger, j’ai pris des options sur tous les terrains de cette rive ! » J’entends encore l’éclat de ses rires, sorte de gloussements à l’étouffé, le rire des timides ?, en tous cas gargantuesques ! Je m’ennuie du bonhomme. Un sacré bonhomme.

     J’ai connu ce diable d’homme, culotté courageux, affairiste audacieux, et malin. Rare chez les nôtres, un entreprenant sans vergogne, c’était au temps fou de la Crise d’octobre en 1970. Je me cherchais de l’espace pour chroniquer. Ayant quitté La Presse (1967), ensuite voyant agoniser Québec-Presse (1969)  (les syndicats n’y croyaient, diminuaient le financement)  et puis le Sept-Jours (1970),celui de Bernard Turcot, au bord de la faillite aussi, je souhaitais « le grand public ». Donc  je visais le jeune quotidien de Pierre Péladeau.

 

UNE TRIBUNE POUR LE FUTUR ROI ?

      Rue Papineau, juste en face de L’Immaculée Conception (!), le P.P. d’alors y avait vaste bureau mais en un local tout modeste. Avec tribune surélevée ! Oui, pour le hausser. Besoin de puissance inavouable ? « L’empire » débutait tout doucement, bien lentement. Je lui vante l’idée d’un magazine et lui fait voir « ma » maquette. Lui : « Non merci, les nôtres n’aiment que le journal et tabloïd. Un magazine ? non, ça ne prendra pas par icitte ».   

       Bon. Je rentre dans ma houache de décorateur bien bredouille. J’irai volontiers écrire au « Point de Mire » de Bourgault, je devinais qu’il y aura là aussi, une autre faillite. J’y ponds un long article fustigeant cruellement la légèreté imbécile des « canards » radio-télé de Monsieur P. Mon directeur, Jean Côté (de Point de Mire), avertissait Péladeau qui, discrètement, finançait l’hebdo de Bourgault. P.P. : « Publiez. Pas de censure. Publiez, ça va juste fouetter mes gens ! » Le cher financier fit d’avantage encore : il me convia à son domaine adélois pour rencontrer tous ses rédac-chefs. Grand caucus et c’est lui, P.P., avec tablier sur la bedaine qui prépara et servit lui-même un énorme spaghetti.  Sauce « sans » viande, viande à chien, Donalda ! Point-de-Mire tomba à son tour faute de lectorat. Revenant à sa tribune, rue Papineau, le patron m’offre dare dare deux grandes pages dans son hebdo, alors ultra populaire, Échos-Vedettes. Ensuite, Charron, son jeune employé le quitta, fonda son magazine, connut un vif succès et, jaloux, contrarié, P.P. fondait son magazine, « Montréal ». Qui connut aussitôt l’échec. Le « boss » finira par acheter la publication de Claude Charron.

 

365 CHRONIQUES PAR ANNÉE !

       Et moi -j’avais insisté sans cesse- j’entrerai enfin au Journal de Montréal. Cela de 1971 à 1976. Un FAMEUX HAUT-PARLEUR « de tous les matins » pour communiquer avec les foules laborieuses. J’ÉTAIS RAVI ET ME MOQUAIT BIEN DU SNOBISME DE MES BOUDEURS INTELLOS, RESTANT EUX, SANS AUCUNE TRIBUNE. Ce sera donc mon entrée dans cette famille grouillante et parfois populiste, baptisée Québécor. Cela allait s’agrandir sans cesse avec des achats d’imprimeries.

       Je revoyais un peu plus souvent « cet ami » -qui savait tout de même, art difficile, tenir les gens à bonne distance lors de lancements, de fêtes. À Sainte-Adèle comme en ville.

