QUAND TU VIELLIS !

Quoi donc peut lancer vers une chronique ? Je lis : vieillis, c’est le désert quand vient le grand âge. » Vrai et c’est assez pour me faire rédiger. Oui, terrifiant, vous verrez jeunes gens. Un jour vous prenez conscience d’être devenu une sorte de « survivant ». Pas moyen d’éviter ça en lisant les nécrologie. Des amis partis ! Un ami d’enfance ou de mon adolescence. un qui riait avec vous… Soudain :« finita la comoedia ». La cruelle Camargue fauche, fauche.

MORT DE ROLAND : Roland Devaux venait de m’inviter à séjourner chez lui, dans son nouveau « home » la belle île au bord du Pacifique.Victoria, il avait gagné à la loterie et riait au téléphone, ragaillardi par un si beau sort en fin de vie. J’avais promis mais une semaine plus tard, nouveau coup de fil. Mort subite ! Roland, c’était toute mon enfance dans Villeray, il y était le chef de notre petite bande, batailleur de mes ruelles avec manches de moppes, lance et épées de bois. Contre les « maudits blokes », Gordon, Collin, voyous irlandais des rues Faillon, Berri, Lajeunesse (de Holy Family). Roland : beau plongeur audacieux au bain public de la rue St-Hubert. Aussi soupirant de ma soeur Marcelle. Il m’avait enseigné la boxe dans son hangar, coin Jean-Talon, aussi la levée d’altères, avec poids de ciment coulé dans des chaudières !

MORT DE JUJU : Julien, dit Juju, voisin rue Jarry d’un René Angelil s’égosillant sur son balcon comme un Roméo. Juju qui, pour se payer ses études en droit, vendait des glaces (20 essences !) chez « Robil », rue Lajeunesse. Qui fit carrière chez Bell. Julien, ado parmi les ados, était un fou de théâtre. Étudiant à Ste-Marie-les-jésuites, il fera le metteur en scène aux côtés de Monique Miller pour le premier Dubé : « De l’autre côté du mur ». À cause de ses encouragements, je rêvais à 17 ans de devenir un acteur fameux.

MORT DE JEAN LÉVEILLÉ : Jean, décorateur efficace, qui signa mes décors pour une dramatique signé Paul Blouin (mort lui aussi) : « Blues pour un homme averti », défendu par un Jacques Godin brillant. Léveillé était mon voisin de cagibi à Radio-Canada. Grand frère de Claude-le-poète-chanteur (mort lui aussi), né rue Drolet avec un papa chantre et une maman pianiste. Jean restera le discret, le timide confident précieux. À une rencontre de « vétérans de la SRC », Jean et moi découvrons avec peine de ces retraités amoindris, un avec cannes, un autre avec béquilles, un avec déambulateur et pris d’alzeimer. Un en fauteuil roulant. Même un camarade avec une jambe coupée !

MORT D’UBALDO FASANO : mon plus cher ami. Ubaldo, le « rital », cruelle perte car c’était un vrai fou de musque, le compositeur-arrangeur du célèbre JAUNE de Ferland. Tout jeune, il pianotait aux « mariages d’Italiens » et fit le pianiste des pianos-bars. Ainsi, mon Baldo aidait sa famille de la rue Papineau; La RCMP avait flanqué en camp de concentration (à Petawawa) son maçon de papa, injustement soupçonné de « mussolinisme fasciste ». Quand je voulus organiser une demande d’excuses d’Ottawa, Ubaldo m’en empêcha : «  non, non, Claude, c’est le passé, faut vivre le présent. » C’était tout Ubaldo, pacifiste calme, philosophe souriant. Que de rieuses vacances nous avons passé avec lui (et sa douce France Bergeron) dans les stations balnéaires du New Jersey et du Maine. Amateur de « farces et attrapes », Ubaldo avait inventé une prodigieuse « machine à péter ! » qui avait fait paniquer une Monique Duceppe candide à Nantuckett Island un soir d’agapes joyeuses. Je pense à lui souvent et je souris. Mais ce maudit désert…

