AMOURS, DÉLICES ET…SKI !

Maria, Suzanne, Mado, Hélène… ou Pierre, Jean, Jacques, ça sonne comme une chanson de Guétary ! Chaque femme a son petit chapelet de prénoms secret comme chaque homme a le sien. La mémoire conserve des images d’amour jeunes, enfuies. Parfois douloureuses tant cela fait mal. Ou merveilleuses tant s’y mêlaient une naïve confiance, une espérance folle.

La femme exilée qui me lit sait de quoi je parle. Elle rêve à des noms de sa patrie perdue, avant d’émigrer ici. Un réfugié d’ici aussi. Qu’il nous soit venu d’Algérie ou du Liban, du Brésil ou de Saigon. Il songe lui aussi à ces prénoms de filles aimées. Dont les traits s’effacent mal. Cicatrices mal refermées. Plaies vives ou à jamais oubliées. Tout être humain traîne sa vie entière -vous verrez jeunes gens- des traces de ces amours impossibles ou interrompues. Cassures ? On ne sait même plus pourquoi. Il était trop pauvre? Elle était trop riche ? Il était marié. On en a connu des êtres fiers qui se consolaient hypocritement : « Bof, c’était un voyou ! » Ou : « C’était une guidoune ! » Au fond de sa mémoire que de regrets inavouables…ça saigne encore. Un peu.

J’avais 20 ans, je boulottais comme plongeur à l’hôtel du lieu. La jolie Maria, 16 ans, était forcée d’être la gardienne de ses frères et sœurs. Dans cette demeure délabrée, mal tenue, au coin de la rue, là où se dresse maintenant un mini parc. Elle perdait sa jeunesse : père amérindien irresponsable, alcoolique, mère accablée, serveuse dans un snack mal fréquenté. Maria avait les plus sourires de tout le village et, pas bégueule, me montra vite ses appâts. Elle affichait un tempérament, disons imprudent. Hélas, subitement un jour -déménagement ou fuite ?- un carton dans sa fenêtre : maison à louer ! Vrai, j’ai pleuré, cher Arthur Rimbaud.

Suzanne avait 17 ans, jolie brunette aux longs cheveux dorés, une très belle grande fille qui n’aimait rien tant que ce cheval prêté. Qu’elle montait sans cesse. Ô la belle cavalière dans nos collines ! Baisers, embrassades, caresses calculées derrière l’écurie de l’hôtel. Mais ma Suzanne avait peur de tout à part sa superbe monture, je m’énervais de tant de prudence, de tant de réserve. De pruderies. Les frustrations accumulées. Ne plus vouloir rester puceau, alors, sans cesse, mes défis et puis des audaces. Sa peur, raisonnable pour elle, devenait à mes yeux insultante. Oui, Rimbaud, on est fou à vingt ans. Au home désert de son veuf de papa, garagiste sur le boulevard, attaque du jeune désespéré. Ce sera la rupture brutale de ma peureuse, scandalisée. La fin. Plus tard, je la reverrai au bras d’un chanteur –crooner ultra populaire- qui avait trois fois son âge. Adieu belle cavalière !

Dès lors, moi aussi je n’allais pas dédaigner la différence d’âge, voici venue à mon pauvre atelier une bien fascinante visiteuse : Mado. « Vieille » beauté de… 29 ans ! Qui veut s’initier au modelage, au dessin, qui s’ennuie en son domaine de luxe. Mon coeur bat, quelle chance j’ai, moi le tout-nu, l’aspirant artiste du village. Mado la magnifique n’a pas froid aux yeux, rit sans cesse. Me repousse mollement sans grande conviction si j’ose vouloir toucher son cou gracieux, sa poitrine opulente, ses longues cuisses… Répétition de gestes très imprudents du sensuel énervé, entre deux argiles modelées. Mado la riche-mariée qui envie tant ma pauvre vie de bohème. Tempête de désir fou, de feu, pour la si jolie bourgeoise, la mal mariée à un entrepreneur de Mont Roland. Bien trop vieux pour elle.

J’ai déjà publié ailleurs le récit de son consentement, de son audace adultérin. Par un doux et bien beau crépuscule de début d’avril -rougeur sur le lac-, le sang aux tempes, Mado accepte ! Monte à l’échelle de mon petit grenier. Elle a enlevé sa jupe, a levé les bras, a secoué sa magnifique chevelure d’ébène. Excité, je lui retire son chandail de laine rouge et… Patatras ! Le vieux mari en colère au bas de l’échelle, ses cris, fin abrupte d’une étreinte amorcée. Fin aussi de ses cours de céramique. À jamais.

Plus tard, je l’apercevrai au Café des artistes, divorcée, re-mariée à un savant et fameux vulgarisateur à la télé débutante. Pour ma belle Hélène, ça ira vite. J’étais amoureux de nouveau. Elle avait le visage d’un ange… bien charnel. J’allais souvent, le midi, manger chez elle, à trois cent pieds de l’atelier. Là où, aujourd’hui, gîte le resto L’Esméralda. Sa mère tenait une salle à dîner succulente aux prix si modestes. La soupe bien chaude …si bonne, la fille élue… serveuse si jolie ! Non, rien à faire, cette demoiselle ravissante n’est pas pour un rêveur à la salopette toujours encrassée de glaise. Étroite surveillance de la mamma, puis départ en pension organisée. Pour l’artiste dépenaillé, il y aura l’efficace barrière du rang, des classes.

