FUGÈRE?

Texte commandé par l’UNEQ pour un album-cadeau au dernier « Mardi-Fugère » du Centre culturel Frontenac en mai prochain

Fugère ?

C’est « saint Jean » : l’apôtre (des livres) tant aimé !

Claude Jasmin

Il est doux, intelligent et il est modeste. Jean Fugère vous écoute si bien. Fugère ? Ajoutez un « o » à son nom et c’est de la fougère, légère et verdoyante flore qui embellit ses rencontres-livres chez … Frontenac ! Frontenac mais pas de « bouches de canons » avec ce lecteur attentif, que de pacifiques salves d’intérêt chaleureux.

Certes, monsieur Lafontaine, « l’occasion, l’herbe tendre… » il tire aussi des coups d’épée :ironie, sarcasme léger, piques malignes à l’occasion. Je l’avais imaginé un peu distant et ce soir « frontenacien », en coulisses, ma compagne et moi découvrons un homme de cœur, inquiet, tourmenté même (une maman mal en point…comment va-t-elle ? ). Et puis, sur la scène, notre lectrice fameuse, Monique Miller, qui pleure soudain à son lutrin ! Ensuite le long silence… accepté par Fugère… Rare un animateur qui accueille l’émotion sans aucune crainte. C’est cela aussi « saint Jean Fugère », la capacité de se laisser bouleverser sans pudeur niaise.

Une autre fois, il me donne à lire —à Radio-Québec— un court livre rare, celui de Naguib Mahfouz (« Récits de notre quartier ») et, l’ayant lu, j’ai vite compris qu’il m’offrait « la petite patrie » d’un auteur du Caire. Cela se nomme délicatesse extrême et liseur emeritus, non ?

À un salon du livre —Trois-Rivières, Rimouski ? Fugère est partout— hilare, il me questionne sur « la place centrale » en me taquinant sans cesse, moqueur spirituel et aimable et la salle rigole comme jamais. Un jour Fugère en « standing comic » ? Il le pourrait ce « pince (prince) sans rire ». Sur-doué, sur-cultivé, rien ne m’étonnera de son pimpant cheminement en carrière… Que je lui souhaite très longue, égoïstement, pour le rayonnement de la littérature québécoise.

Mes saluts amicaux indispensable Jean « fougère » !

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Lettre à ma petite sœur, Marielle

Quoi?, te voilà enragée contre l’indépendantiste Parizeau ? Tu m’annonces, dans ta « lettre de Rosemont », que tu voteras pas pour Landry à cause de lui. Écoute-moi ma petite sœur, n’étant pas candidat, je suis libre de dire publiquement ce que je veux. Toi comme moi, on connaît des « nouveaux québécois » indépendantistes. Une minorité, hélas. Lundi, « vote ethnique » en vue ? Oui. Encore. Chère ex-minidinette syndiquée, le peuple n’est pas fou —ne le méprise pas— il voit clair et n’a jamais été scandalisé par Parizeau. Ni au référendum de 1995, ni cette semaine. Ceux qui jouent les vierges offensées sont des menteurs, des langues de bois, et tous excitateurs stipendiés par leurs patrons-de-presse, ça les arrange de crier « horreur ».

La vérité, les faits, c’est têtu, Marielle. La majorité des émigrants, et, parmi eux, des gens s’installant au Québec il y a très longtemps— votent contre ce pays à faire naître. En 1995, dans certaines régions, ce fut —comme lundi prochain — la quasi unanimité. Un chef indépendantiste de grand génie, serait à la place de Landry que ces gens venus d’ailleurs voterait en majorité contre son parti. Pour eux, le Québec doit rester une simple province. Et les Québécois, « une minorité » parmi les 25 autres du beau grand Canada. Nous ne formons pas une nation, même on est plus de 80% de la population.

Plus grave, parmi nous, Marielle, il y a 4 personnes sur 10 qui se disent « non » à eux-mêmes et se joignent aux anglos, à leurs assimilés, aux gens des communautés ethniques, retardant la venue du pays normal. Si nous arrivons bientôt à dés-aliéner deux seulement de ces quatre traîtres —le mot est pris objectivement ici— nous gagnerons une patrie, comme toutes les nations du monde y ont droit (ONU dixit). Finirait enfin ce « Québécois-peuple-maître-chanteur », paroles de Trudeau. Finiraient les vains maquignonnages ( Victoria, Meech etc.), les fastidieuses sempiternelles querelles. S’il est vrai que les enfants actuels des émigrants — et vive la Loi 101 !— changent un peu ce vote culturel « fatal », ils ne sont pas bien nombreux encore.

Tu te souviens de 1995 ? Les chefs des associations de communautés —grecques, italiennes, etc.— appelaient à voter « non », à l’unanimité contre notre patrie ? Ce soir où nous découvrions qu’ils ne nous manquaient que quelques milliers de votes pour accéder enfin à un pays, Parizeau a eu tout à fait raison de blâmer deux faits têtus.

Un : « l’argent ». Nos adversaires, faisant fi des lois votées, dépensaient davantage que tout l’argent des deux camps pour cette « foire à unifolié » du Square Dominion.

Deux : « le vote ethnique ». Marielle, le mot chien ne mord pas, ces deux mots pas davantage. Ceux qui se voilent la face sont des poltrons, des mauviettes, des froussards paralysés de « rectitude politique ». Crois-moi, en 1995, le peuple devant son téléviseur —même nos « 4 colonisés sur 10 »— comprenait fort bien le diagnostic de Parizeau. Nous étions à un cheveu de la victoire. Sa déclaration était fondée. Allons, ceux qui avaient voté dans —par seul exemple— « Darcy McGee », comprenaient bien Parizeau eux aussi.

Marielle, à ce débat télévisé, Landry ne pouvait pas parler librement. « Le régiment médiatique des arroseurs d’huile sur feux » guettait. Si Landry avait eu des couilles il aurait déclaré : « Mon cher John, Parizeau parlait de façon vraie et réaliste ». Ma chérie, je te le répète, je ne me présente pas, partant je peux dire ce que je veux. L’on se tait « sur tribune » à cause d’un dévotion niaise à la statue pourrie nommée « La paix des hypocrites ». Pour des raisons variées (économiques, culturelles, sociologiques, historiques) nos émigrants —à part les juifs séréphades et beaucoup d’Haïtiens ?— sont associés à la vie à la mort aux anglos. Et donc à John Charest. Si je n’ai pas réussi à te faire changer d’humeur, au moins lundi qui vient, va pas voter pour la droite du « mariole » dumontier, ni pour « le parti des Blokes », va annuler ton vote.

Claude,

ton grand frère tombé jeune dans « soupe aux lettres » à môman-Germaine.

