CENT CANARDS, 20 QUISCALES ET UNE DONALDA !

Bien content de ma liberté des matins. Retrouvée, à la radio du 98,5, on m’a jeté après une dizaine de jours. Questionnant du motif, on m’a amicalement répondu que l’on veut quelqu’un d’urbain. Et qui sort ! Qui sort, hen ? J’ai compris qu’il y a donc inconvénient d’être, comme moi, un villageois sédentaire. Au fond : bon débarras, car…commenter la télé en belle saison où elle stagne, bof !

À quoi j’ai pensé quand le jeune boss-Bombardier m’a dit : « On veut quelqu’un qui sort » ? Je me suis souvenu, rue Saint-Denis, d’une volumineuse voisine, « Madame Laramée ». Elle était du genre Jean-John Charest -ombragé en France par une jolie potiche monarchiste- elle était une « cocue contente ». Son mari, M. Laramée, bien mis, parfumé, « sortait ». Trois soirs par semaine il quittait allègrement le logis conjugal.

« C’est un homme qui sort », disait nos mères scandalisées. Laurette, voisine accorte vieille fille : « Hélas ! C’est bien laid et bien triste, un mari qui sort ». Enfants candides, on en restait bouche ouverte : « Où va-t-il donc ? » La voisine d’en bas, pieuse madame Denis, grondait carrément à chacune de ses sorties au red light des : « C’est b’en écoeurant ! »

Notre « grosse-femme-d’à-côté », personne n’en revenait de tant de tolérance. Non seulement « Il sortait », pire, à ce mari volage qui s’épivardait, du haut de son balcon, la bizarre consentante madame Laramée, lui lançait -à très haute voix- d’aimables recommandations. On en état stupéfaits, tous, de ses « Ajuste ta cravate, mon chou ! » Ou : « Redresse ton collet de chemise, mon minou ! » Ou : « Corrige ton mouchoir de poche, mon toutou ! ». Entendez-vous rigoler sous cape sur les balcons voisins ? Volaient des : « La maudite folle ! L’innocente idiote ! La toutoune niaiseuse ! »

«Pas envie donc de sortir en ville pour le 98,5, pour courir les cocktails d’avant-premières, lancements et pré visionnements. Je n’ai rien d’une docile courroie de transmission. Surtout pas quand j’aperçois, un vendredi récent, au dessus de ma tête, une centaine de canards criards. Beauté inouïe ! Vivant caquetage d’une cour d’école en joyeuse récréation ! Grand demi-tour soudain, l’immense, libre, volière sauvage descend en planant sur le lac Rond. Gigantesque défilé d’ailes en mode atterrissage ! Les voir se secouer les ailes puis voguer avec tous ces longs cous qui s’étirent, armada de palmipèdes nageurs renversante ! Observer avec émoi -lunette d’approche sorties- cette horde de plumés qui s’ébroue, le bonheur. Troupe cancanante bruyamment, images absolument bouleversantes ! La belle pause, l’étape adèloise d’une migration voyage annuelle. Le titre de ce spectacle vespéral : « Le grand retour ».

Ah non, pas envie de sortir en ville, ni d’aller nulle part, face à ces troublantes images entre ciel et eau en cette fabuleux crépuscule, ce vendredi-là.

DONALDA GRIGNOTE DE L’INVISIBLE ?

Ne pas regretter ni les cachets plantureux, ni ma sédentarité quand, le lendemain du lac-en-canardière, nous revoyons ma chère Donalda. Marmotte amaigrie par notre long hiver, qui, placide, indépendante, sécurisée, picore tout proche de mes pivoines en pousses, sur le terrain autour de la galerie. Une vraie poule ! Ô la jolie boule brune remuante en toute quiétude au soleil de mai. Dos arrondi, tête à terre, grignotant… de l’invisible à nos yeux ! Elle ne nous voit pas à vingt pas étendus sur nos transats fraîchement sortis. Elle ne voit pas davantage tous ces noirauds quiscales aux si jolis beaux reflets bleutés qui l’entourent, qui picorent comme elle.

Que cherchent-ils tous ces fringants oiseaux poupres dans cet après-neige ? Vive l’été à venir, disparue enfin la froide blancheur. Et pour des mois. Quête donc de ma ronde Donalda…mais de quoi ? Des insectes ?, des graines naissantes de plantes ?, des larves?, des mini vers de terre ? Ne rien savoir sur notre faune et une envie d’aller consulter un encyclopédie. Ou Internet. Ce siffleux, femelle peut-être, réapparu, a-t-il pondu une nichée bien cachée ? Ou est-ce à venir, après de nocturnes et très secrètes aventures ?

« Sortira-t-il » lui aussi, bientôt, comme l’infidèle et prospère monsieur Marlou-Laramée de ma « petite patrie » en 1945 ? Sa marmaille en sécurité, Donalda ira-t-elle fleureter d’autres marmottes bien mâles ? Voilà que « l’heure de la bonne soupe » -chinoise, trouvée à l’École Hôtelière- sonne avec les cloches de l’église du haut de la côte.

C’est l’Angélus, l’ange du soir des Pêcheurs de perles, de monsieur le peintre Millet. Alors on rentre en escaladant le long escalier de la galerie. Nos bruits de pas. Donalda en sera-elle effarouchée, va-t-elle fuir, rentrer at home ? Alors on surveille sa fuite, chez monsieur-le-juge, notre voisin de l’ouest. On y imaginait son terrier habituel, on l’y a vue si souvent. Eh bien non, pas du tout. Voilà la mignonne bestiole fourrée qui file et disparaît sous notre longue galerie. Où? Près des bûches de bois empilés le long du mur de la cave, je découvre tout un monticule de terre remuée. Je n’ose déplacer de mes vieilles planches. À nos pieds : tout un tas de terre sablonneuse. Elle habite donc désormais chez nous. Un progrès ?, ou une simple envie de déménager ? Donalda remuante, pas du tout comme la mythique servante de Séraphin à genoux avec son savon à plancher et sa brosse.

Ou bien ce fut un besoin d’un nouveau statut social, vivre chez un écrivain ? Depuis quand cette fin du gîte chez les bons bourgeois d’à côté, un monsieur-le-juge ? Donalda a donc choisi l’humble terrain d’artistes retraités, nous. Elle deviendrait socialiste, populiste ? Plutôt fut-elle embarrassée par les incessants travaux de l’infatigable « André », fidèle jardinier du juge retraité ? André est ce vaillant et zélé tondeur, sans cesse à son rasoir bruyant. Il possède d’énergiques gènes notre Hongro-roumain, que sais-je, vu son accent particulier ? Je le questionnerai à notre prochaine jasette. Reste que ses méticuleux travaux avec pelouses exemplaires ont sans doute conduit la moufette-Donalda à notre rustique dessous de galerie. Je l’adopte volontiers et ne ferai pas le ménage de ces planches.

Canards descendus du ciel, quiscales en goguette, Donalda… et tout ce qui s’en vient avec la belle saison… font que, non, « je ne sors pas d’ici » et j’en suis très heureux. Adieu radio-critique des matins chez Arcand. Tant pis pour ceux qui appréciaient mes candides boniments. Je me lève assez tard de nouveau. Quoi ? « C’est bon pour le teint », vous dites ? Ah, savais pas ça !

