Au balcon du Château!

 C’était connu. Les ados de Villeray en rigolaient et s’en excitaient. Au balcon du cinéma du coin, le Château, il y avait Paulette.

Oui, Paulette Ringuette, une voisine  de la rue « Drolette ». Que de « ette » ! Apprenant sur les manèges « de cette « vraie putain » (leurs mots), nos mères, scandalisées, en furent affreusement offusquées. Cette « démone » des après-midis blottie —ô « 7ième art »—, mal cachée au balcon, exigeaient 25 « cennes » pour un « poignet »,  50 « cennes » pour « un ouvrage de bouche ».

Pareille barbarie en pays catholique ! Nos mômans, puritaines ou non, s’en couvraient la face ! Le règne de Paulette Ringuette de la rue Drolette… ne dura pas très longtemps. Dénoncée, elle se ramassa à « La Lorette » de Laval des Rapides, une prison pour délinquantes graves !

Cette maison sinistre était voisine de chez mon « pépère Prud’Homme », là où nous y allions souvent, toute la sainte famille en visite le dimanche. Or, un jour, brin de foin au bec, me promenant dans un champ, je me trouvai un bon dimanche face à face avec… la démone en personne, Paulette de Lorette, accompagnée d’une gardienne en uniforme ! « Salut tit-cul Jasmin, toujours étudiant oui ?, p’tit voyeur du balcon du Chateau? »

Je riais jaune jouant l’étonné, mon frère cadet Raynald était à mon coté. J’ai osé : « Tu es emprisonnée pour combien de temps p’tite bommesse ? » Elle rit et dit : « Quoi, tu veux revenir hanter le balcon du Château ? ». Sa surveillante en uniforme éclata en rires.

De fait, pas bien longtemps plus tard, notre dévouée Paulette était de retour « au boulot », dans Villeray. Mais le temps du balcon était terminé. On racontait au restaurant de papa qu’avec trois ou quatre délurées, la divine Paulette protégée par un « p’tit mon oncle » vicieux, avait ouvert un discret et populaire bordel officiel, en pleine rue Saint-Hubert, juste au dessus du Steinberg ! Tous les zoot-suits fréquentaient volontiers ce lupanar à bon marché. Un jour d’un beau juillet chaud et très ensoleillé —crac et bang !—,  fermeture —et à jamais— du vilain commerce de Paulette. Le guilleret et grouillant paroissien de Sainte-Cécile, le notaire Despaties, tombé subitement veuf, ne le resta pas quinze jours. Il était devenu le riche respectable mari (devant curé) de cette diffamée jeune Paulette.

Et, bien entendu, grand cocu du petit territoire.

Gamins, quand on le moquait dans ses promenades de santé en agitant nos doigts en forme de « cornes de cocu », il riait tout le premier. Un peu plus tard, ce brave Joseph-Maurice Despaties fut trouvé, cadavre déjà refroidi en un « froid » matin d’hiver. Au fond de son hangar, avec plein de buches-de-bois dans les bras !     

Adieu monde cruel et aux salons de Rémy Allard rue De Castelnau, on y a vu un bon cortège de ses chères et tendres « assistées » sociaux. Car le Despaties avait un coeur grand comme… sa naïveté.

Un soir de veillée, une très grosse dame, vraiment « hénaurme », très frisée et très fardée, vêtue de noirs linges partout,  soudain, s’y  présenta, entourée de trois jeunes bambins. Ce sera surprise et chuchotements ! Priée de s’identifier par le directeur des Salons, elle déclina fièrement : « Je suis la mère, la veuve de ces trois enfants qu’en secret, il adorait ! »     

Silence partout rue De Castelnau ! Fertile, la grande démone du balcon du Château !

Publié dans le ejournal de Rosemont-La Petite Patrie

« HOMO, À N’EN PLUS FINIR ? »

      Lire si (trop) souvent, dans journaux et revues, (aussi à la radio comme à la télé) de ces actuelles accusations retardataires … face aux curés aux nains longues et vicieuses. Pouah ! Ça pue parfois Car il y a eu « domination » sur enfants. Cela grandit en nombre, non ? Y a-t-il eu des « épargnés » !
Et moi ? Et moi ? chantait l’autre. Chez ces dignes et nobles « messieurs de Saint-Sulpice » ( ô supplice), rue Crémazie, le vice qu’on disait effroyable, se répandait. Il y avait, on les oublie, des profs fameux, si dévoués et si compétent. Salut à ta mémoire Paul Legault, prêtre !)
Il y avait aussi de ces sombres et tristes malades sexuels ! Aux moins deux à qui j’ai eu affaire. C.S. et  G. F. Deux prêtres vicelards bien « ensoutanés ». Chercheurs pathétiques d’affections… masculines bien charnelles ! Le vœu de chasteté pesait trop lourd !
Monstrueux guetteurs d’ados, ces jeunes gars appétissants à leurs yeux de « pédés-pédagogues » était une obsession morbide chez ces rôdeurs acharnés, parfois terreur des récréations, ou des mis en « retenues » après cours. Et cela  jusque dans le vaste boisé derrière le collège Grasset. Obsédés maudits !  On se sauvait de ces satyres et parfois littéralement ! Mais des jeunes d’un  « genre » mou, fragile, hésitant (des futurs fifis ?) cédaient à leurs avances charnelles. Des sataniques perfides filous et, profiteurs car « en autorité ».
Les plus forts rigolaient. On a vu des cas cruels: un élève jouait le consentant, rendez-vous et paf, bang !, sur le « lieu du crime », c’était coups de batte et regroupements subit d’élèves-témoins. Les moqueries, le chantage, donc, menaces de dénonciation ! Oh ! Que d’humiliations alors pour le « moine » déculotté et dénoncé. Cette misère sexuelle dans un monde de bigots et de dévots était lamentable. Des curés « invertis » furent exilés. On ne savait où. On parlait entre nous d’une « prison des prêtres », au fond des Laurentides.