ANDRÉ CAILLOUX, MOUCHOIRS ET ÉPONGES

Par Claude Jasmin

Installation d’un jeune marié de vingt-deux ans, moi, dans un local peu approprié, à l’étage d’un ancien presbytère. Le célèbre Père Legault, fondateur de « Les Compagnons de Saint-Laurent » a été instamment prié de vider les lieux, rappelé au bercail par sa communauté, les Pères de Sainte-Croix. Suffit de « jouer » au directeur de troupe ! Le jeune marié installe quelques meubles indispensables dans ce vaste bureau abandonné avec « bay-window » donnant sur la rue Sherbrooke.

Ça me convient, le loyer n’est pas cher. Dans le bureau d’à côté, le père Rondeau semble chargé de « fermer les livres » de ce théâtre qui fut essentiel. Je l’entends commander, par téléphone, une nouvelle cargaison « d’ huile du frère André », fameux thaumaturge de l’Oratoire.

Il y a un enfant en gestation dans le ventre de la nouvelle mariée, mon épouse, Louise. Dans cette froide fin de décembre de 1952, je viens d’être « slacqué » d’une petite entreprise de « window-display ». Je suis un sans-emploi, fort inquiet.

Une rumeur a couru, répandue peut-être par les adversaires de son théâtre catho: « ce curé « dégommé » se serait écarté de ses vœux de chasteté ». Invérifiable. Des animateurs chevronnés, les Gascon, Roux, Hoffman, sont en train d’ installer solidement une relève, le fameux TNM.

Cette « chute » du père Legault a donc libéré l’ancienne église devenue théâtre, rue Sherbrooke, coin Delorimier. Notre jeune couple joint d’autres locataires. Adieu Émile Legault, et j’hérite de son immense pupitre, de son classeur métallique, du siège pivotant, de sa table de rangement. Il nous reste à y installer un « divan-lit », un coin cuisinette, ma bibliothèque de « poches », quatre planches et des briques. Au rez-de-chaussée, grosse famille d’émigrants, amateurs d’art, au dernier étage, la famille-Campeau, le papa fut machiniste, menuisier, monteur de décors, le débrouillard « homme à tout faire » et absolument indispensable au père Legault.

Je me cherche un job. Appoint indispensable, Louise Charlebois, membre de l’union des artistes, la jeune épousée, reçoit un indispensable cachet pour aller identifier un radio-roman. Tous les matins, on peut l’entendre à la radio publique : « Francine Louvain, bonjour ! »

Un comédien, venu de France, vit au presbytère. C’est un longiligne bonhomme, pas du tout à accent parisien, maigre, comme sans âge précis. Un ex-Compagnon de la Musique, muni d’une voix gutturale chaude, d’un bagou intarissable, qui fait florès déjà à la télévision débutante. Il se présente à nous tout sourire : « André Cailloux, troubadour ».

Ce n’est pas un voisin banal. Cailloux nous a adoptés dès notre arrivée avec une réelle affection. Il nous offre son aide pour emménager, —une lampe, une table de bout, un vase à fleur, un compotier. Il nous offre surtout son amitié. Enchantement d’avoir un tel voisin de chambre. Ce grand efflanqué à la parole gouailleuse abondante, aux sourires apaisants, à la verve toute philosophique, calme mon anxiété de jeune chômeur et prochain papa.

Tous les matins, brassant son œuf cru au lait dans un grand verre, le verbe déjà jubilant puisqu’il a une âme joyeuse, il vient faire son petit tour. Pour nous distraire, il fait des tours de magie : disparition surprenante de petites éponges ou classiques mouchoirs de soie qui se multiplient. L’ agréable visiteur du soir !

Cherchant sans cesse du travail, il collabore à ma quête d’emploi. Il a confiance en mes talents, son optimisme à tout crin me rassure. Il nous fait rire par ses souvenirs de France et, surtout, par ses anecdotes sur les coulisses frénétiques du nouveau médium effervescent.

Cailloux devient rapidement mieux qu’un aimable voisin, rue Sherbrooke, il est un l’ami, un protecteur distrayant, stimulant. À l’entendre, tous mes projets —offres de séries d’articles, théâtre de marionnettes, sculptures caricaturales — sont « excellents ». Je veux le croire. Il en est bien certain, « Ça ne sera pas long que je me dénicherai un créneau quelque part ».

En janvier 1953, inquiet de l’avenir —ma fille, Éliane, allait naître en juillet— la présence de ce voisin fureteur et désintéressé m’est un baume. Il surgit à tout moment, une histoire cocasse au bec. Il nous annonce la venue prochaine, de son Issoudun natal, d’un jeune cadet, Michel qui, nous assure-t-il, est bien meilleur prestigitateur. En effet, à la télé des enfants, ce bien-aimé « Michel-le-magicien » le prouvera.

Merci André pour ces six mois passés, en co-locataire, au presbytère. Dans un certain dénuement, il y a eu ce soleil, cet astre, modeste et brillant à la fois. Sans ce voisin d’étage généreux —« voulez-vous des œufs, du pain croûté, de la laitue, des fromages français, un peu de vin ?— notre existence de jeune couple démuni, aurait eu des couleurs autrement sombres.

Je l’ai revu si souvent, jamais je n’ai songé à lui dire ma gratitude. Merci pour ta présence affectueuse à un moment de ma vie où j’avais tellement besoin de croire —au moins un petit peu— que j’allais m’en sortir un jour.

La bonté naturelle, illuminante, de ce faux « Grand-père » captivera, on le sait, des générations d’enfants. Elle n’était pas feinte, oh non ! Ce vert vieillard, maquillé, déguisé n’était pas une fabrication, il était vraiment cet homme ouvert, curieux de tout, attentif aux autres. Je l’ai vu « perdre » beaucoup de temps à me conseiller, à tenter de réorienter un projet farfelu.

Le temps passa et l’étonnant jeune comédien à la voix « vieille », si chaude, est réellement devenu un vrai grand-papa. Il fondera, avec sa compagne, une sorte d’école maternelle originale, il fera des tournées, publiera des livres de contes.

Me questionnera-t-il : « Pourquoi, Claude, cette reconnaissance? » Je lui rappellerai la présence stimulante du voisin de l’ex-bureau du Père Legault, rue Sherbrooke, quand je mangeais de la « vache enragée ».

Je le connais, il dira ne plus du tout se souvenir d’avoir aidé —à part les enfants— qui que ce soit, ni moi, ni personne, tant il est modeste.

MORT DE SITA RIDDEZ: LA LIONNE VENUE DE LYON

par Claude Jasmin

Était-ce son dernier rôle ? Vers 1975, au TNM, la grande Sita Riddez juchée sur une dalle de pierre, touchant le ciel, dans une berçante gigantesque. Elle avait le son regard bleuté des débuts du nouveau monde, tonnait des incantations, prières éperdue, faisaint frissonner toute la salle. Sita Riddez en noble, vieille et belle géante de légende, l’ancêtre-femme couvant tous ses enfants partis, enfuis, les pionniers découvrant Plaines et Rocheuses, Mississipi et golfs inconnus.