« QUI QUI SKIE ? TOUT L’MONDE SKIE ! »

Ci haut, vous lisez des paroles de potache pour des collégiens partant skier à Saint-Sauveur. Le bus pour une piastre ! 1950, plus d’un demi-siècle !, et j’y songe en observant des skieurs sur l’anneau du lac, regard aussi à Jambe-de-bois revenu, mon écureuil facétieux. Dans trois semaines sera-ce le vrai début du printemps et le retour du chasseur d’oiseaux, mon matou Valdombre ? Tant de blancheur, j’y revois les belles cartes postales hivernales. Le vieil homme prends conscience de ne plus souvent s’insérer dans cette nature à collines. Coup de nostalgie. Pourquoi avoir cessé de skier ? Que le vélo l’été, la natation quasi quotidienne, deux seuls modes d’exercice ?

Chantons : « Que reste-il de nos amours ? » Ces belles années sur nos pentes…pourquoi avoir abandonner mes vieilles planches de bois vernis ? Ceux de ma génération se souviennent du ski d’antan, les câbles de remontée qu’il fallait agripper -à s’en arracher les bras- pour les douces 68, 69, la terrible 70, la longue 71. Ah, le nord à 17 ans, collégien à tout petit budget, luncher au Nymark Hotel de Saint-Sauveur pour « une piastre » ! 1950 : j’avais vingt ans, dévaler des heures et des heures dans cette belle nature, nous les jeunes venus d’« asphalte sous gadoue ». Ces joyeuses pauses pour un chocolat chaud à cette gargote aujourd’hui disparue : La vache qui rit !

QUE SONT NOS AMIS DEVENUS ?

Un jour, fini tes études, s’amène souvent la séparation d’avec les camarades, faut te dénicher une blonde steady. Aller fleureter aux salles de danse, plus tard, aux pistes des clubs de nuit. Les soirs d’été aux parcs publics-kiosque à fanfare- au vaste mont Royal. Un jour : l’amour, salut Cupidon, bienvenue Saint Valentin ! Vouloir fuir la maison des parents, ces « p’tits vieux » ! Ton mariage. Te trouver un job steady, cher Yvon Deschamps ? Les bébés… un, deux, à élever, à protéger. La vie, la vie quoi ! Ensuite, tu as 30 ans, les enfants grandis te ramènent au ski en chères Laurentides. Retrouver « la Suisse au Québec », comme me disaient des amis européens. Plaisir de sortir d’un placard tes bons vieux skis. À harnais de métal. À bottines de cuir usé. Tes enfants sont bien jeunes, prudence, La Marquise à Saint-Sauveur, c’est assez haut. Viendront -gré capricieux- le Mont Olympia, Avila, Belle Neige, ou, un temps, ce Mont Sauvage. Puis tu auras 50 ans et tu conduis toujours -ces samedis matins- tes ados aux pieds des côtes. Toi, tu t’installes au chaud en cafétéria, par exemple aux côtes 40-80 de Sainte Adèle ou à celles du Chantecler. Lire tes chers journaux tant tu détestes ces trop longues attentes au bas des côtes; à cette époque pas de ces sièges modernes à quatre places, ces téléphériques à cabines. Tu as abandonné -comme sans t’en apercevoir- le ski alpin ! 1975 : 60 ans bientôt ! Mode en vogue : le ski de fond. Tu vas t’y adonner avec ferveur.

Tes enfants ont un p’tit appart et le temps passe vite, te voilà les cheveux gris. Et puis blancs. Paresse, frilosité, tu y vas de moins en moins; tes skis restent dans le portique. Un bon jour, tu te rends compte que tu n’y vas plus du tout. Tu t’inventais des excuses pour rester au salon avec tes journaux, un magazine, un roman un DVD loué, un neuf CD. « Skier ? Non, trop de neige tombée ou pas assez ! Fait trop froid, je ferais pas un kilomètre aujourd’hui. Ou, fait trop chaud, la neige sera collante. Bonjour les prétextes ?

FLEURETER À SKIS !

80 dans trois ans et je m’ennuie de skier parfois; j’admire cette jeune « vieille », Danielle, toujours folle de skier. Ou le voisin Jean-Paul, 79 ans, partant le matin vers les pentes d’en face. Songer à y revenir parfois. Tard ? Mes os fragiles, danger de fractures ! Ô procrastination. Me souvenir : 14 ans : j’étais si content de ces minuscules pentes, Parc des Hirondelles à Montréal Nord. Si heureux d’y aller les après-midi de congé du collège Grasset avec mes « mal fartés » au fond d’un tramway. 15 ans : vif plaisir désormais sur l’imposant mont Royal. Lieu à se rompre le cou dans des sentiers abrupts, ô ces flammèches sur des rochers à cause des steel edges mal vissés, nos folleries risquées pour un retour pressé au tramway d’en bas. !