Vérité ou rumeur, comment savoir ? Ces subits déménagements de  ces profs  « aux mains trop longues » nous intriguait fort ! Et puis, adieu les études, on part travailler dans la vie courante. Moi ? À vingt-cinq ans, parmi les  scénographes de la télé publique, devoir faire face encore à une bonne part de ces invertis. Certains aînés farauds, fort entreprenants, cherchant activement des complices, des co-religionnaires quoi.
Hyènes, des chacals impatients parfois ( à nos yeux) des séducteurs aveuglés, tous incapables de bien voir « qui en est » et « qui n’en est pas ». Parfois, des confrontations profitables certes. Des couples se formaient ! Alors il y eut des clans et des chapelles ardentes. Des factions aux cloisons solides. Aussi, une sorte de tolérance. Un drôle de marché, clandestin marché aux fesses. Moqué, ridiculisé. Une cruauté puisque l‘on naît homo, comme l’on naît les cheveux noirs ou blonds. Non ?
Découverte aussi, surprise, que les plus créateurs, les plus brillants décorateurs étaient souvent …des homos ! Silence alors. Justice alors. « La pire tapette » des lieux est « la plus folledingue ». Eh oui ! C’est parfois une sorte de génie !
Voilà donc que le plus sensible, le plus doué s’avère « en être !. Je deviendrai, je le souhaitais, son meilleur camarade mais ce cher R.P. s’exilera volontairement (* avec un « lui », plus jeune) en Italie, à Rome et à jamais ! Mes regrets de perdre un compagnon radio-canadien précieux, avec qui, les lunchs du midi dans une modeste gargote voisine devenaient comme de riches et instructifs cours d’histoire de l’art ! Éblouissant R.P. !
Plus tard, devenu aussi écrivain, je rédige mon deuxième roman ; « Délivrez-nous du mal », qui est le récit d’une « passion homosexuelle ». Une pré-publicité énerve un camarade (Jean-Marc) qui, inquiet, tourmenté, vient me questionner dans mon cagibi de scénographe : «  J’espère, Claude, que tu ne t’es pas servi de l’un d’entre nous, et pour le salir ? » Non. Homos, mes deux « héros » illustraient une incompatibilité de caractère et aussi « la honte » d’un père puritain. Le jeune (alors) cinéaste, J.-C. Lord en fit un (pas bien fort) film. En noir et blanc. Yvon Deschamps et Guy Godin jouaient ma paire d’amis contrariés. Via ILLICO ou autre machin, on peut se le visionner ; dépourvu de moyens, le film est faible et TVA (financier du film) le montre parfois à des heures impossibles.

PAULINE, UNE GUIDOUNE !

C’était prévisible. Avoir 15 ans et demeurer si candide. Pauvre de petit « moi », puceau et naïf, aux bons parents catholiques si méfiants. Le mal ! Cette Pauline était « le mal » aux yeux de notre petit monde bien évangélisé. La fille à fuir. Une voisine —de la rue Drolet— hautement toxique.

Ma mère —bigote— sur son balcon crachait d’un jet discret, vers elle, sur le trottoir, quand elle passait devant notre porte cette Pauvre Pauline. C’était une grassette et « pas bien propre »— coureuse de garçons, —rumeurs et chuchotements—une trainée, une délurée, un misérable orpheline de mère. Jolie ? Oui mais si vulgaire et une pauvresse jeune travailleuse. Avec une sixième année d’école tout juste.

Une drôle de fille, quoi. Capable de blasphémer comme un gars ! De cracher par terre des sommets glaireux dégueulasses ! Plusieurs disaient « une vraie putain » en parlant de cette séduisante et accorte jolie jeune fille. « La beauté de satan » répétait mon pieux papa.

On en avait tous un peu peur. Des enfants, bien prêchés conte la guidoune, se signaient sur son passage —aux parfums forts. On disait tant de choses. Aucune crainte de Pauline évidemment chez nos pires voyous, ces chômeurs compulsifs, ces fainéants dopés, ces zazous qui flânaient sans cesse —cheveux longs, frétillants sans cesse le boogie-woogie cigarettes à la chaine et chewing gums— tous les soirs sous les marquises des cinémas du coin de ma rue.

Pauline vivait surtout dehors, dans nos rues commerciales, fuyant son mini appartement de la rue De Gaspé, avec soin grand sac à main d’un rouge aveuglant, aussi ses larges sourires à tous, ainsi que ses œillades exagérés, et même souvent ses vifs propos pire que suggestifs, bref, son cran d’audacieuse débauchée…

Si dissemblable, cette fille, des autres jeunes filles de son âge, de notre quartier. Si épeurantes pour les « propriétaires de garçons », les « momans » couveuses. Ces victimes probables — tous les bons petits gars, les beaux partis, de notre paroisse— se devaient de ne pas même regarder Pauline.

Redire : Un mot la résumait : une guidoune ! Un bon soir, j’ai osé lui tenir compagnie, adoptant son banc à elle, je me suis installé dans ce petit tertre fleuri près de l’église Madona Della Difesia, rue Henri-Julien. Calme, amusée sans doute de mon audace, Pauline tout sourire, m’a questionné, une vraie grande sœur, sur tout, mes études harassantes dans ce collège privé, mes beaux et grands plans d’avenir, d’avocat, de docteur, de notaire…. À la fin, tard, s’approchant —ses seins me frôlaient— elle m’a permis un baiser. « Attention hein, pas sur la bouche, sur une joue ! »

C’était mieux que rien. Ce baiser, hélas, ne dura pas longtemps.

