JO EST MORT !

Par Claude Jasmin, écrivain

Tu ouvres le journal tu lis que… Jo est mort ! Alors te revient en mémoire la silhouette de ce réalisateur-pionnier à la télé débutante; sorte d’image d’un Greco, maigre jeune homme dégingandé, allure d’aristocrate échappé dans le cirque vite populaire. Celui de nos images hertziennes. Jo est mort ? Nous le taquinions sans cesse ce « Giacometti » ambulant au rictus sévère, à la moue perpétuelle face au délabrement ambiant. Nous l’aimions, jeunes hussards effrontés, à notre manière. Tête de turc facile, Joseph —dit Jo— cherchait sans cesse la ferveur, il trouvait nos ambitions trop avares. Maigres. On le verra d’abord, allié de Germaine Guêvremont, répétant avec le beau Survenant-Jean Coutu, le bon père Didace-Ovila Légaré et le légendaire paresseux-Clément Latour, son prudent « découpage » de réalisateur néophyte à la main… tremblante.

Il joignit ensuite volontiers son vrai monde, celui du valeureux peloton des animateurs de télé instruits dans cette

« lucarne » populaire. Ses amis, les Jean Sarrazin, expert-raconteur, Roger Duhamel, disert pigiste-en-arts, l’André Laurendeau, aux tics si chauds, l’Éthier-Blais, bavard-culte, les deux Guy-culturels : Viau-les-beaux-arts et Boulizon-le-littéraire.

Que de morts, Seigneur ! Comme est morte hélas, avec eux tous, la télé culturelle. Un mauvais jour (pour nous) ce grand désossé, « Jo » Martin, abandonnait nos régies de télé. Voile sur Paris. Étudiant à La Sorbonne. Obtention du « papier » brillant. Voilà mon Jo Martin, venu du Saguenay, « docteur », bien peu moliéresque, même s’Il s’en moquait. Un jour, élégant —habillé « souelle » chez Brisson, chez Holt-Renfrew— il gravisait lentement le noble escalier de notre Musée de la chic rue Sherbrooke et je lui gueulai (car il aimait que je l’étrive, ça le faisait rire) : « Eille ! Tit-Djos, sacrament !, t’es enfin redevenue québécois ! » Son sourie de chanoine alors. Je l’aimais en délicat mépriseur —et amusé à la fois— de nos essais joualeux. Il nous abandonna encore une fois plus tard. Une mission très officielle, venue de l’UNESCO si-ou-pla. On le priait instamment de… « Sauver Venise », alors en grand danger. Il s’y dévoua. Efficacement. Jo —comme Éthier-Blais— avait tout du fin diplomate, de l’ambassadeur claudélien : faconde, érudition et aussi vraie culture. Jo-le-maigre parti, c’est, un peu davantage, la mort d’un certain Québec, disparu à jamais, où entre deux « pubs » de cigarettes, l’on pouvait voir un savant René Huyghes, ici, dans le studio de Jo, nous expliquer l’art du Titien, l’art de Michel-Ange. Pivotant dans son fauteuil de « contrôle », ravi, toujours calme et hautain, Jo murmurait à ses cameramen : « Dolly-in sur l’image de Leonardo Da Vinci. Attention la 2 : prenez 2 » !

Jo est mort, merde ! Et tout le reste !

12 décembre 2003

LA MORT DE ROLAND

Claude Jasmin, écrivain

Mort noyé ! Deuxième baptême, brutal, dramatique celui-là. Un prêtre utile de moins au Québec. Il n’en reste pas tellement. Surtout de la sorte Roland Leclerc. Je suis allé à son confessionnal télévisé (« En toute amitié » à TVA) à deux reprises. À la première invitation ( de son ami et recherchiste Claude Lafortune) j’étais réticent. Je me méfie tant désormais de toute religiosité. Or ce fut une joie et de l’étonnement. Cet abbé médiatique n’invitait pas « des gens connus » à du prêchi-prêcha, ni à des revendications religieuses. Bien au contraire, Roland Leclerc voulait « juste jaser » sur la spiritualité au sens large. Aborder le besoin de transcendance. Celle de très divers artistes (du monde de la chanson, du théâtre, de la télé, de la littérature) qu’il invitait à son studio. Ce fut toute une heure de propos très libres.