Skier là le soir au clair des réverbères, sous les ailes de cet ange… de bronze ! Doux soirs de mars à fleureter des étudiantes accortes au grand Chalet du sommet. Baisers volés, promesses d’idylles éternelles… Qui duraient un seul hiver. « Si Ou Pla, donne-moi ta photo, voici la mienne ! », précieuses images dans nos portefeuilles vides d’étudiants cassés. Le sucré des jeunes lèvres, la tête qui tourne, coeurs qui battent à l’unisson, premières caresses sous des cèdres lourds d’ouate immaculée.

Bon, assez, me reste à guetter la sortie de Donalda, ma marmotte ! Viens donc, viens beau printemps !

MON VOISIN GROGNARD !

Chaque fois que je passe devant sa porte, à quatre de la mienne, je pense à lui. Ce Grignon, ex-maire, a mis « sur la carte » mon village d’adoption et l’excellent film de Binamé,  -condensé du téléroman- a bien illustré le Sainte Adèle de 1890-1900. Mon célèbre voisin, mort en fin d’années 1960, a offert « sa » longue version de L’Avare de Molière. Pierre Grignon, ex-maire lui aussi, promène une conférence sur son fameux « mon oncle ». Captivante causerie illustrée avec des archives-photos familiales. Claude-Henri, «le fils d’un gros docteur », décrocheur de collèges, farouche autodidacte lettré mérite cette reconnaissance.

J’entendais parler, jeune, de ce Valdombre, autoproclamé « Le lion du Nord ». Pierre Grignon m’a offert des exemplaires de ces brûlots. J’ai découvert un personnage pas piqué des vers. Rencontre -posthume- d’un adèlois hors du commun lisant des intellectuels de Paris, les commentant pour les fustiger ou les louanger. Malgré un brin d’anarchiste, ce « fils de » (père médecin et Agent des terres) se fera placé bureaucrate et y sera un… voleur ! Voleur d’occasion pour secourir un des siens mal pris. Ce sera Bordeaux ! Sorti de prison, rencontrant son « modèle », Olivar Asselin, il va fonder ici, rue Morin, « son » mensuel, revue dans laquelle il signe tous les articles ! Un sacré bœuf à plume.

UN VILLAGEOIS TRÈS ÉTONNANT

Ce neveu Pierre vient de faire éditer un manuscrit caché et retrouvé :  « Le pamphlétaire  maudit », Éditions Trois-Pistoles. Texte qui se veut un portrait d’Olivar Asselin, mais « le lion » ne parle que de lui ! Autour du « bon bourgeois conservateur » -que le feuilletoniste était devenu-, on lui déconseillait la publication. C’est fait. La couverture montre fait une photo laurentienne d’un champêtre disparu, rue Morin, son dactylo sur son balcon, le lac Rond pas loin. Homme de son époque, il fait voir de l’antisémitisme, un machisme éhonté, bref, un conservatisme de la pire espèce.1930. Ressemblance avec nos « anciens », partisans de l’immobilisme. Quand va pointer le moindre progrès, la moindre tentative de secouer le joug clérical, Grignon s’indigne de tout, de l’instruction gratuite comme du dangereux (!) vote des femmes !

Néanmoins, c’est phénoménale : il fut un villageois cultivé étonnant tout entouré de beaucoup d’illettrés quand le Québec était une morne plaine peuplé d’anti-intellectuels primaires.

RÉPUGNANCE BIZARRE  À L’ARGENT !

« Le pamphlétaire maudit » offre une vision inédite du géniteur de l’haïssable Séraphin. Jeune homme frais marié, il s’y montre en misérable pitoyable, en perpétuel « quêteux » de jobs du « govern’ment » qu’il méprise. Son logis, rue Morin, sera même changé en modeste « maison de chambres » ! Le vindicatif en arrache pour joindre les deux bouts, alors, selon les gages offerts, il se fera anti-Libéraux ou anti-Duplessistes,. Va venir son salut. « Grande gueule » girouette mais à petit public confidentiel, il va composer un roman. Ce sera « Un homme et son péché ». Un fort succès. L’on sait la suite : d’abord la radio et la fin des modestes chambreurs. Puis, en 1954, viendra la télé, les meilleurs cachets. Et des décennies « d’auto-exploitation », pas d’autre mot.

On frémit en lisant certains passages du Valdombre (son pseudo). Des écrits d’un ultra-conservateur louangeant des us et coutumes passéistes, prédicateur de « La ville est dégradante » ou de l’illusionniste « retour salvateur à la terre ». Avec la femme voulue en servante docile. Enfin, bizarre, une répugnance viscérale de l’argent ! Tableau d’un Québec vanté, pourtant dominé par les valets « en soutanes »  de l’Establishment anglo, notre Haut-clergé se chargeant, durant un siècle, de 1850-1950, de nous garder dans la soumission à nos bons maîtres.