Décès d’un céramiste surdoué

Mon petit camarade en céramique à l’École du meuble, Maurice Savoie, vient de mourir chez lui, à Longueuil. Paix, paix, paix… à ce modeleur de terre cuite « émérite » ! On peut se souvenir de lui en croisant dans le Métro (aux entrées des Morgan’s et Eaton) ses magnifiques hautes fresques d’argile cuite et décorée. Une briqueterie étonnante, des portiques hors du commun. Inoubliable aussi : sa collection de si beaux oiseaux d’une céramique émaillée inouïe !

Le docile, sage élève, Maurice Savoie, mince, souple, maigrelet élégant, était d’un caractère timide. Studieux, il se cherchait déjà un style bien à lui. Indifférent aux modes de l’heure, à un certain modernisme, il couvait en lui une création vraiment personnelle. Tournant le dos aux luttes en cours à cette époque , mon petit camarade, un jeune homme de peu de mots ne nous permettait pas de deviner qu’il deviendrait un créateur original, souvent fécond aux créations singulières.

Que ses oiseaux, d’une glaise légère, l’accompagnent au paradis promis !

Publié dans Le Devoir, 13 mars 2013

MOREAU AU FOND DE LA CLASSE !

 

 

Il n’avait pas vingt ans en 1963 ce jeune blond trouble-fête venu d’Ahuntsic qui jouait au pitre populaire dans la dernière rangée de l’amphithéâtre de l’Institut des Arts appliqués. Là où je tentais d’enseigner l’Histoire de l’art moderne. Partout on entourait ce brillant trublion, on l’admirait et je devrai reconnaître ses talents le jour où je le surprendrai à m’imiter cruellement dans un couloir juste avant mon cours. J’avais ri.

Tout jeune, Jean-Guy Moreau —qui vient de partir pour rejoindre Serge Grenier au Paradis promis— voulait se faire potier ! Il était donc à l’IAA, étudiant en céramique. On pouvait déjà prévoir un jeune artisan « comique » dans son futur atelier de tourneur de pots. On sait bien qu’avec ses amis d’Ahuntsic (Charlebois et d’autres), Moreau abandonnera vite l’argile pour plutôt « modeler » d’étonnants portraits.

Ses dons, parfois renversants, vont le conduire à une puissante renommée, incontestée, dans le domaine de l’humour québécois. Sa galerie de figurines bien vivantes —hors de la glaise cuite et figée— lui mérita, et très rapidement, une très solide réputation. Une gloire même et qui va durer longtemps.

Ensuite Moreau, sorte de prestigitateur renversant à l’occasion, marionnettiste épatant, traversera, les décennies défilant, des hauts et des bas. De jeunes bougalous le bousculeront, c’est fatal. Peu importe, ce « sculpteur en éphémérides » —et c’est la cruelle loi du genre— restera dans les mémoires. Moreau a su dépasser l’imitation étant très capable de créer, d’articuler, de mettre e scène, de brèves pièces dramatiques autour de ses « personnages ». Ses « victimes », dont l’ex-maire Drapeau, étaient flattés alors de faire partie d’une vaste galerie bien désopilante, aux sketches intelligents allant bien au delà de la simple caricature.

