NOTRE BANC MARGINAL !

Ndr : ce texte encore inédit sera publié dans un « collectif » d’écrivains connus sous le titre générique : titré « BANCS PUBLICS » (chez Lanctöt éditeur).

NOTRE BANC MARGINAL !

Tu vivais encore chez tes parents, merde !, et tu cherchais un sofa libre pour minoucher ta blonde, ou ta brune. Rien. La trâlée familiale était envahissante. Ta mère se méfiait de cette fille nouvelle « qu’on sait pas de quelle sorte de famille qu’elle sort » .

Il te restait les bancs publics. Oui, chante, chante, cher Georges Brassens : « Bancs publics, bancs publics ». Il y avait donc, beau temps, mauvais temps, « dehors », dehors, au bord ou au fond d’un parc, sous un arbre protecteur…capable, lui, de secrets amoureux, de confidentialité.

À cet âge, on a les fesses dures, on s’en fiche des coussins moelleux, de amortisseurs à springs. Il s’agissait d’un tendre match « de lutte » avec prises de bec, prises de bras. Et tout le reste de ces caresses juvéniles annonciatrices de l’ultime « corps à corps », apothéose, épiphanie physique pour… « exulter », en effet Jacques Brel.

Raconter ici « mon » dernier banc public ? Mais, d’abord, dire qu’ à 15 ans, au Parc Jarry dans Villeray, j’avais toujours mon canif à quatre lames pour graver de quatre initiales l’écorce d’un arbre au dessus du banc public élu. Un jour, à 50 ans, amoureux encore mais pas de canif, mautadit ! Cette vielle envie de marquer l’amour et revenir à ce cher rituel connu de tous les amoureux du monde entier : graver nos noms, avec sans p’tit cœur, au dossier d’un banc public.

1980 donc. Avoir voulu « revoir la mer » dit une belle chanson. À seulement cinq heure de route de la frontière des États-Unis, aboutir dans le Maine, revoir l’océan et respirer à pleins poumons ses odeurs —odorat sans cesse comblé— de varech, d’iode, son vent salin, admirer, éblouis, « toujours recommencée » la houle frisée, déchiffrer les dragons blancs dans l’écume des vagues. Marcher, à marée basse, sur tout ce sable d’un beige luisant, choisir les coquillages à collectionner et… avec moi, elle ! « Elle et lui », mais oui, vieux Paul Reverdy, chantre culcul-la-praline.

Voici Ogunquit, village typique de la Nouvelle-Angleterre, nos promenades reprises si souvent, jadis, quand nous apercevions Robert le Boubou et sa famille au « Aspinquid », propriété d’un Grec de Montréal —« ici parlons français »— dit son affiche. Y avoir rencontré aussi le petit grand René Lévesque jouant au poker avec son ami Yves Michaud, antisémite malgré lui, et les gardiens musclés, au « Dolphin Motel ». Y avoir jacassé avec le bonhomme Réjean Tremblay et sa farouche Larouche du temps. Bavardé des heures avec tit-Guy « tout-le-monde-en-parle » Lepage-belles-oreilles et sa blonde du moment. Au vaste « Norseman », paquebot blanc échoué sur la plage, parlé « musique » avec l’Ubaldo Fasano, compositeur du célèbre « Jaune » de J. P. Ferland.

Ogunquit, village tant chéri ! Son snack déli à savoureux sandwiches, ses galeries à chromos « marines », sa place-à-free-jazz, ses deux petits cinémas, ô surprise !, ma sœur Nicole dévorant une glace aux pistaches, les bonnes pâtes chez « Lucia », le roast-beef saignant du Neptune, le homard frais pêché de Barnacle’s ou de Charlie’s.

Ogunquit où, dans sa grande rue, coursaient jadis des matamores en voitures stylisées. Où Picasso Snob, raconte-t-on, s’ennuya de la Côte d’Azur. Où le fabuleux Henri Matisse, heureux d’y être, lui, avec son frère, Pierre, le galériste de New York. Henri esquissait de ses célèbres aquarelles. Où, il y a très longtemps, le beau brummel, l’icône Rudolf Valentino, se camouflait vainement, ou l’actrice Mary Pickford et ses sosies sexés craignaient le bronzage pas encore à la mode.

Ogunquit la bien-aimée et… voici l’été de 1980 donc.

Un couple, « elle et moi », marchons dans ce long sentier tortillant de terre battue baptisé marginal way. Il débute, au nord, pas loin de la longue plage publique, se faufile tout au long de la mer et s’achève à l’anse à Perkin qui est un mini bourg plein de jolies boutiques sur pilotis, toitures et murs de bardeaux fanés, marché chic pour estivants, avec ses quais, son pont suspendu si mignon, si photogénique, ses barques colorées pour pêcheurs, pour aussi une excursion guidée entre les flotteurs multicolores, balises indiquant les talles de cages.

Nous aimons tant marcher ce marginal way, aux toujours surprenants détours : criques sablonneuses ici et là au fond de deux falaises, oursins goûteux à découvrir, joli phare, à présent futile, hauts rochers où se débattent furieusement les flots enragés. Du coté des terres, admiration de maints jardins aux bosquets variés, aux arbustes coquets, aux pins noueux, aux fleurs sauvages, aux fleurs plantées, choisies avec goût.

1980. C’était un lent crépuscule de plein été, échanges de saluts sans cesse, piétons en tous genres, célibataires grassouillets, aussi maigres et sveltes esseulés des deux sexes apparemment friands de fleuretage, jolies jeunes mamans à poussettes remplis de bambins, grands-mères dévouées en gardiennes soucieuses de ces bambins grimpeurs, « reviens ! tu vas te tuer ! », vieillard à cannes, poètes et philosophes plein de regards brumeux; ce chemin en marge de l’Atlantique fait voir le classique cortège des gens heureux, vacanciers dégagés —pour une semaine ou un mois— des charges habituelles. Bref, une atmosphère de « Bonjour chez vous ! » dans la série culte télévisée « Le prisonnier ».

Nous marchons. Bientôt Perkin’s cove et la fin de la féerie, mais… voici, ombre bienvenue, un dôme de cèdres fournis. Voici un look out bien coquet et… oui, un banc public. Stop ! Allez-y voir, au dos, quatre initiales gravées avec une cl de VW, les nôtres, quatre lettres : R.B., pas de petit cœur, et C.J.

Depuis, chaque fois que nous nous replongeons dans le naturalisme du marginal way, je rafraîchis nos marques de quelques coups de clé nouveaux.

Nous disons « notre banc ».

Avant chaque promenade à Ogunquit j’oublie toujours, hélas, l’achat d’un canif à quatre lames comme celui du temps de ma jeunesse au Parc Jarry… pouvoir graver plus profondément nos signes. Assis sur notre banc public, nous renouvelons nos serments d’amour, nous faisons la revue du temps passé, nous faisons de vagues projets d’avenir. Souvent, on voit s’approcher de cette niche-aux-cèdres un jeune couple, nous laissons la place car pour « la suite du monde », nous prêtons volontiers « notre » banc, « allons déguster un crab-roll », nous souhaitons tant à tous l’amour-toujours-l’amour.

Un matin de l’été 2002, un vendredi lumineux, vérification de « notre » banc et s’amenait de jeunes mariés, sourires aux lèvres, photographe empressé, témoins endimanchés, une assemblée bruyante de début de vie à deux. Ils avaient repérés « notre » banc, c’était très clair, leur déception pas moins claire devant ces deux vieux admirant silencieusement la mer, nous., R.B. et C. J.

Leurs mines de grands désappointés. Aimables, polis, nous nous levons, nos gestes d’invitation à s’installer sur « notre » banc, ils protestent pour la forme mais, en vérité, les voilà retrouvant les grands sourires. Nous racontons alors aux tourtereaux notre très ancienne conquête du banc, ils se penchent pour lire les gravures à la clé au dossier. Leurs rires gentils, leur attendrissement : « What ? 30 years of happeness ?