Tout de même fascinant par sa flamboyance verbeuse, ses enthousiasmes littéraires. Ce « grognard  » maniait une prose piquante avec des métaphores aux allégories bien trempées. Ce voisin que j’apercevais, en 1950, vêtu de chat sauvage, sortant du pub du coin de la rue Chantecler, a donc été un drôle de pistolet dans notre pays d’en haut, un haut-parleur étonnant. L’argent gagné (viande-à-chien) fit taire le railleur et râleur. Un temps Rouge, vire-capot (de chat), puis Bleu, en 1960, Grignon se méfia de notre nécessaire Révolution tranquille. Stipendié (?), il fit campagne pour Daniel Johnson. Ce sera le silence littéraire au grenier de sa rue Morin car l’ex-jeune-révolté rallongeait sans fin ses « belles z’histoires »,  mourut ainsi un romancier doué. claudejasmin.com 

MORT D’UNE P’TITE BÊTE !

Scénographe salarié pendant 30 ans, en 1985 je devenais soudain un travailleur autonome. Donc libre de tout horaire strict. Je ne monte jamais à mon bureau pour travailler le soir. Jamais ! Comme un principe. Mais, tout récemment, correction urgente, je monte à l’étage. J’entre dans mon bureau. Qu’est-ce que je vois, au beau milieu du tapis gris, une toute petite boule poilue, très exactement du même gris que mon tapis. Elle remue légèrement, ne craint pas mon arrivée et ne se sauve pas ! Souris hors du commun, anormale ! Une souris plus vivante que l’autre souris celle de la famille des instruments indispensables à tout internaute.

Comme tout le monde, j’en ai vu de ces petits rongeurs. Que de trappes à ressort -de type victoria- furent installées dans cette maison plus que centenaire, que de pièges-à- fromage. Dans la cave et dans la cuisine. À l’étage ? Une première ! Si kioute ! C’est du Walt Disney ma foi. Ma bestiole égarée m’offre un ben charmant aspect, d’un naturalisme déplacé ici. Qu’elle est ronde ! Si mignonne ! Bel « échantillon de beauté » et j’hésite à la tuer, que fait-elle donc ici, immobile, insolite au milieu du tapis ? Il n’y a rien à ronger par ici !

Combattant mon admiration, d’instinct -avec une petite gêne- je retire une de mes pantoufles et… Paf ! (comme dirait Steph Dion). Un spasme d’agonie et ma boule de laine grise passe de vie à trépas. J’éteins l’imprimante et, faisant pipi dans la pièce voisine, je réfléchis. À comment m’en débarrasser ? Devoir redescendre, ouvrir la porte, la jeter dans la nuit froide, pour mon matou Valdombre qui rôde peut-être ? Vessie vidée, je reviens au cadavre miniature. Miracle ? Ma p’tite boule est redressé sur ses pattes et remue de la queue ! Une vitalité étonnante car il me semble bien que j’avais frappé très fort.

PAPILLONS, SAUTERELLES ET CRAPAUDS

Elle vit ! Est-ce que je rêve, suis-je couché, endormi dans la chambre voisine, est-ce que je vis un songe ? Ma foi, je doute du réel. Cette souris était trop jolie aussi, trop ronde, trop du même gris que mon tapis. Une vision ? Me suis-je drogué au souper avec un aliment périmé ? Je n’en reviens pas de cette apparition à l’esthétique inouïe. Éveillé ou non, je persiste : tout humain normal, n’est-ce pas, ne peut tolérer que vivent inopinément des souris dans sa demeure. Alors, de nouveau j’enlève très vite ma pantoufle et re-paf ! Plus rien ne bouge, cette fois le coup opère. La mort ! De nouveau, j’éprouve cette petite gêne. Soupçon de remord. C’est que ma boule n’avait rien d’un vulgaire mulot, d’un rongeur anonyme. « La beauté », vous dis-je.

On ne change guère ? Petit enfant, je fus de ceux qui répugnent à écraser une sauterelle. À tuer les fourmis. À éteindre la frêle existence d’un papillon pourtant capturé. À écrapoutir une grenouille. Ou le crapaud galeux qu’on venait, gamins cruels, de faire fumer ! Contemplant ma victime, je tentais d’imaginer ce que j’aurais pu faire. D’où venait cette si jolie bibitte, de quel trou de mur, de quelle fissure des vieux planchers, de quel cachette au plafond du faux grenier ?

SARBACANE, FRONDE ET ARC À FLÈCHES

Debout au pied de ma grise prise inerte, je me demandais : comment fait le chasseur face à une admirable bête -chevreuil, orignal- qui le dévisage ? Suis-je un vrai mâle ? Gamin, la seule arme que j’ai détenu était une sarbacane à cinq sous, tire-pois inoffensif. Ou cet arc-à-flèche de mes dix ans, outil inefficace en diable. Quoi encore ? Cette fronde à dix cennes, pour tirer les moineaux. Me souvenir aussi-il la voulait tant !- de l’achat d’une carabine-à-plomb pour mon fils, ce sera la crainte incessante que mon Daniel blesse quelqu’un.