Leclerc écoutait si bien. C’est plus rare qu’on pense. Cet abbé était bien moins catholicard que…réformiste. Sobre donc, modeste, ouvert. Ne sursautant pas du tout si on blâmait son Église et tièdes et ennuyeux sermonneurs. Non, il gardait un sourire paisible car, avant tout, il était curieux, voulant tout savoir sur nos doutes, nos croyances mêlées, notre foi perdue d’enfant candide. Si humain, toujours souriant, il ne ripostait pas même à de graves griefs. Il creusait patiemment nos propos désinvoltes, parfois agressifs. Il questionnait avec tact, avec la tranquilité de celui « qui Croit encore », malgré tout. Rien de nos vieux cités de jadis, fouettards,

à cheval sur la lettre des sévères préceptes du Vatican. Il n avait qu’une frontière, un but, une vision : les évangiles. Alors, deux fois, nous nous sommes bien entendus. À sa mort toute récente on a dit : « tumeur ». Je vais à mes dictionnaires : « gonflement, enflure, excroissance, saillie, augmentation, prolifération». C’est bien cela, Roland Leclerc, mort trop tôt, aimait trop ?

Claude Jasmin

29 novembre

à Sainte-Adèle.

Jean-Paul Leclerc est mort

Un inconnu ? Pas pour tout le monde. Ce modeste artisan-réalisateur (« Grand remou » de Mia Riddez), vient de mourir. Comme tous les valeureux Jean-Paul Kingslay d’ici, l’aspirant-acteur, tout jeune, voulait répandre l’art du théâtre durant la guerre de 39-45. Je revois ce fils du vétérinaire de Sainte-Cécile épinglant lui-même ses affichettes sur tous les poteaux de téléphone du quartier Villeray, aux vitrines des magasins. Sa photo avec le traditionnel foulard au cou, pour « faire artiste », qu’il signait « Guy Dugas ». Selon la mode du pseudonyme dans le temps. Ça proclamait : « Venez nombreux voir « La fiancée du commando », à la salle St-Alphone rue Saint-Gérard. 50 sous ! ».

Le jeune Mario Verdon, d’autres flamboyants inconnus, se joignaient à Leclerc-Dugas et rêvaient d’une carrière. En lavant la vaisselle, à quinze ans, je les entendais rêver, bohémiens moqués, buvant café sur café, au petit caboulot de mon père rue Saint-Denis. Sa mort récente m’a fait me souvenir d’un maigre temps où un Gaétan La Brèche (papa de Marc), la belle Denise Dubreuil et tant d’autres, faisaient partie du mince peloton « des espérants ». C’était avant les écoles professionnelles d’art dramatique, les théâtres subventionnés répandus, c’était le temps des petites noirceurs québécoises. Jean-Paul Leclerc finit par biffer ce Dugas, devenait réaliste et s’engagea comme régisseur de plateau d’abord aux dramatiques de la SRC. Paix à son âme de pionnier.

2003-11-28

« TOMBEAU POUR ROLAND GIGUÈRE »

Après Miron, Pierre Perrault, mort maintenant du poète et graveur Giguère. C’était un enfant de Villeray. Les « un peu plus jeunes que lui » nous l’observions : modeste, yeux lumineux, peau grêlée, frisé, bègue, timide et pourtant entreprenant en diable. Nous serions tous un jour poète, comme lui ! Miron prenait le tramway Saint-Denis, son sac plein de plaquettes, et, bien effronté —de Sherbrooke à Crémazie— à la criée, offrait de la jeune poésie au peuple des travailleurs. Roland, lui, diplômé de l’École des arts graphiques (un recoin derrière l’École technique avant de s’installer rue Saint-Hubert dans Ahuntsic), publiait « son surréalisme québécois » et celui de ses jeunes camarades.

Il rôdait, venait siroter un café —à dix cents— au Caboulot de mon père-bricoleur et « patenteux ». Roland lui acheta —sa première vente à papa— un maigre cycliste, silhouette primitive. En papier-maché. Fierté de mon père !

Giguère, comme Jean-Guy Pilon, et tant d’autres, s’inspira d’abord des poètes de la Résistance en France. Que nous aimions tant : Éluard, Aragon, Supervielle, Char, Desnos; il y greffait des mots d’ici en Résistant de la Grande noirceur duplessiste. Il y insérait ses gravures aux allures bien terriennes :monceaux de terres brûlée, racines tordues, troncs lamenteurs, feuillages inquiétants ou bien pierres usées, roches cabossées. Un monde minéral aspirant à se déterrer. Mythiques mandragores du dessinateur Giguère. Nous étions épatés.

Lui aussi, il s’exila. À Paris, lui aussi. Pour survivre là-bas il fera du graphisme-maquettisme ici et là, même pour Paris-Match. Avec la Révolution tranquille, il rentra, —rassuré enfin— au Québec bouillonnant. Il ne cessera plus de rédiger « ses mémoires » en forme d’appels exigeants, d’idéalisme, d’espérance humanitaire. C’est le graphiste Giguère qui inventa le sigle bleu et rouge d’un parti tout neuf, le P.Q. Enfin, on fit un espace —pas une grande place— à l’art d’ici. Roland s’y creusera une niche solide et les amateurs —jamais nombreux hélas— ont pu s’abreuver à sa fontaine d’images de mots choisis.