Jeunes, nous étions éblouis par cette voix qui récitait une invocation minérale et fluide à la fois. Sita Riddez enfin remontée sur les planches : la grande aînée de nos scènes jouait dans « La dalle des morts » de Félix-Antoine Savard, l’auteur de « Menaud maître-draveur.  »

Ses lots d’élèves voyaient jouer la prof enfin car elle fut si longtemps le petit phare indispensable, sans cesse allumée, rue Durocher. Il y avait Madame Audet, rue Saint-Hubert, rue Durocher, au nord de Laurier, il y avait « Chez Sita ». Chez Sita, comme le nom d’un café. D’une halte. Comme « le cabaret des textes » qui s’étudient.

Allongée sur son célèbre canapé, Sita écoutait, corrigeait, nuançait, enseignait. Elle avait été longtemps « élève » et savait donc par coeur le long chemin des apprentissages. Ah, cette longue « lionne » venue de Lyon! Elle avait joué d’abord en France (avait fait son Conservatoire à Paris ), et puis éclatait la drôle de guerre avec les « fachos » nazis aux portes de Paris (actualités encore en 2002!).

Sita avait fui, avec tant d’autres, dont son ami le regretté François Rozet, en Amérique du Sud. Puis ‹ »go north mademoiselle »‹ elle s’installait avec la tribu des Riddez en nouvelle patrie, ici, parmi nous. Nous allions bien en profiter de cette lionne enquébécoisée. Et quand un Yvon Leroux, par seul exemple, ‹le « Bidou » des Belles histoires »‹ parle de Sita Riddez, on sent une flamme dans ses yeux, jamais éteinte, (voir sa biographie aux Éditions Trois-Pistoles). Un Gilles Pelletier, longtemps son voisin, a le même regard nostalgique.

Tous, ils se souviennent d’elle ‹petite crampe au coeur‹ les « anciens et les anciennes » de « Chez Sita », encore vivants et il y en a beaucoup tant elle enseigna tard. Depuis la triste ‹ultime‹ mauvaise nouvelle, apprise dimanche, je sais que je ne reverrai plus jamais cette si belle, étonnante, vieillarde, géante lumineuse qui faisait encore ses courses vaillamment, bien droite, dans les rues de son village, Outremont. Je l’abordais parfois pour la saluer et lu dire mon « épatement » de la voir encore si alerte, si vigoureuse. Traversant parfois aux feux rouges (je la grondais en riant). Elle souriait, faisant mine d’être étonnée de mon étonnement.

Puis, je la regardais disparaître de mon horizon, rue Bernard, rue Laurier, Avenue du Parc, silhouette à la fois bonhomme et altière je revoyais toujours l’ancêtre-femme juchée sur sa « Dalle des morts » dans une lumière irisante, au TNM, il y avait si longtemps. C’était comme un hier bondissant en éternel aujourd’hui.

Adieu Sita Riddez, pour toi que le rideau se lève au paradis promis, un grand rôle très classique va se réincarner dans cet éther que nous, croyants, nommons aussi l’au-delà. Au ciel,  » Dalle des morts  » toujours vivants!

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PIEDS NUS DANS LE CRÉPUSCULE ! (souvenir de Guy Beaulne)

Je revois Guy Beaulne, le soir montait dans cet hiver de 1957. Il s’amène par un  » frette noère  » au chalet du parc Laurier, rue du même nom. Ce fou de théâtre est l’infatigable  » repéreur  » des jeunes amateurs pour le prestigieux (à l’époque)  » Dominion Drama Festival  » pan canadien. On se démène, jeunes troupiers énervés, sur la petite scène du chalet et je vois monsieur le juge Beaulne, dans la pénombre de la salle, qui retire ses pardessus, ses souliers, enlève ses chaussettes trempées et les installe sur un des calorifères, son visage, toujours encourageur, suivant sérieusement nos ébats dramatiques ! Notre juge était  » pieds nus dans le crépuscule  » pour paraphraser un titre de son ami Félix Leclerc.
Nombreux ceux qui vont regretter la mort du pionnier Guy Beaulne. Avant l’arrivée de la télévision, l’exilé de la radio de Hull avait désormais un bureau très précieux au quatrième étage de Radio-Canada, à Montréal. Sa porte était grande ouverte aux jeunes (et moins jeunes) dramaturges du territoire. Beaulne avait fondé dans son studio numéro 13 sa série :  » Nouveautés dramatiques « .
Le public pouvait y entendre les textes inédits des Yves Thériault, Eugène Cloutier, Guy Dufresne, des jeunes Marcel Dubé, Jacques Languirand, Pierre Perrault et combien d’autres.
Cet inestimable banc d’essai fut un formidable premier levier, premier encouragement à écrire. Je dois à Guy Beaulne, à la liberté totale de ces « Nouveautés dramatiques « , d’avoir voulu devenir écrivain, plus tard romancier.
Beaulne était toujours enthousiaste, d’un optimisme stimulant et audacieux, il ne craignait pas les innovations. Le prestige de la SRC s’est construit par cette sorte de pionnier. Nous serons nombreux à ne jamais l’oublier par-delà la mort.

SOUVENIR DE JULIETTE HUOT

Ah b’en quand on a su ça!  » Pas croyable « , disait ma mère épatée du fait: la fameuse Juliette Huot, louait un chalet à Pointe-Calumet, au bout de l’est, boulevard Lachapelle, pas loin du  » Calumet Country Club « .

Quelle fierté pour le petit peuple de cette villégiature populaire des bords du Lac des Deux-Montagnes. Ça jasait, ça épiait. Ça racontait :  » Imaginez-vous donc qu’on y voit souvent Gilles Pellerin, Serge Deyglun, Denis Drouin. Est très recevante. Paraît que Juliette Huot fait des spaghettis dont ils raffolent dans l’avenue Lamothe!  » Nous avions su qu’un lot d’artistes allait dans le Maine, au bord de l’océan, d’autres, disait-on, allaient en Gaspésie au bord de la mer ou du côté du Bic, ou dans Charlevoix, mais avoir une vedette de la radio à Pointe-Calumet oh que c’était flatteur!  »

La  » Juliette s’ajoutait aux  » personnalités  » du lieu populiste : le chef de police de Duplessis, Hilaire Beauregard, le jeune annonceur Réal Giguère, ou Robert Rivet, ou encore la chanteuse française Michèle Sandry, établie au Québec. Mon ami Tit-Yves habitait pas loin de cette avenue Lamothe et potinait volontiers:  » Elle a organisé un fameux de gros party samedi soir dernier, ça riait, ça criait là-dedans! Ça chantait!  »  » Vendredi soir, on a vu, en personne hein?, Jacques Normand!  »  »

L’autre dimanche, sa bande et elle, ils se sont baignés en s’arrosant comme des  » yables « , fous comme des balais.  »

Un bon soir, Raynald, Tit-Yves et moi, on jouait sur la plage de l’hôtel  » Château du lac  » et l’inévitable Tony, bigle et râlait ses  » Aïe Marie, aïe Marie! « , Budy Fasano était au piano et puis, tout d’un coup, et on a entendu le MC gueuler :  » Votre attention, mes dames et messieurs! Une bonne main pour accueillir nulle autre que mademoiselle Juliette Huot qui nous fait l’honneur de sa présence!  » Tonnerre d’applaudissements.