Or, Pauline finit par bien comprendre ce qu’elle était devenue : un être à part et ce sera donc une certaine solitude. De là, des gestes de désespoir. Exemple : aller jusqu’à accepter un poste de servante au presbytère.

Quoi ? Comment ?

Oui. On l’a acceptée ? Oui. Les bons prêtres de Sainte-Cécile étaient bien à l’abri des listes des « bons et des méchants, enfermés dans cette sorte de manoir hors des humains ordinaires, ils igoraient qui était cette Pauline Dion. Ces châteaux-forts de chaque paroisse étant très imperméables aux potins courants. Et aussi aux réalités. Pauline se transforma vite, première étonnée, en petite mairesse de lieux… comme sacrés !

Quelle horreur, non ?

Le scandale des scandales. Pétition fut vite organisée, on le devine bien. Résultat ? Étonnant. Affreux. Imprévu ! Les bonnes âmes en perdirent leur curé ! Hen ? En effet, un tout nouveau couple fuyait : la Pauline et cet homme de Dieu, le curé. Encore jeune et beau, l’abbé Favre. Mais oui, la guidoune et un des hommes consacrés —sacerdotum in vitam eternam— s’en allèrent vivre ensemble. Très loin, en Californie !  

Fin du scandale.

Longtemps après ça, un jour nos bons paroissiens apprenaient qu’un couple nouveau venait d’acheter la grosse maison du notaire mort, Poirier. Tout le monde vit alors, les cheveux dressés, les yeux exorbités…s’installer boulevard St-Denis confortablement, « elle ». Pauline. Vêtue de chic lingerie. Et lui, l’ex-abbé Favre. Dans un seyant et couteux costume bleu acier !

Bien pire : il y avait sur un petit tricycle, un petit garçon de joyeuse bille ! Et de magnifiques jumeaux, pas tassés du tout, dans une jolie voiture à pneus blancs. Imaginez les pipelettes. Imaginez les bobards ! Voilà donc que cette maudite et sale guidoune de Pauline Dion était parvenue au rang des « madames » bien nobles ! Qui a dit cela ? Qu’il n’y a pas de justice ?

Cependant, personne dans nos rues ne saluait ce cortège, celui du mauvais exemple. Nous apprenions bientôt que ce « diable en personne », était devenu un immonde « protestant ». Nos bigots rassurés, consolés, savaient ainsi qu’il n’irait donc jamais au ciel, puisque le cire;, on le savait bien à cette époque, était réservé aux vrais et aux bons catholiques-romains—universels… …mes bien chers frères….

bla bla bla !

fin

MA MÈRE SURPRENANTE – Inédit

 

D’abord il y a la benjamine, ma sœur Reine, qui me dit les yeux exorbités : «  J’ai vu maman tantôt, tu me croiras pas Claude, elle entrait au Bain Saint-Hubert ! » Et puis, c’est mon frère Raynald : «  Claude, ça se peut pas ou c’est un sosie, j’ai pas rêvé, je viens d’apercevoir notre mère qui sortait du Bain St-Hubert ! »

Nous étions en plein mois avril, ça ne faisait pas un mois que les dernières neiges de cette année étaient enfin disparues ! Il y avait une canicule terrible. Une chaleur de mois de juillet !

À nos yeux, une vraie mère ne va pas aller s’esbaudir, s’ «évaporer », à un bain public. Les baignades, les nageades, c’était bon pour les enfants et certaines vieilles demoiselles effrontées du quartier. Aussi, hélas, pour nos « pauvres » du coin, démunis de salle de toilette avec bain dans leurs masures, en fait des taudis pitoyables quasiment. Quelle crise bizarre s’était emparée de notre bonne mère ?

Fou : une « mère de famille », se disait-on tous, doit se trouver toujours dans sa cuisine, pas loin de sa cuisinière à quatre ronds. Ou au lavage hebdomadaire, au repassage… au ménage de la demeure quoi ! Non ?

Oui, en effet, quelle bizarrerie : maman dans un bain public !

Prenant mon courage à deux mains, je me plante devant elle qui raccommodait un gilet : « C’est-y vrai ça m’man, que tu serais aller te baigner au Bain Sr-Hubert cet après-midi ? » Elle éprouve une sorte de malaise, de gêne rentrée. Enfin, elle crache : «  Euh…euh…il y a notre réservoir à eau chaude qui m’a eu l’air défectueux…mais c’est revenu là.

J’arrivais pas à imaginer notre si dévouée maman s’amuser avec la foule à ce bain public. Pourquoi ? Un cliché. Une bêtise. Un préjugé. Une « mère de nombreuse famille », elle avait neuf bouches à nourrir, n’a pas sa place dans un tel lieu. Pas sa place à l’item « loisirs ». N’est qu’un dévoué robot utile, une machine à laver, à nettoyer, à frotter, etc.

« Je suis pas rester longtemps, hen ? » Quoi ?, pire maman tentait de minimiser le temps de sa sortie, tentait, ma foi, de s’en excuser ? Quand j’y repense, quel bêtise, quelle époque pudibonde, corsetée, niaise !