Ils sont de Boston, ils doivent retourner au boulot dès lundi matin, elle est serveuse dans un restaurant italien du Old Port appartenant à sa belle famille, lui étudie encore, il sera médecin vétérinaire dans un an.

Embrassades et bons souhaits.

Nous descendons vers l’anse à Perkin. Nous voulions nous dénicher une boule-à-neige à la boutique Christmas always —il n’y avait pas de belle boule vitrée, hélas ! Visite à des amis au Cap Neddick, lieu voisin au sud d’Ogunquit. Taxi. Sur leur terrasse de blocs erratiques, bonne bouffe du soir, vins frais.

Le soleil s’était sauvé, la nuit venait vite quand nous revenons à notre motel… oui, par le marginal way. Deux jeunes gamins occupaient « notre » banc. Elle, fillette bien jolie, noiraude aux yeux vifs, lui, très blond aux culottes élargies, sur le dos, un t-shirt marqué « ALL YOU NEED IS LOVE » ! La lune hésitait à bien prendre sa marque et ces enfants s’embrassaient… assis, enlacés, sur « notre » banc !

La vie, la vie… Notre banc public, il fallait bien l’admettre est, comme tous les bancs publics sur cette planète, à tout le monde, à tous ceux qui s’aiment, du moins à tous ceux qui cherchent l’amour. Si vous passez par là, marginaux romantiques, c’est vers la fin du sentier magique, juste avant d’arriver à la première terrasses de l’Anse à Perkin, de « L’huître qui siffle » (Wrisling Oyster) allez voir pour nous deux voyez l’état de nos gravures, ajoutez-y les vôtres, puisque « plus il y a d’amoureux plus il y a de l’avenir ».

fin

5 juin 2006

TROP TARD POUR REMERCIER ?

(LU EN ONDES À RADIO-BOOMER, 1570 a.m. le LUNDI 10 OCTOBRE : fête de l’Action de Grâce.)
Pour écouter le conte, CLIQUER ICI

Un conte inédit de CLAUDE JASMIN

Mesdames, messieurs, c’est le désarroi, la panique, aujourd’hui en cette Fête de l’action de Grâce. Drôle de fête ! Vous avez entendu le bulletin de notre Jacques ! Vous le savez déjà sans doute un bombe a éclaté au milieu de la ville à Montréal. Aux dernières nouvelles, il s’agirait d’un engin complexe d’ordre nucléaire. L’on parle, selon les premiers rapports, d’une bombe achetée sur un certain marché noir depuis l’effondrement de l’URSS en 1990. On parle d’une mafia sophistiquée. Qui a trouvé une clientèle idéale pour écouler ces armes effroyables. Bien entendu, on a pu voir et entendre le communiqué, triomphal et montré, remontré, à une chaîne de télé arabe bien connu, c’est signé : Al-Quarzoui, ce chef de guerre de l’islamisme radical. Je cite : « C’est un avertissement aux croisés décadents enragés de l’Occident. Il y a Montréal, en Amérique du Nord mais, dit ce communiqué, il y aura d’autres cibles encore plus importantes».
Mesdames, messieurs, les aéroports d’Amérique sont fermés. Le nouveau Président des États-Unis a fait connaître sa révulsion de « ce terrorisme à Montréal, absolument écoeurant », ce sont ses mots. De tous les pays du monde occidental nous parviennent des témoignages de sympathie et, des grandes puissances, des promesses de châtier sévèrement ces jeunes déséquilibrés militants qui ne font que dévoyer le Coran, religion pourtant autant respectable que les autres monothéismes. Je suis, comme tant d’autres, rivé à mon micro et, dans ce studio, j’ai le regard fixé sur les images de télé. Ce fut donc un carnage impossible à décrire. Cet engin nucléaire a réduit en cendres encore fumantes, ici, à Montréal, tout un quartier. Cela s’adonne que c’est Villeray, le quartier de ma jeunesse Adieu petite patrie chérie. Voici donc un jour de fête tourné en un fatal chantier de débris. Les dégâts vont de la Gare Jean Talon à l’ouest jusqu’à Saint-Léonard et Ville St-Michel à l’est. Au nord, on rapporte que l’Église St-Vincent Ferrier, rue Jarry n’est que décombres, au sud, cette église « vendue en condos », St-Jean de la Croix est aussi un amas de ruines. Le 11 septembre 2001 à New York paraît un accident grave mais mineur par rapport a l’explosion de Montréal de ce jour, les morts du métro de Londres, de celui de Madrid, sont eux aussi ramenés à des attentats d’une moindre gravité. Oh comme tout est relatif ! Un jour d’action de Grâces ! Jour caricaturé par la haine des fanatiques.
On ne compte plus, dit-on, les ambulance qui sillonnent les alentours de ce macabre charnier. En vain car dit-on il n’y a pas de survivants. Les pompiers ne sont pas moins futiles, et les sapeurs n’éteignent aucun feu, ils sont transformés en funèbres brancardiers. Civières remplies de tas d’os noircis ! La police, venant de partout, tente de garder à bonne distance les citoyens accourus vers les lieux du désespoir. Ainsi, nous, Montréalais, Québécois, peuple pacifique, sommes devenus à notre tour la proie du fanatisme Mahométan fou de ce début de siècle. On ne retrouvera jamais les jeunes kamikazes parmi tous ces restes humains carbonisés, impossibles à identifier. L’explosion a eu lieu ce matin, tôt. Je venais à ce micro comme toujours descendant de nos collines laurentiennes en « feux sang et or », si jolis en octobre. Je n’avais pas mis la radio dans ma Beetle ce matin, quand, aussitôt arrivé, je découvris la catastrophe. Étrange Fête de l’Action de Grâces ? Il y a cinq ans, c’était, ici, une gentille fête pour inaugurer notre « Radio-Boomer », c’était en 2005, jour de réjouissances. Ici, à Laval, au bord de la 440, comme ailleurs maintenant c’est funèbre, l’athmosphère dans les parages. Il semble faire nuit en plein jour. Et c’est, sans cesse, le flot des noires image, sur tous les canaux de télé du monde, atroces images d’un Montréal bombardé. Ainsi nous vivions insouciants, nous croyions posséder cette bonne paix des petits pays tranquilles et crac ! la mort s’installe, en quelques secondes. Ce jour d’action de Gâces, n’en doutons pas une seconde, va poser une pierre noire sur le calendrier des jours qui s’écoulaient jadis en douceur. L’automne du Parc Jarry au couleurs flamboyantes vient de se changer à un paysage pitoyable. Un pré de cendres grises ! Des parents en larmes, des amis, s’effondrent, on en voit en ce moment à genoux dans les rues des alentours du volcan maudit qui prient le ciel. Trop tard ?
Mais oui, nous vivons la plupart sans soucis très graves, nous allions au boulot sereinement et soudainement c’est l’apocalypse-à-Montréal ! La fin du monde là dans ce quartier central. On rapporte qu’on se réfugie en foules tout au haut du mont Royal, d’autres se rassemblent au Parc Lafontaine ou au Jardin Botanique. Beaucoup fuient à l’ouest vers Vaudreuil ou à l’est, vers Repentigny ou encore vers la Rive Sud . Tous les ponts sont surchargés. Rien ne garantit qu’il n’y aura pas une deuxième bombe nucléaire. Ces sales engins mal remisés étaient si nombreuses du temps de l’URSS. Ces ex-soviétiques devenus de maffieux vendeurs d’armes nucléaires, ces mafiosi russes recyclés en spéculateurs avec l’Enfer, ils sont à maudire. On a pu voir le visage de jocrisse de Ben Laden dans sa cachette pakistanaise, caverne du diable, tout souriant de cette funeste semence de mort à Montréal.
Des jeunes soldats d’ici sont là-bas justement dont mon neveu Pierre-Luc. Pierre-Luc ? tue la bête, étrangle la bête ! Tout l’Occident est ravagé aujourd’hui. Montréal a cent et mille alliés désormais. L’occident est épouvantablement angoissé. À qui le tour…? où ? Il n’y a plus de sécurité nulle part, se disent les foules atterrées. Jamais cette Fête d’Action de Grâces ne fut plus mal nommée que dans ce Montréal gravement percé, troué. Est-il…trop tard pour prendre une résolution ?, Pour mieux savoir apprécier la vie ici. Ainsi nulle pace dans le monde entier n’est donc à l’abri d’un sort aussi fatalement mortuaire ? Ainsi, nous aurions dû mieux fêter L’Action de Grâce, en 2005. En 2006, en 2007, etc. Mieux apprécier notre paix qui a régné si longtemps. Combien de jours d’Action de Grâces passés innocemment, fermés à double tour sur nos égoïsmes ? Répondre sincèrement. Sans remercier la Providence pour notre paix durable… si longtemps avant aujourd’hui. Grâces jamais dites pour une vie à l’abri des conflits de la terre, de la terrifiante pauvreté africaine. Ou celle d’Amérique du sud. Nous avions tout, nous profitions de tout, nous déambulions torse bombé : nous ne devions rien à personne. Quoi rendre grâces ?, remercier qui ? « personne », nous disions-nous. Nous venons d’apprendre que l’Action de Grâces aurait pu avoir un sens, que nous aurions été sages d’être reconnaissants, de remercier le ciel, le Créateur ou Allah, ou Jéhovah. Ou Dieu si on y croit, pour tant de confort, tant de paix.
Bon. J’irai maintenant en ville, tenter de savoir si les miens, mes sœurs de Rosemont, sont saines et sauves. Mon frères à Ahuntsic est-il bien vivant ? Le vieil oncle Léo, alité à l’hôpital Jean-Talon, ne doit plus exister, misère ! Cette tante vendeuse au kiosque à journaux du métro Jean-Talon ? pulvérisée. Sans doute. Revoir des nièces, ce cousin gentil serveur à la CASA ITALIA. Mes vieux parents sont morts en 1987, mon Dieu, ils auraient pu se faire anéantir, péter en mille morceaux sur leur balcon de la rue St-Denis. Papa, maman, pris vifs dans cette fournaise atomique « made in URSS ». Tant mieux : ils ne verront pas leur quartier bien-aimé en ruines, leur cher marché Jean Talon disparu à jamais, leur pratique Plaza St-Hubert envolée, leur église Ste-Cécile rentrée dans la terre, et, rue De Gaspé, rue Henri-Julien, nos écoles d’enfance… en fumées parties. Ils ne verront pas leurs voisins en squelettes broyés, ils ne verront pas les rues en cratères, les maisons rasées. Retraités à Marie-Rollet, ils n’entendront pas ces descriptions anxieuses que font en ce moment même tous les reporters.
Oui, il y a cinq ans, en octobre 2005, j’étais venu enregistrer un gentil conte pour illustrer cette fête d’octobre. La vie était belle en ce temps-là. Jamais je n’aurais cru devoir vite aller enquêter dans Villeray « mort et enterré ». Je m’imaginais, je suis comme tout le monde, que notre existence en ce coin du monde était sous une garantie-sans-conditions. Du bon vieux Maytag ! Celle d’une vie calme et douce. Quoi ajouter ? Rendre grâces pour ma sauvegarde. Diable, avant-hier, j’étais là, rue Christophe Colomb au Centre Le Prévost, je faisais joyeusement ma causerie dans la coquette bibliothèque, je racontais justement cette belle jeunesse des années 1940, des années 1950. Bonheur candide. Voici que mon récit est devenu caduc. Voici que c’est « la fin du monde » dans mes souvenirs. Rendre grâces aujourd’hui même, en ce jour qui s’est maquillé en mini-Hiroshima, en petit Nagasaki, ce n’est pas facile du tout. Quoi qu’il en soit, avant de descendre à ce vaste cimetière bombardé oui, murmurer au moins : merci. Merci pour la vie. Ne plus jamais oublier, au moins une fois par année, en début d’octobre, de rendre grâces si on a la chance d’être encore du monde des vivants. Bon. J’y vais. Allons voir les traces démoniaques d’une poignée qui ont la haine au cœur, quand, ici, le ciel est si beau, les couleurs des érables, oui, luisent de sang et d’or. D’un sang végétal innocent qui n’a tué personne. La nature donnant le bon exemple sur une planète dont l’Orient contient des jeunesses mal prêchées par des imans-prêtres dégénérés. Salut amis, courage camarades en cette fête d’Action de grâces bien singulière.