Adieu Giguère! Au revoir sans doute… quand nous nous rassemblerons tous, les solitaires descendants d’Orphée. Cette Rivière des prairies, où l’on t’a repêché la semaine dernière —presque aveugle, presque sourd— nous fera un fameux Styx, Achéron-des-prairies en mots inédits, long fleuve mirifique. Et, à jamais, Cerbère sera vaincu.

(30)

ADIEU CAMARADE – PIERRE BOURGAULT

Par Claude Jasmin, écrivain

Grand soleil, à genoux, j’achevais de planter des fleurs autour d’un rocher, du balcon, soudain, un cri.  » Claude ? Bourgault vient de mourir !  » Accablement.

Je l’aimais ce  » pas aimable « , cet ours, si souvent. Il pouvait être fendant en maudit. Jeune homme venue de l’Estrie, ex-petit pensionnaire à Brébeuf, Pierre ne croyait pas trop en ses dons d’acteur, ne devinant pas qu’il irait à Cannes ( » Léolo « ). Deux, trois petits tours et s’en alla — par exemple, pour la série-jeunesse  » Rue de l’Anse « . Régisseur à la télé publique ? Oui. Pas longtemps. Écouteurs aux oreilles, comme chien en laisse, aux ordres du boss dans sa régie, hum… pas pour ce tempérament dominateur et sauvage.

Je l’ai connu vraiment en 1961, critique d’art sous Gérard Pelletier, lui, patron de la section en images sépia ( » rénogravue « ?) dans La Presse. Un jour, il rigole ferme en nous montrant une immense photo de grandes foules dans la cour du Vatican. Hilare, il dit au  » chanoine  » —son surnom— Gilles Marcotte, le patron :  » Voilà le genre de public énorme dont rêve le RIN-de-Chaput. Il aimait rire, boire fin et bien manger.

Tribun inouï, à l’articulation ampoulée mais rassembleuse par sa fougue, il sera le  » chef  » de ce RIN quatre ans plus tard.

Je fus sa modeste  » vedette américaine  » aux meetings, entraîné là par son cher  » penseur « et conseiller le prof André D’Allemagne, alors époux de Lysiane Gagnon de La Presse. C’est Bourgault, —avec sa petite page de calepin, ses dix lignes de notes pour un sermon-fleuve séduisant toujours— qui m’enseigna comment discourir en public sans lire un texte.

Il a mené une seule élection avec, oui, oui, les 75 candidats, beaucoup d’artistes, d’écrivains… de rêveurs,  » des pelleteux de nuages et des joueux de piéno « , disait d’eux le patriarche bleu, Duplessis. Cela, cette campagne unique, sans victoire aucune —lui en aspirant-député sur la Côte-Nord— fut un échec total (petit Mario de plâtre !) et qui l’assomma net. Je l’ai déjà vu pleurer dans une coulisse, mon petit camarade régulièrement fiévreux.

Le temps passa. Un soir d’hiver, vers 1974, rue Saint-Denis, j’ai croisé, stupéfait, un vagabond à la mine troublante. Grelottant, titubant un peu, il ne voyait personne. On le disait en fond de cale, esseulé, démuni, lui ?, l’animateur unique, l’éclatant chantre du Québec libre si longtemps ? Mystère. Robert Bourassa, qui l’estimait, finit par lui dénicher un petit  » job-à-jetons  » au Musée des Beaux-Arts.

C’est que René Lévesque s’était installé au four et au moulin de la cause indépendantiste, faisant le vide de tous les autres leaders de la cause sacrée. Et ce rusé, fin, prudent renard, craignait, se méfiait beaucoup, de ce patriote survolté, réfractaire aux accords et autres associations. Ce sera donc le désert. Un très long purgatoire.

Le public sait la suite : adieu les querelles avec  » tit-Poil « , il se fera éminent prof d’université, évidemment, en communications, puis chroniqueur invétéré et increvable dans un hebdo  » pop « , enfin ce commentateur fort brillant, polyvalent (Bourgault pouvait discuter intelligemment de tout) à  » Indicatif présent  » de Radio-Canada, en ondes tous les matins.

Comme tout le monde, je l’entendais fréquemment tousser en ondes, parfois à s’en cracher l’âme, ce bavard fécond, ce fieffé fumeur. On se dit, une bonne fois, un mauvais jour d’étouffement grave, il ira à l’hôpital se faire soigner.

Quand il y est allé…cette semaine, il y est resté. À jamais. Il s’est donc éteint, ce feu rare, lundi après-midi. Sa mort fera un vide énorme chez tous ceux qui l’admiraient; chez ceux qui, comme moi, l’aimaient c’est une perte très douloureuse.