      Il aimait mes effronteries -« T’es un voyou, toi,  au fond  non ? »- il me le disait. Il était l’ennemi des façades, des niais salamecs, de la rectitude, des mensonges calculés, des honneurs frelatés, des glorioles imméritées, des  politesses obligées, des faux-grands-airs. Lui -le voyou d’Outremont ?-, le petit « vendeur de sapins de Noël, restait sobre, frugal quand on l’a dit pingre. Par exemple, l’apercevant au vraiment « mini » « Petit resto », rue Valiquette, je lui lance : «Mais Pierre, que faites-vous ici, un riche millionnaire ? » Il rétorqua : « Viarge, c’est simple Jasmin, c’est bon et c’est pas cher ! »

       L’homme collaborait à des œuvres, sans le dire. C’est lu qui offrait, geste généreux, les Feux de la Saint-Jean à mon ami Pierre, le maire Grignon. Ayant su la vente proche d’un petit temple protestant Chemin Sainte-Marguerite, (pas encore « son » chemin) à changer en discothèque, il en fit l’acquisition, y présenta des concerts et des expos.

 

APOLCALYPSE PÉLADEAU ! 

     Parfois, je peux entendre au dessus du lac Rond le fracassant ronronnement d’un hélico ( ô Vietnam !), et je revois les passages de P.P. jadis, pour promener sa « vézite » des dimanches ou quand il allait -ou revenait- à son « château de verre », son «  temple » de la rue Saint-Jacques, à  sa-tour-sans-ivoire », face à celle de l’ex-Bourse, Place Victoria. Il était loin le bureau de la rue Papineau et sa ridicule tribune, loin aussi la nouvelle « centrale », en face d’une poissonnerie estimé, rue Roy.      

         Non, à partir d’un certain temps, Maître Péladeau s’accorda des espaces valorisants, prestigieux, mérités. Le rond petit laideron qui débuta à Rosemont -où il fit ses débuts en hebdos-  québécois rare, nationaliste multimillionnaire,  n’irait plus aux misérables locaux d’Ahuntsic, le long de la track où je livrais mon « papier » quotidien.  Un jour, il fit construire tout au bout de l’Avenue du Mont Royal, en vaste et solide.

      C’est dans « sa » tour moderne que je fis la rencontre de deux de ses « dévoués ». L’un, devenu noble vieillard, était son fidèle de très longtemps et régnait -un peu. P.P. était fidèle à ses premiers encourageurs. L’autre conseiller était un fringant jeune homme, rigolard, -P.P. estimait l’humour. Il lui servait de relationniste, de tamis aussi, on imagine les nuées de quémandeurs pour un « empereur ».

    Un soir, généreux buffet à la brasserie Molson, rue Notre-Dame, le voilà soudain seul et c’était rare, je lui tire la manche : « Que faudrait-il encore pour « le bonheur parfait » à un homme tel que vous ? » Il cligna des yeux comme à son habitude :  « Jasmin, « le bonheur parfait », ça n’existe pas. Je n’y ai jamais cru et mon bonheur ordinaire vient de là. » Il fit trois pas et, vite, il y eut vingt courtisans. Qu’il  n’écoutait que d’une oreille. Comme toujours.

 

SAINTE-ADÈLE, VILLAGE DU PÉCHÉ ?

      J’ÉCOUTE JASER LES GENS QUI ATTENDENT COMME MOI LES VENTES « DES DEVOIRS CULINAIRES ». ON S’INQUIÈTE : « ENCORE DES CHARS DE POLICE DANS NOTRE RUE ».

        À les écouter ce n’est pas la première visite de nos constables en voiture au Sommet Bleu. À les entendre, il y a « du monde bien louche » dans leurs parages. Comme toujours, je lis. Ne capte que des bribes des conversations, assez pour saisir qu’il ne se passe jamais beaucoup de temps entre une arrivée des policiers et… une autre ! Comme tant de gens d’ici, j’ai déjà entendu la rumeur publique : « L’ancien village de Séraphin Poudrier est devenu une place-de-pègre ».   