Fin

LE BOXEUR DE SAINT-HENRI

C’était la Fête du travail, c’était un cinq septembre, comme aujourd’hui ?, et congé pour beaucoup de monde. Mais pas pour nous, les jeunes étalagistes chez « Savage display ». Le boss m’avait fait confiance pour le « show room » chez « Tooke les chemises » à Saint-Henri. Une grosse manufacture. Je lui avais imaginé une belle vitrine avec comme « motif à chemises » une arène de boxe avec deux boxeurs, deux mannequins portant des chemises Took. Le boss avait dit : « Okay, oui, mais avec un seul boxeur dans l’arène, et triomphant, un « winner », les poings gantés levés et vêtu d’une belle chemise Tooke ».
Bon. On a nos outils, l’arène, les câbles, le beau mannequin de papier-maché, en route ! Un cinq septembre et pas de congé à Saint-Henri; l’usine est remplie de midinettes débordées, courbées. Je fonce au « show rom » avec les importants patrons et, en passant, je la vois dans une allée, courbée. Elle ? Oui, elle, Gisèle de la rue Agnès, cette si jolie brunette penchée sur sa machine à coudre. À coudre des poignets, des collets. Tout un été, nous nous étions tant aimés, tant embrassés et tant collés à Pointe-Calumet. Nous avions tant dansé sur « On the mood », surtout sur « Blue Moon », collés, collés.
Elle ici ! Celle que j’avais quitté assez lâchement; vous savez bien, on ne répond plus à ses téléphones, on joue les disparus. Oh mon Dieu , jeunesse bête quand je m’imaginais, niaiserie à vingt ans, en 1950, futur « grand artiste » qui ne pouvait donc plus fréquenter une simple ouvrière. Ma honte encore aujourd’hui. Je passe près d’elle dans son allée, les bras pleins de mes accessoires, je détourne la tête, je ne la connais plus ! Oui, ma honte encore aujourd’hui de cette « Fête du travail » bafouée. Nous installons vite, vite, l’arène pour rire, les faux câbles, le beau boxeur en belle chemise Tooke sous quatre puissants réflecteurs. Les acheteurs seront ravis. J’ai du génie ! J’irai loin, un jour, je ferai du « window display » jusqu’à New-York. À Paris peut-être ? Un « winner » comme mon beau boxeur de plâtre. Pourquoi non ?
Le boss de la manufacture me félicite de l’idée « boxeur-en-chemise ». Il est content. Mon employeur, M.Savage, est fier de moi. On ouvre une bouteille de mousseux bien pétillant. On trinque, cliquetis de nos verres. Les portes des ateliers s’ouvrent soudain, oh le vacarme des machines !, une contremaîtresse en sarrau bleu s’approche de notre groupe. Silence des fêtards, elle dit : « Euh, patron, je m’excuse de vous demander pardon, mais il y a une ouvrière, là-bas, vous voyez celle en chandail rose devant la troisième colonne, elle dit qu’elle connaît le décorateur, qu’elle aimerait bien le saluer, lui dire deux mots. » Silence plus pesant dans le chic « Show room ». On me regarde, l’air de dire : « Quoi, ce « créatif » doué fréquente donc de simples midinettes ? » Le patron répond : « Non, non, pas question de lui faire perdre du temps, on a assez de commandes en retard comme ça. Allez dire à cette fille que notre décorateur, avant de quitter, ira la saluer ». On m’observe en silence, et, j’en ai honte encore aujourd’hui, j’ai osé dire : « Votre ouvrière doit faire erreur, je ne la connais pas, moi, le chandail rose ». Mon boxeur triomphant sous les réflecteurs semblait me regarder avec curiosité. Ma gêne. J’ai vu la « foreman » en bleu se pencher sur Gisèle en rose, lui parler à l’oreille. Gisèle a levé la tête, m’a jeté un regard. Si triste que je me suis détourné.
Et puis le moment est venu de remballer nos outils. Monsieur Savage m’a dit : « Venez par ici, Claude, il y a un escalier derrière, on sera dehors plus vite ». J’ai hésité un instant. Nous nous étions tant aimé Gisèle de la rue Agnès et moi. Défilaient des images de plages dorées, de chaudes salles de danse, de savoureux embrassements et caresses dans les dunes chez Pommerleau, sous la lune. « Blue moon », tout un été d’amours juvéniles ! La porte des ateliers était restée ouverte, j’entendais les mugissement infernaux des machines à coudre, l’enterrement de la « Fête du travail ». J’étais mal. Le père Savage voyait-il mon malaise ?, il me dit en souriant : « À moins, Claude, que vous vouliez aller dire un mot à la midinette rose »? J’ai été lâche une dernière fois : « Mais non !, je vous le redis, je connais pas cette fille ». Un chien, dehors, éclata en furieux aboiements. Trahison stupide ! Il n’y a pas eu de coq pour chanter trois fois, il y a eu la sirène de l’heure du lunch. Des ouvrières se levaient. J’ai dit : « Boss, vite, faut y aller, on pourra plus grouiller dans minute, regardez-les toutes qui se lèvent, s’en viennent ! » Le chien de la ruelle aboya de nouveau. J’ai regardé mon boxeur de Saint-Henri, moins triomphant on dirait, il me paraissait maintenant un stupide fendant et vaniteux !
Je me sauvais. Je m’imaginais un génie fameux déjà. Mais bientôt, adieu « window display » !, pas de New York, pas de Paris, je ne serais que le modeste décorateur de La Roulotte de Buissonneau pour les enfants de « balconville » dans les parcs de la ville. J’avais renié une fille aimée, Gisèle. J’en fus tourmenté longtemps, mais quoi ?, aucune existence humaine n’est parfaite, me dis-je. N’empêche, à chaque « Fête du travail », à chaque 5 septembre, ce souvenir revenait me hanter. Je disais toit bas : « Pardonne-moi la belle Gisèle de chez Tooke à Saint-Henri, j’étais un grand dadais, un jeune prétentieux ridicule ». Et « Blue mon » jouait dans ma tête. Adieu lune bleu, adieu « Blue moon ».

« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Note: La lecture de ce conte sera diffusée plusieurs fois le lundi 15 août, fête des Acadiens, à la station « radio-boomer » de Laval. Il est aussi publié dans le quotidien Le Soleil.
Claude jasmin a quitté, avec l’animateur Nicolas Deslauriers, CJMS-Country pour cette nouvelle radio de Laval. Au 1570 sur la bande AM et sur Internet, tous les mercredis de 8 h à 9 h l’auteur y fait des commentaires.


« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Chaque année, le 15 du mois d’août c’est la fête nationale des « plus anciens descendants » de la Nouvelle France. Une des « filles du pays acadien » était une Robichaud. Baptisée Yvonne, née au bord de l’océan atlantique, dans cette jolie petite ville dont Michel Conte fit une chanson : « Shipagan ». J’aimais entendre se confier ma « belle petite vieille » Yvonne, j’aimais l’écouter jaser, si bien se souvenir chaque fois qu’elle me « contait » son pays acadien.

Enfant, Yvonne fut… donnée ! Cela se faisait souvent jadis. Pour amincir les grosses familles. Mon Acadienne, son papa pauvre mort prématurément, s’en alla vivre chez des parents qui étaient, comme on disait, en « meilleurs moyens » que les autres. Elle se fera instruire et bien, chez « les bonne sœurs » au temps où les « bonnes sœurs » enseignaient si bien. L’adolescence à peine achevée, Yvonne sera déportée encore, loin de son Acadie natale car, brillante jeune fille, elle sera secrétaire (de celles que l’on disait « particulière ») aux Communes, à Ottawa. Bilingue et forte en français —grâce aux religieuses de son pensionnat de Tracadie. Devenue montréalaise par mariage, c’est elle, Yvonne, qui mettra de l’ordre dans mes textes de romans comme de mes séries télévisées. Elle fera du « au propre ». Mes écrits en avaient grand besoin. Yvonne me confia : « Avant de quitter Shipagan j’avais planté un cerisier près de la galerie et, quand j’y retournais, en vacances, je le re-voyais, toujours grandissant, j’étais contente : il restait cela, ce cerisier de mon enfance là-bas ».

Yvonne racontait bien « la mer, l’île de la Mecque, l’île Sainte-Marie, ses voisines dans la houle océane, les plages de sable, celles du Petit et du Grand Goulet, les hommes partis pêcher en mer, les épouses nerveuses, la fois du cheval noyé quand la glace fut trop mince, les cueillettes de coques en abondance par chez nous », me disait-elle, les pique-niques au delà des tourbières, les repas de crabes, de homards. Et cette léproserie voisine de son couvent ! Mais oui. Un bateau venu de la Caraïbe échoué à Tracadie y avait amené ces victimes de la lèpre. « Il y avait un grand mur, me contait Yvonne, écolière, on y perdait parfois notre balle, si les lépreux nous la revoyait on osait plus y toucher ». Elle riait de tant de candeur.

En 1980, j’y suis allé à Shipagan avec Yvonne. Elle semblait si heureuse de retrouver « sa petite patrie ». Je revois ses yeux embués, ses sourires, sa quête de souvenirs partout , ses retrouvailles avec des restes de parenté. Quand je la questionnais : « Yvonne, avez-vous le mal du pays, de votre pays d’enfance ? » Elle détournait la question, me parlait plutôt d’un passé moins lointain, de ses ministres en bons patrons, des députés parfois volages d’Ottawa, de son père adoptif, le Robichaud élu si souvent, de « messieu » Arthur Sauvé de Saint-Eustache des Deux-Montagnes, « un bien bel homme ». Aussi du fils-Sauvé alors dans l’armée, le brillant Paul Sauvé. Aussi de « messieu » Duplessis qui aimait la fleureter et la taquiner en visite au bord de l’Outaouais, lui, le « cheuf » venu « rameuter son butin ».

Yvonne, fière, lumineuse, en ancienne libre jeune fille, me parlait de sa première automobile, de sa marque de cigarettes préféré, du ski « de joring » dont elle raffolait dans les douces collines de la Gatineau. Du lac Meech. Elle allait devenir impétueuse et très indépendante « vieille fille » quand s’amena, important commis de banque, un beau « cavalier » soupirant. Le Raymond de la tribu des Boucher, exilé comme elle venu, lui, de Lotbinière, fils de Calixte Boucher pilote de cabotage. La belle « déportée » acadienne, ma Yvonne, succomba et ce fut la fin de sa vie libre. Mariage. Adieu majestueux édifice gothique, marbres luisants, bureaux des importants, filières à garnir, les rapports, ses notes de sténographie, les mémorandums infinis, les claviers des vieilles Remington. Oui, fin de sa longue belle jeunesse. Ce sera la traversée de la rivière Ottawa pour un logis à Hull, aux odeurs de la compagnie d’allumettes des Eddy pas loin. Début de ses pérégrinations car le Raymond, son beau commis de banque, montait en grade; ce sera encore des dérangements obligées. Quatre enfants. Une fillette hélas morte très tôt, deux garçons. Et une fille, ma fidèle compagne. Ma Raymonde.