On a couru au chalet pas loin de là :  » M’man, m’man! Juliette Huot est au Château!  » Ma mère qui sortait rarement n’a rien dit, elle a mis sa robe de sortie et est partie fureter au  » Château  » avec sa voisine, Orifice Scarpaleggia. Juliette Huot, jouant si souvent les mères à famille nombreuse, c’est avec elle que notre mère s’identifiait le mieux.

Chère Juliette, aux rivages du paradis tant mérité par ta magnifique carrière et ton dévouement aux  » Petits frères « , bonne baignade et que Saint-Pierre brasse de bonnes pâtes pour toi et ta bande!

Claude Jasmin (écrivain)

Sainte-Adèle. (17 mars 2001)

HOMMAGE À PAUL BUISSONNEAU

Lu à Télé-Québec : » Le plaisir croit avec l’usage » (mars 2001)

HOMMAGE À PAUL BUISSONNEAU
Par Claude Jasmin

Mon cher Paul, Trenet est mort et on voit ta photo, jeune et maigre, dans Le Figaro et Paris-Match, c’était avant.

Paul! Au parc Rouen, le vieux M’sieu Mochon au « brandy nose » est mort! Son petit chat aussi.

Paul! Où as-tu remisé tes vieux stores vénitiens peints et  » toastés des deux bords  » pour ton  » Orion le tueur « ?

Paul? Tu m’avais enseigné comment faire péter de la poudre sans danger pour Orion-Jean-Louis Millette, lui qui t’a fait crier:  » Jean-Louis! C’est la première fois que tu me fais de la peine!  » Frissons partout dans le mausolée improvisé du TNM.

Paul! T’en souviens-tu assez des parcs au soleil, l’été, d’au de là de Pointe-Saint-Charles jusqu’au bout du Bout de l’Île.

Paul! Où rouille-t-il ton vieux camion-roulotte? Dans quelle cour à scrap de la municipalité? Tombeau magique, coffre aux trésors des enfants qui n’avaient pas les moyens d’aller en villégiature.

Paul! Est-ce que tu chantes encore une de tes chansons:  » Il pleut, il mouille, je suis comme un grenouille?  » L’inventeur de  » jeunesseries  » télévisées, Fernand Doré, se laisse oublier, avec tous ceux qui t’ont permis l’inoubliable  » Picolo « , ton bel Arlequin de quatre sous!

Paul! Je te revois au parc Henri-Julien parler aux enfants sans complaisance, d’égal à égal, pendant qu’un gringalet surdoué t’attend avec sa petite machine à coudre portable, François Barbeau.

Paul! Je te revois  » barguiner  » chez le cordonnier de la rue Rachel pour quatre paires de bottines passées-mode!

Paul! Où as-tu caché tes supports à linges  » accordéonnesques  » pour ton inoubliable  » Tour Eiffel qui tue « ?

Paul! « Guenillou » surdoué, regrattier d’imaginaires, brocanteur de rêves, « quêteux » métaphorique, tu inventais ta bande-à-bonnot autant avec l’Yvon de Saint-Henri que le Latulippe d’Hochelaga.

Paul! Comme tu riais, en 1952, au vieux marché Amherst, en 1952, pendant qu’on pissait ensemble dans les fioles de l’examen médicale pour aspirants-fonctionnaires de Claude Robillard.

Paul! Toi qui étais l’ami de la môme Piaf, qui avait chanté, avec tes célèbres  » Compagnons  » au Maroc et jusqu’en Égypte, à Las Vegas et à New-York chez Ed Sullivan, je te regardais, médusé, dans ce coqueron derrière le vieux Stadium, cousant des oreilles de peluche pour le lion Sabourin, des moustaches de crin pour la tigresse Clémence, et des queues de laine pour le chat matois Millette et le tigre Luc Durand, tout ton  » carnaval  » d’animaux selon Prokofief.

Paul! Tard, le soir, au lugubre Centre Campbell, sous la fumé de la Molson d’à côté, tu fourrageais dans tes costumiers de friperies pour des troupes d’amateurs pauvres,.

Paul! Mon voisin de  » La petite patrie « , Claude Léveillée, n’en revenais pas quand tu me commandais un décor en forme de cage à oiseaux! Mobile! Et devant s’ouvrir avec tout le mobilier accroché aux murs! Toi, fou d’ « Oiseaux de lune » selon Marcel Achard.

Paul! Tu sacrais en québécois, tu grognais puis tu t’ illuminais devant un tordeur de lessiveuse tordu, un carrosse de bébé cabossé, un abat-jour éventré, une pompe à bras déglinguée, un cornet de phonographe ébréché , une horloge éviscérée.

Paul. Salut  » surréalisateur  » de vidanges, salut métamorphoseur de rebuts, tu faisais école sans le vouloir. Sans le savoir tu annonçais des Maheu, des Lepage, tous les autres  » visualisateurs  » d’aujourd’hui.

Paul! À l’aéroport fatal du temps qui passe, où se sont évadés tant de camarades, tu joues le plus sourd que tu n’es, il vante devant nos portes d’accès et une voix grésille dans un mauvais micro :  » Les passagers pour l’au-delà, veuillez vous présenter à la Porte numéro 13. » Mais toi, tu mourras dans cent ans, alors tu fais des pirouettes dans ce hall des pas perdus avec tes godasses chaplinesques, tes bretelles pendantes sur le pantalon d’ un Auguste rougi.

Paul, tu ressembles plus que jamais au poulbot dépenaillé de la rue Mouffetard qui bafouait les bombardements parisiens au dessus de ta tête de gamin déjà ouvrier-couvreur.

Paul! Tu resteras toujours un Québécois indispensable, inoubliable et d’anciens voyous, du fond des ruelles, des parcs et des scènes, te disent merci. Merci pour tant de beaux rêves éveillés.