        Hon ! Inflation verbale ? Comme on dit : « théorie de complot » ? Un loustic m’énumérant un lot de commerces : « Tout ça, mon cher, c’est la propriété d’une « famille de bandits » originaire de Saint-Henri ! » Ouen ! Tu me dis pas, chose ? Un hurluberlu en rajoute : « Si tu questionnes en haut lieu, tu sauras que la place icitte est infestée de dealers de drogues. Tu as bien vu, récemment, ces deux importantes descentes de police ? »

 DANS LES MARCHES DE L’ÉGLISE ? 

         Un jour, à un policier venu chez moi pour un vol bénin, je dis : « Que dites-vous là, tous ces petits vols de radio, télé etc., pour se procurer de la drogue, ici, en mon si calme village ? » Sa réponse : « De la drogue, m’sieur, on en trouve ici jusque sur les marches de l’église. » Bigre de bigre ! Souvenir : en 1975, je confie hors d’ondes au gras animateur de TVA : « Je songe à m’installer à Sainte-Adèle. » Réal Giguère aussitôt : « À Sainte-Adèle ? Mais c’est une « place de maffieux » ça, mon vieux ! » J’avais cru à une blague mais on me redira souvent cela ! On me montra un « grosse cabane » en bordure du lac : « Tu vois ça, en face ?, ce fut la demeure d’un « Cotroni » et son locataire actuel est un illustre membre de la cosa nostra. Plus tard, déménagement: « C’est maintenant le logis d’un criminaliste très lié au monde interlope ». Eh b’en !

 CADAVRES DANS NOS CANIVEAUX !

    Comme tout le monde, j’ai appris un matin que la police avait découvert un macchabée percé de balles, abandonné dans un caniveau de l’une de nos rues ! Je me disais : « Ça arrive partout, une fois par décennie ! » «  Non, me disaient certains Adélois, c’est une fois par année ! Au moins ! » Seigneur ! Comme l’on chantait jadis : « Y a des églises à Las Vegas, y a des écoles… »…mais mon village, ici, en village-du-péché; lira-t-on un jour à son entrée : Welcome ! Ste-Adele, Sin’s village ? En réalité, dès qu’un lieu devient populaire, bien garni d’endroits où danser, où prendre un coup et draguer des puppets grimées, on y dénichera des gens du monde interlope.

       Rien à faire, ces parasites circulent en coulisses, escrocs qui guettent les jeunes proies aux caractères mous. Aux faibles résistances. Il n’en manque jamais -dans aucun bar à la mode- de ces jeunes mollusques avides de fonne noére, en quête d’excitants, de stupéfiants, d’hallucinogènes divers. Ils n’ont pas de vie. Alors ils s’en imaginent une, c’est ainsi partout en Occident. Et aussi à Bangkok ou à Bali désormais. La jet-set voyage ! À Sainte-Adèle, en 1950 quand j’étais un skieur de 20 ans, quand Giuseppe -dit Peppé- Cotroni régnait, déjà courrait dame rumeur avec ce « Sainte-Adèle-la-maffieuse ». En 1960, là où s’étiole, désert, verdit, ce neuf « Parc des Familles », le très fringant dancing nommé Red Room (sous l’hôtel Montclair démoli) rassemblait des foules denses et y circulaient bien des… matières !

LE MONDE EST BON

       Mais la réalité -c’est enrageant pour les délirants

pranoïaques- est toujours variée. Il y a à Sainte-Adèle, du bon monde. Des gens d’une civilité exquise, j’en connais, paisibles et cultivés. Comme à Saint-Sauveur ou à Sainte-Agathe, on y trouve des associations diverses, caritatives, dévouées, avec des buts sociaux nobles et variés. Un peu partout en Laurentie, des bénévoles se dévouent sans compter. Certes, la police surgira encore sur la colline du Sommet Bleu mais il reste que le monde est bon. Le plus souvent.

        Tantôt, sauçé tout joyeux dans « ma » piscine de L’Excelsior, je jonglais : il se peut qu’en ce moment même deux motards -ex-amis de Miss Couillard ?- en chics complet-veston, se concertent en cachette. Rue Morin ou Boulevard Sainte-Adèle. Projet ? La mort d’un gêneur. On trouvera encore un exécuté dans le caniveau. Pis ? C’est un monde à part et l’assassiné sait fort bien pourquoi il ne respirera plus, allez. La majorité peut dormir en paix, pas vrai ?