Mais j’y revenais, j’y tenais : Yvonne, parlez-moi de 1755, ce premier historique « nettoyage ethnique », ce « dérangement » funeste des Acadiens. Chez vous, on en causait comment ? » Chaque fois Yvonne regardait à l’horizon, se taisait un temps et puis me reparlait de son petit cerisier planté sous la galerie pour qu’il puisse témoigner d’elle partie vers l’ouest à seize ans. Chaque fois que je disais le mot « déportation », elle avait un geste las, celui de quelqu’un qui chasse des mouches collantes. Cette Histoire avec un grand H, c’était quoi pour ma vaillante copiste Yvonne chez elle, enfant ? Un lugubre conte noir raconté à voix basse ? Un goût de vengeance, une peur à jamais, une cicatrice mal fermée ou bien une incroyable fable triste que tous ces colons installés sur des terres fécondes enfin défrichées avec leurs chefs refusant de prêter allégeance à Londres. Tout un peuple que l’on osera disperser aux quatre coins du monde. Ô la perfide Albion ! Et si je lui disais « Chttt, chttt ! Yvonne, écoutez, à la radio, votre chanson ! —on faisait jouer la si belle « toune » —aussi de Michel Conte— récemment reprise par l’acadienne Marie-Josée Thériault : « Évangéline »…Yvonne levait les yeux de ses notes de correction sur mon texte, se taisait. Dans ses yeux, je voyais la nostalgie d’une ancienne fillette, les cheveux blancs devenus, qui songeait seulement à son joli cerisier planté près de la galerie à Shipagan. Si j’insistais, si je disais : « Ce fameux poème de Longfellow, vous l’aimiez ? » Yvonne marmottait :
« C’est le passé tout ça, on n’y peut plus rien, pas vrai ? » Elle fut révoltée plutôt de cette « Sagouine » aliénée, celle d’Antonine Maillet : « C’est faux, c’est des mensonges ! On parle mieux que ça là-bas ! » Je souriais.

Un jour, je m’en souviendrai toujours, il faisait au dessus du lac un soleil éblouissant, je lui avais dit : « Yvonne, je viens de terminer un nouveau roman, pour le « nettoyage » du brouillon, je compte sur vous. » Et elle, mon Dieu que j’en avais eu mal !, elle avait regardé ce ciel aveuglant, m’avait dit les yeux trempés: « Euh…je regrette, non, j’peux plus, depuis un an, j’vois plus très clair. J’ai besoin d’une loupe pour lire, vous m’excuserez, trouvez-vous quelqu’un d’autre ». J’avais lu dans ce regard troublé toute la tristesse du monde. Yvonne, je ne le voyais pas, vieillissait comme tout le monde. Puis, ce sera l’abandon de son appartement « gagné », au Village Olympique. Elle pleurait de cette dernière « déportation », tellement en colère, révolté, l’on fit son entrée dans un centre pour très vieilles personnes. C’était sa mort comme annoncée. Beaucoup plus tard, sur le long balcon de « Marie-Rolet » à Rosemont, une fin d’après-midi, — mon attachement aux racines !— je lui parlai encore de « sa mer qu’on voit danser », des crabes, des filets plein le quai de Shipagan, de la marina remplie de « Doris », ces barques rondes qui se dandinaient, des coques partout, du Petit Goulet, de notre dernière pèlerinage au Nouveau Brunswick… Yvonne resta muette, arrimée à une chaise berçante, dérivant doucement vers la fin de son roman —puisque toute vie est un roman— se pencha vers la rue Saint-Zotique, chercha mon bras de sa main tremblante, pointa un index : « Claude, regardez en bas, là, là, proche du gros sapin du parterre, ce serait pas un cerisier, ça ? » Ému, je lui dis : « Vous y songez encore, hein, à votre cerisier de Shipagan ? » Yvonne sursauta :« Qui donc vous en a parlé de mon cerisier ? J’en ai jamais parlé. À personne ». Je n’ai rien dit. Peu de temps après ce sera les adieux définitifs, Yvonne dans la terre avec son Raymond, fils de pilote de cabotage. L’ Acadienne dans son cercueil sous un tertre de pelouse sur le mont Royal.

Je m’ennuie parfois de mon « acayenne », il m’arrive de songer à une fillette « donnée », à une fillette déportée et à son cerisier devenu tordu, noueux, donnant de jeunes fruits malgré tout. Un cerisier près d’une galerie chez la p’tite Yvonne Robichaud de Shipagan.

« LA MER, BERGÈRE D’AZUR INFINIE» (TRENET)

Simon Durivage prépare une émission de télé sur « les plages, le Maine et nous autres les migrants estivaux ». Benoît son recherchiste me questionne avant studio. J’y jongle donc. En ce temps-là, nous allions à la mer dès les vacances arrivées, comme le pieux pèlerin musulman allait à la « pierre noire ». C’était sacré chaque été. La première fois, 1960, ce fut le popularissime Old Orchard. Comme pour vérifier, devenus jeunes adultes et des parents, les éloges de certains petits-bourgeois. Coup de foudre ! Piqûre inoculée. À jamais ? L’océan à perte de vue, la houle, ses vagues crénelées rugissantes de tous ses dynamiques rouleaux, les stimulantes odeurs de sel, d’iode, de varech. Oui, un coup de foudre. Rue Fern, au sud du site si populaire, on louait d’antiques logis meublés quittés par les « natives » réfugiés, eux, à Saco ou à Bidderford. Une colonie de nos artistes (de radio) avait adopté Bidderford Pool durant les années 40.
Ce sera pour nous, année après année, une sorte de descente vers le sud : les trois Kennebunks, puis Wells Beach où, les matins de lumière aveuglante, on admirait (1965) sur les dunes dégagées de la marée de jeunes phoques en lamentations et où on causait avec d’anciens émigrants francos encore capables de baragouiner du français. Et puis, sud toujours, Drake Island, Moody Beach. Et, terminus ?, ce Ogunquit bien aimé qui gardera longtemps nos faveurs, sa si belle longue plage, son fabuleux « marginal way », son faux tramway, son petit port à boutiques, Perkin’s Cove. Justement, on vient de me « cellulariser ». Voix de mon petit-fils, l’ange-Gabriel musicien. Il roulait, via la 91, avec ma file, sa mère, mon webmestre Marco, vers ce cher Wells-Ogunquit. Camping, cette année ils étrennent une jolie roulotte toute équipée. « Je voudrai voir la mer » (chanson) en septembre car je m’ennuie de celle « qu’on voit danser le long des golfs clairs ».

Ogunquit en fin de journée, été 2005

Mais les enfants grandis jugaient l’eau « bin frette » et nous descendrons encore plus au sud. Adieu Maine ! Découverte du Cap Cod. Massachusetts welcome ! Tout au bout du gigantesque hameçon de sable, visions de Provincetown, là où vécut O’Neil, Miller et Mailer et le prof Borduas frais congédié du duplessisme, vues de la vaste Plage Marconi où le génie italien fit des tests de radio primitive. Mille milliers de fleurs partout, des roses sauvages dans les clôtures des chemins, jolis patelins à maisons croûtées, où vécut longtemps la Blais romancière, coquettes demeures de bardeaux grisonnants. Et puis, été de 1980, proche du domaine des Kennedy, nous loueront le ferry boat vers Nantucket Island, un chalet marinier avec, sur le toit, le balcon-de-guet-à-baleines, Moby Dick a fui… Où te cachais-tu donc cher Melville ? Île-lieu d’écologie active, sévères règlements, un site de belle beauté surprotégée où nous retournerons de la Bande-des-Sept encore.
Mais dans les années ’70, go south family !, ce sera d’abord Margate, sa plage immense aux coquillages rares, les mini-crabes aux orteils, son éléphant coloré géant, « troyen », puis, fin des pérégrinations océanes, pauses d’été fréquentes aux trois Wildwoods (North, Crest, South) pour ses eaux chaudes (enfin, crient les jeunes ! ), son boardwalk à perte de vue, ses fous manèges. Tiens, Simon Jasmin, vingt ans, le déjà-gastronome, m’annonce qu’il partira pour Cape May…qui est le si joli point final « victorien » de ce New Jersey. Les enfants vieillis, partis, ce sera —cinq heures de route, c’est fameux !— le retour au Maine. Et l’annuel (toujours trop bref) séjour à Ogunquit. On louait souvent, dans une crique du Marginal Way, pas loin du Dolphin où gîtait chaque été René Lévesque et sa bande de joueurs-de-cartes. En 1900, il y eut là de célèbres courses d’automobiles et de voiliers, ce fut un village balnéaire fréquenté par les stars. Des artistes de renommée forte, cela va du fameux Rudolf Valentino à Mae West, de James Dean, Brando, à Buffet-le-mondain, du génie Pollock à l’immortel Henri Matisse, en passant par un jeune dénommé Pablo Picasso qui, dit la légende, râlait et s’ennuyait des corridas de Provence.
Nous, nous y croisions actrices et acteurs d’ici, décorateurs, costumiers et, souvent, le brillant Vittorio, l’inventeur du drôle bonhomme vert d’un certain festival ! J’en fis un roman un jour qui est en « poche » chez B.Q. aujourd’hui : « La duchesse d’Ogunquit » qui est un polar mais je m’emploie aussi à décrire avec minutie ce lieu.
De 1990 à 2000, méchants taux de change avec les USA obligent, ce sera des voyages dans nos provinces québécoises : la curieuse et trop secrète Haute-Mauricie, l’imposant Lac Saint-Jean, le renversant Saguenay, l’étonnante Abitibi et son voisin le Témiscamingue, l’époustouflante Gaspésie et l’attachante Acadie française, même la renversante Côte-Nord, etc. Ce sera l’excitante découverte de paysages étonnants, méconnus. Partout, il me manquait… la mer où je pourrais m’y baigner. Au rivage joli de Natasquan comme à celui de Saint-Irénée si beau, à celui émouvant de Sainte-Luce-sur-mer comme à celui, mirobolant, de Percé, c’était la paralysie (!) si l’on osait mettre pied à l’eau. J’irai donc en Maine revoir « la mer qu’on voit danser le long des golfs clairs », car « c’est une chanson d’amour, la mer ». Toujours Trenet !