LA VIE, LA VIE…


Ces jours-là, émoi en médias… un lion rôdait très à l’ouest de chez moi. Imaginez un ours polaire qui, en Afrique, rôde à Ouagadougou ! Ou un chameau errant à Saint-Sauveur ! Ou un gorille, mon cher Brassens, qui court dans les rues de Sainte-Agathe ! Un kangourou sur le Plateau ? Un éléphant à une fontaine du Vieux ? Ce lion en liberté, ce fut comme une subite percée de poésie, surréaliste pas mal ! Ça rafraîchit des sobres actualités télévisées. Ça divertit de ce faux pasteur « évangélik », un certain Cormier, pédophile avocassier qui dit : « C’est elle, cette jeune enfant, qui m’a séduit ! » Non mais… Diversion aussi d’avec cet Autrichien dément qui a profité salement de tous ces amis, parents, voisins « aveugles ». Voir à TVA Denise Bombardier qui s’enrage de la conne patience des cours de justice face à d’évidentes écoeuranteries. Elle en était toute pâle, comme ahurie, démontée, renversée et avec raison ! « Quoi, quoi, nous, on se mêle de nos affaires ! », voilà la funeste attitude des gens d’aujourd’hui. L’égocentrisme actuel, à la mode. Bien incroyable en cette toute petite ville autrichienne -chienne d’existence !- de n’avoir jamais rien vu. Le louche, le bizarre. Cela durant tant de décennies. L’atroce jeu pourri d’un dominant sur des dominées !

LA VIE, LA VIE…

C’est aussi -en ce jour du lion domestique qui a rompu sa laisse- trois rencontres amusantes : à 17 heures, à ma quasi-voisine École hôtelière, une gamine délurée à qui la jeune maman offre un petit gâteau enrobé de sucre. Rieuse, elle avale goulûment le crémage, s’en pourlèche les babines, en a plein les doigts d’une main. Quand je sors, accroupie, la maman lèche les petits doigts de sa fillette. Celle-ci me voit : « Veux-tu mes doigts, toi aussi ? » Elle rit. Je ris.

À 18 heures, en ma jolie piscine de L’Excelsior, s’amènent une autre maman et sa gamine. Elle fait l’acrobate dans une bouée de sauvetage. Je la félicite à chaque tour. En silence total mais fière, elle en rajoute, en invente. Quand elle me verra quitter la baignoire, enfin elle parle : « T’en va pas ! »

Ce cri ! Ému, je dis : « Il le faut car on m’attend. » Elle rit. Je ris.

À midi, ce même jour, un sosie très amélioré de François Avard sonne à ma porte. C’est un technicien de la populaire station-radio 98,5. Pressé, il m’installe vite, en riant, un poste domestique, avec mini-régie, fier microphone et chics écouteurs de cuir noir. Me voilà bien mieux équipé pour mes topos-télé de 9h 45. Mais, parti, me voilà privé du téléphone ordinaire ! Connexions erratiques ? Je suppose qu’il reviendra ?

LA VIE, LA VIE…

La vie, la vie… c’est aussi de ranger à la cave les tapis de coco, rouler la clôture à neige du parterre, râteler des restes de feuilles mortes. Puis de sortir nos deux bécanes, les donner à huiler, à graisser chez l’ expert de la jolie vieille gare du quartier Mont Rolland.

Mai et ravi, voir, si grossis, les bourgeons de nos lilas; le violet, les mauves nombreux, le si beau blanc. Éclats bientôt avec leurs fleurs tellement odoriférantes. On formera des bouquets. À offrir. Il y a les boutons des chèvrefeuilles qui s’impatientent, toute la nature, on dirait, semble s’impatienter. Ce si long hiver québécois ! Tant de neige en 2008 !

L’eau du lac, très haute, baigne tout le terrain. Mon quai -où « Monsieur » se cachait- a dérivé pas mal, comment le ramener ? J’y vais voir mais, sous la pelouse, la boue règne et je manque de m’éjarer ! Oups ! Chantons à la Beatle, « Here come the sun » ! Qu’il vienne, vite et souvent, pour assécher mon petit marécage.

La vie, la vie… c’est notre hâte d’aller pédaler tôt, aller petit déj (Paris talk !) en terrasse proche de la gare rénovée de Val David, là, où une proprio charmante, latino exilée, fait du bien bon café. La vie, la vie… ce sera aussi pour moi, dès le 16 mai, la piscine extérieure -chauffée- à L’Excelsior, qui va rouvrir. Youpi !

Pendant quatre fois dix ans j’ai été, comme tout le monde, obligé de vivre-en-ville pour bosser ici et là… Jeunes gens, souffrez et endurez les horaires obligés, patientez, la retraite viendra un jour pour vous aussi et vous verrez, ce sera un bon temps. Ce sera le temps d’avoir le temps. Par exemple, de rire à la vue d’une gourmande gamine-au-gâteau bien sucré, ou à celle, acrobate de cinq ans, à la-bouée-rouge. Aussi avoir le temps d’admirer du haut de la côte Morin, avant d’entrer chez l’ancien-Pep -Casa del Forno- ces tranquilles éléphants, nos montagnes bien assises, sereines bêtes à gros dos plein notre horizon. Gros patafoufs verdoyants assoupis et qui se sont formées en des temps immémoriaux. Ô mes Laurentides !

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LA BEAUTÉ DU MONDE

C’est quoi la beauté ? C’est le fier visage de cette jeune enseignante, déambulante dans la rue Morin, avec, derrière elle, ce vivant joli serpent de jeunes enfants de son école d’en bas de la côte.

Oui, la beauté dans la rue au soleil, ce matin-là. J’ai ralenti, réjoui de cette vision si joyeuse. Je n’en reviens pas chaque fois que je vois de ces  petites troupes de jeunes enfants aux minois rieurs (une sortie !) qui se rendent ou reviennent d’une -comme on dit- « activité scolaire ».

La beauté est partout pour ceux qui ont su conserver la faculté de s’émerveiller, une des deux facultés « indispensables » à la bonne vie, à mes yeux. L’autre étant celle de savoir s’indigner.

La beauté a mille visages. C’est cette modeste fleur pré-printanière dans un jardin enfin débarrassé des neiges. C’est ce grand et beau vieillard, M. Mackay, qui, l’hiver fini, fait souvent le tour de mon quartier. Avec sa jolie canne, son pas encore guilleret, son grand sourire de bonheur quand il me salue à un détour de sa promenade. Sa jeunesse m’épate, malgré son âge très avancée. Monsieur McKay reste fringant. Il va et vient, droit, le nez en l’air, les yeux fouineurs, beau fantôme errant, ambulant, la mémoire chargée de tant de souvenirs. On a ri tous les deux quand je lui criai : « McCaille, p’tit-Kapaill, black-aille ». « Oui, on me criait ça dans ma jeunesse lointaine, en effet.

La beauté c’est elle, que j’aime encore et toujours, celle qui déteste tant les corneilles. C’est lui aussi, lui qui s’en est allé, mon cher Théoret, notre « marchand de fer », parti si tôt.