Non, je ne suis pas du contingent des amateurs de chasse. Évidence. Bon, ça suffit ! Je dois agir, poser le dernier geste : effacer complètement la rencontre d’une souris bien jolie avec un drôle de pistolet trop sensible ? Je ramasse donc ma p’tite boule fourrée et je vais carrément la jeter dans la cuvette des toilettes. Mais voilà que, plongée dans l’eau, je la vois qui remue encore ! Pincement au cœur, un « petit meurtre ». Je tire la chasse, c’est fini. La bête souris plastifiée de mon ordinateur, elle, n’a rien vu !

FANTASMER EN FAISANT LA PLANCHE ?

Le vieil homme que je suis devenu vous le dis : pas d’âge pour fantasmer. Imaginez-moi à l’heure de l’apéro dans ce charmant hôtel spa, l’Excelsior. Imaginez ces couloirs clairs-obscurs où s’activent d’accortes dames en blanc sarrau. Le lieu pour réparer « les dégâts de l’âge » ou pour conserver sa bonne santé. Pour relaxer. Pour « la vie belle ».

Quand je m’ajuste le maillot de bain, hiver comme été, tout autour déambulent ces expertes vestales souriantes qui entrent ou sortent de locaux à-se-faire-bichonner. Offres de massages en tous genres, du haut du cou jusqu’au bout des orteils. Cela avec des crèmes parfumées, des plantes maritimes, des huiles ou des boues ! Mystère pour moi qui vient venu d’un mode où le bain public puait l’eau de javel. Où nous assourdissaient les cris des jeunes pataugeurs aux dents souvent cassées ou bien ces stridents coups de sifflet du gardien.

À l’Excelsior, j’y vais pour nager et je fantasme. Je me sens comme replongé dans un film de Federigo Fellini. Atmosphère paradisiaque. Jeunes gens, allez louer -comptoir marqué « classiques »- « Huit et demi », l’ouvrage visuel du génial italien. « Huit et demi » car c’était son huitième -et demi- film. Vous y verrez Marcello Mastroiani au milieu des jolies femmes déshabillées, jouant le chef de harem, le bellâtre cheik se laissant caresser en toute licence. Fellini, avec talent, montre « le mâle » en mal de femme-mère. Oh ! la mamma des Ritals ! Et le Québécois en vieil « enfant mal sevrés » ?

RÊVER EN ARABIE IMAGINAIRE

Au Excelsior de la route 117, je me surprend à rêver de tendresse tarifée, en d’invitantes installations, on dérive en des rêves -inavouables ?- proches des « mille et une nuits ». Vais-je conseiller à Jacques Allard, le proprio, d’y faire jouer des mélopées arabisantes ? Nager et les jolies plantes vertes autour de la piscine deviennent une palmeraie ! Mais, un peu Séraphin et étant du genre « d’anciens mâles qui résistent aux cajoleries », je me retiens de quêter de ces soins. La quoi…l’algologie ? J’y résiste. Je viens d’un temps où le vrai mâle dédaignait « les petits soins » et ne songeait qu’à s’endurcir. Je sais bien : des jeunes hommes se font épiler, se maquillent parfois, m’assure-t-on, avant d’aller danser en discothèque ! Ô mores, ô tempora !

Pour ceux de ma génération, ces mœurs paraissent bien bizarres. Au nom de quoi, le mâle n’aurait-il pas droit à autant d’embellissements et de « petits soins » que la femelle ? Notre conception d’un « vrai homme » a évolué ? Et on ne parle pas « travesti ou transexuel », non, on parle de vrais gars, tatoués souvent !

SCANDINAVIE À LA MODE

Je me contente de nager en zieutant derrière les parois vitrées ces gracieuses silhouettes vêtues de blanc aux mains éduquées, qu’on dit…thérapeutiques. Un bon jour, terrassant mes vieux préjugés masculinistes, je sauterai la clôture et offrirai mon corps vieilli à ces massages sophistiqués à noms scandinaves ? En attendant de vaincre une timidité, que certains qualifieraient de puritaine, je nage dans l’eau bleue et je fantasme : des naïades diplômées se glissent dans la jolie piscine se livrant sans vergogne à des attouchements autorisés. Me voilà donc comme Marcello dans « Huit et demi », un léger fouet à la main, j’ordonne à ces déesses caressantes, à ces fées des frottements scientifiques, de me rajeunir.

Alors, je ris. De moi. Chaque fois je me moque de ce pacha laurentien, sultan de pacotille, et je me réveille : je vois alors des vacanciers en robe serviette qui lisent sur les transats, d’autres qui remuent d’aise dans le bain à tourbillons. Un gras chauve -ventre en l’air- se commande un jus frais au bar du fond. Dehors, partout, des épiceas (épinettes) enneigés. Et pas un seul palmier ! J’aime l’eau et je suis bien en mes après-midi. Dubaï, c’est à combien de kilomètres de Sainte-Adèle ? À combien de kilomètres l’Afghanistan où un jeune beauceron vient de sauter dans la mort. À l’abri de tout, ici, je me contente de fantasmer, de voir cette jeune maman en bikini rose qui enseigne patiemment à sa mignonne fillette comment nager sur le dos. L’enfant m’observe en gigoteur frénétique et je vois dans son sourire ingénu qu’elle songe à son grand-père, j’ai droit à son beau sourire. Je flotte mieux, je chantonne du Trenet : La mer ? Bergère d’azur. Infini… » Le bonheur ordinaire, sorti de l’onirisme oriental du film fellinien.