 

L’EAU, Ô L’EAU !

Enfin on a retrouvé nos vélos sortis de la cave. Beau temps ce jour-là et on roule joyeusement au chaud soleil partant, vers l’ouest, de la jolie gare de Mont-Rolland. Là, car on y trouve une boutique aux gens compétents pour l’entretien des bécanes. Dès les premiers tours de roue, charme pour les yeux, c’est la rivière du Nord avec ses courbes gracieuses, ses mini-baies, ses écores parfois doux,parfois abrupts. Soudan, pagayant calmement de leurs palmes-aux-pieds, on y voit tout un lot de bernaches ! Des tranquilles, pas sauvages du tout, qui semblaient nous observer, les humains grimpés sur nos bécanes. Pédalons vers « La cabane à Frank », connue des familiers du « P’tit train », qui est barricadée ! Pour cause de… crétinisme, vandalisme idiot.

L’avions-nous oublié en ce si long hiver ? Nous voilà très stimulés à la vue des « rapides blancs » – chantez : envouengnihan– de la rivière Doncaster qui se jette dans la Nord. De jolis sentiers nous invitent à entrer en forêt. Y résister ? Rencontre d’une pédaleuse -jasette- qui nous dira : « Mon mari a travaillé un demi-siècle aux si beaux papiers de la Rolland. » Un moment de silence mais la Doncaster roucoule très fort dans ses frisettes transparentes.

L’eau ! Ah oui, l’eau vive, impétueuse parfois. Absolument fascinante aussi comme lorsque l’on longe ces cascades inouïes juste avant d’arriver au Lac Raymond de Val Morin. Beauté baroque -salut Claude Gauvreau !- de cette suite de « cuvettes à tourbillons ». De « crinières » fluides. De farouches « lessives » imaginaires. Un déferlement mythique aux grondements énergiques. Creuses « baignoires » ahurissantes avec son décor naturaliste : mille et mille millions de bulles translucides. Personne ne s’en lasse. J’ai vu là, un matin, kodaks aux cous, des asiatiques très énervés par ce spectacle féerique. Comme bouleversés, je ne sais trop, qui riaient, qui couraient en tous sens en ses abords, qui étaient pris d’heureuses convulsions, voyant ces ravins pierreux si frénétiquement arrosés. Imaginons le jeune curé Labelle et sa troupe de découvreurs à sa première découverte de pareils remous sauvages ! La vue de ce canyon aquatique en effet nous remplit de joie chaque fois qu’on y roule, nous envahit d’une sore d’éblouissement, de moment de grâce béni. Allez-y voir. Ou revoir….

L’EAU MIRACULEUSE !

Je m’en souviens, papa-le-pieux m’amenait avec lui en tramway, avant le lever du soleil, sous le Pont Viau. Tout au bout de la rue Lajeunesse, à quatre pattes au bord de l’eau vive, je devais l’aider à remplir ses chères, précieuses, bouteilles « d’eau de Pâques ???????? ????? ????????» ! Vénérable talisman catholique. En quoi croyaient tant de nos « vieux », pour se prémunir en cas de maladie. Contagieuse ou pas. Eau miraculeuse afin de nous éviter d’être placardé, rue Saint-Denis, avec des affiches officielles barrées de rouge, fixées dans nos portes vitrées. La honte pour les familles :« Manque d’hygiène, ces gens-là ! » Ô ces maladies infectieuses : scarlatine, picote volante, rougeole, etc. Époque d’avant nos efficaces vaccins modernes. La Des Prairies de ces aubes pré-pascales : première rivière de mon enfance ! Cours d’eau qui m’était familier puisque, juste en face du pont de chemin-de-fer du CPR, nous visitions régulièrement nos grands-parents de Laval Des Rapides, dans le Rang du Crochet. Là où s’élèveront tant de bungalows et cottages, dans les années 1930 et 40, ce n’était que champs de maraîchers. À genoux, à la porte du caveau de pépère, en ai-je équeuter des carottes, des navets et des patates !