PAUL DUPUIS

La beauté c’est, loin dans ma mémoire, ce jeune matelot entré dans la Marine Marchande. Le « beau gars » d’en face, fils de petit juge rue Saint-Denis, que mes grandes sœurs admiraient tant. Dont elles rêvaient la nuit.  Dupuis, qui deviendra un acteur en demande à Londres ( chez Rank, le cinéma). La guerre finie, la télé débutant, il revient au pays en 1952. Paul Dupuis, un jeune Québécois aux traits de soleil, blond comme blés, à la voix de velours, comédien épatant aux Compagnons dans le Henri-Quatre de Pirandello. Qui, hélas, quittera sa vie avec fracas un mauvais soir, désespéré au fond d’une chambre du Nymark Hotel  à Saint-Sauveur. Mystère d’une vie…

La beauté des hommes ? Mais oui, on chante plus souvent celle de femmes et c’est justice. Il y avait une autre mâle beauté parmi nos voisins dans Villeray. Ce bel étudiant qui fait soupirer d’aise sœurs et voisines. Un étudiant en philo, « beau comme un acteur-de-film », Jean-Paul Cardinal. Le « Si studieux » les soirs de chaleur sur la galerie voisine. C’est ce sombre hildago, Valentino au visage grave, aux yeux sombres, qui deviendra un jour important Ministre de l’Éducation sous Daniel Jonhson. Il était ce perpétuel « premier de classe » du collège Grasset quand moi je tire de la queue, moi, l’indiscipliné de nature, de tempérament et sans Ritalin aucun, en 1950,  pour m’en sortir !

JOLIE MAITRESSE D’ÉCOLE

La beauté c’est, je le redis, le visage épanoui de cette maîtresse d’école à la proue d’un petit défilé, et c’est aussi ses pupilles aux frimousses vivantes, sa bande, sa jeune horde de petits marcheurs au milieu de la côte Morin. Chaque fois je vois l’avenir, je crois en l’avenir. Tant de jeunes vies brouillonnes qui débutent, tant de petits pieds farouches. Oui, c’est cela la vie qui bat, qui  grandit.

Mangeoires rangées à la cave, voici de nouveaux ailés qui sont comme de suie, on dirait du fusain voltigeant, images d’art japonais, chinois. Mon ignorance ornithologique, merde !, qui ont ces petites boules remuantes, filantes, aux plumages d’une soie bien opaque ? Sont-ce des canards, au loin, tous ces oiseaux nageurs qui bordent ce « faux lac » issu des champs inondées le long de l’autoroute 15 ? La beauté cela aussi, éphémère certes, hélas !

Ouvrons bien les yeux, partout, les sapinières changent de ton, passent à des verts jeunes, neufs, perdent leur verts sombres de l’hiver. Si le mois d’octobre flamboie dans nos collines laurentiennes, le mois de mai, lui, est une fête naturaliste prodigieuse. On en a, tous, le coeur plus léger. Bientôt ma mie, avec un plaisir fécond, arrangera ses corbeilles de fleurs à suspendre. Fameux spectacle « à l’affiche » sous peu dans tous ces jardins où, en vente, s’offriront tant de variétés. Encore, nous en aurons la bouche ouverte de tant de couleurs vives.

Le printemps enfin, l’été annoncé, le rôtisseur de la galerie va chauffer de nouveau. Manger dehors, la bonne et belle joie. Vive nos courtes mémoires car déjà bien oubliés ces lourdes neiges qui nous tombaient dessus, il y a peine quinze ou vingt jours, pas vrai  ?

claudejasmin.com

TOUBIBS : ATTENDRE, CRAINDRE

J’avais eu affaire à la médecine —la dernière fois— j’avais 13 ans. Sainte-Justine, et urgente chirurgie pour une classique « appendisectomie » ! L’ambulance en plein juillet de Saint-Eustache à la rue Saint-Denis ! La peur !
Et puis presque toute une vie « sans » docteur aucun ! Mais en1990, à 70 ans, bilan de santé et, hélas, cholestérol méchant détecté : devoir me dénicher un toubib. À Saint-Sauveur. Mon père ? Lui itou : toute sa vie sans médecin. Du bois dur de jasmin ? À 84 ans, papa perd quasiment la voix, tousse, et ne voit plus que d’un œil : alors en un très beau jour de mai 1987, dernière balade dans mon Cabrio dans des rues de son cher Villeray. Raynald, mon « petit » frère, et moi, nous le rentrons —un peu malgré lui— à Jean-Talon. Sortie les pieds devant comme on dit. Cancer détecté. La mort 13 jours plus tard ! Merde, la médecine tue ?
Vient un temps —maudite vieillesse-nauvrage !— où on se trouve bien chanceux d’avoir, pas loin, une clinique organisée.
J’y vais parfois, chez Saint Pierre qui, Dieu merci, n’est pas gardien du Paradis promis malgré son nom, ni ne possède le trousseau des clé de l’Éden. Un lieu moderne : on a son numéro à la main comme à la pâtisserie bondée, des revues datées traînent, voici des chaises, voici deux couloirs, des bureaux clos, voici des visages anxieux à divers degrés, des enfants, des éclopés, des malades imaginaires —une bonne part de Québécois est hypocondriaque hélas— aussi, c’est connu. Normal, on y voit pas mal d’aînés. Attendre son tour. Patients disciples d’Hippocrate dans leurs cagibis… pour patients impatients et, à l’occasion angoissés. Très inquiets. Fatum ! « Sort humain », disait un personnage manchot de Mia Ridez à la télé.
Vive la jolie clinique de mon village ! Le toubib moderne ne promène plus sa mallette de cuir noir (portuna) dans nos rangs campagnards. Adieu cheval et voiture du « bon docteur », ou « du gros docteur » de Grignon.
Les temps changent. Le jeune médecin d’aujourd’hui, « à contrat » avec l’État, s’est fédéré à des collègues : il a des buralistes, des locaux pratiques, des assistantes dévouées. Oui, « prenez un numéro » si vous avez su réserver un jour et une heure de rendez-vous bien à l’avance. Plus personne ne souhaite voir revenir les temps durs, les courses à travers la campagne, les appels inattendus. Les retards assassins pour case de tempêtes. Les mauvaises surprises.