LE RETOUR DE JAMBE-DE-BOIS !

La dame chic sort du cinéma Pine sous un joli manteau, à faire enrager la Brigitte Bardot. « C’est de l’écureuil », me dit mon escorte. Fort belle cette bougrine et je songe alors à me faire trappeur. Il en vient tant chez moi. Mais capturer Jambe-de-Bois, « mon » écureuil ? Jamais ! Malgré sa patte folle, c’est un acrobate époustouflant. De notre table à déjeuner, Jambe-de-bois nous offre des spectacles aux numéros iouïs, gratis derrière les portes-patio.

On a une mangeoire suspendu au plafond de cette galerie, C’est sa hantise. S’y nourrissent des parulines, carouges, goglus, sturnelles, hum… suis jamais sûr du nom. Sans se décourager jamais, notre blonde bestiole se cherche un point d’appui pour sauter au rebord notre mangeoire. À chaque visite matinale, on en lâche subito journaux et cafés. Ce fut d’abord des essais. Patient Jambe-de-Bois a une volonté de fer. Son dur désir d’« ailes et poitrines » l’excite. D’abord ce fut des sauts prodigieux. D’une rampe puis d’une autre. Vainement. Trop de distance. Puis ce sera ses grimpades le long des 4 par 4. Échecs répétés. À chaque ratage, longues minutes de dépit. Et il recommence, s’y remet. Show-time !

Un temps, ragaillardi, il tenta une neuve astuce : se jetant et s’agrippant dans la porte à moustiquaire. Vrai Spiderman ! Malheur à vous, martinet, carouge, chardonneret, pic, grive ou moqueurs…. nullement ornithologue, je doute du nom.

Nouveaux sauts donc mais… non, patate, partie nulle car griffé à la moustiquaire il devait, à la fois, se retourner et bondir. Mauvais calcul, notre écureuil se retrouvait chaque fois au plancher parmi les graines rejetées.

UN FAMEUX DIVERTISSEMENT

Total amusement en effet de le voir jongler, reculer, avancer, calculer, chercher sans cesse un angle nouveau. Son entêtement fait de notre blondinet une sorte de héros à nos yeux. C’est Superman volant. Ayons l’air cultivé, c’est D’Artagnan, Fantomas, Achille, Hector. Le Cid et Ulysse. Il y a quelques jours, revoilà notre chère « tête de pioche ». Silence ! Rideau ! Monsieur Queue Dressé va tenter du nouveau. Y a-t-il réfléchi dans sa cachette inconnue de nous ? Il vise un recoin de la galerie et voilà qu’il se hisse d’un bond élégant sur une étroite table-desserte de jardin -qui attend comme nous la venue du printemps. Cette fois, Jambe-de-bois semble gonflé à bloc. Ne se sert-il pas d’un fameux juchoir ? Zut, voici un gras geai bleu qui s’amène. Attente. Trop gros pour lui ? Maître Geai s’en va, graines avalées. Voici que s’amène un innocent bruant. Appétissant ! Son gavage d’abord… ces « têtes d’oiseau » ne voient donc jamais l’embusqué ? De ses deux pattes d’en arrière, valides celles-la, Jambe-de-Bois se rapetisse, s’aplatit, museau frétillant. D’abord ses regards scrutateurs, calculateurs vers la mangeoire, ensuite repliement et… Bing ! Il a mis son ressort en action : Spring ! Encore raté !

Au sol, il regarde la table, la cage à graines, la table de nouveau, re-grimpe… Trois fois. Trois bonds pas assez forts. Désolants ratages. De guerre lasse, notre acrobate s’en va voir ailleurs s’il y est ! Nous reprenons cafés et journaux.

SO-SO-SOLIDARITÉ

Un matin, je songe à abaisser la tige de la mangeoire : « Juste une fois, Raymonde. Par compassion, par pitié. » L’homme d’un couple se sent comme lié; « entre chasseurs n’est-ce pas ? Ma compagne s’indigne : « Pas question! Ce n’est qu’un rat avec une belle queue. » Je lui rappelle le beau manteau…apprécié. Enfin, je m’incline, pour la pax du ménage. Dans la vie, il faut savoir prendre parti : oiseaux ou écureuils? La mangeoire restera inaccessible. On aurait dit qu’ayant aperçu ma tentative de coopération et ayant perçu ma lâche abdication… longtemps, on n’a plus revu l’amusant Jambe-de-bois !