Ce pauvre bain, étroit, vraiment pas bien grand, mal aéré, empestant l’eau de javel, guetté par un énorme gardien avec son sifflet nerveux …pauvre maman va ! J’ai pris mon courage à deux mains et enfin : « Si tu veux, on ira ensemble la semaine prochaine, m’man ». J’aurais jamais honte de ma mère, jamais. Je me disais : je passerai pour un petit fifi à sa moman, et tant pis ! Jeune ado, j’en étais enfin arrivé à apprécier cette mère si dévouée. Il était temps.

Mais ma mère n’est jamais retournée rue St-Hubert, au coin de Jean-Talon.

La rue St-Hubert c’était pour les courses aux nombreux magasins entre Beaubien et Jean-Talon, pour les achats de lingeries diverses, pour les besoins de ses filles et de ses deux fils.

Des jours passèrent et ça ne me sortait pas de la tête : ma mère était allé, seule, comme une jeune fille, nager au Bain St-Hubert ! Elle avait trente ans et depuis des mois ! C’était une « femme mariée », une cheffe de famille nombreuse ! Quel culot. Je me mis à l’admirer à la longue et, fin avril, un après-midi de grande chaleur  —elle s’épongeait le cou sans cesse avec une serviette rafraichie : « M’man, écoute, on crève de chaleur, tu es de sueurs, je vais garder les deux p’tits jeunes, si tu allais te baigner rue St-Hubert, non ? » Elle m’a souri. Elle m’a fait un caresse brève : « Non, mon petit garçon, grand-maman, vient de mourir, tu le sais, et ton père a loué un chalet à Saint-Placide. On va passer tout l’été au bord du lac des Deux Montagnes ! Tu es content ? »

Terminé, à jamais, le gardien « bouncer » et son sifflet maudit, fini les maudites fortes odeurs de javel. Oui, j’étais content; départ dans 20 jours, à la St-Jean Baptiste quand on mettra « l’école en feu les maitresses dans le milieu » , comme on le chantait si souvent.

FIN

Non, non, ne te tue pas!

Une adolescente qui vient chez nous aider au pelletage de la neige, me fait une confidence lourde: « M’sieur Jasmin, à mon école, ma meilleure amie parle de plus en plus souvent qu’elle veut se tuer. Je sais pas quoi lui dire ».

Je lui ai demandé de me l’amener. Elle m’a dit : « Manon est une sauvageonne et va refuser toute rencontre. Elle est au fond de sa bulle. J’ai peur. Manon est quasi muette, broyant son maudit projet fatal. Ses parents sont maintenant divorcés et elle ne s’en remet pas. Alors, je lui ai remis un billet pour elle, espoir de la secouer et de l’apaiser. Je sais qu’elle a lu mes mots et j’ai su aussi qu’elle a pleuré et qu’à la fin, elle a dit : « Je te promets de ne pas faire la folle, tu peux le dire à ce grand-père inquiet! » Ce qu’elle a lu? Le voici.
« Mon enfant — oui, tous les jeunes sont mes enfants — tu sais « que je sais » ce projet néfaste et qui me fait mal, mon enfant. Je t’en prie, ne te tue pas! Pour une simple raison, une bonne raison, si tu t’enlèves la vie, tu te priveras d’un grand lot de joies, de bonheurs. Oui, plein de petits bonheurs et même de quelques grands bonheurs.
Chut! tais-toi, tu ne le sais pas, tu es si jeune encore, trop jeune. Je te dis la vérité : pas une vie humaine sur cette planète qui ne traverse pas, certes, de gros chagrins et de graves déceptions, mais aussi des moments heureux, de vraie joie. Ne te tue pas mon enfant. Tu vas m’écouter : comme tout le monde, tu ne connais pas ton avenir. Tu ne sais absolument rien de ce que sera ta vie. C’est long une vie. Tu dois l’admettre, tu ne sais absolument rien de ce qui va t’arriver tout au long de tant d’années. Tu sais bien que je te dis le vrai, le réel, la vérité. Banale au fond, il y aura parfois sur ton chemin, des empêchements, des petites barrières et quelques grosses clôtures, des encombrements détestables, il y aura aussi quelques succès, des petits et des grands, aussi des joies, des bonheurs, certes rares. Aucune existence n’est faite que de déceptions.
Tu ignores l’avenir. J’ignore mon avenir. Qui ne sera pas bien long. Toi aussi, tu ignores le tien, un avenir — maudite chanceuse — qui est très étendu. Sois patiente un peu, trouve-toi un petit morceau d’espérance et accroche-toi-s’y. La vie est dure, parfois cruelle. Mais pas toujours et pas bien longtemps, tu verras, ça s’endure. Soit certaine ma petite fille que la vie vaut. Promis? Tu vas continuer à vivre. Tu vas arriver à surmonter aux graves dédains, ou niaiseries. Ta répugnance est infantilisme. Cette bien facile « la » noirceur, une mode imbécile, prétentieuse, une sophistication pour paraître « adulte précoce », non? Ne te tue pas, je t’en prie.
Au bout d’une corde — ou autrement — un chaud et jeune cadavre (toi?) découvrira dans « l’éther », qu’auto-assassinée, morte, ce sera un fatal bilan et si ridicule. Avoir tourner laidement le dos ceux qui t’aiment. Cruelle! Avoir bafoué, salopé tes propres chances d’un avenir fort endurable… comme ça l’est pour le commun des mortels. Redeviens raisonnable, sans folle prétention.
Ne te tue pas! Pour qui te prends-tu, ma chère enfant? Tu dois l’avouer : on ignore, tout le monde, ce que nous réserve la vie. Ne te tue pas, surtout toi qui aimes trop broyer un « romantique » désespoir fait, au fond, de vétilles et de broutilles.
Ne fais donc pas la sotte et reste en vie, vis modestement, bien raccrochée, promis? Je ne ferai semblant de rien si je te croise dans ma rue — ou dans la tienne, car j’ai vu des photos. Tu me verras vieil homme, ralentir le pas davantage, mon sourire (« Elle vit! Elle vit! ») dans ma barbe blanche et tu pourras dire « Le vieux fou, prof de mon amie bavarde! ». Observe bien mon sourire. L’apaisement. Ne te tue pas, je t’en supplie, okay?
Fin.