LE PAUVRE «  BON VIEUX » TEMPS ?
Les temps ont changé, oh oui ! Je ne sais même pas où habite mon dévoué toubib. Dans les années 1930-1940, enfant dans Villeray, nous savions tout de nos voisins-docteurs, rue Saint-Denis, au temps où ce « guérisseur » vachement diplômé vaquait à ses malades dans son salon-double, en avant du logis.
Dans notre seul gros pâté de maisons, il y en avait plusieurs : le discret docteur Lemire, le brave docteur Lebrun, le maigrelet docteur Mancuso, le gras docteur Danna, le mystérieux docteur Mankievitz, l’absent —car grand amateur de chasse— docteur Bédard. De l’autre côté de la rue ? D’autres docteurs encore. Le sévère Irlandais, docteur Mc Lauhty, le rigolard Chapdelaine, le poète rêveur toubib Audet, le dangereux mais surdoué « socialisse » doc Longpré. Qui aida le doc-écrivain, Jacques Ferron —rentrant de Gaspésie— à s’installer rue Saint-Hubert.
Je ne nomme pas les deux dentistes, les trois avocats et le notaire. Non mais quelle sécurité pour néos mères à nombreuse marmaille ! Eh bien, c’était trop cher —deux piastres la visite ! — et pour les maladies ordinaires, nos mamans couraient plutôt consulter l’apothicaire, il y en avait un à chaque coin de rue : Besner, Martineau, Fillion, etc. Une bonne jasette, une description minutieuse du « mal », et hop !, fioles offertes ! Ou boite de comprimés magiques, sirops garantis, pilules éprouvées, onguents miraculeux. Charles Trenet a chanté nos pharmacies où on trouve aussi chocolats, babioles, parfums et autres jolis « cadeaux ». Un certain Jean Coutu réussira à organiser —à la chaîne— ces étranges magasins fourre-tout !

L’HUILE-MAGIQUE DU FRÈRE ANDRÉ
À écouter mon papa bien peux, suffisait l’Huile du Frère André, la montée à genoux du grand escalier de l’Oratoire, le pèlerinage à Chersey chez Dame Curotte, la mystique. Ou bien la neuvaine, les prières inouïes, bien plus efficaces que tous les remèdes du monde.
Mais à Sainte-Adèle, pas loin de la bretelle de l’autoroute 15 —là où un paysage de roc est fabuleux, non ?— notre pharmacie est bien plus sérieuse, pas de babioles là. Et les dévoués —et jolies— apothicairesses (sic), très capables de gaîté, n’offrent guère de bonbons !
Jeunes, oui, on se moque bien des toubibs, mais, devenus vieux, on est bien content d’en avoir un sous la man… Au cas où… n’est-ce pas ?

LA HAINE ?

     Elle, ma compagne de vie, femme très aimable, d’habitude au cœur grand, toujours gentille, vous devriez la voir quand « ils » reviennent dans notre ciel. Je parle  de certains corvidés…bien noirs. C’est la haine ! Tenez, elle me fait peur, je ne la reconnais plus. Dès que les premiers croassements résonnent au firmament, oui, c’est la haine.

     Nous revenions du Salon du livre à Trois-Rivières et, sur la 40, un groupe de ces noirauds -qu’elle déteste tant- dépeçaient rageusement le cadavre d’un chat sauvage écrasé : « Regarde-les, tu vois, tu vois? De dégueulasses  charognards, je te le dis ! » D’où lui vient cette haine ? De leurs cris ? En effet, les noires corneilles « craillent » et ce sont des sons détestables. (« Hum, ce : ce sont des sons…)

     Ou encore la couleur noire ? Mais quoi, à mes yeux, le noir offre certains attraits. Le célèbre peintre Borduas le savait bien et en fit, avant sa mort,  de très somptueux tableaux où ses taches noires sont d’une présence visuelle lancinante.

      Avec avril et nos chaises longues grandes ouvertes sur la galerie, c’est « tolérance zéro » qui règne ici; aucun accommodement. Oh, voici une corneille qui se pose, telle l’étoile sur l’arbre Noël, au faite d’un sapin. Son horreur, ma Raymonde bondit, dressée sur ses ergots, elle crie, frappe dans ses mains. Qu’il parte ! Qu’il s’en aille ailleurs. Terrifiant « oiseau de malheur » que ces bêtes ailées pour ma Raymonde !      

« LES OISEAUX » D’ALFRED HITCHCOK

     Voyez des branches de saule avec ombres noires, troupe de corneilles, on se croirait deux perdus, égarés dans une « vallée de la mort », menacés par des rapaces sordides affamés. Le film d’Alfred qui se rejoue ? Une peur ? L’arrivée, le retour printanier des corneilles par chez nous devient un conte sinistre, une b.d. d’horreur. Notre tout petit domaine doit s’expurger du moindre corvidé. Elle enrage. D’où peut bien venir une pareille haine, si totale ?

      Freud, au secours ! Je ne les aime pas mais bon… on m’a tant enseigné que c’était un oiseau parmi les plus intelligents de la terre et -je l’avoue à peine en sa présence- mais ce plumage comme d’un goudron ultra luisant me plait bien, me fascine un tantinet. Mais si je tente de le réhabiliter le moindrement, c’est, chez elle, le refus global : « Veux-tu te taire, c’est une horreur, une peste, un oiseau sordide qui ne devrait pas exister ».

      Un deuxième petit corbeau venait de s’installer au sommet du même grand sapin. Debout de nouveau, ses coups frappés, des cris de révulsion, faut voir ses yeux  pers changés en billes noires ! Des balles de Ak-47 ma foi ! Ma tendre amie de nouveau changée en harpie furieuse. Non mais… !

 VIEUX MINOU PEUREUX

      Plus tard, m’installant au rivage, assis sur un des bancs de la table à pique-nique, je compte tous ces trous partout. Bonyeu !, le terrain changé en une sorte de mini-golf ! Curieux ouvrage des mulots, ces taupes, ces rats-des-champs saisonniers. L’été viendra et on ne les reverra pas, où vont-ils donc ? Soudain -je ne l’avais pas vue- une corneille encore, qui ouvre ses ailes… d’une majesté d’ardoise vernis. Oui, je la trouve belle et imposante, c’est quasiment un aigle, bon, d’accord un petit aiglon. En tous cas un oiseau impressionnant.

       Oh, qui surgit soudainement derrière le pommier ? Mon vieux matou tigré, mon chenu Valdombre. Qui fige comme pour mieux observer ce mini-corbeau. La noire bestiole s’est posé à quelques « pas de chat » du Valdombre mais mon fauve décati ne bronche pas. Couardise ? Je le croirais. Lui saisi, immobilisé, lui d’habitude abonné aux sauts sauvages, qui reste coi ? Cette attitude de pleutre renforce mon idée qu’il s’agit d’un oiseau méritoire.

     Soudain, devinant le chasseur peureux, des sons lugubres, ses croassements aigus, la corneille se déploie, monte, file,  grimpe dans l’azur. Mon Valdombre placide la regarde s’envoler et puis, pas loin, un geai se pose dans du chèvrefeuille de la haie. Tiens, tiens, cette fois, mon raminagrobis se secoue, s’étire des quatre pattes, cambre les reins, rondit le dos et, ventre à terre, rampe en douceur vers cette proie toute bleue. Mais une mésange s’installe et Valdombre -aussitôt- change de cible. Non mais quel froussard !

     Quand je révèle à ma compagne l’indigne comportement du matou face à la corneille : « Bof, il a bien fait de ses méfier, on sait jamais, avec ces corneilles, quelle ruse maléfique peut en sortir ? » C’est tout à fait cela « la haine », non ?