Paul, enfin, tu nous donnes envie de chanter :  » Il y a longtemps que l’on t’aime et jamais-jamais on ne t’oubliera.  »
Fin.

BERNARD-HENRI LÉVY ET SON « SAINT SARTRE »

VOICI UN TEXTE PARU DANS LA PRESSE MAIS ,ICI, SANS LES 4 COUPURES

par Claude Jasmin

Monsieur l’éditeur, votre jeune lectorat doit savoir qu’après la guerre, Sartre fut pour nous, jeunes artistes et intellectuels du Québec, une lumière, un phare, un modèle de conduite pour la gauche québécoise. À Montréal, à cette époque duplessiste, on avait osé monter, dans une suite d’hôtel, sa pièce mise à l’index, « Huis Clos » ‹L’enfer c’est les autres »‹ devant un Sartre médusé. Cela avec notre surdoué comédien Robert Gadouas, hélas suicidé prématurément. En Europe, Sartre enrégimentait dorénavant sous ses drapeaux rouge communiste une majorité d’existentialistes. Le maître déclarant: « un anticommuniste est un chien! » Le « Livre noir du communisme parle de: « veaux suiveurs et aveuglés ».
J’avais lu une première biographie du « pôpa » de l’existentialisme écrite excellemment par Annie Cohen-Solal (Seuil éditeur). Récemment, j’ai lu celle de Bernard-Henri Lévy (Grasset éditeur). Renversant! C’est, le plus souvent, une hyper super hagiographie, c’est « Saint Sartre », comme il y eut le « Saint Genet » de Sartre, assommant d’éloges Jean Genet, le réduisant longtemps à l’impuissance. Tenons-nous bien, selon Lévy, récupérateur insolent, Sartre est mort en odeur de sainteté. Le chantre aveuglé des dictateurs ‹Staline, Castro et Mao‹ y est transformé en négateur de ses ouvrages, repentant spiritualiste. Une imposture, une fumisterie que même le goguenard Bernard Pivot n’osait pas condamner sur son plateau tant ce Lévy nouveau l’intimidait.

DEUX ÉCHECS DE SARTRE
Cohen-Solal avait bien narré les premiers cheminements politiciens de l’auteur de « L’être et le néant », de « Critique de la raison dialectique ». On y voyait d’abord un Sartre fêté, avant le conflit mondial, adoubé par le « maître » de la NRF-Gallimard, un Gide qui, devant le manuscrit du premier roman, « La nausée », affirmait: »Il a du génie, faut publier ». Un peu plus tard, la France envahie par les Nazis, Sartre va tenter de réunir tous les résistants et fonde donc un groupement. Il part (avec sa caisse de résonance, Simone de Beauvoir, chercher des appuis solides. Or, dans le Midi, Gide, retraité de tout, lui claquera la porte au nez. Or, Malraux, en attente de jours meilleurs lui aussi, lui rétorque: »Non, je n’embarque pas, c’est trop tôt ». Dépité, Sartre n’arrive donc pas à constituer son mouvement unificateur. Premier échec grave pour Sartre. À Paris, les nazis allemands et leurs collabos vont tolérer la présentation de ses pièces de théâtre (dont « Les mouches ») qui sont d’un tel symbolisme qu’ils ne dérangent donc pas le nouvel ordre établi, ‘brun ».
Cophen-Solal raconte qu’après la guerre, Sartre tente, nouveau essai politique, de réunir tous les socialistes (communisants ou non). Ignorant total de la « praxis » politique, Sartre va encore échouer complètement et la brillante biographe constate que ce deuxième échec « électoral » entraînera le philosophe dans sa funeste dérive: le stalinisme aveugle. Sartre décide donc de rallier une « grosse machine politique efficace »: le parti communiste français, aux ordres de Moscou. Ainsi Sartre, jadis « esprit libre », s’englue dans le totalitarisme soviétique. « Un anticommuniste est un chien! »

AU STALAG, SARTRE MUE!
Jeune prof de collège au Havre, comme sa « servante » Simone-le-Castor, le premier Sartre était un libertaire pessimiste, un individualiste farouche, (aussi, ce fut publié et commenté) un sinistre suborneur de mineure. Il va muer. Soldat (météorologue-amateur) lors de sa captivité, le néantiste, le nauséeux, le nihiliste ouvre les yeux, découvre les vertus de la fraternité soldatesque et le voilà transformé en néo-solidaire. Libéré du stalag allemand, pour raison de santé, ce sera donc cette première tentative de ralliement et son premier échec. Les autres c’est encore l’enfer! Et viendront ses « noces noires » avec l’horreur, le dictateur Joseph Staline. N’importe quelle arme pour déstabiliser l’infâme « bourgeois de droite » qui règne sur la France libéré, le Général De Gaulle. Il va le haïr de toutes ses forces, sans cesse. « Élections, piège à cons! » Complètement déboussolé, devenu vieillard ahuri, récupérateur des extrémistes, Sartre va même fleureter avec le terrorisme. Il se réjouira du massacre célèbre aux Jeux olympiques en Allemagne.!
L’ex-farouche misanthrope, l’Alceste dédaigneux, deviendra le zélateur du totalitarisme. Invité à Moscou, il joue l’aveugle, ignoblement, contrairement à Gide qui avait dénoncé courageusement le soviétisme.. En 1956, Sartre fermera les yeux face à l’écrasement de Budapest Il faudra attendre 1968, Prague sous les chars moscovites pour qu’enfin il se secoue un peu. Cohen-Solal, objective, sans juger, raconte tout cela. Au fameux « Congrès de la paix » ‹ infernale machine de propagande déguisée en grand concile du pacifisme et où plusieurs Québécois candides vont accourir‹ Sartre trône et se fait applaudir: « Le salut des hommes viendra par le soviétisme ». Je sors d’une relecture du livre de Simon Wiesenthal qui illustre efficacement le lien entre nazisme et soviétisme. Surtout en Autriche-l’antisémite.
L’enquête philosophique », 600 pages, de B.-H. Lévy forme le pavé d’un odieux pacte de solidarité ignoble entre philosophes, avec, ici et là, quelques reproches édulcorés. « Le siècle de Sartre » tente de transformer ce misérable, cet allié des dictateurs ‹Staline, Castro et Mao‹ en « Saint Sartre ». Lecture déroutante pour ceux qui ont lu Cohen-Solal et appris définitivement que notre héros de jadis, notre phare du temps de notre jeunesse naïve, fut le « collabo » actif du totalitarisme, le chantre d’un marxisme dévoyé.