Patriotes

Tous les vendredis, un bout de rue (De Gaspé et Jean-Talon) vibrait fort dans l’air. Sauf l’hiver, aux fenêtres fermées.

La bruyante fanfare (rudimentaire musique d’un corps de clairons et tambours) éclatait, tonnait au jubé de la salle de récréation de mon école. On disait : « Le salut au drapeau! » Un brigadier de neuvième année lisait d’abord une solennelle déclaration patriotique. Ça se terminait par des: « Je jure… ma vaillance, mon drapeau… ma patrie… » et les clairons surgissaient, nous en frissonnions tous.
Un vague nationalisme, lyrique, généreux, aveugle, catholique et empesé se répandait dans ces années 1930. Ce sera pire quand la guerre éclatera, 1940, etc. Nous disions tous en ce temps-là: « Le Canada, mon pays! » Québec, c’était le nom d’une petite ville lointaine, gentille, insignifiante. Nous respections tous notre drapeau national: un grand linge rouge avec des symboles et, dans un coin, l’Union Jack de Londres, ville banale, rien avoir avec « nous tous », Montréalais prétentieux.
C’est avec les années 1960 que débutera l’actuel (encore vibrant?) nationalisme. Pour ma part, c’est avec le début du R.I.N. avec, donc, mon ami tribun, ce prodigieux Pierre Bourgault, une sorte de dominateur aimable, orateur absolument hors du commun, d’une démagogie toute moderne, que je deviendrai un militant.
Un « engagé fier ». Un enragé aussi parfois, scripteur tout dévoué, de LA CAUSE DE NOTRE INDÉPENDANCE. Avant, je me fichais de cela: la politique. Aucun intérêt. Je n’avais nulle autre patrie que le monde des arts. J’étais d’un certain groupe de jeunes intellos qui ne vit que pour peinture, gravure, sculpture…
Ah oui, les arts.
Ah oui, les arts. Fin de tout sur cette terre! Univers unique, comme totalitaire, exclusif et indifférent aux mondes ordinaires. « Les autres », nous tous, aspirants artistes, on les ignorait. À cette époque, nous méprisions volontiers « les gens du commun ». À nos yeux, le peuple (une molle, froide populace, maudite engeance) baignait complaisamment dans sa tiédeur; tous, des ignares crasses; nos voisins, nos parents, tout le monde autour de nous, formait un vaste régiment d’inconscients, de sordides impuissants, des masses d’aveugles automates. D’utiles cibles pour nos adversaires, tous nos ennemis, étaient de niais serviteurs de —entre autres— nos « bons maîtres », les Anglais, LES MAUDITS « BLOKES ».
Collégiens, chez les Sulpiciens du Grasset, certains prêtres, RARES, nous prêchèrent cette foi nécessaire, cette fierté, et même une certaine volonté de combattants. Certains de ces entraîneurs ensoutanés avaient de la faconde… Alors, peu à peu, dès la classe d’Éléments latins, s’éveilla une certaine prise de conscience.
Je l’ai dit, plongé ensuite (École des arts décoratifs, École du Meuble) dans la sphère des jeunes créateurs, ce sera : « Comment devenir ici » un Picasso, un Braque, un Klee ou un Giacometti? Nous rêvions « en folle et grande vitesse », une candeur! Diplôme en mains, ce sera, hélas, le réveil de tous. « À terre avec la dure réalité à étreindre », comme l’écrivait un Rimbaud, rêveur des rêveurs avant son navrant exil en Afrique.
Le flou, la cassure
La patrie? Le patriotisme? Un mot toujours flou alors. On grimaçait, les jeunes. « Une vieille notion à papa », bonne qu’avec les sbires de ce prof-curé, cet historien « premier », ce chanoine d’Outremont, cet Abbé Groulx. Vaillant initiateur désormais! Nous, la jeunesse de 1950, on fuyait. La guerre nous avait rapprochés de l’Europe, de Paris qui était notre « SEULE » Patrie! Les grands combats (on lisait des revues de Paris!) menaient du surréalisme au cubisme, du pointillisme à l’art abstrait. Un certain brillant animateur, Borduas, formait des équipes de révoltés-des-arts et nous étions emballés. Nos pères (sauf Fortin, et encore…) n’étaient plus que des pondeurs de vieilles croûtes à paysages remplis de clichés candides. Le clivage fut impétueux. Les anciens furent fusillés par notre hargne. Les nouveaux, seuls, eurent le droit de vivre. Alfred Pellan, autre prof et animateur, gagna cette bataille. Et tous ses jeunes suiveurs avec lui.
Enfin, la littérature aussi se fit « secouer le pommier », comme tout le reste. Émile Nelligan, mais à peine, fut tout de même respecté. Gaston Miron, pas né encore, dormait dans des langes étheriennes! Tous les disciples de Crémazie et de Fréchette furent anéantis! Et tout finira par changer. Pas une évolution lente, une brutale cassure. Jeunes gens affamés de neuf, on découvrait les poètes dits de La Résistance, devinrent nos modèles. Char, Breton, Supervielle, Desnos…
L’Hexagone, jeune maison pétillante, forma bataillon. Là que fut installée cette floraison de talents inouïs. Parmi eux, triomphante, l’aile des « soldats à plume », celle d’un patriotisme tout neuf. Exemple anecdotique, café sur café, au caboulot souterrain de mon père (Édouard, le peintre naïf connu) se rencontraient des Jean-Paul Filion ou Pierre Perrault, des Brault ou ce bègue, boutonneux, grimaceur si laid —et le plus doué— Roland Giguère.