Claude Jasmin

(écrivain et ex-prof à l’IAA)

GUY MESSIER : PIONNIER

 

 

Messier vient de mourir. Il a travaillé longtemps, comme fondateur organisateur pour  ce qui se nomma « la télé éducative ». Mais on doit se souvenir qu’il a cassé un temps chétif, quand —à part La Roulotte de Buissonneau— il n’y avait, pour la jeunesse, que des « séances de paroisse », un théâtre de pieux patronage et un ou deux pageants édifiants par année. C’est lui, Guy Messier, qui a rassemblé des talents neufs, un monde talentueux, avec qui Messier-le-pionnier a fondé «  Le Grenier », une troupe de théâtre bien à lui composée de  fougueux troubadours itinérants. C’était un sorte de coopérative, alors chacun gardait tous ses droits sur sa création. Ainsi, personne n’a su, par exemple, que c’était Guy qui fournira tant de « caractères » clownesques. Cela du populaire « Pirate Maboul » (Létouneau) jusqu’à cette Franfreluche (Kim Yaroshevskaïa, qu’on peut, ces jours-ci  admirer au Rideau Vert). Sans le jeune rassembleur et animateur Messier vers 1958, il n’y aurait pas eu ce vent neuf, cette ribambelle de personnages rocambolesques pour divertir sans moralisme gnan-gnan tant de jeunes téléspectateurs. Merci Guy !

 

Claude Jasmin

Écrivain, Ste Adèle.

 

 

MORT DE JEAN-PIERRE GUAY, POÈTE FOUDROYÉ

 

 

Sale jour de Noël pour ceux qui l’aimaient. Meurt Guay le 25 décembre à Québec. Le landerneau québécois des lettres garde un souvenir embarrassant du récent disparu. Soudain, éclairs et tonnerres  dans le ciel littéraire, des années 1980. Une prose cruelle surgissait, méchante, indiscrète : celle du Jean-Pierre de Beauport. Éclatait un phénomène : des tomes et des tomes de journal intime rédigés férocement, avec une rare folie.

Jean-Pierre Guay, jeune poète doué, coureur de bourses et de subventions, élu Président de l’union des écrivains, entra soudain en une guerre ricaneuse. Impudique, Guay dévoilait tout et, ainsi, blessa ses confidents, certains gravement. « Journal » devenait très vite  « the talk of the litteracy establishment ». Et pas qu’un peu.

Férocement ricaneuse, ciblant tout « le milieu littéraire », Jean-Pierre avait un vrai génie pour inventer des néologismes désopilants, décapants aussi. Sa talentueuse (tueuse !) mitraille de mots  inventés m’éblouissait. Certes, il m’avait mis  avec Les menteurs, les « bloffeurs », un écrivain quoi !

Vieilli, amusé, Pierre Tisseyre éditait tome après tome, ses brûlots fous. Puis il se lassa et stoppa. Guay, diariste privé de son poison revitalisant s’étiola, s’isola, finit par disparaître. Nous étions tous sans nouvelles puis, soudain, le 25 décembre : trouvé mort ! Adieu camarade, vole, vole, avec ces oiseaux de ton Beauport.

Claude Jasmin

Écrivain, Sainte Adèle.

ADIEU CAMARADE FUGÈRE !

Au domaine prestigieux du « Téléthéâtre »,  il n’y avait qu’un (grand) trio de réalisateurs: Carrier, Blouin et, lui qui vient de mourir, Fugère. De 1960 à 1980, ce brillant spectacle télévisé —des jeudis soirs— constitue la gloire passée du réseau public français, l’âme de l’ancien Radio-Canada. À son affiche renommée régnait donc Jean-Paul Fugère, jeune ex-aspirant comédien aux « Compagnons ».

Jean-Paul avait des airs de jeune jésuite fougueux, un visage grêlé, rempli de rides vivaces, il respirait l’énergie et l’entière dévotion aux grands classiques, aussi aux jeunes auteurs québécois. J’ai eu l’honneur d’être parmi ces débutants quand il réalisa mon « La mort dans l’âme » avec un hallucinant François Tassé, héros perdu par la drogue.

Fugère signa cent fois son nom à cette enseigne de haut calibre. Plus tard, le voilà romancier avec un quatuor d’ouvrages, sombres et stimulants récits. Histoires d’une modeste d’écriture, sans afféteries jamais. L’un de ses quatre bouquins racontait la folle quête d’un « habit de noces » chez un tailleur italien de la Plaza Saint-Hubert, quartier d’où il venait (paroisse Saint Ambroise).