RAPIDES DU CHEVAL BLANC !

L’eau. Beaucoup plus tard, grâce à mon fils, un jeune motard non-criminalisé (!) alors et grand amateur de canotage, j’ai connu tant d’autres rivières. Mon Daniel voulait me montrer d’abord la Diable et puis la belle Rouge. Qui sont de longs cours d’eau laurentiens si apaisants quand on va les avironner loin des bruits des villes. Découverte émouvantes de tant de régions silencieuses, désertées, la bonne paix. Aussi, une fois, ce sera une étonnante excursion autour d’îles sauvageonnes entre Berthier et Sorel sur le fleuve. Oh ! le bon plaisir de naviguer tout doucement, à l’aveuglette, sans cartes, sans plan précis. Liberté ! De nous imaginer au bout du monde, Ou bien « au commencement » de notre monde ici, de notre histoire, quand nos ancêtres et les « bons » sauvages emplissaient ces cours d’eau douce qui nous environnent. Que l’on voit bien mal, en vitesse, du haut des autoroutes.

L’eau. Jeune homme, j’avais fait l’achat d’un petit moteur de 15 forces et d’une légère chaloupe d’aluminium. Ce sera des expéditions un peu partout. Candide, je m’imaginais un audacieux aventurier à la Jones ! Un pirate, un flibustier ! Je fouinais un peu partout. À trois endroits, ces étés-là, ce sera cette admiration dont je parle ci-haut : celle l’eau qui se déchaîne. Il y eut d’abord, sur la Des Prairies, les formidables rapides dits du « Cheval Blanc », en face de Sainte-Dorothée. Plaisir de se faire brasser –bardasser vraiment- quand on a appris à déjouer les fonds rocheux. Puis, ce sera le bouillon dangereux du côté de Saint-Eustache, où l’on m’enseigna qu’Il faut longer de tout près un pilier de pont si on veut pas casser la « pine » de son moteur. Enfin, il y aura les pas moins énervants rapides tournoyants à Sainte-Anne de Bellevue en amont de la Mille-Îles en aval du grand Lac Saint-Louis. Là-aussi l’on peut se faire initier à « comment éviter le barrage et donc les attentes » et aussi à « comment ne pas briser son hélice. »

À bicyclette, quand, joyeux, je revois nos remous cascadeurs inouïs en aval du Lac Raymond (que certains cochons de Ste-Agathe polluent !) c’est un peu ma jeunesse « à moteur » que je revis !

TRUITES BIEN FRAÎCHES !

 

       Je suis d’un type -d’un tempérament?- impatient. Aussi aller à la pêche ne m’excite pas trop. Pourtant… On m’a narré les péripéties énervantes des « vrais » pêcheurs de saumon qui font le tour d’un « trou » – d’une fosse- à saumons », en Gaspésie. Ou ailleurs. Du vrai sport très excitant, semble-t-il. Je l’imagine.

       Mon Jodoin-de-voisin, en fin d’avril, m’a raconté une pêche miraculeuse (biblique !) sur notre petit lac. Une bande, des « Malo », dans sa chaloupe empruntée, qui sortait de l’eau des truites à la dizaine ! Les glaces venaient de disparaître.

      Ces dernières années, j’ai fait quelques essais. Nuls hélas ! Il y a un an, mon Laurent, un de mes petits-fils, a pu exhiber une bien belle truite et sa prise le rendit fou de fierté. Jadis, souvent, sur mon petit radeau, mes gamins, parfois avec des vers, parfois avec des grains de maïs, sortaient du lac des tas de petites perchaudes. Leur vif plaisir ! Ou c’était des crapets-soleil. Immangeables ! En somme, pêcher « comme un jeu », qui les amusait fort.