Que le ciel-des-fervents, s’il existe, l’accueille dans son sein pour l’éternité. Car la ferveur avait un nom, le sien, Pierre Bourgault.

ANDRÉ CAILLOUX, MOUCHOIRS ET ÉPONGES

Par Claude Jasmin

Installation d’un jeune marié de vingt-deux ans, moi, dans un local peu approprié, à l’étage d’un ancien presbytère. Le célèbre Père Legault, fondateur de « Les Compagnons de Saint-Laurent » a été instamment prié de vider les lieux, rappelé au bercail par sa communauté, les Pères de Sainte-Croix. Suffit de « jouer » au directeur de troupe ! Le jeune marié installe quelques meubles indispensables dans ce vaste bureau abandonné avec « bay-window » donnant sur la rue Sherbrooke.

Ça me convient, le loyer n’est pas cher. Dans le bureau d’à côté, le père Rondeau semble chargé de « fermer les livres » de ce théâtre qui fut essentiel. Je l’entends commander, par téléphone, une nouvelle cargaison « d’ huile du frère André », fameux thaumaturge de l’Oratoire.

Il y a un enfant en gestation dans le ventre de la nouvelle mariée, mon épouse, Louise. Dans cette froide fin de décembre de 1952, je viens d’être « slacqué » d’une petite entreprise de « window-display ». Je suis un sans-emploi, fort inquiet.

Une rumeur a couru, répandue peut-être par les adversaires de son théâtre catho: « ce curé « dégommé » se serait écarté de ses vœux de chasteté ». Invérifiable. Des animateurs chevronnés, les Gascon, Roux, Hoffman, sont en train d’ installer solidement une relève, le fameux TNM.

Cette « chute » du père Legault a donc libéré l’ancienne église devenue théâtre, rue Sherbrooke, coin Delorimier. Notre jeune couple joint d’autres locataires. Adieu Émile Legault, et j’hérite de son immense pupitre, de son classeur métallique, du siège pivotant, de sa table de rangement. Il nous reste à y installer un « divan-lit », un coin cuisinette, ma bibliothèque de « poches », quatre planches et des briques. Au rez-de-chaussée, grosse famille d’émigrants, amateurs d’art, au dernier étage, la famille-Campeau, le papa fut machiniste, menuisier, monteur de décors, le débrouillard « homme à tout faire » et absolument indispensable au père Legault.

Je me cherche un job. Appoint indispensable, Louise Charlebois, membre de l’union des artistes, la jeune épousée, reçoit un indispensable cachet pour aller identifier un radio-roman. Tous les matins, on peut l’entendre à la radio publique : « Francine Louvain, bonjour ! »

Un comédien, venu de France, vit au presbytère. C’est un longiligne bonhomme, pas du tout à accent parisien, maigre, comme sans âge précis. Un ex-Compagnon de la Musique, muni d’une voix gutturale chaude, d’un bagou intarissable, qui fait florès déjà à la télévision débutante. Il se présente à nous tout sourire : « André Cailloux, troubadour ».

Ce n’est pas un voisin banal. Cailloux nous a adoptés dès notre arrivée avec une réelle affection. Il nous offre son aide pour emménager, —une lampe, une table de bout, un vase à fleur, un compotier. Il nous offre surtout son amitié. Enchantement d’avoir un tel voisin de chambre. Ce grand efflanqué à la parole gouailleuse abondante, aux sourires apaisants, à la verve toute philosophique, calme mon anxiété de jeune chômeur et prochain papa.

Tous les matins, brassant son œuf cru au lait dans un grand verre, le verbe déjà jubilant puisqu’il a une âme joyeuse, il vient faire son petit tour. Pour nous distraire, il fait des tours de magie : disparition surprenante de petites éponges ou classiques mouchoirs de soie qui se multiplient. L’ agréable visiteur du soir !

Cherchant sans cesse du travail, il collabore à ma quête d’emploi. Il a confiance en mes talents, son optimisme à tout crin me rassure. Il nous fait rire par ses souvenirs de France et, surtout, par ses anecdotes sur les coulisses frénétiques du nouveau médium effervescent.

Cailloux devient rapidement mieux qu’un aimable voisin, rue Sherbrooke, il est un l’ami, un protecteur distrayant, stimulant. À l’entendre, tous mes projets —offres de séries d’articles, théâtre de marionnettes, sculptures caricaturales — sont « excellents ». Je veux le croire. Il en est bien certain, « Ça ne sera pas long que je me dénicherai un créneau quelque part ».