« MON PAYS C’EST (AUSSI) L’HIVER » (air connu)

 

J’avais cinq ans et je disais en novembre  : « J’ai tant hâte de revoir la neige » » À mon âge ? Eugh…non. La neige ? B’en… pas vraiment vraiment hâte !
À dix ans, je disais : « Viens neige première, belle neige toute neuve. Viens vite, je t’admire ». J’avais 80, il y a peu et je disais : « Neige ? Il y a pas urgence, maudite neige —pelle, brosse, gratte, charrue— prends tout ton temps, neige, on n’a pas besoin de toi, embarrassante neige. »
À huit ans, tuque et mitaines, bottillons et foulard, à genoux dans mon lumineux labyrinthe de neige, ô, le bonheur total en face du 7068 St-Denis ! Mais… À 77 ans, mal aux genoux, début d’arthrose, les pieds froids, les genoux tremblants, les doigts raides, le nez gelé, ô, zut, « va-t-en donc maudite neige, ne commence pas, va te cacher, retiens-toi, revire de bord, pousse toi au loin du nord, oublie-nous donc cette année, sale bête blanchie, hiver de merde ! »
À 12 ans, à genoux dans ma belle neuve luge, avec coussin bien bourré —cadeau de ma mémeille— glisser dans la cour sans cesse. Sur le blanc monticule bâti par papa ! Ah ! Le bonheur plein. Mais…hier, à mon grand âge, fixer l’eau du lac et l’imaginer bientôt tout métamorphosé, dur, glacé, cassant… cela va se faire, cela va s’accomplir, alors un goût d’aller marcher autour de ses rives.
A 15 ans, acheter —de secondes mains— des skis ! Assez de seulement glisser, enfant ! De patiner seulement. Oser se jeter, droit debout, sur deux minces planches, au vent en pleine gueule, comme on s’abandonnerait, complètement, si nous étions des oiseaux. Ou des anges.
Dès avant même 75 ans, très triste, ah oui ! Le coeur en compote, avoir remisé ses deux mêmes vieilles planches vernis et « bin égratignées ». Détester le froid. En lazy-boy, lire un livre sur de terrifiantes avalanches au sein de contrées lointaines. Ou, au contraire, lire un magazine aux pages glacées sur de chauds sites en zones ensoleillés, loin, en des pays tropicaux. Là où l’hiver est un mot vide de sens, vide d’images !
À trois ans, sur le dos, bien emmitouflé, étendu dans mon carrosse —ou ma sleigh—découvrir alors —oh chante Robert Charlebois : « les deux yeux ouverts bin durs »— oui, la découverte de mille milliers de jolis flocons qui atterrissent sur le balcon d’en avant. Si doucement que le bambin croit qu’il est monté par miracle au paradis promis !
À 33 ans, bien voir que les enfants grandis sont devenus des champions au paradis-des-planches, ici. À Ste-Adèle ou à St-Sauveur, à Belle Neige ou au Mont Olympia… et coetera !
À 84 ans, en mars dernier, visiteurs de Vaison-la-Romaine —mal vêtus, nos prêts de chauds anoraks— les mener derrière le Chantecler et louer cette calèche ancienne. Tirée par deux blonds percherons bien ronds. Nos visiteurs venus du midi de la France : « On n’a jamais vu tant de blancheur, de lumière, c’est tout à fait féérique ! » Ils s’extasient et à l’aéroport de Dorval, ils nous diront  : « Dans vos Laurentides, les Québécois, mais c’est Disneyland six mois par année, foi du Bon Dieu ! »
Rentrés, les pieds gelés, la guédille au nez, on se dit : « Sacrament, de la shnoutte avec leur Walt Disney, vite, des buches dans la cheminée ! »
Dimanche chez Tit-Guy Lepage, notre attendrissante éternelle Dodo gueulait à la télé « Maudite t’hiver ! », éloignée de son chic condo « in florida ». Croyez-le ou non, suis-je un masochiste ?, j’avais pourtant hâte de revoir ces foules bigarrées, trépignantes, joyeuses, aux couleurs chaudes, strier —souples et musclés— nos pentes d’ouate au blanc immaculée conception.
Amen !

LA CÉRÉMONIE ANNUELLE DES ANCIENS GAMINS

Une fois par année, retrouvailles. Un midi. Un repas. Nous retrouver. Nous revoir… Sauf les morts. Nous avions 13 ans d’abord et nous marchions, vigoureux gamins …au catéchisme, aussi au latin et à l’ancien grec. Nous traversions la rue Saint-Hubert au coin de Crémazie. Dans un champ, il y avait ce collège tout neuf. Oui, nous avions 13 ans il y a bien longtemps…

Une fois chaque année, un d’entre nous, Jean-Guy Cadotte —qui n’a plus 13 ans— nous téléphone. Nous : la bande d’anciens petits garons qui débutaient en études dites classiques, on disait aussi « faire ses humanité ». Un coup de fil à la fin de chaque été et ce vieux curé Cadotte, rituel, qui me questionne : « Seras-tu là, Claude, vendredi à midi, boulevard Gouin, au restaurant Le Bordelais », cette année, oui ou b’en non ? » Hésitation chaque fois. À quoi ça sert ? Envie de cesser cette —futile?— cérémonie-des-retrouvailles… un peu vaine, non ? À quoi bon ? Ma crainte de décevoir cet « ancien » et dévoué abbé Cadotte ? Alors lui dire « oui ».