      L’autre midi, étendu au soleil pour lire « Les années » d’Annie Ernaux, j’ai soudain imaginé à quatre terrains du nôtre, un gars lançant sa ligne sans cesse et guettant qui mordra. Le fameux petit Claude-Henri, étudiant « buissonnier », détestant la belle-mère (m’a -t-on dit), rêvant dans sa barque d’un avenir de pamphlétaire mordant.

      J’ai raconté (dans « Chinoiseries ») mes rares et brèves séances de pêcheur au port de Montréal, en 1935. Quand papa m’amenait chez ses fournisseurs de bibelots Chinois.

     

MAMAN ET LES ÉCAILLES MAUDITES

      Dès 1940 et nos étés à la campagne, ce sera la découverte de la vraie pêche. Que l’on fait  sérieusement.  « Pour manger ». Tels ces Groulx, ces Proulx, des hommes qui se levaient aux aurores, qui partaient pour le fond ouest du Lac des Deux-Montagnes, ou sur l’autre rive à Vaudreuil. Qui nous revenaient des heures plus tard avec leurs « cordes » remplies d’une récolte fructueuses. Si fiers. Maman en achetait un peu et puis s’enrageait à sa table de pique-nique, dehors, les cheveux dans le visage, s’échinant à devoir bien écailler certaines espèces.

        Feu Rudel-Tessier, le journaliste, m’avait donné  une bonne recette pour de la perchaude frite qu’il tenait de Félix Leclerc quand Félix habitait (et pêchait) en face de Pointe Calumet, aux Chenaux de Vaudreuil.

         Jeune adulte, père de famille, revenant l’été au « Château de ma mère » (merci Marcel Pagnol), à la Pointe, ce sera la re-découverte de la pêche, Éliane, ma fille, y pendra un bon plaisir : rares brochets de la Grande Baie qui est juste à l’est de ce qui deviendra le Parc Paul-Sauvé, quelques belles anguilles, si faciles à déshabiller !,  et des barbues bien grasses, plus les inévitables perchaudes, toujours abondantes, elles.

        Bientôt, venu de son cher Saint-Sauveur, l’ami Murray va saucer encore sa barque d’aluminium à moteur électrique. Avec son immanquable « GPS » bien pratique et dont je suis jaloux. Mais je ne l’accompagnerai pas : mon impatience chronique.

       Il y a longtemps, comme tant, en famille. nous allions à Old Orchard. L’ami Théo Mongeon, longtemps « secrétaire dévoué »  de tous les agronomes du pays, un jour, organisa une expédition de pêche « en haute mer ». Je me voyais alors en intrépide et expert pêcheur, Ernest Hemingway. Ce légendaire chasseur d’espadons géants au large de La Havane, à Cuba. Je m’embarquai donc les yeux luisants et la solide canne à pêche louée bien haut portée !

      Trop bercé (brassé ?) par la forte houle, il avait fallu, assez vite -hélas pour mes compagnons au pied marin-  faire un humiliant demi-tour. Le mal de mer ! Et ma honte ! Mon Théo rigolait : « Tout un marin ça, mes amis ! »

 

PROMESSES D’ÉTÉ ?

      Étés de 1965-1969 et, j’y songeais à l’instant, je revois ma petite Éliane dans des matins en or, ses longs cheveux blonds dans les yeux, penchée, courbée plutôt sur les bancs de joncs voisins inondés, pourchassant si habilement -avec son filet fait de torchons à vaisselle- les petits ménées. Ses fabuleuses cueillettes. À pleines chaudières ! Elle irait pêcher encore au crépuscule, sa grande joie. Son frère, lui, Daniel préférait capturer les rainettes si vives. L’été ! La paix ! Ma jeunesse enfuie ! 