En janvier 1953, inquiet de l’avenir —ma fille, Éliane, allait naître en juillet— la présence de ce voisin fureteur et désintéressé m’est un baume. Il surgit à tout moment, une histoire cocasse au bec. Il nous annonce la venue prochaine, de son Issoudun natal, d’un jeune cadet, Michel qui, nous assure-t-il, est bien meilleur prestigitateur. En effet, à la télé des enfants, ce bien-aimé « Michel-le-magicien » le prouvera.

Merci André pour ces six mois passés, en co-locataire, au presbytère. Dans un certain dénuement, il y a eu ce soleil, cet astre, modeste et brillant à la fois. Sans ce voisin d’étage généreux —« voulez-vous des œufs, du pain croûté, de la laitue, des fromages français, un peu de vin ?— notre existence de jeune couple démuni, aurait eu des couleurs autrement sombres.

Je l’ai revu si souvent, jamais je n’ai songé à lui dire ma gratitude. Merci pour ta présence affectueuse à un moment de ma vie où j’avais tellement besoin de croire —au moins un petit peu— que j’allais m’en sortir un jour.

La bonté naturelle, illuminante, de ce faux « Grand-père » captivera, on le sait, des générations d’enfants. Elle n’était pas feinte, oh non ! Ce vert vieillard, maquillé, déguisé n’était pas une fabrication, il était vraiment cet homme ouvert, curieux de tout, attentif aux autres. Je l’ai vu « perdre » beaucoup de temps à me conseiller, à tenter de réorienter un projet farfelu.

Le temps passa et l’étonnant jeune comédien à la voix « vieille », si chaude, est réellement devenu un vrai grand-papa. Il fondera, avec sa compagne, une sorte d’école maternelle originale, il fera des tournées, publiera des livres de contes.

Me questionnera-t-il : « Pourquoi, Claude, cette reconnaissance? » Je lui rappellerai la présence stimulante du voisin de l’ex-bureau du Père Legault, rue Sherbrooke, quand je mangeais de la « vache enragée ».

Je le connais, il dira ne plus du tout se souvenir d’avoir aidé —à part les enfants— qui que ce soit, ni moi, ni personne, tant il est modeste.

MORT DE SITA RIDDEZ: LA LIONNE VENUE DE LYON

par Claude Jasmin

Était-ce son dernier rôle ? Vers 1975, au TNM, la grande Sita Riddez juchée sur une dalle de pierre, touchant le ciel, dans une berçante gigantesque. Elle avait le son regard bleuté des débuts du nouveau monde, tonnait des incantations, prières éperdue, faisaint frissonner toute la salle. Sita Riddez en noble, vieille et belle géante de légende, l’ancêtre-femme couvant tous ses enfants partis, enfuis, les pionniers découvrant Plaines et Rocheuses, Mississipi et golfs inconnus.

Jeunes, nous étions éblouis par cette voix qui récitait une invocation minérale et fluide à la fois. Sita Riddez enfin remontée sur les planches : la grande aînée de nos scènes jouait dans « La dalle des morts » de Félix-Antoine Savard, l’auteur de « Menaud maître-draveur.  »

Ses lots d’élèves voyaient jouer la prof enfin car elle fut si longtemps le petit phare indispensable, sans cesse allumée, rue Durocher. Il y avait Madame Audet, rue Saint-Hubert, rue Durocher, au nord de Laurier, il y avait « Chez Sita ». Chez Sita, comme le nom d’un café. D’une halte. Comme « le cabaret des textes » qui s’étudient.

Allongée sur son célèbre canapé, Sita écoutait, corrigeait, nuançait, enseignait. Elle avait été longtemps « élève » et savait donc par coeur le long chemin des apprentissages. Ah, cette longue « lionne » venue de Lyon! Elle avait joué d’abord en France (avait fait son Conservatoire à Paris ), et puis éclatait la drôle de guerre avec les « fachos » nazis aux portes de Paris (actualités encore en 2002!).

Sita avait fui, avec tant d’autres, dont son ami le regretté François Rozet, en Amérique du Sud. Puis ‹ »go north mademoiselle »‹ elle s’installait avec la tribu des Riddez en nouvelle patrie, ici, parmi nous. Nous allions bien en profiter de cette lionne enquébécoisée. Et quand un Yvon Leroux, par seul exemple, ‹le « Bidou » des Belles histoires »‹ parle de Sita Riddez, on sent une flamme dans ses yeux, jamais éteinte, (voir sa biographie aux Éditions Trois-Pistoles). Un Gilles Pelletier, longtemps son voisin, a le même regard nostalgique.