Vélo sur la page d'Ogunquit, été 2005

ENTRE LA ST-VALENTIN ET PÂQUES !

Février, dernier bout de l’hiver, fuit. Patienter un peu encore. Jeune, février s’achevant c’était la fin du triste carême, la fin de ces jours de privations, de retenus, longue phase de préparation pour le grand jour de toute délivrance : Pâques !

Son dernier droit à l’hiver que cette fin de février. Nous autres, « les enfants d’antan », avions tellement hâte à ce « Jour de Pâques », survenant parfois à la mi-mars, trop souvent en fin de mars. Nous soupirions. L’hiver avait été si long ! On pensait moins à « Christ ressuscité » qu’à la nature qui allait renaître.

Certes, nous étions pieux à cette époque, élevés dans cent et mille piéticaileries. Alors la « St-Valentin » nous semblait une fête louche, païenne, une fête pour « les grands » à risibles « petits cœurs » en cartons sanguinolents, à fleurs-au-poignet pour veiller au salon-des-grandes-sœurs, les bons jours de fréquentation. Pouah ! Nous autres, les gars, dans Villeray comme ailleurs, fin février et début de mars, c’était l’étrange sport de casser avec des pics et des haches la glace sale et épaisse des trottoirs. La venue des jeux nouveaux, sortir nos sacs de billes, de « smokes » — on disait aussi « marbres » — dans la cour d’école et on gueulait : « QUI A DES SMOKES, QUI A DES SMOKES ? LAST ! »

Fin-février et aller plus souvent à la patinoire publique. Pour les filles : jolies brunettes, troublantes noiraudes, aguichantes blondinettes. Leurs jolies jupettes écourtichées, de doux velours, tuques multicolores, collets, mitaines « d’angora » blanc, minous affriolants. Gants « de suède » chic pour la fille du notaire, celle du docteur. Filantes silhouettes frisées à pompons partout, les faire virevolter, les tenir solidement par la gracile taille, patiner les angles en douceur. Fiers cavaliers sur valses de M.Strauss. Hein, quoi, jouer au hockey ? À 10 ans, oui, mais à 14, 15 ans, vive les filles patineuse ! L’hiver allait s’achever.

Pâques allait s’amener. La lumineuse fête : attente fébrile ! Il y aura des petits poussins jaunes à tente sous dans les vitrines de certains magasins, des fleurs de papier crêpelé aux jambons du boucher. Pâques : promesses de lapins aux bruns doux sucrés, croquantes friandises, pour 5 cennes, coupes de gelly-beans. Un seul Œuf géant à partager : « On est pas riches, séparez-vous ça ! » Justice, crient les mains tendues, les becs ouverts de nos cadets ! Pâques-promesses ? Bientôt se passer des bottes, des couvre-chaussures variés, légèreté-de-l’être retrouvée ! Bientôt marcher en souliers, entendre nos talons ferrés cogner le macadam. Enfin, la saison des douceurs : jeunes pousses de verdure dans les vieux arbres de notre rue, les érables de la ruelle, les peupliers de la cour à Dubé. Observer mes sœurs tant s’énerver : « il y aura du linge à étrenner ! » le Jeudi Saint à la visite des « Sept églises » du quartier et, nous décoiffant à la sortie de chaque temple, nus irons tête nue ! Oui, tête nue enfin !

Les garçons feront le pèlerinage : pas par piété, pour « fleureter ». Nos accortes jeunes voisines étrenneront donc : petit manteau de printemps, robe fleurie légère, guêtres neuves, gants de chevreau, souliers en « cuir patent » scintillants sur le pavé dégagé de sa glace. Février court ! Il y avait la religion partout, souvent, ponctuation de fêtes-congés bienvenus dans nos mornes existences. À l’affiche, cette foi simple de charbonnier, ces cérémonies nous rendant le cœur léger, confiant. Il y avait le bien et le mal. Une vie nette. Avec ciel, purgatoire, enfer. La sécurité immuable. L’autorité des parents.

Mars s’en vient : sortirons cordes à danser, balles au mur, et cerceaux, bolos, toupies de bois —à pine-de-cognac— et bilboquets. Nos rues pleines de cris d’enfants turbulents, joyeux, en ce temps-là ! Mais avant ce dimanche pascal, il y avait la Semaine Sainte, à églises remplies, à cagoules violettes sur les statues, haut cierge pascal, les sept douleurs à l’orgue du jubé, Voile de Véronique en vedette. Quatre jours de cérémonies pour la sainte Passion du prophète Nazaréen. Tous les matins, chants de tristesse grégorienne, l’agonie du bon Dieu, les vieilles de la paroisse, chapelets aux doigts, barrées de signes de croix à répétition, prient en lancinantes invocations. Moi « itou », l’enfant de chœur à l’encensoir. Oraisons pour nos malades et nos mort, pour les séparés, exilés aux Etats-Unis, grands cousins, neveux de nos parents, enrôlés pour les plages normandes. Prières pour tout et pour rien, un petit mal aux reins, une grave tuberculose. Cela nous rendait légers. Nous pensions sans cesse aux autres. Merveilleuse solidarité de ce temps disparu. Vendredi Noir d’avant Pâques : on guettait le ciel à trois heures de l’après-midi, on souhaitait un firmament de fin du monde en mémoire du crucifié-sauveur. Candeur de cette époque des enfant ultra-catéchisés : s’imaginer que Dieu nous enverrait un clair signal. Cela arrivait certaines années, oh alors, notre vive satisfaction mortuaire. Le nez en l’air, on imaginait la déchirure du Voile et Jésus sur le Golgotha à son dernier cri : Eli, Eli, lamma sabactani, ce Père, père, pourquoi m’abandonnes-tu ? On frissonnait. Nous savions tout cela par cœur.

Le dimanche s’amenait, délivrance, confusément, nous sentions que la vie quotidienne allait changer. Le printemps cognerait aux portes des maisons, l’air serait plus doux, jusque dans les classes de notre sévère école. Un midi de mars, une brise nous caresse et l’acre odeur des craies de tableau en fut chassée. L’espoir. D’abord mars et puis Pâques, oh, de chez le boucher, M.Royal, deux poneys fringants livrent les beaux jambons rituels. Clap, clap, clap : « Eille les filles, les gars, regardez au coin du Rivoli ! » Nous courions voir la voiturette décorée :ses chapeaux, papiers de soie roses et rouges, les fleurs jaunes et violettes, les guirlandes aux attelages.
Le février-à-28-jours filait à toute épouvante, comme il va filer encore en 2005 et Pâques viendra. Mes sœurs ne veillent plus au salon. Elles sont des grands-mamans et je suis un grand’ père.
Devant moi, sur une commode, un long pot rempli de billes multicolores. Elles me font signe d’aller jouer dehors. Mais avec qui ? Mes amis d’enfance sont morts, mon frère. On ne casse plus la glace sur les trottoirs avec des pics et il n’y a plus de poneys à fleurs de papier de soie rose. Reste l’espérance, février galope, s’en va au grand galop, fuit comme la voiture de monsieur Royal.
Février s’en va, ce sera mars demain. Déjà ?