        L’an dernier, ici, le beauf’ Albert qui s’amène et, dans ses mains, des cannes à pêcher ! Ah !   « Oui, fini le golf, mon Claude ! »  Le voilà entiché par son nouveau dada : la pêche. Venu avec lui, l’autre beauf’, Tit-Louis, avec une des canes d’Albert, attrapera une bien belle truite « adéloise ». Qu’il remettra dare dare à l’eau : « Oui, trop petite. Je la repêcherai ! ». P

   Le duo parti, on me laisse en cadeau quelques lignes de joli plastique luisant, avec moulinets adéquats et leurs fils de nylon… hélas tout emmêlés, hélas. Me restera à défriser ces cheveux de nylon maudits et, oui, oh promesse !, aller combattre mon impatience congénitale.

       J’irai, je me le promets. C »est si « Zen » la pêche, pas vrai ? Si reposant, non ?,  si dé stressant. J’emprunterai la chaloupe à Jodoin-voisin car je veux combattre mon vice du « va vite, fais vite ». Je serai bien patient, poserai de gros vers bien gras, attendrai les petites gueules qui mordent ! Promis ! 

       Trop tard, m’explique-t-on, pour les mouches, déjà, semble-t-il, dès juin, les truites du lac Rond -ensemencement annuel par ici- se tiennent « dans le creux », bien, c’est noté. Au fond ? Bof, ce n’est pas le fil de nylon qui manque, ça va se dérouler en grande ! Cette « École des p’tit chefs », rue Lesage, peut maintenant fermer pour les vacances. « On mangera des truites fraîches, ma chère Raymonde ! » Elle a des doute, la venimeuse : « Des truites ? Tu aimes tant la raie, la plie, et mes calmars rôtis, non ? »

      J’enrage de nouveau quand elle me dira aussi : « Mon pauvre chou, toi, des heures à guetter, à attendre que ça mordre ? » Oui j’enrage : « Toi, mal assis, durant des heures, lire tes chers ouvrages sur la science quantique avec crampes aux reins ? » Je lui rétorque que notre Rona doit bien vendre de ces dossiers ajustables pour chaloupe de pêcheurs, non ? » Son silence.

     Bon, allons rue Valiquette, au magasin tout bleu de mon cher jaune Vietnamien, juste m’acheter un gobelet de grouillants asticots bien roses !

 

 

 

 

CHEVREUILS AU SOMMET BLEU

Voilà que mon acrobate-écureuil, Jambe-de-bois, ne cesse de vouloir grimper aux oiseaux venus sur ma galerie. Il a changé, a le poil rare, la queue comme rongée, il fait pitié. Raymonde en chasseresse véhémente pour protéger la gent ailée. Tiens, des chardonnerets récemment, joli paquet de volants jaunes. Oh, voilà un pic. Sur une seule patte, cherchant constamment à garder l’équilibre.Pauvre éclopé. Ma compagne attendrie et choquée : « C’est lui ça, « ton » Jambe-de-bois cruel, le salaud ! » Non mais… il est pas « à moi », je proteste.

Loin de Maniwaki-la-réserve, ici, jamais de « lionceau en liberté ». Il y a cette histoire « de l’homme qui a vu l’homme qui a vu…l’ours », on la connaît. Écoutez bien ça : longtemps par ici -légende ?-, on me parlait d’un ours, parfois noir, parfois brun, qui rôderait au Sommet Bleu, Chemin de la Croix ou Chemin du Croissant, en ce quartier haut juché de mon village. Des promeneurs craindraient sa rencontre, me disait-on. Il s’agit un vieil ours goguenard, pas méchant d’allure, fidèlement abonné aux vidanges du coin. La ronde bête apparaîtrait et disparaîtrait au gré des saisons, capricieusement. Était-ce, en ce joli ghetto d’en haut, par besoin de faire peur aux candides bourgeois. En tous cas, je me méfie de cet ours jamais vu -on sait jamais- quand je monte visiter les amis Paltakis et l’auto garée, je file assez vite à leur demeure certains soirs de bonne bouffe-à-la-Carole LaPan.