C’est lui, le pourtant calme et pondéré Fugère qui sera un des chefs de la célèbre « grève des réalisateurs » en 1958-59. Lui mort, je le revois, au long des années 1960, vaillant bûcheur au grand studio 42, avec ses très précises indications pour les acteurs, les cameramen. Un fameux chef d’orchestre. Sous sa placidité apparente, on devinait une sorte d’urgence. Cela malgré sa voix d’un calme parfait, c’était  « le pilote » d’un navire chargé de « capteurs » aux images, à l’occasion,  éblouissantes. Fugère savait illustrer avec une clarté parfois troublante, les intrigues inventées, ses dramatiques n’étaient jamais ennuyeuses. Il n’y a plus de ces riches téléthéâtres, hélas, il n’y a plus de Jean-Paul Fugère. Que ce paradis promis l’accueille. Adieu camarade d’antan.

 

 

 

 

COURTEMANCHE : « LE REVÊCHE » NOUS A QUITTÉ.

Le brillant journaliste et romancier Gil Courtemanche est parti à jamais. Il était doué, savait nous résumer les actualités d’ici ou d’ailleurs. C’était aussi un homme sombre.

Depuis son décès des mots difficiles pleuvent : arrogance, méfiance, froideur. Des termes durs pour le définir. Pourtant, un après-midi, en Abitibi (à La Sarre) lors d’un Salon du livre, Gil soudain s’ouvrit le cœur devant un petit public et nous fit part d’un tas de confidences avec une bonhomie surprenante, sur un ton d’une grande chaleur. J’en fus fort surpris, c’étaiut es moments exceptionnels.

Courtemanche avait un esprit libre, avait du caractère, un tempérament à part. À l’aéroport de Rouyn ce rare jour d’abandon, je l’avais accosté en lui disant : « Tu as lu le livre de Robin Philpot où lui, il ose partager également les blâmes entre Tutsis et Hutus, au sujet des massacres au Rwanda, qu’en  penses-tu ?» Mon camarade grimaça, me tourna le dos et s’en alla précipitamment, muet. Il y vit une provocation alors que j’aurais voulu avoir vraiment son avis.

Ma mère disait toujours de ces êtres d’un genre misanthropes : «  Un sauvage ! »  Eh bien oui, Gil était « sauvage ». Je ne suis pas du tout certain qu’il aimait son genre; on aurait dit parfois que c’était plus fort que lui. Quand j’avais voulu le remercier pour sa chaude critique de mon roman « Ethel et le terroriste » (dans un revue médicale), il m’avait jeté : « Ca m’arrive parfois d’être par trop généreux ! »

Bon, écrivons : «  mort d’un type revêche ». En belle saison, on pouvait l’apercevoir très souvent à la terrasse de la rue Bernard au Café République. Il y avait son petit coin, sa table de solitaire, dos l’Avenue du Parc, son ballon de vin, ses cigarettes et le regard haut levé vers le mont Royal à l’ouest. Sa solitude. Dans son dernier roman —autofiction) Gil a romancé sa vie, un grand amour perdu, sa solitude, sa crainte de mourir abandonné.

Nous venons de perdre un chroniqueur politique rare.

Claude Jasmin

(Sainte Adèle)

Lapointe est mort, mais ses bouquins demeurent

« Quand il est mort le poète », chantait Bécaud mais Trenet lui affirmait que le poète, longtemps, longtemps après sa mort, court encore dans les rues. Lapointe vient de mourir. La dernière fois qu’on s’est rencontré c’était dans le allées fleuries d’un Botanix, à Lafontaine, avec, à ses côtés, la fidèle compagne, toujours illuminée par ses sourires affables. Il était gai, serein. En fort bonne santé. Lapointe est mort dans nos collines laurentidiennes. Qu’il avait adopté comme « petite patrie » lui aussi.