JE M’ENNUIE DE « MONSIEUR »

On finit par s’attacher. À ceci, à cela. Je n’aurais jamais cru que je m’ennuierais de lui, grosse bibitte amphibie. Les toutes premières fois que je l’aperçus nageant tranquillement au rivage du lac, j’avais cru à un castor. Il allait et venait, nous arrivant du large -du Chantecler- ou bien revenant de la plage publique à l’est. Il a le poil lustré, l’oeil fier. Il se meut avec dignité. Il fait penser à Monsieur Parizeau. Un certain chic. Maurice, le voisin rapatrié de la Côte Nord, me dit : « Ça, c’est un rat musqué, mon vieux. » Ah ! Maria, ma tante riche, portait avec fierté un manteau de rat musqué, je m’en souviens.

À chaque vue d’une bête sauvage, on se convainc que notre petit lac Rond reste en bonne santé, pas trop pollué. Même si, un temps, la venue de castors voraces nous obligeait à des transports par cages. De jeunes arbres se faisaient scier à coups de longues dents. Ces castors, autre preuve que notre lac est en bonne forme, nous disions-nous !

Bon, oui, je m’ennuie des passages -comme rituels- de « Monsieur » mon rat musqué. Aux belles heures du soleil couchant, laborieux, pressé, il vaque, je ne sais trop à quoi. Il semble loger chez mon voisin du sud, Boisonneau, là où il y a un mur de roches empilées. De là il nage vers mon quai et son radeau flottant qui lui est accroché. La plupart du temps, il tient dans sa gueule une petite branche de saule. Rendu chez moi, floup !, il plonge sous les flotteurs de mousse plastifiée. Et plus rien ? Mon quai : sa résidence secondaire ? « Monsieur » est-il bigame, le lieu d’un deuxième ménage, mène-t-il une double-vie ? Rend-t-il visite à des rejetons ? Mystère ! Son manège nous intrigue chaque jour d’été, il va et vient du muret du voisin à notre quai et, toujours, il a son allure indifférente, vrai indépendantiste. Si je pars nager -ou si j’en reviens- mon rat musqué s’en fout et ne dévie point de son itinéraire, filant vers mon quai, sa verte bouture au bec. On en est médusé. Ah, s’il était facile de virer le quai à l’envers -et son radeau- ah, pouvoir découvrir quelle sorte d’abri, ou genre de nid, s’est-il donc façonné ?

LA FIERTÉ A UN NOM : « MONSIEUR MUSQUÉ »

Un bon jour, pédalant presque au milieu du lac, soudain, que vois-je ?, lui, mon nageur poilu. Je l’avais imaginé comme confiné à notre rivage, prisonnier prudent d’une famille. Mais non, « Monsieur » faisait donc des expéditions loin de son environnement familier. Je décidai ce jour-là de le suivre. Hélas -se sentait-il épié ?- ma bête plongeait et disparaissait un très long temps… Tant que je ne voyais plus où il avait pu émerger. Comment pouvait-il nager sous l’eau si longtemps ? « Naturaliste » ignorant et improvisé, je ne sais toujours pas si -tel un simple poisson- le rat musqué peut vivre sous l’eau tant qu’il veut. Je restai dans ma barque immobile et il finit par me réapparaître mais très éloigné de son point de plongée. Que de souffle ! Il nageait maintenant à l’ouest du Chantecler, vers le petit marais deltaïque, rivage protégé et non bâti. En ces parages, il y plein de lotus jaunes et on peut y entendre la rauque musique d’un vivier naturel à nombreuses grenouilles. Monsieur Musqué y trouvait-il à manger ? Était-il, comme moi, un gastronomique amateur de cuisses de grenouilles ? Ô frog ! Malgré mes coups de pédale et de gouvernail, je ne le retrouverai plus.

DES POISSONS TROPICAUX ?

Or, l’été dernier, étendu sur mon radeau au soleil couchant, qu’aperçois-je, je n’avais pas la berlue : quelques jolis poissons tropicaux, rubescents. Petits et gros, émaillés rouge, jaune et orangé. De nos touristes pouvaient avoir rejeté ces petits nageurs exotiques, se débarrassant du contenu d’aquariums nécessitant trop de soins. Je les regarde naviguer, on se croirait dans une mer antillaise ! En des eaux caraïbéennes, ici où il n’y a aucun banc de corail. Et puis qui vois-je, entre deux eaux, s’approchant de ces splendeurs ? Lui, Maître Musqué, avec… rien au bout du bec. À plat ventre sur le quai, je guette l’arène. Combat ? L’eau est claire, pas de vent. Oh, un nez à nez soudain ! « Monsieur » toise l’écaillé écarlate. Bataille en vue ? Se fera-t-il un « croque-Monsieur » ? Nenni, aucune réaction, « M. Musqué », d’abord surpris, n’a fait qu’un très bref arrêt et fila dans son repaire secret sous le quai. Déception du voyeur.

En ce crépuscule de canicule, voulant éprouver mon aristocrate à poil, je monte chercher mon marteau -car des clous sortaient de certaines planches et, ce printemps-là, la glace dérivante avait emporté un morceau du radeau. Alors, outils étalés, je me mis à l’ouvrage. On allait bien voir si, sous le radeau, mon petit Prince à poils ras était, avec ses grands airs d’imperturbable, si endurci, si indépendant des humains. Je cogne, je frappe, je scie, je répare, je fais un bon boucan. J’exagère tant et tant… qu’enfin il se sort le museau. Ce n’est pas lui ! C’est un rat plus mince, plus long, plus fringant aussi ! Est-ce « madame » ? Ou sa maîtresse ? Son fils, sa fille? Je ne le saurai pas. Que revienne le temps doux, oui, je m’ennuie de Monsieur, de son petit trafic quotidien.

QUOI ? MANGER DES DEVOIRS !

Monter souvent -à deux coins de rue- pour aller sneaker aux comptoirs d’une école et vérifier si « le devoir » des élèves est appétissant. Acheter ce devoir pour le manger ! Avant « l’heure de l’apéro », durant l’année scoaire, nous sommes un petit groupe d’aficionados à aller reluquer les vitrines de cette école-de-bouffe, rituel à risques. Il y a les élèves doués et d’autres… plus faiblards. Un jour, c’est divin, un autre… bien moins.

Pour rigoler, je questionnais Serge, compétent et jovial caissier : « Pourquoi pas afficher les notes des élèves ? On n’achèterait pas les barquettes des plorines, des devoirs marqués 3 sur10 ? » Il rétorqua en riant : « Non, pas question. On discute pas des goûts et des couleurs. Choisissez votre bouffe à vos risques et périls ! » Cette école de la rue Lesage excelle en potages souvent savoureux, en soupes parfois surprenantes, aussi pour des desserts à l’occasion succulents.

Pour le reste, oui, il y a risque. Par exemple, trop souvent cette épaisse sauce brune, l’épais graevy d’antan. Mais il y a des fins d’après-midi miraculeux quand les chefs-profs se sont surpassés en initiant leurs pupilles à quelques recettes époustouflantes. C’est alors l’aubaine des aubaines!

« Manger, a dit un philosophe, essentielle et unique condition pour vivre. » Manger : la grande affaire, souci quotidien des riches ou des pauvres. Pour la majorité des gens c’est l’inquiétude quotidienne : « quoi faire rôtir, cuire ou bien mijoter ? » Pour une minorité, les bien nantis, c’est la recherche pointue, le raffinement, les exotismes : trouver les produits frais au marché à la mode, dénicher l’épicier exquis, le comptoir du « traiteur favori », le resto bien branché. Découvrir la recette complexe dans le livre « de pointe », frais édité. Bref, pour ces « favorisés du sort », manger est un plaisir. Mieux, un culte. Et pour ces « becs fins », le vin n’est jamais une piquette.