Conte de Noël | «LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »

pour RADIO 98,5FM Montréal
diffusion le vendredi 24 décembre 2004 8h

Écouter l’enregistrement –format Windows Media

«LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »
Par Claude Jasmin

C’était un vendredi 24, comme aujourd’hui. Un décembre du temps de la guerre. « Demain samedi, demain Noël ». La mort rôdait. Ça allait mal : les nazis allemands partout en Europe, pire encore, l’oncle Ernest, missionnaire en Chine, avait été fait prisonnier des Japonais. Ma p’tite sœur, Marielle, disait qu’à son école les sœurs affirmaient que les Japonais étaient de grands experts en matière de torture. Ma grand-mère qui loge à l’étage, en fut très secouée. Ma mère répétait : « Pauvre Albina, si faible du cœur ». Il y avait aussi que notre docteur avait dit à ma mère : « C’est fini, madame Jasmin, vous pouvez plus avoir d’enfants ». Ça, chez nous, c’était une sorte de lourd secret. On en parlait pas.

Or, ce vendredi-là, le malheur a frappé, en pleine veille de Noël : grand-maman s’est écroulée. À midi. Crise cardiaque fatale. Raide morte juste au dessus de nos têtes, dans sa cuisine. Nous, la trâlée, on prenait notre dîner autour de la table. Il y avait d’abord eu la cloche d’alarme qui avait retenti dans chambre de mes parents. Mon père pris par son restaurant du sous-sol, c’est ma mère qui était montée à toute vitesse. Elle avait trouvé notre chère « mémeille » Jasmin sur le plancher, une aiguille à coudre dans la main, un verre de jus d’orange sur le plancher. Redescendue, elle avait crié dans la porte de la cave : « Édouard ? Ferme vite le restaurant! Ta pauvre mère est tombée, a bouge p’us, rien, est morte ! » Papa avait vite monté l’escalier de la cave. Il avait rien dit. Il s’était comme jeté dans chaise berçante, les yeux fermés bi’n durs.

Drôle de congé de veille de fête, on était tous à table, on avait arrêté de mastiquer nos saucisses. Un silence pesant. Mon frère Raynald, s’était mis à pleurnicher sans trop comprendre ce qui nous arrivait, il avait cinq ans.

M’man y avait donné un beigne plein de sucre en poudre et il avait mordu dedans !

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Mon père avait fini par se redresser, blanc comme un drap, avec maman, il était monté à l’étage voir sa mère morte. J’avais plus faim de rien : ni biscuit aux dates, ni beignet, ni jello rouge, ni pudding chômeur, rien. Grand-maman Jasmin nous faisait de si belles étrennes au Jour de l’an. J’aurai donc rien cette année ?

Plus tard, pendant que Lucille et Marcelle lavaient la vaisselle, j’avais suivi maman au salon. Elle s’était accroupie auprès de la crèche pour y installer un beau p’tit Jésus-de-cire. « Bi’n oui, mon garçon, c’est celui de ta grand’mère, elle en aura p’us jamais besoin. C’est importé de Prague et ça coûte les yeux de la tête ». Il était si beau, tout nu les p’tits bas levés en l’air, peau couleur pêche, les joues roses, les yeux bleus, les cheveux frisés blonds. Je me disais : c’est pas du vol, c’est à cause du secret de famille, le « p’us jamais de p’tit bébé pour ma mère ».

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Maman la débrouillarde arrêtait pas : elle avait appelé d’urgence un prêtre de Sainte-Cécile, le docteur Mousseau, l’entrepreneur de pompes funèbres, Sansregets. Elle allait et venait, répétant : « Eh oui, mes enfants, c’est fini, plus aucune grand-mère à c’t’heure ! Bête hein la vie ? Vous buvez une orangeade et… crac ! Vous raccommodez une robe et… schlac ! Une veille de Noël : nous faire ça ! » Ma mère est allée mettre de ses tourtières dans l’armoire sur la galerie, de ses beignets entre les fenêtres de la cuisine. J’avais dit : « Moman, c’est la fin des beaux cadeaux ? À jamais, non ? » Elle s’était enfin assise, m’avait comme fixé, moi, son plus vieux : « T’ l’ sais, grand-maman était pas pauvre, ça fait que… bin ça se peut que le chalet que ton père a visité à Pointe-Calumet, ça se pourrait qu’on puisse l’acheter pour y passer nos étés ». Puis elle a pris son visage grave : « Écoute moi bien maintenant, j’ ai parlé avec ton père qui est d’accord, tu vas te rendre à la Gare Jean-Talon pour annoncer à ton oncle Léo la mort de sa vieille mère. »

J’avais rien dit sur le coup. Vrai que j’étais le chouchou de mon oncle Léo, vrai que des fois il m’employait comme « helper » sur son train Montréal-Québec, Québec-Montréal. Il était cantinier sur le Ci-Pi-Ar. Il m’accrochait un grand panier en m’enfilant une courroie autour du cou et je me promenais dans les wagons en criant : « Crime soda ? Orange croche ? Biére d’épinette ? Nectar mousseux, cinq cennes ! Sanouiches, baloney, dinde, jambon, poulet ? 15 cennes ! Gâteaux variés, Jos-Louis, Croquettes, Mae-West ? 10 cennes ! » Ça me faisait de l’argent de poche. Je couchais à Québec, mon oncle Léo avait sa chambre dans la rue St-Louis. On allait luncher dans rue St-Jean. Il me payait un « clobe-sanouiches », le « de luxe », avec un pepsi, le « jumbo ». La dernière fois, veille de la Fête du Travail, j’avais vu le Premier ministre Duplesssis en personne, fumant son cigare. Il m’avait pris une « Orange croche » et m’avait donné un dix cennes. Neuf.

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Maman, avec mes sœurs, coupait les croûtes des sandwiches : « Claude, vite, va t’habiller propre, son train entre en gare vers quatre heures, t’as pas de temps à perdre ». J’avais dit : « M’man, une fois à la gare, comment j’vais lui apprendre ça… à quel moment au juste ? » A m’avait dit : « Tu jugeras ça sur place ! » J’étais mal un peu, j’avais ajouté : « Ça devrait pas être papa, non ? » Maman m’a coupé : « Tu connais ton père, pas fort du cœur comme sa mère, ultra sensible, si t’as pas le courage d’y aller, j’irai moi ». J’avais dit : « Non, non, donne-moi l’argent pour le tramway, six coins de rue pis il a neigé toute la nuit ». J’ai ouvert la main. Ensuite, j’étais allé mettre mon « blazer » bleu marine avec l’écusson brodé du collège et… en route.

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Dans mon tramway il y avait un ivrogne joyeux, maigre et chauve qui circulait entre les bancs d’osier en gueulant : « Le tit-Jésus ? cé du jambon ! Le tit-Jésus ? c’est du jambon ! » Les gens scandalisés lui donnait des coups de pied. Il riait. Une fois rendu à la gare Jean-Talon, il y avait un monde fou. J’aimais notre gare, le granit luisant, du marbre rosé, des lampes torchères, la grosse horloge avec les chiffres romains, les barreaux de cuivre doré des guichet et au fond, les grilles, les quais. Un haut-parleur grésillait : « All aboard, all aboard ! En voiture, les passagers pour All-Banny et Niou York, barrière numéro 9, gate number nine : en voiture ! all aboard ! » Ça me faisait rêver d’entendre ces annonces de départs. Un jour, que je me disais, je voyagerai, j’irai très loin, je verrai du pays. Soudain, une voix chuinta : « Porte numéro quatre, gate number four, pour le train venant de Québec ». Bon, ça y était, mon oncle Léo allait m’apparaître. J’ai marché vers les quais. Comment y annoncer ça, que je me répétais. J’aurais voulu me voir ailleurs. Les gens de Québec filaient de tous les côtés.