Il y a plus d’un demi-siècle Paul-Marie, sortant à peine de l’adolescence, entrait en métropole avec une poésie toute neuve. Éblouis, Perron-Gauvreau, éditeurs, publiaient ce texte d’un modernisme étonnant pour 1948  : « Le vierge incendié ». Incroyable, de Chicoutimi naissait un poète à l’art d’écrire surréel qui étonna. Journaliste pour le pain quotidien, Lapointe va publier d’autres recueils. À 81 ans, Paul-Marie, jeune homme venu du Saguenay, est mort.

Les Québécois, en grande majorité, ne le connaissent pas et donc ne l’ont jamais lu. Comment alors lui accorder des funérailles nationales ?, ce serait insolite, une bizarrerie ? En profiter pour dire l’importance de la poésie chez tous les créateurs (musique, peinture, etc.). Pas de tous les poètes, il y a tant de poèmes insignifiants d’un romantisme convenu et dépassé. En profiter pour affirmer que la poésie est un sang, celui de la pensée. Qu’elle est pour l’esprit humain une sorte d’essence, indispensable. Chaque fois que je prends le temps d’en lire, je me sens stimulé, excité, renouvelé. Disposé à inventer un nouveau roman ou récit.

Lapointe est mort mais ses bouquins demeurent et, longtemps, longtemps, sa prose parfois de feu, parfois de lumière,  va courir longtemps, longtemps, courir nos rues, vieux bonhomme Trenet sois-en convaincu.

ADIEU CLAUDE…L’ENDORMI !

La radio. Jeudi matin. Mort de Claude Léveillée. Oh merde !

Mon petit camarade de la rue Drolet qui s’endort à jamais. Bon voyage cher Claude dans le royaume espéré, éthérisé,  des esprits. Enfant, à l’école, Claude était si poli, si sage, si… sombre. Déjà ! Gamin, au Marché Jean-Talon, aux magasins de la rue St-Hubert, au kiosque à musique de fanfare du Parc Jarry, il montrait le petit bonhomme « qui se salit jamais », presque trop bien élevé qui passait devant chez moi, le dimanche après-midi pour les films du Château ou du Rivoli.  Imprévisible ce trépidant compositeur qui va éclater souvent avec fureur, avec des musiques impétueuses, oh oui !

Deuil donc dans « notre » petite patrie. Triste, je fais jouer «  Mon rideau rouge…la vie, la mort, l’amour… », sa plus belle chanson, à mon avis. Claude souriait rarement, je ne le voyais jamais rire. Je lui en fis la remarque un jour dans les coulisses de Gratien Gélinas, répétant un Achard monté par le fougueux Buissonneau, « Les oiseaux de lune » (Claude était un fort bon comédien aussi), il me dit : « Je ris par en dedans ».  C’était un créateur grave, sérieux, un Guy Latraverse le dit. Claude portait un masque comme de tragédien. Un mystère.

Un bel été, circa 1985, répétant son rôle dans « Les noces de juin » à la Maison Trestler de Dorion, il me suggérait de rédiger un pageant populaire à l’ancienne, « Claude, un grand chiard populaire sur le parvis de notre église Sainte Cécile, une sorte de sons et lumières bien nostalgique »… où il inventerait des musiques inédites sur un tas de tableaux racontant « la vie » dans les années 1930 et 1940. J’avais dit oui. Le temps passe. On vaque à ceci et à cela.

Ö Claude, toi mort, toi, bel arlequin sur ton cheval blanc, cher endormi,  un autre rendez-vous qu’on a pas pris le temps d’attendre…

Claude Jasmin,

écrivain, Ste Adèle.

Un drôle meurt…Roger !