Ô GALETTES DE SARRASIN !

En Occident, au Québec dorénavant, les exigences des palais éduqués sont venues car il y a eu évolution. Manger est devenu une industrie complexe. Avec des magazines chics. Et la télé aussi y va de ses émissions spécialisées. S’illustrent avec talent un Ricardo pétillant, une compétente Josée di Stasio. S’y affiche encore ce cook bavard hilarant, Daniel Pinard avec ses démonstrations pétardardentes, si souvent cocasses.Tout a bien changé, combien sommes-nous encore, aînés, à témoigner exactement de quels temps durs nous venons ? À ces époques, point de légumes rares : « Quoi ça, du brocoli » ? Aucun fruit exotique : « Quoi ça, des kiwis ? » La bouffe des années de notre jeunesse était primitive, simpliste, nécessaire seulement. Nous mangions pour rester en vie.

Naguère les langues capricieuses, les papilles gustatives raffinées, ça n’existait tout simplement pas, dans aucun de nos entourages familiers, parents, voisins, amis. Et nous ne mangions pas toujours à notre faim ! Je me souviens bien des modestes repas faits de galettes de sarrasin. Du fréquent « pain doré ». Des crêpes communes à bon marché, et, ultra fréquentes. Et les sacrées pétates ! Cette précieuse pomme de terre, abondante -trouvaille de M. Carpentier- fut longtemps une sauvegarde en tant de milieux modestes.

Si, dans mon quartier, j’ai pu avaler tant de frais et bons légumes, c’est grâce au -devenu populaire- marché Jean Talon, à deux pâtés de maisons de chez nous. En ce temps-là, comme dit l’évangile, il n’y avait point de ces « écoles de cuisine », comme ma voisine, rue Lesage. De rares livres populaires répercutaient la cuisine-des-ancêtres comme celle de nos grands-mères débrouillardes. Ainsi nos mères « à grosse famille » continuaient de répandre ces popottes toutes ordinaires. Il y a eu de valeureuses pionnières du « un peu mieux manger », dont cette célèbre « Madame Benoît », pour seul exemple.

LOIN DES SOPHISTICATIONS

Quand je me place dans la file de cette école, rue Lesage, c’est une sorte d’excitation chaque fois. Tous -ils ouvrent à 5 h pile- nous guettons la surprise et souhaitons l’étonnement. Pourtant chaque visite me fait me souvenir de toutes ces années de jadis. Sortis de l’école -à midi comme à « quatre heures¿ nous nous engouffrions dans la cuisine. « M’man, qu’est-ce qu’on va manger ? Jamais rien de bien sophistiqué au menu à part son roast-beef des dimanches midis . En semaine, nous contenter l’estomac sommairement, nous remplir un peu le bedon quoi. Nous savions que le menu serait le même… qu’avant-hier. Que notre boustifaille -des midis ou des soupers- serait faite d’ingrédients ordinaires. Ô les ragoûts tarabiscotés ! Les fricassées-à-restants ! Les « chiards ».

Nous n’émettions jamais de graves critiques, parfois : « Oh non, pas encore de la saucisse ? » Il fallait manger comme il fallait dormir. Nous ne pouvions imaginer qu’un jour, il y aurait des jeunesses étudiantes, à Sainte Adèle, qui auraient pour « devoir » de réussir « une choucoutre à la alsacienne, ou des cailles à la lyonnaise !

VISITE DE SON ÉMINENCE ROUGE !

Qu’il est beau l’auguste oiseau sur ma galerie ! Rien à voir avec « l’auguste », clown connu du cirque. J’admire un cardinal perché, qui croque de nos graines, bestiole ailée qui a tout d’une altesse royale. Qui nous est devenu un visiteur très assidu du mois de mars. Non mais quelle hypnotique vision lumineuse ! quel rouge intensif ! Au sol, sa femelle, moins éblouissante, l’attend. Quelle beauté stimulante que cette palpitante et vivante boule toute écarlate, à part sa courte bavette noire et son dossard plumé roux. Feu sur la neige des alentours.

Cardinal - photo du webmestre -

Envie d’écrire un roman rubescent : « Le rouge et le blanc ». Captivant contraste en cet hiver à n’en plus finir. Le cardinal s’installe avec cérémonie, longtemps à chaque visite, à une paroi de notre mangeoire. Fière allure. «MONSEIGNEUR »ne prête aucune attention à ces petits abbés du bas clergé voletant autour, des juncos ardoisés. Des compagnons non désirés. Des importuns, des voisins tolérés, tous, des roturiers de basse extraction. Négligeable engeance, n’est-ce pas Éminence ? Notre flambante Altesse grignote avec superbe, jette un œil de dédain : « D’où sortent ces manants, placides sitelles, nerveuses mésanges à tête noire ? Mon éblouissant volatile fait mine de ne pas les voir; « La classe », c’est lui. Qu’est-ce donc qui fait que l’on reste, Raymonde et moi, comme figés à chacune de ses visites ? Quoi au juste ? Resté debout pour lui, je m’approche de la porte patio, me colle le front à la vitre, ne me lasse pas de l’observer ? C’est sa couleur ? Oui, ce rouge intense, son degré de rouge, si vif, tant saturé.

FACINATION DU ROUGE

L’attraction du rouge ? Je me suis mis à y songer, cela vient de loin. Petit enfant, nos yeux s’y fixaient ardemment. Quel cadeau gratuit c’était que ces échantillons de couleurs de peinture, petits rectangles de papier colorés chez le quincaillier. Je me souviens, mes soeurs, mon frère, moi, comme nous étions ravis de contempler ces dépliants offerts par M.Damecour qui tenait ce que l’on nommait « un magasin de fer ». On s’en faisait un jeu proclamant notre premier choix. L’élu le plus souvent ? Le rouge. Si le catalogue de la « ferronnerie » en montrait plusieurs, c’était le plus rouge le plus intense. Il nous arrivait d’hésiter entre carmin, écarlate, vermillon, rouge-vin, rouge-sang-de-bœuf.

Échantillonnages sophistiqués des fabricants de peintures ambitieux. Sous le petit carré brillant on lisait : purpurin, presque pourpre. Ou alezan, un rouge mêlé de jaune. Ou cinabre, un sur-vermillon. Ou bien corallin à l’aspect de corail. Ou encore fuchsine, un rouge métallique. Tant de rouges ! Ces petits rectangles imprimés, émaux étincelants, formaient, oui, un trésor. Le dépliant à étiquettes allait donc rejoindre les objets chéris de notre coffre aux trésors, avec un gazou, un sifflet d’argent, des boutons dorés, une étoile de shérif.