Tous, ils se souviennent d’elle ‹petite crampe au coeur‹ les « anciens et les anciennes » de « Chez Sita », encore vivants et il y en a beaucoup tant elle enseigna tard. Depuis la triste ‹ultime‹ mauvaise nouvelle, apprise dimanche, je sais que je ne reverrai plus jamais cette si belle, étonnante, vieillarde, géante lumineuse qui faisait encore ses courses vaillamment, bien droite, dans les rues de son village, Outremont. Je l’abordais parfois pour la saluer et lu dire mon « épatement » de la voir encore si alerte, si vigoureuse. Traversant parfois aux feux rouges (je la grondais en riant). Elle souriait, faisant mine d’être étonnée de mon étonnement.

Puis, je la regardais disparaître de mon horizon, rue Bernard, rue Laurier, Avenue du Parc, silhouette à la fois bonhomme et altière je revoyais toujours l’ancêtre-femme juchée sur sa « Dalle des morts » dans une lumière irisante, au TNM, il y avait si longtemps. C’était comme un hier bondissant en éternel aujourd’hui.

Adieu Sita Riddez, pour toi que le rideau se lève au paradis promis, un grand rôle très classique va se réincarner dans cet éther que nous, croyants, nommons aussi l’au-delà. Au ciel,  » Dalle des morts  » toujours vivants!

(30)

MORT D’UN GÉNIE: RIOPELLE ( Texte intégral)


  • publié dans la Presse le jeudi 14 mars 2002
  • 1- Barbu mince, suractif, professeur, scénographe, critique et romancier, j’avais l’âge du Christ mourant, trente trois ans et j’étais crucifié par trop d’expositions à « couvrir » pour ma page des samedis de La Presse. Le « chef », Marcotte, m’assignait à une interview urgente. Rencontrer le déjà ultra-célèbre et très consacré peintre de Paris, Jean-Paul Riopelle, qui avait 40 ans environ, dans une neuve galerie rue Bishop. J’étais énervé. J’avais préparé des questions lourdes de sens sur son cheminement pictural et ses orientations d’avenir. Présentations et voilà cette vedette mondiale de la peinture moderne qui m’empêche de le creuser très intellectuellement, m’interrompant: « Ouen, ouen, bof !, je « peinture », comprends-tu?, je me questionne jamais. Je suis ma nature, je barbouille tant que je peux. T’es décorateur à la télé, pourrais-tu me dénicher un buste en plâtre de Louis Cyr ? J’en veux un. Celui qu’on voit chez tant de nos barbiers, je l’admire tellement notre « homme fort » du Québec. » Oh ! J’en suis un peu déstabilisé. Je tente de reprendre mon questionnement très beauxartien et lui: » ‘Coute donc, y a p’us le « Faisan Doré » de Jacques Normand rue Saint-Laurent ? Connais-tu une place du même genre en ville ? »

    C’était Riopelle. Je me suis souvenu alors de ce que j’avais entendu dire en entrant à cette fameuse École du Meuble (en 1948) dont Riopelle était un diplômé. Qu’il se méfiait des théoriciens de l’art. Qu’il n’appréciait guère les savants palabres de Borduas, lui reconnaissant seulement « l’enseignement de la liberté totale » en peinture que le « méditateur » et médiateur Borduas sut lui inculquer. Qu’il avait hésité co-signer ce manifeste « Refus global ».

    De nos jours, les faibles en sciences et maths vont vers « les sciences molles » ou les communications, en ce temps-là, 1945, ils allaient vers les écoles d’art ou de métiers. Tous les jours, le jeune Riopelle va marcher de sa rue Delorimier ( près de Rachel) vers la rue Berri, angle Dorchester (René-Lévesque). Riopelle ne deviendra ni menuisier, ni ébéniste, ni décorateur d’intérieurs, non, il va se passionner uniquement pour les cours de peinture, ceux de Borduas, ce prodigieux animateur et découvreur de talents vifs. Bientôt l’École des Beaux-arts, rue Saint-Urbain, sera jalouse de sa pépinière de « doués en peinture », et engagera, le grand rival de Borduas, Alfred Pellan, revenant, auréolé, de Paris (expo au Musée d’art moderne SVP) pour stopper l’hémorragie, tant d’aspirants filent vers cette École du Meuble.

    Riopelle s’exile. À Paris. Vache enragé à son menu quotidien d’abord. Il se démène, c’est un taureau. Un énergique. Sa vitalité est remarquée et on finit par lui offrir une expo solo. Un connaisseur-collectionneur s’y amène. Totale séduction, fatale attraction, il est envoûté par la gestuelle des spatules de Riopelle. Il achète tout ! C’est le départ d’une renommé qui fera, ici, des tas de jaloux. Le petit gars de la rue Delorimier se fait consacré comme virtuose unique du tachisme lyrique. André Breton, le « pape », lui fera des confidences, des appels mais Riopelle reste méfiant et fuit toujours les « théoriciens », les clans, les chapelles. Il s’installe un atelier véritable, s’y enferme aux grands moments d’inspiration avec une fidèle compagne de vie, venue des USA, qu’il va traiter… disons, comme Picasso a traité ses émules féminins.