À TU ET À TOI AVEC SARTRE!
Or, dans le sac de l’hagiographe, il y a un drôle de chat et Lévy va le faire sortir. D’abord, confidence éclairante, B.-H. Lévy nous apprend qu’il fait un retour au judaïsme. Pourquoi pas? Vive le ré-enracinement! Or, quelle coïncidence?, Lévy nous révèle que, sur son lit de mort, Sartre lorgnait lui aussi vers le judaïsme. C’est que le vieillard cacochyme s’est déniché une nouvelle « caisse de résonance », une nouvelle « ‘Simone », un certain activiste, ex-militant d’extrême gauche, de « la Cause du peuple » plus ou moins retraité, Victor Serge. De son vrai nom, Benny Lévy. Il est l’ultime confesseur de Sartre. Ce jeune effronté est à « tu et à toi » avec le vieux maître. Ce Lévy-numéro-deux brasse Sartre, le secoue, le fait renier ses ouvrages et ses actions. Le repentir tardif a été enregistré et se fait vite imprimer, puis le jeune « abbé-rabbin » court porter ce brûlot au Nouvel Observateur. Son directeur, Jean Daniel, en tombe sur le cul, contacte Sartre pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un canular. Mais non, Sartre persiste et signe. L’auto-révisionnisme, l’aveugle Sartre, se fait lire dans la revue de Daniel sous le titre « L’espoir maintenant ». En format livre, ce sera: « Pouvoir et liberté ».
Stupeur partout! Un disciple s’écrie: « C’est un affreux détournement de vieillard! » C’est le scandale dans la chapelle sartrienne de stricte obédience. Ce Sartre en Saül sur un étrange Chemin de Damas révolte les entourages de l’aveugle soi-disant contrit. Malade gravement, aveugle et faisant sous lui, ses zélotes avancent qu’on a mis Sartre « à la question ».
Or, dans « Le siècle de Sartre », Bernard-Henri Lévy, lui, n’y voit aucune manipulation. Mieux, il découvre que le confesseur de Sartre, Benny, fréquente, tout comme lui, le vieux philosophe judaïque parisien, Levinas. Que ce Lévy-numéro-deux fut une sorte de « go-between » entre son illustre moribond et ce philosophe de la judaïtyé. Pour B.-H. c’est Sartre-nouveau-né! C’est le rimbaldien Paul Claudel à une messe de minuit, à Notre-Dame, derrière une colonne, qui se convertit! L’aveugle voit enfin la lumière, découvre un lien inédit entre solitude (Sartre rédigeant « La nausée ») et solidarité (le Sartre du stalag), qu’il aurait suffit que Sartre sache mieux lier ces antipodes.

RÉCUPÉRATION HONTEUSE
Ce Lévy-numéro-deux, Benny, a donc été l’exorciste de Sartre. Horresco referens! Voici Sartre en « témoin de Jéhovah ». De Yahvé! Muni de ce témoignage « agonique », B.-H. Lévy court chez son gourou Levinas et découvre que le « baby-sitter » du « vieux Sartre », ce Benny en veste de cuir, fréquente lui aussi le même guide spirituel, Levinas. Alors B.-H. sous-titre un chapitre: « Un Sartre juif? » Avec un point d’interrogation mais il répond: « oui! » Un peu plus loin, B.-H. sous-titre: « Juif comme Sartre ». Voilà donc Sartre, grand sceptique, athée farouche, agnostique impétueux, sauvé par Le Livre, par le message biblique de l’ancien Testament. Faut le faire!
Ce jeune exorciste, Benny, est maintenant, nous apprend B.-H., exilé en Israël où il étudie, se spécialise dans le Talmud. Conclusion: le grand hérétique, Sartre, a pu mourir en paix! Pour clore son enquête-biographie, B.H. Lévy raconte que le poète Mallarmé disait qu’un jeune poète qui meurt ce n’est qu’un fait divers( pauvre Rimbaud!) mais qu’un vieil écrivain, au moment où enfin il comprend tous ses moyens, où il est enfin disposé à commencer son oeuvre, et qui meurt, cela, ‹ seulement cela‹ est une tragédie! Alors, B.-H. va conclure: il faut donc excuser les déraillements de Sartre. Mourant,. avance-t-il sans rire, Sartre était redevenu un tout jeune homme, un homme nouveau, prêt à vraiment commencer son oeuvre. C’est écrit, noir sur blanc.
Après avoir paralysé, juste avant la guerre, pour deux décennies le romancier Mauriac par une critique vitrioleuse, dans la NRF: (« Dieu n’a pas d’imagination et M. François Mauriac non plus! ») après avoir assassiné symboliquement son ami Camus (pour « L’homme révolté » et « Le mythe de Sisyphe ») dans sa revue « Les temps modernes », après avoir sanctifié trois dictateurs ‹emprisonneurs et installateurs de camps pour dissiendente et esprits libres‹ Sartre confessé est rajeuni, pardonné, en état de grâce! Le moribond se trompait sans cesse mais, potion magique, poudre de perlimpinpin, le Sartre-Lazare, tout rajeuni, sortant de son tombeau, allait tout recommencer.
On s’incline bas devant cette « récupération ». Pas par respect. Par envie de vomir. C’est le vaillant Hugo de « Les mains sales » ‹pièce que Sartre interdisait de représentation par courtoisie envers les soviétiques‹ masqué en Hoderer hallucinant. Ça suffit. Je m’en vais relire le roman « La nausée », tant aimé à 20 ans, relire « Les mots », splendide autobiographie de son enfance, tenter de revoir « Les mains sales » (avec Daniel Gélin) en vidéo-cassette. À la Boîte noire? Comme on relit le Céline romancier malgré son antisémitisme effroyable du temps de l’Occupation en France. Ou Louis Aragon, le poète, malgré son stalinisme puant.
Est-ce que, sur son lit de mort, le philosophe B.-H. Lévy, nous fera le coup, à son tour, de renier tous ses ouvrages? Ce serait trop facile. Sartre fut l’entraîneur néfaste qu’il fut, point final! Cette grotesque fable d’un Saint Sartre, illuminé par judaïté impromptue, ne colle pas. Il faut relire le « Sartre » d’Annie Cohen-Solal et éviter la foutaise de cette enquête folichonne.
On en discute à « claudejasmin@claudejasmin.com ».