Je sais donc mieux pourquoi un oiseau ordinaire me fascine tant : sa couleur. Qui est celle des roses d’amour qu’on voyait dans la vitrine de « Madame Lafleur, fleuriste », coin Jean Talon. Rouge comme pour ces fascinant camions de pompier rue Saint-Denis qui déboulaient en trombe aux jours de malheur. Aussi la couleur d’une étrenne d’un Jour de l’An : joli traîneau. Rouge, de nos pommes de tir, du nez du clown, de la balle du bolo, des poissons exotiques. La couleur des cerises amères. Du Père Noël, du rieur bonhomme de Coca-cola sur tous les placards, la couleur de nos joues d’enfant aux joyeuses glissades hivernales. Rouge signal de santé, de vie vive, du jeune sang qui circule bien. Celle triée en premier du jeu de craies. De cire, de plâtre ou… Prismacolor ! Toujours. Ô brillant cardinal sur la galerie ! .

CHINOISERIES ROUGES

« Il pleut dans ma chambre » ou « Le dimanche, les enfants s’ennuient », chantait Trenet et, ces fois-là, maman nous permettait de fouiller son panier à tricoter. À repriser. Y choisir vite la pelote de laine « rouge », le fil à broder « rouge », la flaze « rouge ». Rouge sans cesse. Dans « Chinoiseries » mon dernier roman, j’ai raconté -avant son resto de La petite patrie– que papa fut importateur de babioles orientales. Gamin fouilleur dans ses stocks, ce sera le rouge, sans cesse, pour cette lanterne à pompons, ce parasol de papier, ce tambour à dragons, ce kimono brodé et, parmi la bijouterie d’une bibeloterie de pacotille, tout ce qui était rouge.

Grandis, nous allions draguer les étudiantes-vendeuses du « 5-10-15 cents », employées chez Wolworth, Kresge, Larivière-Leblanc, ô rouge à lèvres ! Les petits cœurs ouverts aux beaux parleurs, nous et nos baguenauderies, fous rires des timides, nos toupets en coq de nos cheveux gominés, on jouait les don juan des vendredis soirs zieutant les fards bien rouges de ces accortes demoiselles.

Le rouge : souvenir d’une soirée de mars au rond à patiner du Shamrock, Marché Jean Talon, là où on a construit un parking. Samedi soir doux, voir patiner la fille du fourreur, M. Darveau, blonde Micheline en déesse-sur-lames, vêtue d’un tailleur tricoté… rouge. Coup de foudre et valser bras dessus, bras dessous sous la chuintante musique du haut-parleur bon marché. Jeune bonheur de tourner en rond quand les ampoules suspendues devenaient des étoiles.

Bon assez. Oh !, j’ai trop bougé, mon magnifique cardinal s’est envolé. Partis, envolés avec lui, la pelote de laine, l’échantillon chez M. Damecour, la lanterne chinoise, le traîneau, le collier made in China et aussi : une si jolie patineuse, la Micheline de laine rouge ! Dépité. je sors ajouter des graines dans la mangeoire que, vite, vite, nous revienne la rouge beauté de son éminence le cardinal.

LA PEUR D’UNE CERTAINE « MARIE »

« L’Arlésienne » est le titre d’une dramatique singulière où l’héroïne y est invisible, on en parle sans cesse mais on ne la voit jamais ! Ainsi, je vis en une certaine intimité depuis des années et des années avec une bête quasi invisible. Je l’aperçois très rarement qui file se cacher -dodue et boitillante- sous le bas balcon d’en avant. Elle s’en va ou elle s’en revient en un éclair comme une pécheresse honteuse.Étonnant comportement. Parfois envie de lui boucher ce trou unique sous le plancher dudit balcon. Pas de cruauté inutile. Qu’elle vive, « ma » bestiole à toison noire et blanche, sauvage et délicate et qui semble nous dire : « Je ne veux pas déranger. »

Notre manie, on l’a baptisée. « Marie », en l’honneur de ma camarade-à-couette, Marie Laberge. Celle  des sagas populaires. Notre « Marie » ne veut donc rien savoir de nous mais je me demande comment elle vit, de quoi ? Vagabonde-t-elle que la nuit venue ?

Il y a des années de ça, nous rentrions du cinéma Pine et l’on l’aperçut, s’enfouissant sous nos pieds, « la bête ». Nos cris sur le perron, la frayeur connue des « bêtes puantes ».Cette légende incrustée : « petits enfants ces minous noirs et blancs pissent inopinément des jets d’un liquide malodorant. » Autre évocation terrible : « il faut une pleine baignoire de jus de tomate pour arriver à se débarrasser de son pestilentiel fumet. » En villégiature, enfants, nous espérions ne jamais rencontrer de ces animaux-là.

MADEMOISELLE ORIFCE

Dans les années 1940, à Pointe Calumet, il en rodait et, rentrant des dancings, on fouillait des yeux le moindre fourré. La peur ! Or, un jour, toute une famille de mouffettes s’installa dans un cabanon sous les piquets de cèdre d’un chalet voisin, celui de mademoiselle Cherubina Orifice, italo-québécoise « encore belle », vieille-fille, journaliste à « Le Petit Journal ». Des ricaneurs l’appelaient  « Mamzelle » Dutrou. Le chalet de « Chérubine », et ses alentours, devinrent donc un lieu tabou. Enrageant pour la très sociable Melle Orifice. Tous, nous faisions de grands détours, Un ground zéro suspect en diable. Tout cet été-là, ce sera l’attente, le guet du cri fatal : « Melle Dutrou a été arrosée ! » Rien de moins que l’Apocalypse.

Un maraîcher, Ubald Proulx -« tomes, blés dingues, pommes à vendre »- qui n’avait pas froid au yeux, entreprit de délivrer la reporter de sa mise au rancart. Un soir d’août, Cherubina put sortir de « sa mise au ban » de notre société. Ubald avait installé des appâts, avait fait un feu et beaucoup de bruit. La grasse mouffette et ses rejetons furent vite réunis au fond de deux cages puis déportés dans un boisé de Saint-Joseph-du-lac.

Derrière la moustiquaire de sa véranda, Cherubina Orifice retrouva la paix avec ses amies, nos mères, veuves d’été. Les parties de cartes à dix cennes reprirent, son petit vin rouge home made coula de nouveau, et, à son flanc, son gramophone  victrola, His  master’s voice, reprit les chants opératiques avec  Caruso ou Benjamino Gigli.

COPAINS COMME COCHONS ?

Ainsi s’agrandit la peur des mouffettes. Je vis sur un volcan quand je rentre tard chez moi. Lui faire peur sans le vouloir pourrait me valoir un arrosage et j’ai toujours remis à « la semaine des quatre jeudis » d’organiser -tel le père Ubald- le piégeage de cette co-loc indésirable. Et puis, un matin d’octobre dernier, qui apercevons-nous sur la longue galerie d’en arrière ? La Marie ! En toute quiétude, mangeant des graines d’oiseau, à ses côtés, calme et nerveux à la fois, Jambe-de-bois, mon écureuil acrobate. Manque-t-il à ce point d’information ou d’expérience, ignore-t-il les satanées giclées impromptues ?

Assez ! On sort et l’écureuil disparaît puis la bête puante se sauve aussi, sans nous arroser, long escalier dévalé. Juste au pied, nous apercevrons, faisant ami-ami, Donalda, la marmotte du voisin Boisonneau. Vraiment en manque de camaraderie, Marie ? Non, notre demeure, son environnement, ne deviendront pas un zoo. Vifs coups frappés dans nos mains, hauts cris et  fuite du duo.