    « Mon père était ingénieur, moi « , m’avait confié Riopelle, pour m’apprendre ensuite, rigolard, qu’il était ingénieur en chaufferie », un concierge. Le père Ambroise, jeune, voisin de la famille Riopelle, rue Delorimier, m’avait parlé d’un « p’tit voyou » sympathique, , mal engueulé, enfant sauvageon, hanteur de ruelles et briseur de carreaux. Devenu « voyou » parisien, Riopelle continue. Bagarre entre amis dans un café, barbouillage des murs, le patron furieux et Riopelle qui lui dit: « Taisez-vous, j’achète la place ! » Le proprio fait une grosse affaire (dix fois le prix de sa valeur) et Riopelle continue à badigeonner tous les murs du bistrot à coups de tubes crevés qu’il étale avec le couteau du boucher. « Paris-Match » racontera l’histoire car, désormais, on épie ses esclandres. Il est devenu une star, disparaissant pour pondre cinquante « verrièrres » inouïs, réappaissant pour bambocher et… beaucoup boire. Giacometti, son ami introverti (comme Beckett) en est fasciné.

    Il aura toute une écurie de bagnoles coûteuses (des italiennes, bien entendu), des chevaux de course et un magnifique voilier amarré sur la Côte d’Azur. À la bourse internationale des tableaux, le prix du « pouce carré » d’un Riopelle grimpe sans cesse. Premier Québécois qui triomphe là-bas. Krieghoff, émigré allemand installé à 19 ans à Longueuil, notre tout premier créateur « décolonisé », avait échoué à la fin du siècle précédent. Milne et Morrice, de forts talents, avait presque réussi en France. Avant eux, Marc-Aurèle Fortin, fils de médecin de Sainte-Rose, prodigieux fauviste sans le savoir échoua là-bas. De Pellan à Fernand Leduc, nul n’avait pu « le faire », Riopelle triomphait. Borduas, malade, complètement dépassé par ce Jackson Pollock (le Riopelle de New-York) partira de Provincetown, au Cap Cod, pour aller retrouver son ex-élève…En vain. Riopelle était le seul, il restera le seul. De Tokyo à Berlin, si vous questionnez un amateur d’art: »Pouvez-vous me nommer un peintre du Canada, il vous dira: Jean-Paul Riopelle. » Il ne pourra en nommer un deuxième.

    Ses anciens camarades de Montréal sortiront des placards les petits dessins-souvenirs de Jean-Paul. Ça vaut très cher désormais, une Madeleine Arbour, la chanceuse, le sait bien. On dit que les grands écrivains fuient le milieu littéraire et détestent « causer » sur la littérature, il en va de même d’un Riopelle. C’est de Maurice Richard qu’il aimera parler, il lui barbouillera une porte avec ses stencils et ses bombes de peinture une fois rapatrié à Sainte-Marguerite dans les Laurentides où il se fera construire une maison et un vaste atelier.

    Le petit voyou de la rue Delorimier est revenu changé. Ses excès en tout en ont fait un drôle de vieillard précoce. Des interviewers tentent de le confesser et il en sort chaque fois du bredouillage vaseux, des propos de méfiance, de l’ironie sagace, et, toujours, cette haine des rationalisations. Les ratiocinations (à la Guy Robert) du territoire font rire d’eux. Le sauvageon n’a pas vieilli au fond. Ses mosaïques renversantes, les plus grands collectionneurs (et musées) du monde en possèdent, sont dépassés. Sont venus, depuis 1965, les ravages apparemment iconoclastes du mouvement « pop art », la fameuse boîte de soupe Campbell, les sérigraphies des gloires de Hollywood des Andy Warhol et sa suite de la « Manufature Inc. « , puis un nouveau réalisme qui a intégré les avancées de l’art abstrait. Riopelle, intelligent, vieilli, se cherche une voie nouvelle. Fin de la spatule, de ses vues comme aériennes géologiques, cosmogoniques, de terres en fusion. Vont apparaître des canards sauvages, des bernaches et ses chères oies blanches brossés en son second atelier à Montmagny ‹où il vient de mourir‹, ses excursions de chasseur ( le fusil et l’oeil) à l’Île aux Grues, son dernier phare de gardien d’images audacieuses. Ses « fidèles » en seront déroutés. Petit purgatoire un temps.