POUR GÉRALD GODIN

«Elles me parlaient de toi et je riais tout seul, Godin ,les filles des Trois-Rivières, des hommes dans des tavernes se souvenaient du comique trifluvien, des gars-draveurs, sans eau bénite mais avec beaucoup de sacres, ils parlaient d’un beau frisé

ta mère ne riait plus, ton père s’en allait, toi, le petit snoreau qui jouait dans les caniveaux, rue Notre-Dame, toi, le timide enfant à sa moman

Godin, tu devenais un important un beau jour et des conducteurs de charettes enlevaient la casquette, ça te faisait drôle, ca te faisait ni chaud ni frette, tu restais le petit morveux de la Mauricie d’en bas, le petit tarlais de Duplessis, Godin, il y avait des jours tristes, il y a eu du bon temps, tu as été le valet des écrivisses avec et sans pinces et aussi le roi des beaux parleurs, tes cantiques étaient des cantouques et tu jetais tes mots au fond des journaux, pelures de patates chaudes, tu rêvais aux ouvriers mortifiés, tu songeais aux exilés dépenaillés, tu faisais ton curé, ton malin, ton petit ministre et tu restais le nez au vent, accroché aux barrages politiques, jouant l’incrédule, l’insoumis

il n’y avait que des mots ourlés, que des chansons, celles de ta blonde pauline et celles du populo, tu rigolais sans cesse, tu congédiais tes cauchemars, tu éloignais ton chauffeur, tu devenais transparent et tu redevenais naïf l’enfant de chœur de l’église au bord de la Saint-Maurice, tu rapetissais et d’autres t’agrandissaient, tu fuyais dans tous les horizons, les pourris et les rêvés, tu étais resté le Poète et la tête t’a fait mal le jour où t’avais enfin ta campagne et cette migraine du diable t’aura joué un sale tout

tu riais jaune et tu chantais faux et ton cœur d’entrant se révoltait, tu continuais d’écrire ta poésie d’édredon et de cabanes à moineaux, tu savais trop les prétentions des mots , tu fouillais dans ta vareuse d’éclopé, tu alignais les vieilles affaires

et tu glissais sur les phrases entourloupées comme un dément glisse entre les barreaux de son asile, tu aimais mordre dans l’air, tu n’avais rien de vrai tout autour, tu gardais des grands silences

rue Gilford, tu paradais, tu accrochais des mains, tu voguais en titubant sur des promesses mal faites, tu avais mal partout, tu grognais, et puis tu dévorais des restes de vie

enfant, tu savais tout déjà, plus tard je t’ai vu te sauver d’un film, au fond de l’ombre, avec une fille inconnue

je t’ai entendu te faire la barbe, rue Bayle, un matin de novembre bien gris, tu sifflais des airs de Trois-Rivières

rue Selkirk, tu avalais des cafés, des poèmes et des simagrées, tu cochonnais un article et tu polissais deux vers sans rimes officielles tu gossais de pauvres proses

tu maudissais ta tribu un soir et un matin tu faisais des gâteaux pour ta pauvre petite race de morigénés embarrassants, tu faisais le député et tu représentais la populace, sur des tétraux de bois ravagé

tu grognais des discours improvisés, tu sortais des ardoises de carton et tu laissais des marque: tu griffonnais des éraflures poétiques et des clauses pour des lois à venir

tu aimais parler, tu aimais la langue vivante, mal garnie, mal partie, mal arrangée tu courais vers le train, vers le bus bien plein, vers Québec, vers les Plaines et tu revenais de nuit dans le temps d’avant la gloriole et les simulacres

je t’écoutais rager, pleurer dans des épaules étroites

tu te sortais le nez dehors et tu frappais les culs terreux, les rampeurs, les quémandeurs, tu supportais l’apatride fiévreux et tu blasais le gros matou dans sa limousine Calfeutrer

tu es Godin et sur Godin j’allais bâtir un empire pour rire, on s’esclaffait des estaminets

jeunes on paradait rue Guy, au Pub Royal, on chantait faux, la nuit les pieds crochus, on se tapant des blondes, on ayez carafes de houblon, des cruches de vin rouge

le Grec souriait dans sa boutique et des agneaux tremblaient mais toi, toi, le poète désossé, le grand funambules tu te gargarisais et les organisateurs frais rasés te collaient au train , tu baignais dans des mots trop beaux pour nous, tu promettais des avenirs à nous tous: les frigorifiés du destin française

tu encourageais la fille de chambre au motel du salut perdu, tu stimulais des itinérants aux dos de velours, tu ne t’ennuyais: jamais grand flanc-mou d’escogriffe, Godin oh mon vieux Godin, nous avons perdu tes grimaces, nous avons trop couru après l’air du temps, tu voyais des anges partout, le diable te maudissait, toi et ton grand cœur, porte de grange ouverte, tu as été le fou de nous tous, le fou furieux, le dégingandé frétillant, le compositeur de foleries, le balanceur de balles de nuages, le grand prosateur de tout

Il y a longtemps que je te voyais aller et jamais je ne t’oublierai, mon serpent de vent, mon cerf volant, mon ténébreux des rivières à trois, mon enfant rosé, je vais continuer de te raconter, tu peux nier tout, tu pourras t’esclaffer encore et encore, il reste que je sais qui tu es, qui tu as été, je t’ai connu, sans que tu le saches sur les rives d’argenterie de ton coin de pays, Félix a chassé ce pays et les pitounes roulent pour toi pour l’Éternité, tu es un chinois, tu es italien et portugais, tu es de partout

tu faisais le nigaud et tu grommelais des imprécations dangereuses contre ton chef et un autre colonel, tu prenais tous les risques, tu avais ta chaloupe de sauvage, ta plume aiguisée, tes petits calepins, des carnets de notes sur la folie des mots d’amour

tu aimais nous mélanger et, l’épivardé, tu te sauvais de nous les enfargés dans les fleurs de ta moquette poétique, tu cantouquais à qui mieux mieux, démonté, défoncé tu caracolais en des rimailleries inédites et on buvais ta lamentation grise ou rose

tu voulais devenir fou le lendemain tu souhaitais prier à genoux dans la verdure d’une femme, tu aimais ta vie de fou, tu râlais pour faire taire les thuriféraires

tu es un garnement, un effronté, tu allais à la pêche aux songes creux, enfant, aux perchaudes sur le quai de ta vieille ville

tu avais tes oncles et tes tantes, tu avais tes souvenirs un album doré sur tranches

ô les photos de tes mots s’imprimaient en lettres incendiées

Godin, ô mon vieux Godin, que de chemins sous tes pas de draveur de mot bien rustres

que d’images dans ta tête blessée, que de rires étouffés, à l’école et au parlement

ton peuple mercériste était ta bande, les fidèles s’accrochaient un quête un job, tu lui trouves un radeau de vie

l’épave maladie est encore un cargo de richard, tu te moquais, tu crachais dans la soupe, tu ricanais devant le petit grand René, tu jouais la carte malice, tu léchais une souris de chocolat, tu as fait ta première communion debout en riant, tu jouais à ne trouve jamais dans les petits sentiers des forêts mauriciennes

Godin mon sacripant de Godin, tu as été une étoile filante si rare, un si soleil étonnant soleil de feu qui glace, forestier en ville, tu déroutais les complimenteurs, les élogieux intéressés tu savais grimacer aux vitrines du pouvoir, tu n’avais qu’une envie : celle des mots sonnants.»