J’en reviens. On était à peine une quinzaine, nous étions plus de 30 au début. On meurt. On meurt. Oui, j’en reviens, jour de beau soleil, ce midi-là, au bord de la Des Prairies. Le boulevard Gouin, vieille rue montréalaise toute ombragé, zigzaguait tranquille et j’ai revu le vieux pont du « CPR ». Montréal-Québec. Papa a grandi de l’autre côté, au rivage des Rapides sur une ferme, Rang du Crochet. Il entendait siffler les trains, enfant. Il m’en parlait de pont, avec son petit trottoir accroché à son flanc ouest, quand il allait à l’école d’en face, à St-Joseph de Bordeaux. Hasard, mes deux enfants fréquenteront aussi cette « petit école » longtemps plus tard !

Parking du Bordelais donc et paquet de têtes blanches. Toujours s’efforcer de reconnaître les ex-petits camarades d’il y a si longtemps. Jasettes. Rires. Tristesse aussi : encore un qui vient de crever. Merde. Nous serons combien bientôt ? Douze et puis 10…et puis cinq? Oh misère ! Un autre qui ne viendra pas : il ne peut plus marcher. Sur un trottoir, un blond garçon échevelé, les dents sortis, pédale farouche et rieur sur son un skateboard… Vitesse ! La santé insolente. Notre silence. Des voiles dans nos regards. Envieux, on le regarde s’envoler. Nous aussi, nous avons eu, tous, treize ans ! À la soupe ! Nous montons à l’étage du Bordelais. Joli menu. Des apéros. Pour ceux qui peuvent encore absorber de l’alcool ! Du jus de raisin pour certains. Immanquable : piques et horions sur nos profs morts : le sosie de Fernandel en géographe, le raide père Langis, « sulpicien vrai supplicien », Allard le directeur onctueux. Fusent nos farces. Aussi nos regrets. Envers Piquette-l’idéal, Méthot le sportif, le bon père Legault. Nos moqueries : ce bizarre « moine » Aumont, ce furieux « matheux », Mathieu ! Viendra le tour —fatal— d’énumérer maux, maladies, douleurs. Soudain : « Claude, j’avais un terrible béguin pour Marielle, ta si mignonne soeur, qu’est-elle devenue ? » J’avoue : « Écoute, cher Thérien, comme pour Laurence, Gauthier, les autres, mes soeurs se méfiaient : « Claude, ta gang d’intellectuels du Grasset, on en veut pas ! » Les rires éclatent. On parle flirts, jolies couventines au champ de cenelliers derrière le collège. On sent des remords, nos coups pendables puis, « on le ferait plus » bon, on bouffe de bien bonne humeur pour une 83 ième année d’existence. Tous. Les « anciens gamins » reviendront l’an prochain ?

L’ANNÉE DU MOUTON QUI MORD

On aimait voir, à la « parade de la St-Jean-Baptiste » et le mignon gamin blond frisé, à ses pieds, son mouton pas moins frisé. On disait « parade » pas « défilé » jadis. Chez nous, père peureux, nous n’avions pas le droit d’aller voir « la parade du Père Noël ».  «Très dangereux, trop de foule et plein de voyous s’y faufilent pour commettre leurs larcins. » Début décembre, défense absolu donc d’aller saluer ce bon gros Santa Clauss à barbe immaculée, riant dans son haut-parleur, gesticulant ses saluts du haut de sa carriole. Nous étions tristes.

Il y avait « la parade des Irlandais » mais, enfants, on y trouvait guère d’intérêt. Il y avait « la parade de la Fête-Dieu », en juin. Cette fois, j’y avais une place d’honneur dans ma petite soutane de velours rouge, caluron sur le crâne, flambeau à la main, tenant les rubans blancs du haut dais tout de dorures qui abritait le curé tenant son ostensoir, donc le Saint-Sacrement ! Ma fierté sous les regards, au loin, de ma maman en pieuse « Dame de Ste Anne ». De mon papa en fervent « Ligueur du Sacré-Cœur.

Je n’oublie pas chaque mi-mars « la parade à Saint Joseph du mont Royal. » De tous les quartiers, dans la noirceur d’avant-minuit, montaient vers l’Oratoire, sanctuaire vénéré, des cohortes de paroissiens qui chantaient de pieuses hymnes, livret de cantiques au poignet. Mon père m’y amena volontiers dès mes dix ans à chaque 19 mars au soir. Dans la gadoue souvent, ces mâles seulement, tenaient des lampions allumés dans des gobelets cartonnés. Un fameux spectacle qui zigzaguait le long de la rue Jean-Talon jusqu’à la rue Côte des Neiges et puis Chemin Reine-Marie. Et qui m’impressionnait vu le noir de la ville.

Enfin, parlons de « la parade des parades », celle du 24 juin, afin de glorifier notre Saint Patron, Jean-le-Baptiste. Immenses foules dès son départ, rue Sherbrooke dans le bout du Jardin Botanique, long serpent coloré fait de nombreux « chars allégoriques », camions aux décors peinturlurés, cadeaux —on voyait leurs noms à chaque derrière des fardiers — des commanditaires du défilé patriotique. « Achetons toujours chez nos marchands canadiens-français » y clamait-on. On y voyait aussi, le cœur battant, les meilleurs « corps de tambours et trompettes » de nos meilleures écoles dans des uniformes variés.