    PIEDS NUS DANS LE CRÉPUSCULE ! (souvenir de Guy Beaulne)

    Je revois Guy Beaulne, le soir montait dans cet hiver de 1957. Il s’amène par un  » frette noère  » au chalet du parc Laurier, rue du même nom. Ce fou de théâtre est l’infatigable  » repéreur  » des jeunes amateurs pour le prestigieux (à l’époque)  » Dominion Drama Festival  » pan canadien. On se démène, jeunes troupiers énervés, sur la petite scène du chalet et je vois monsieur le juge Beaulne, dans la pénombre de la salle, qui retire ses pardessus, ses souliers, enlève ses chaussettes trempées et les installe sur un des calorifères, son visage, toujours encourageur, suivant sérieusement nos ébats dramatiques ! Notre juge était  » pieds nus dans le crépuscule  » pour paraphraser un titre de son ami Félix Leclerc.
    Nombreux ceux qui vont regretter la mort du pionnier Guy Beaulne. Avant l’arrivée de la télévision, l’exilé de la radio de Hull avait désormais un bureau très précieux au quatrième étage de Radio-Canada, à Montréal. Sa porte était grande ouverte aux jeunes (et moins jeunes) dramaturges du territoire. Beaulne avait fondé dans son studio numéro 13 sa série :  » Nouveautés dramatiques « .
    Le public pouvait y entendre les textes inédits des Yves Thériault, Eugène Cloutier, Guy Dufresne, des jeunes Marcel Dubé, Jacques Languirand, Pierre Perrault et combien d’autres.
    Cet inestimable banc d’essai fut un formidable premier levier, premier encouragement à écrire. Je dois à Guy Beaulne, à la liberté totale de ces « Nouveautés dramatiques « , d’avoir voulu devenir écrivain, plus tard romancier.
    Beaulne était toujours enthousiaste, d’un optimisme stimulant et audacieux, il ne craignait pas les innovations. Le prestige de la SRC s’est construit par cette sorte de pionnier. Nous serons nombreux à ne jamais l’oublier par-delà la mort.

    SOUVENIR DE JULIETTE HUOT

    Ah b’en quand on a su ça!  » Pas croyable « , disait ma mère épatée du fait: la fameuse Juliette Huot, louait un chalet à Pointe-Calumet, au bout de l’est, boulevard Lachapelle, pas loin du  » Calumet Country Club « .

    Quelle fierté pour le petit peuple de cette villégiature populaire des bords du Lac des Deux-Montagnes. Ça jasait, ça épiait. Ça racontait :  » Imaginez-vous donc qu’on y voit souvent Gilles Pellerin, Serge Deyglun, Denis Drouin. Est très recevante. Paraît que Juliette Huot fait des spaghettis dont ils raffolent dans l’avenue Lamothe!  » Nous avions su qu’un lot d’artistes allait dans le Maine, au bord de l’océan, d’autres, disait-on, allaient en Gaspésie au bord de la mer ou du côté du Bic, ou dans Charlevoix, mais avoir une vedette de la radio à Pointe-Calumet oh que c’était flatteur!  »

    La  » Juliette s’ajoutait aux  » personnalités  » du lieu populiste : le chef de police de Duplessis, Hilaire Beauregard, le jeune annonceur Réal Giguère, ou Robert Rivet, ou encore la chanteuse française Michèle Sandry, établie au Québec. Mon ami Tit-Yves habitait pas loin de cette avenue Lamothe et potinait volontiers:  » Elle a organisé un fameux de gros party samedi soir dernier, ça riait, ça criait là-dedans! Ça chantait!  »  » Vendredi soir, on a vu, en personne hein?, Jacques Normand!  »  »

    L’autre dimanche, sa bande et elle, ils se sont baignés en s’arrosant comme des  » yables « , fous comme des balais.  »

    Un bon soir, Raynald, Tit-Yves et moi, on jouait sur la plage de l’hôtel  » Château du lac  » et l’inévitable Tony, bigle et râlait ses  » Aïe Marie, aïe Marie! « , Budy Fasano était au piano et puis, tout d’un coup, et on a entendu le MC gueuler :  » Votre attention, mes dames et messieurs! Une bonne main pour accueillir nulle autre que mademoiselle Juliette Huot qui nous fait l’honneur de sa présence!  » Tonnerre d’applaudissements.

    On a couru au chalet pas loin de là :  » M’man, m’man! Juliette Huot est au Château!  » Ma mère qui sortait rarement n’a rien dit, elle a mis sa robe de sortie et est partie fureter au  » Château  » avec sa voisine, Orifice Scarpaleggia. Juliette Huot, jouant si souvent les mères à famille nombreuse, c’est avec elle que notre mère s’identifiait le mieux.

    Chère Juliette, aux rivages du paradis tant mérité par ta magnifique carrière et ton dévouement aux  » Petits frères « , bonne baignade et que Saint-Pierre brasse de bonnes pâtes pour toi et ta bande!

    Claude Jasmin (écrivain)

    Sainte-Adèle. (17 mars 2001)