PLEIN DE CHEVREUILS

Récemment, Luc, un assidu « des devoirs à vendre » de l’École-de-cuisine, me sert son histoire à lui de bêtes sauvages quand je lui cause d’un orignal venu baguenauder effrontément au rivage, à l’aube. Il m’écoute placidement, ne semble point surpris d’une telle visite et…en rajoute. À entendre ce bleusommettien c’est « en troupe » que de jeunes cervidés viennent rôder autour de chez lui, pas loin de la Croix de fer publique… bien mal illuminée, hélas. Je n’en reviens pas quand Luc me dit : « Oui, mais oui, on en voit souvent dans nos parages. Pire, en fin d’hiver, tout un groupe de ces jeunes chevreuils brouta à fond -affamés sans doute- une haie de cèdres entière ! » Légende urbaine encore ? Luc se moque de moi ? « Non, non, continue Luc, tu questionneras mes voisins, de bien belles bêtes, pas farouches du tout. J’en ai vu, et souvent, autour de ma propriété. Encore cet hiver, juré craché. »

Un loustic m’expliquait un jour : « Comme la chasse est totalement interdite dans toutes nos régions laurentiennes habitées, la reproduction de l’espère en est très favorisée. Ils peuvent copuler en paix et se multiplier en très grand nombre. Cela expliquerait ceci. Un hiver avec trop de neige égale donc tous ces nombreux chevreuils dévoreurs de haies !

Ces chevreuils qui s’épivardent dans les haies du Sommet Bleu m’a fait soudan me souvenir d’une randonnée dans un sentier sauvage d’un mont voisin, Loup Garou, pas si loin des condos du Chantecler.

UN ORIGNAL ÉPORMYABLE

Au soleil d’une promenade forestière en fin d’après-midi… soudain : une sorte de lourd et long terrifiant grognement ! Ma peur. Suivent des bruits de souffles… gigantesques. Je fige ! Le sol remua, je le jure, un sinistre tremblement ! J’imagine aussitôt un orignal égaré aux dimensions gargantuesques. Je l’avoue, oui, je panique. Je me penche et, vite, je ramasse un très gros bâton. Je détale. La peur. Je voudrais vous y voir les ricaneurs. Me retournant, je cherche des yeux une vaste forme mais le boisé en haut du Loup Garou est si fourni, d’une telle densité, qu’on n’y voit rien ! Je guette une énorme silhouette, j’imagine voir surgir d’entre les arbres l’ombre effrayante. Sans doute un orignal, peut-être blessé. Donc rendu agressif et dangereux.

Ma compagne a entendu aussi et, comme moi, en est fort intriguée. Un bon sens de la conservation me dicte aussitôt de fuir. Courant devant elle, je lui lance : « Viens vite, suis-moi, sauvons-nous, » Je jonglais,en cas d’attaque de cette bête, à grimper aux arbres. Des yeux, je cherche fébrilement un sapin ou un pin avec des branches basses. Quand je me retourne, ma Raymonde marche calmement, loin derrière moi. Je crie : « Plus vite, trouves-toi une forte branche, rejoins-moi ! ». Quoi ? Elle rigole ma foi.

Une fois éloignées tous deux de la source de ce beuglement épormyable… halte. Repos ! Mon souffle court. Elle, moqueuse : « Ouengne !, tout un homme ça ! Merci pour la protection, belle leçon de solidarité ».

J’en reviens pas de ce flegme… féminin, moi. Longtemps, encore aujourd’hui, cette brève aventure lui fera un fameux sujet de conversation dont je serai l’objet de venimeux quolibets. Mais quoi, quand il faut sauver sa peau, non ? Allez au diable les mâles féministes scandalisés.

Il n’en reste pas moins que l’on a tort en pays laurentien de croire son village tout dépourvu d’animaux sauvages. Ouvrez l’œil, ils y sont, tapis dans de propices ombres. Tel notre immense empanaché, ce « bétail » qui surgit du marais de l’ouest du lac à chaque automne pour, peut-être, dévorer nos pommes tombées.

Chers nouveaux venus, n’allez pas croire que nos espaces civilisés sont dépourvus de sauvagerie, l’hiver prochain surveillez vos haies, la nuit venue. Et, au Sommet bleu, guettez l’ours qui a vu l’homme…