Au bout de quelques jours, il réapparaît ! On s’ennuyait de son cirque. Spiderman a l’air comme vieilli, assagi. Revient-il de sombres batailles ? Que savons-nous de l’existence des écureuils ? Un écureuil noiraud ne gisait-il pas au bord de la rue en sang ? Tué par l’un de ces racoons descendus du Sommet Bleu pour goûter nos détritus en poubelles ? Jambe-de-bois était donc revenu. Une retraite en vue de mijoter une stratégie nouvelle car c’est Napoléon Bonaparte. Il semble récapituler son champ de bataille : il déambule sur les rampes, grimpe aux colonnes, saute sur la table de fer noir, saute dans la moustiquaire. Il se souvient trop bien… Soudain, il vient se coller à la vitre et nous dévisage un très long moment. On en éprouve malaise. Il se détourne enfin et… quoi ? Jambe-de-bois mange goulûment les graines sur le plancher. Pauvre Icare sans ailles, déchu, se prend-t-il maintenant pour un oiseau ?

« MON BEAU SAPIN ! »

Tu t’installes un beau printemps en Laurentides. Juin 1973. Tu plantes un mignon, « tout petit», sapin et voilà qu’il a grandi. Et très vite. Un joli moignon de verdure qui a maintenant plus de 30 ans. Te voilà pris à dévisager un « géant » vert. « Mon beau sapin » (chante-la ta chanson ), jadis un nain, est devenu un obstacle pour jouir de la vue sur le lac. Avoir su, je l’aurais planté dans une haie, pas au beau milieu du terrain. J’ai bien fait avec tant d’autres boutures.

L’ancien gamin de Villeray, moi, a vécu sans jamais voir un seul pin, pas même un modeste sapin, encore moins un mélèze. Tout n’était que macadam, asphalte,. Paysage familier des citadins en quartiers populaires. Dieu merci !, dans la cour un énorme peuplier. Il fut un refuge béni pour nos cabanes-de-Tarzan. Migrants en belle Laurentie, nous devenons comme fous des arbres. Ici, à Sainte-Adèle, il y avait trois arbres : un vieux saule proche du rivage, un très vieux pommier à la mi-terrain et, près de la galerie, un érable-à-giguère. Moi, l’homme-qui-plantait-des-arbres (salut Fred Bach !) s’en donna à « pelle que veux-tu. » Nous vivons désormais en une sorte de petit boisé. Le bonheur, sauf qu’il y a ce gros sapin cacheur de belle vue. Couper ? Interdiction, selon la municipalité. Quoi, il y avait trois arbres et il sont maintenant une quarantaine !

Séraphin grogne : « La loâ, c’é la loâ ! »

UN RIVAGE À TRANSFORMER ?

Voilà autre chose: pour garder saines les eaux du lac devoir désormais céder à la nature vierge, une partie de la grève. J’ai mesuré cette marge, mis des piquets, de la corde. Domaine dédié au nouveau dieu-écolo. Payer une dîme laïque obligatoire en hommage à la mode du « en-friche ». Revenir en arrière, remords tardifs de l’homme-aux-chics-pelouses, sorte de mini-golfs à moult engrais nocifs.

Bon. Si on s’en allait ? Quittons tous nos défrichages. Si on remettait en l’état toutes nos installations humaines ? Nos villages bâtis redevenant de la forêt vierg ? Nos collines, nos vallées désertées. Comme avant le temps du Curé Labelle. Plus âme qui vive ! Plus un seul méchant humain, satanés « effardocheurs » compulsifs. Tout le Nord en un immense Parc National bien sauvage où l’on viendrait par des sentiers touffus, canot sur le dos, juste le droit d’y passer. Le nouveau « culte », admirer, béats, la Déesse Nature !

L’HOMME : UNE NUISANCE ?

Visionnez un New York déserté avec ce film : « Y am a legend ». Voyez la mégapole vidée par un fatal virus, là où poussent dans les rues plein d’ herbages, voyez les autos abandonnées changées en jardinières de buissons, un New York où gambadent des hordes de cerfs. Est-ce beau ou tragique ?

Écologie : nouvelle « religion » qui se répand -tiens- comme du lierre. À entendre des fanatiques, l’humain est de trop. Le Créateur aurait été sans jugement d’inventer l’homme ! Ces extrémistes souhaitent-ils le retour au nomadisme ? Aucun pâturage, ni ensemencement, aucune habitation. Romantisme déboussolée. Désir masochiste : revenir à « cueillettes, pêches et chasses ». Ces fondamentalistes rêvent volontiers à ce recul. Abolir à jamais tous nos progrès.

« Tout le monde, comme on dit, est pour la vertu et contre le vice. « Pour » la protection de l’environnement, « contre » les abus des conforts exagérés, j’en suis. Mais, optimiste de nature, je crois aux solutions scientifiques, aux technologies à venir qui ne cesseront jamais d’inventer. J’enrage contre les nouveaux quakers qui militent pour des reculs candides. Vigilance recommandée donc face aux écolos névrosés. Ces prédicateurs-de-catastrophes vont-ils nous organiser un suicide collectif : « Chers frères, buvons tous une ciguë fatale à genoux devant Sainte Gaïa ». C’est un puritanisme sot. N’écoutons plus ces oiseaux de malheur, nos enfants, et les enfants de nos enfants, méritent mieux. Débarrassons-nous d’un stress publicisé, au fond, stérile, démobilisateur. Leur sordide sermon du « Déjà il n’ y a plus rien à faire » est faux. La modération s’impose, avec la confiance en ceux qui étudient, cherchent et trouvent les solutions intelligentes.