Enfin, la paix, cher poète Baudelaire, voici calme, beauté, luxe et volupté, ouvrons nos transats et nos chers livres. Bruits d’ailes ? Qui va là ? La nature toujours, car atterrit sur un bras de la galerie, notre familier -et pas du tout farouche- couple de tourterelles tristes. Ô beauté d’argile fauve au roux tout doux ! Aimez-vous les Laurentides ?

PETIT VOLEUR MASQUÉ !

[NOUVEAU: LE CHAPITRE 4 DE «BRANCHES DE JASMIN]

Une devinette. Indices : dès qu’on lui voit la binette, on l’aime. Il fut l’objet de bandes dessinés, de films. Animal bien mignon. Tant qu’on a pas eu affaire à lui concrètement, on ne se méfie pas. On a mal au cœur de tant en voir, ensanglantés, sur nos voies publiques.

Trop loin du mont Royal, dans Villeray, mon quartier d’enfance, jamais on n’en voyait… ni le bout de la queue ni le bout de son minois rigolo avec son masque -ce loup- tout noir. Vous devinez ? Installé en Laurentides, je fis connaissance intime avec lui : le raton-laveur. Racoon, dit l’anglo. Il n’est plus seulement l’amusante -rayée- boule bien fourrée, c’est aussi un vidangeur effronté. Déception car on aurait envie de le garder dans son jardin, un si joli chat sauvage ! Mais hier encore… chanterait Aznavour.

Hier encore, ça grouillait fort dans mon bac noir. Tu soulèves le couvercle et qui y est prisonnier ? Un raton-laveur. Envie de le libérer car il te regarde tout affolé. Te voilà hésitant…c’est que tu te souviens qu’il y a peu de temps, était répandu tout autour de ta poubelle-sur-roues, des détritus : coquilles d’œufs, os de jambon, brins de salade, deux pleins sacs de plastique déchiquetés. Son dégât. Il te regarde innocent ce vilain goinfre salisseur, au fond du puits noir, le museau en l’air, il te dévisage, remue frénétiquement, attend que tu l’aides à s’en sortir quoi. Le « vidangeur masqué », cette fois, n’a donc pas pu se sortir du noir local à rebuts ménagers.

SE MARCHER SUR LE COEUR ?

C’est clair -grand cœur- si tu lui rends la liberté, il va revenir la nuit prochaine et réussira encore à expulser tes déchets, à les répandre autour du balcon. Dilemme. Refermer le couvercle et attendre le passage du camion municipale : Crunch ! Quoi faire…disait Lénine dans un célèbre pamphlet. Quoi faire en effet ? Je me marche sur le cœur, je referme ma boite noire. Il y a des limites à la tolérance. Aucun arrangement, petit et joli vidangeur incivique ! Je pars m’acheter les journaux du matin au Calumet en face du cinéma et je dirai : « Tantôt j’ai trouvé un racoon dans mon bac. » Le fidèle M. Taillon : « Méfiez-vous du microbe de la rage mais sont-ils assez kioutes ces petites bêtes-là ? » Encore ? Éloge du si mignon racoon ! Je ne dis rien sur mon « renfermé » ! Je rentre petit déjeuner avec un doute en passant près du bac : Y est-il encore ? Je me penche, j’écoute. Pas un son, rien ! S’est-il évadé ? J’ouvre. Il y est et me voit. Son muet appel « au secours ». Lui laisser une video poker per pcplay free kenoaprire un casino onlinecasino italia gratis3d rouletteenquete casino on netgiochi slotsamerican roulettegiocare casino onlinevideo slotsplay casinoeuropa casino onlinequestionario bonus casinocasino livecasino gioco virtualecasino on line concasino gratis slot machinemigliori bonus casinotrucchi per video pokervideo poker machinecasino no depositcome giocare alla roulette,roulette per giocare,giocare roulettesistemi gioco roulettecasino on line gratiscasino poker gratisslots machine gratisvideo poker da scaricare gratisgiochi jack black in lineagiochi blackjackroulette casino,casino on line roulette,roulette da casinowww rouletteroulette da scaricare gratiscasino on line roulette,roulette on line,giochi on line roulettecasino on net comcasino virtuale,casino virtuale per giocare senza soldi,giochi casino denaro virtualecasino en lignewww casino comrisposte casino on netbonus dei casinoroulette strategycasino 10 euro gratiscasino baccaratgioco roulette gratisweb casinocasino on line,casino on line italiano,casino on line con bonusvideo poker machinescasino en lineastrip roulettewww casinoroulette systems dernière chance ? Peut-être a-t-il pris conscience qu’il peut être fatal pour lui de s’introduire dans le « trou noir » et qu’il ne récidivera pas ?

PRIÈRE AU GRAND MANITOU ?

Un simple charité : pencher ma boite noire mais l’image fréquente des déchets répandus me revient. Soyons ferme. Va à ton grille-pain, au café , aux journaux, « cœur dur » ! Je sors la confiture et, oui, je songe à cette si jolie souris grise…que j’ai tué froidement…mes vagues regrets parfois.

À l’heure du lunch, nouvelle sortie et je n’ai pas le courage d’ouvrir le bac, de le revoir. Je file en vitesse, -lâche va !- pour une visite chez Ratelle-père-et-fils, Barbiers des sportifs et je dis :« Ça grouillait ce matin dans mon bac noir, un voleur aux yeux masqués y gigotait ! » Le père Ratelle goguenard : « Non mais c’est-y assez mignons ces petites bêtes, hein ? » Encore ça ! Je me ferme, me laisse raser sous drap de Coty dans le fauteuil à bascule : une huître.

Revenu, j’ouvre pour un coup d’œil : il y est, racoon recroquevillée, désespèré, immobile. Il ne me jette pas même un regard, c’est qu’il devine ma fermeté : « Fais ta prière au grand manitou ! » Il y a un bon dieu pour les tueurs candides de mon espèce : je ne souffrirai pas longtemps car c’est demain matin l’enlèvement rituel des ordures. Le soir venu, je pousse donc la poubelle à roulettes au bord du trottoir. À l’aube : fin de sa brève existence sur terre et…j’éprouve un léger -très léger- point au côté. Furtive vision d’une souris grise. Niet ! Qu’il veille en son noir « jardin des oliviers. »

Ce soir-là, à Artv, documentaire sur les bêtes, mes émissions bien-aimées. On y cause, d’Australie, de la disparition de certains marsupiaux et me voilà comme attendri. Je ne cesse plus de penser à mon prisonnier masqué au fond du bac. Je n’en peux plus, me lève. Vite, mon manteau, foulard et tuque et je sors dans la nuit, me penche le bac noir au raz du trottoir : sors misérable !

J’attend, je guette : rien n’en sort. Il n’y était plus et aveu, j’en étais content. Demain matin, aucun intrus masqué car j’ai mis une vieille brique, lourde pesée, sur le couvercle du bac. J’aurai la conscience en paix au prochain docu télévisé sur les animaux.