Tout le long des trottoirs, et des deux cotés de Sherbrooke, des vendeurs circulaient en criant leurs friandises, on louait des chaises, des pliants et des bancs courts. Un monde dense s’exclamait découvrant tel « merveilleux » spectacle sur plateforme de camion. Chanteurs, danseurs, un folklore animé fait de groupes divers et délégués de cercles de certains quartiers —avec aumôniers rougissants batteurs de mesures endiablées— certains artistes venus parfois de très loin. n pouvait y lire « Nouveau Brunswick » ou « Manitoba » !

Une certaine année, bouquet final inattendu, stupéfiant la foule, le mouton se dressa, ouvrit la gueule et prit une mordée dans le chérubin blond frisé ! Cris du gamin. Rages et larmes du petit Jean-Baptiste, nazaréen « blond » ! Un ouvrier de la Ville en salopette grimpa vite dans le char. S’empara de la bête et la tint à bras tatoués, sous son large poitrail. Le défilé continua avec cette incongruité, cet homme anachronique qui tenait fermé la dentition du saint mouton désaxé. Ce fut une belle fête quand même !

LA MER QU’ON VOIT DANSER

C’est fou, c’est puissant, chaque année depuis un de mi-siècle, c’est comme un rite. Oui, devoir : « aller à la mer ». Ado, lisant « Moby Dick », roman de Melville où un vieux pécheur de baleine, jambe amputée, poursuivra jusqu’à en mourir noyé, cette baleine « albinos » qu’il croit avoir reconnu— ado donc, j’y avais capté une idée de la mer : un danger, un péril. Maria, sœur aînée de maman, « veuve en moyens », allait à la mer, on pensait : du monde chanceux, des parents riches.

Plus tard, j’ai fini— jeune papa— par y aller. À Provincetown au Cap Cod d’abord. Huit heures de route en coccinelle toute neuve ! Ô la belle découverte mieux que séduisante. Voir « L’infini ». Tant d’espace en air et en eau. À perte de vue. « Que d’eau, que d’eau » ! On y reçoit d’étranges décharges énergétiques palpables, non ? Alors, à jamais, la piqûre était prise. Assez, fini que de ne regarder les belles photos de tante Maria avec cousine Madeleine, toutes heureuses à Old Orchard, Maine, s’ébrouant dans la houle géante. Nous en étions jaloux. Mes enfants jeunes, ce sera ce parc populaire, Old Orchard. Un temps au nord, dans Pine Wood, où l’on croisait la famille Tisseyre, Michèle l’animatrice et Pierre, mon premier éditeur. Un temps on louait de vieux logis (les gens déménageaient à Saco pour l’été) au sud, à WestWood. Plage moins bruyante. Ô cher vieux Old Orchard, où « les rues parlaient français ».

Puis ce sera, quelques étés, dans le New Jersey —10 heures d’auto dans le temps— pour des plages aux eaux bien plus chaude. À Margate Beach, rivage voisin d’Atlantic City-Les- Casinos ! Aussi, le Wildwood plus au sud où de jeunes crieurs du Baltimore, annonçaient sur les plages : « Philadelphia’s Daily News ». Vraie tanière de « radiocanadiens », viendra la mode Wells Beach et le retour au Maine. Une bien jolie presqu’île à deux rues seulement et où, curiosité, de nombreux phoques s’époumonaient chaque matin dans la lagune. Il y eut Kennebunk Beach puis Cap May, chic et discrète villégiature tout au bord de l’immense Chesapeake Bay.

Enfin, très longtemps, et aujourd’hui, au nord du site populaire du Hampton Beach (au New Hampshire) : « elle » ! La favorite, la noble et vieille station balnéaire —« victorienne » d’allure ici et là, notre chère Ogunquit. J’ai signé un roman (un polar) sur son dos, vraie carte du lieu : « Une Duchesse (du Carnaval de Québec trouvée assassinée) à Ogunquit ».

Eh oui, on y retourne justement. Ogunquit s’enorgueillit d’avoir hébergé la danseuse Isadora Ducan, les peintres Picasso, Matisse, le « Roméo-Usa », Rudolf Valentino, la vedette May West, j’en passe ? De vieilles photos les montrent si vous allez petit-déjeuner rue du pont sur la rivière éponyme. Là où des pêcheurs espèrent chaque jour. Donc, ça y est, juin revenu, cela nous a repris encore à Raymonde et moi. « On y va, oui ? » Toujours « oui. ». Ogunquit, un p’tit cinq heures de volant. Désormais, pour les bons souvenirs, des amis, parents, soudain rencontrés. Nos restos bien aimés. Surtout la fougueuse vague et ses frises blanches immaculées, les brises océanes. Sans cesse la rumeur rugissante de cette plage d’une largeur folle à marée base. Le soir, nos promenades jusqu’à Perkin’s Cove, mini-port à 30 minutes de marche. Ses boutiques d’artisans, ses fruits de mer partout, la petite foule qui baguenaude : fainéantise légère, heureuse des vacanciers quoi. Au port de Wells, dans un marais odoriférant, offre des homards frais à bon marché dans une grange rustique. Hâte !

Valises bouclées, chantonnant « partons la mer est belle » nous partons (un pèlerinage béni). Parce que maintenant, il y a pas que tante Maria qui a un peu de sous pour aller humer le bon air salin, les vapeurs d’iode, entendre mouettes et goélands, admirer ces espaces infinis où, en clignant les yeux, on imagine, fous, juste en face !, les rivages de la mère-patrie, bretons et normands !