MON CHAT ET SA MARMOTTE !

Nouvelle série -Les belles histoires laurentiennes qui illustrent la « ma vie de par ici » et qui seront publiées dans le journal La Vallée.

(à monsieur Jean de Lafontaine)

L’hiver, mon gros chat-tigre ne vient plus guère roder chez moi. J’écris « mon » chat mais c’est une bête qui ne m’appartient pas, sauvageon félin qui surgit en jouant le fauve-à-la-chasse. Il n’a rien du « pet » aimable que l’on cajole. Je le sens misanthrope. Si je l’appelle, « minou, minou… », aucune réaction ! Mon chat symbolise d’évidence l’indépendance, la fierté des chats. De ma petite grève du lac, ou de mon haut balcon, je le vois presque chaque jour qui s’amène avec une auguste lenteur. S’il m’aperçoit, il ralentit ses pas calculés d’un carnassier à l’affût. Il hésite puis continue sa traque mystérieuse. Il lui arrive d’émettre quelques grognements alors je l’ai donc baptisé « Valdombre », en mémoire du farouche pamphlétaire, C.-H. Grignon, mon ex-voisin.

Valdombre se tapit dans mes haies, guette l’oiseau mais s’en retourne bredouille le plus souvent. Un jour je le verrai pourtant avec un mulot gigotant dans la gueule. Un autre jour, voilà mon Valdombre grimpé dans mon vieux saule. Pensez-vous qu’il appelait « au secours », non, juché à un carrefour de grosses branches, tête en l’air, il reniflait un joli merle, qu’on dit rouge de gorge, occupé à sortir quelque larve friande d’une écorce. Ayant voulu l’aider à redescendre de son perchoir, pour la première fois, je l’avais mieux vu, ouash !, pelage tigré tout déchiqueté, la queue mal en point, les oreilles écharognées, un œil plutôt amoché.

LES CHATS DE RUELLE !

Je découvrais un de ces chats-marcoux du temps de ma « petite patrie » et je me suis souvenu de nos cruelles « chasses aux chats » à coups de manches-de-moppes.

Ratissage, battues soutenues par nos parents : « Chassez-les, faut nettoyer la ruelle de ces « chats puants sans colliers ! » Remords, je souhaitais maintenant soutenir mon Valdombre-sur-saule, mal pris. Voyant mon bras tendu, Valdombre au pelage magané fit un saut étonnant, dédaignant superbement ce Saint-François d’occasion. Revenu sur le plancher des vaches, mon vieux poilu traversa le terrain des Boissonneau puis celui des Ouellet pour disparaître dans les herbages de ma lointaine voisine, Nicole Savard. Ira-t-il plus loin ? Jusque chez Jodoin, dépassant le domaine des Laniel, aboutissant aux condos-Villa Major ? Bête libertaire au vaste territoire.

Ses longs guets chez moi se déroulent le plus souvent en fins d’après-midi quand le soleil se dérobe derrière le Mont Loup-Garou. Une fois je le vois de très bon matin, dos courbé, toujours prudent, reins arqués, la patte chercheuse, le museau fouineur. Une proie ? Derrière un bosquet de jeunes sapins, soudain, paf ! Un saut griffu, éclatent des lueurs bleues et blanches parmi des ailes affolées ! Un geai bleu agonisa. Sachant ce bel oiseau prédateur des nids des autres, je m’en console.

D’OÙ SORT-IL , OÙ VIT-IL ?

Le saurai-je une bonne fois ? Valdombre est mon « sans-abri », vieux fugueur, mon délinquant. Valdombre est ce qui reste de « sauvage » dans notre nature peignée, arrosée, trop entretenue, il va de pair avec nos rats musqués d’un muret pierreux voisin, avec aussi ce grand héron gris, ou mes quelques canards « épisodiques ». Ou encore avec cet orignal qui nous rend visite certaines aubes automnales, venu s’abreuver au Lac Rond. Noble faux-tigre, indépendant raminagrobis, je l’imagine descendant mythique du chat « vénéré » en Egypte antique !

Viendra pourtant, fin de cet automne, une révélation. Que vois-je en un certain crépuscule ? Valdombre, face à face avec un gras siffleux, notre familière dodue marmotte, qu’on a surnommée Donalda. Qui a ses appartement souterrains chez mon voisin. Je fige ! Verrais-je un funeste combat ? Non, rien, Valdombre se frotte le museau au museau de Donalda ! Et puis, pfitt !, je vois, ébahi, le couple enjoué, qui disparaît dans le terrier de la marmotte ! Fera-t-il une sortie barométrique au printemps, Valdombre hiberne-t-il tout l’hiver ?