Il vient de passer l’arme…à droite. Il était, oui, de droite. Pas extrémiste, juste conservateur, résistant à certains progrès et se méfiant de tant de modes olé olé. Pauvre Roger Drolet. Paix à ses cendres. Je l’aimais bien. C’est des camarades de CJMS (j’y microphonais un temps 1990-1995) qui me firent connaître. C’était un bizarre. Avant de mourir —le cœur à Sacré-Cœur !— il était devenu un retraité cocasse vivant dans un ancien couvent, payé pas cher, du côté des Coteaux, des Cèdres, tentant avec sa jeune femme d’organiser une sorte de B and B. On m’a dit qu’il y avait des bus à touristes ( circuit-région-Vaudreuil ) qui stoppaient pour un brunch chez lui.

Il a jasé, soliloqué, durant des années et des années des nuits entières à la radio. Il avait ses aficionados. Têtes grises un tantinet réactionnaires ! Des moqueurs l’écoutaient volontiers aussi pour se gausser du jacasseur rétif aux temps modernes, cela à CKVL longtemps, aussi à Ckac.

Plus jeune, débutant à Trois-Rivières, il fut un radioman à la mode du temps. On l’ignore mais avant les farceurs connus comme Tex-le-peintre, Béliveau ou Stanké —et actuels jeunes démons d’une radio FM—, Drolet fut l’instigateur, l’initiateur de coups pendables à sa radio trifluvienne. Mais oui « le » pionnier en attrapes ! Et puis, avant de s’asagir —tard— il mena une vie de patachon, exilé en métropole, speaker forcené, rôdant dans les clubs-de-nuitte de l’époque. Il trouva une zone de sagesse, du moins de modération. Il était de ces laiderons avec sa peau grêlée, d’un type sympathique. Cela existe, on le sait. Il était bonhomme. Avec un caractère tolérant.

Roger Drolet qui vient tout juste de monter au paradis promis avec sans doute « la langue dans la joue » va sans doute tenter dans l’éther de ses arnaques folichonnes parmi les anges lyreux au delà des nuages. Du temps ! Il aimait rigoler. Il aimait aussi s’emporter. Il savait cependant doser ses emportements. Colères très calculées parfois. Car il gardait, par devers lui, une sorte de tempérament disons « correct ». Avec Paul Arcand, aidé par Gilles Proulx et aussi le frère de Daniel Johnson son ami —un juge— chez lui, un soir de bouffe ( sa compagne était un cordon bleu) nous avions tenter de l’entraîner dans un fictif mouvement extrémiste. Il ne marcha pas dans notre combine. Pas fou. Il gardait l’intuition valable que son rôle était celui d’un modérateur (pas d’un leader) même dans sa sphère aux révoltes constantes. Dans ses appartements chics d’une tour de Laval des Rapides (où il avait édifié une chapelle, eh oui !), ce soir-là, il refusa notre piège calmement. Il haïssait les modes. Il détestait les us et coutumes actuels. Il vitupérait une certaine jeunesse.

Il n’y a pas très longtemps, le radioman (tenté par la comédie !) accéda volontiers à la scène. Mais oui, on pouvait aller le voir ( gesticuler et jouer le gras crapaud révolté) et l’entendre gronder, grommeler et grincer à l’ex-cinéma Château dans ma petite patrie ! On m’a dit qu’il avait son fidèle petit public. Et que sa dame de cœur voyait à « très » la bonne organisation de ses assemblées… folichonnes pour le commun des mortels. Il est mort donc. Cela m’a fait de la peine. Il me parlait, un temps, au téléphone et s’amusait de mes emportements et aussi de mes choix culturels. Pour lui la culture contemporaine n’était que faux fuyants, sottes démonstrations d’un modernisme suspect. Oui, c’était un vrai passéiste. Enfermé dans son vieux couvent en Soulanges, il rénovait tout doucement son gîte, pas riche, …et rêvait d’un monde ancien comme son décor un éternel « work of progress ». Tiens, il aurait détesté le terne. Que la paix s’empare de ton âme, Roger.