Texte présenté sous pseudonyme au concours organisé par l’Union des écrivains (UNEQ), le café «Porté Disparu» et la SIDAC du Plateau Mont-Royal

Premier Prix, été 1997

Texte inédit

publié dans le recueil de poésie «Albina et Angéla», La mort, la vie, l’amour dans la Petite Patrie» chez Lanctôt Éditeur, printemps 1998

Transcrit par Laurent Barrière

SI NOTRE TERRE S’AFFADIT, IL Y AURA MIRON

« Si notre terre s’affadit, il y aura Miron »

Par Claude Jasmin

Texte présenté sous pseudonyme au concours SIDAC Plateau Mont-Royal

Lauréat, été 1997,

TU ES PARTI, le poète? où vas-tu aller? Gaston Miron, où?

Ne nous quitte pas , ne va pas trop loin Gaston Miron.

Tu n’avais pas fini ta besogne, poète, reste parmi nous

J’entends encore ta voix de mâche-fer, Gaston Miron le poète

Au dessus de la ville, on voit encore tes marques, tes signaux

TU N’ES PAS PARTI, le poète, pas vraiment, je t’entends encore

Tes rires à pleine gorge, tes imprécations, ta poésie raide

Reste un peu, reste à veiller Gaston Miron

Ne me quitte pas, le poète, veille sur moi, veille sur nous tous

Hante la ville, épie nos campagnes, Gaston le poète

Toi, le grand rôdeur de nos angoisses

Reste un peu parmi nous, encore un peu, juste un peu ai.

TU ES PARTI trop vite, trop jeune, tu me manques Gaston Miron

Sois le bon fantôme de nos nuits, la lumière dans nos vies

Ta parole nous hante, tes mots nous cernent encore, le poète

Mon grand disparu trop tôt, fais moi signe Miron

Miron, ta trace est partout, dans mon cœur, sur nos visages

TU N ‘ ES PAS VRAIMENT PARTI, je me souviendrai de toi

Ta frustre silhouette dans nos rues et nos squares

Mon beau bonhomme de âge, mon monument d’humanité

Gaston Miron, tu restes mon image lumineuse, mon beau souvenir

Regarde, Gaston, nous restons debout dans ton pays magané

Regarde, nous lisons ta parole survoltée, ton langage d’amour

Baptèche, Miron. tu n’es pas mort le poète le bel original

C’EST VRAI, TU ES PARTI mais je tiens ton héritage de mots

Je tiens ton regard sombre, tes cris, tes saluts, tout ton visage

Tu es présent dans nos tourments, dans nos espérances

Ton âme rôde à n’en plus finir dans notre paysage amer

Ton courage, Miron, ta musique, Miron, tout nous est laissé!

TU ES PARTI, le poète, j’ouvre ton baluchon, il y a la vie

Ton esprit plane au dessus de tout, ses grognements, ses soupirs

Ton harmonica ne rouillera jamais, flèche d’or dans nos veillées

Ta chanson d’amitié et d’amour, Gaston, je l’entends toujours

Ta complainte m’enveloppe, Gaston, me tiraille, me trouble

TU N’ES PAS PARTI, le poète, on nous a menti au cimetière

Sainte-Agathe dort mais toi , Gaston, tu es ma vigie

Tu es mon phare de poésie, tu es la mer et le fleuve d’ici

Tu es un bateau ivre de mots, un vaisseau d’or luisant

Tu restes parmi nous, tes pauvres tricots desserrés

Tu mords encore dans tes phrases de toute beauté

TU ES VRAIMENT PARTI avec ton gros dos, tes larmes sucrées

La bouche ridée, les dents serrées, les mots ouverts

Miron, je revois tes mains en ailes battantes

J’entends toujours ton rire, tes éclats, Gaston Miron

Nous écoutons tes pas dans un jardin de dentelles de frimas

TU AS FAIT SEMBLANT DE T ‘ EN ALLER, tu écris, debout, face aux vents

Pas un matin, pas un soir ne vient sans que je te vois

Les jambes écartées, la bouche ouverte, le cœur ouvert

Reste un peu encore, la nuit nous fait peur, Gaston

Reste avec nous encore un peu, répète ton hymne aux rapaillés

Redis-nous ta confiance, poivre-nous de paroles d’argent

NE PARS PAS, ne pars jamais, je te serai fidèle Miron, je t’aime

J’ouvrirai ton livre comme l’abbé un bréviaire sur sa galerie

Je te lirai encore demain et dans l’éternité

Le Saint-Laurent se sauve sans cesse, Miron, reste avec nous

Les Laurentides verdissent et puis s’enneigent, toi, reste ici

Gaston Miron, décembre ’96, m’a fait mal

T’EN VA PAS, le poète, ne nous oublie pas, l’enfirouapé

Je t’entends gueuler dans la tourmente Gaston Miron

Nous t’écoutons toujours, tu ris, tu pleures, tu fais l’ange

Tu te déguises, troubadour gercé au Carré Saint-Louis

Tu fais le clown et tu fais le sage, tu résistes et tu cognes

T’EN VA PAS, Gaston Miron, le temps de la poésie s’incruste

Donne nous la main dans le noir et gigue encore

Tes sourires sont une si belle folie dans nos poudreries

Gaston Miron, il y a des oriflammes rouges sur ta poésie

Il y a du vent, des processions, il y a ton toupet au vent

Voici du point dans ta mort, voici des bras et des plumes

Tu nous as ensemencés avec tes libertés, tes sonorités

TU T’EN ES ALLÉ pour regarder mieux tes horizons du pays québécois

Je le sais, Gaston ,je le sais, arpenteur de nos âmes

Tu es sorti du monde et tu entres dans l’univers du souvenir

Nous apprendrons longtemps tes itinéraires de beau saltimbanque

Nous marcherons dans tes plantations de mots sacrés

TU PEUX T’EN ALLER, c’est un mirage, l’illusion de la mort

Tu es vivant en Gaspésie et en Abitibi, tu bouges un peu partout

Tu restes le gigoteur, le flambeur, le bruyant marcheur

Tes semelles de neige, ton pas de boue, tes allures de grand vent

Tout nous rappelle tes grands coups de gueule dans le pays

VA-T-EN, Gaston Miron, vas-y, vase d’argile, glaise cuite, poème

Va où tu veux, ne te retourne même pas, nous te suivons

Partout, nous écrirons ton nom, dans tous les cahiers de l’espoirs

Va, le poète, l’éternité n’est rien, l’amour est tout

Et tu nous aimais, tu nous a aimés, faibles, médusés, inquiets

VA, VA, VA Gaston Miron, tu es libre désormais, tu as tout gagné!

Notre souvenir, nos haleines, nos sueurs, notre amour total.

Fin

Transcrit par Laurent Barrière