J’ai fini par l’apercevoir avec sa casquette marine du Ci-Pi-Ar, poussant son diable-à-roulettes chargé de caisses de bouteilles vides. Me suis approché, j’ai dit : « Bonjour mon oncle ! » Il s’est figé : « Tit-Claude ?, qu’est-ce que tu fais icitte ? » J’ai dit : « Rien, c’est ma mère, j’ai une nouvelle à vous annoncer. » Il a sorti son mouchoir s’est épongé le front, m’a offert un manchon de sa charrette. J’ai poussé, la langue sortie. Il riait mais moi, non ! Au bout d’une allée, on était à son « locker », il m’a dit en déchargeant ses caisses : « C’est quoi donc ta nouvelle ? » J’suis resté muet. La voix de Bing Crosby, à tue tête, me dérangeait avec son « I dream of a white chrismass… ». « Y est rien arrivé de grave chez vous, j’espère ». Là, j’ai bafouillé : « Il y que… ben, mémère, votre mère, était p’us en bonne santé, vous l’saviez hen, son cœur, pas vrai ? » L’oncle Léo m’écoutait d’une oreille occupé à cadenasser la porte du placard. « Bon, viens, faut y aller tit-Claude ». Il avait ajusté et réajusté sa casquette, j’étais mal, j’ai dit en marchant vers la sortie : « Je pense que vous allez devoir prendre un congé du Ci-Pi-Ar mon oncle, mémère va pas bien du tout. » « Quoi donc, c’est si sérieux que ça ? », qu’il m’a dit, marchant en revêtant son grand paletot noir. J’ai marmonné : « Ben…on pourrait dire que c’est la fin, mon oncle. Oui, la fin. » Il a grimacé, a ralenti le pas, il a comme allongé la babine du bas, j’ l’ voyais comme un p’tit gars qui fait un « potte ». Qui boude. J’en avais pitié.

On a marché vers les automobiles stationnées dehors. Il fallait que je tienne ma promesse, que je fasse mon annonce, c’était ma mission et je cherchais comment y arriver. Je suis monté à bord de sa Chevrolet rouge vin. Je jugeais que mon père avait été lâche, que c’était pas à un gars de 11 ans d’annoncer une mort pareille. Je lui en voulais à mon père.

Rue Jean-Talon la Chevrolet roulait vers chez nous car mon oncle passait toujours saluer mon père quand il rentrait de Québec. J’aimais descendre au restaurant écouter ces souvenirs de jeunesse sur leur ferme, les entendre rire, les voir s’attendrir en buvant des cafés. Là, j’étais décidé à parler, j’ai dit : « Mon oncle, aussi bien vous avertir, mémeille,a sera p’us là, en haut, à l’étage, ils l’ont transportée ailleurs ! » J’osais même pas le regarder. Un tramway chassait la neige qui tombait à gros flocons et actionnait sa sonnette au coin de Saint-Laurent. Pis j’ai ajouté : « C’est pire que vous pensez mon oncle, on peut dire, ah oui, « le bout de son rouleau ». Comprenez qu’ a remontera p’us jamais au dessus de chez nous. » J’avais les larmes au yeux. Ni à l’église ni à l’école, nulle part, on enseignait pas ça aux enfants : comment annoncer une mort. Surtout une veille de Noël. Je savais plus trop comment m’y prendre, ça fait que j’ai débité tout d’un coup : « C’est fou hen, mon oncle ?, on est là, un bon jour à ravauder une robe, pis bang ! On meurt! On est là, on boit un jus d’orange, pis, badang !’on tombe en pleine face ! »

Au coin d’Henri-Julien, mon oncle a ralenti : « Claude, « qu’est-c’est que c’est » qui est arrivé au juste, parle donc? » Ma honte encore. J’étais un incapable. Mon père allait être obligé de tout lui dire. J’aurai don’pas pu servir d’amortisseur, rien. Je me suis forcé : « C’est que, b’en, disons que votre mère, mon oncle, b’en, est partie ! » Il a marmonné : « Où ça ? Partie comment, où ?, à l’hôpital ? » J’avais la bouche sèche : « Non, mon oncle, non, l’hôpital, ca servirait p’us à rien ». Il a lancé son casque du Ci-PI-Ar sur le siège arrière, il a grogné : « J’sais b’en qu’y a son cœur, qu’était p’us soignable, vous l’avez descendue chez vous, en bas ?, c’est ça ? » J’ai fait « oui » de la tête et c’était pas un vrai mensonge parce —m’man l’avait dit— mémère allait être « exposée » dans notre salon.

Au coin de Jean-Talon, feu rouge, stop. J’ai admiré le sapin géant lumineux dans le parterre de la fleuriste, Mme Larose, pis un autre, « plusse » décoré encore, chez Mme Bourré, la corsetière. Je voyais le pharmacien Besner balayant farouchement la neige, le haut parleur de sa vitrine crachottait : « Dans une étable/Que Jésus est charmant/Qu’il est aimable/dans son avènement » ! Il y avait de la joie dans l’air, ma mémère morte, ça dérangeait pas. Personne. Le feu a passé au vert, mon oncle a tourné sur St-Denis. Arrivé devant le 7068 , mon oncle est sorti en trombe, il a vite vu l’écriteau : « Restaurant fermé, cause de raison majeure ». Il s’est comme jeté dans notre entrée, a ouvert la porte d’un geste vif. Je le suivais, penaud, la radio de la cuisine jouait gaiement : « Les anges dans nos campagnes» et mon oncle Léo s’est enfourné dans le salon. Il a regardé la crèche que papa façonnait en papier-rocher chaque année, il s’est agenouillé comme pour mieux voir le p’tit bébé de cire. Il a dit : « Mais ! C’est le p’tit Jésus-de-Prague de maman ? »

Il l’a pris dans ses gros doigts en se relevant. J’ai entendu la voix de ma mère se rapprochant dans le couloir : «C’est toi mon Léo, eh oui, elle a bu un jus d’orange, a reprisait une robe…», là, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit vitement : « Mon oncle, votre mère est morte, à midi ! ». Il a refermé sa main, ça a fait crounch ! Un p’tit crac ! Il avait écrasé le p’tit Jésus de Prague! En entrant dans le salon, ma mère a vu le Jésus de cire pété et mon oncle qui sanglotait comme un bébé. Elle lui a repris le bébé de cire broyé et me l’a donné, je savais pas trop pourquoi.

Je suis allé dans ma chambre et j’ai sorti ma colle à avion. J’entendais parler ma mère : « Léo, tu connais ton frère le grand émotif, j’ai pensé que notre Claude pourrait te faire l’annonce ». Mon oncle Léo a marmonné : « Il a bien fait ça Germaine, il a bien fait ça ». J’ai regardé mon avion « spit-fire » en balsa, me suis dit : « faut que les Allemands nazis se fassent tous écrapoutir, qu’ils paient pour nos tués sur les plages de Normandie ». On aurait dit que j’avais déjà oublié ma mémère. La radio jouait le « Dans une étable/ que Jésus est charmant… », j’ai regardé le bébé de cire éclaté comme le signal que maman aurait p’us jamais de bébés. J’ai repensé à grand-maman morte, qui se fera enterrer, on est comme mou au temps des Fêtes, j’suis v’nu pour chialer mais j’ai pensé à ce chalet au bord d’un lac que sa mort à mémère allait permettre et j’ai ravalé mes larmes. J’étais donc comme tout le monde, je pensais à moi d’abord; j’étais pas différent des autres et j’aimais pas trop ça. Les yeux rougis, mon oncle Léo est venu voir mon « spitfire » de papier de soie. Il a tripoté l’hélice à élastique, mon tube de colle, pis des morceaux du p’tit Jésus-de-Prague fracassé. Il m’a souri, m’a dit : « Tu sais pour ma mère, je savais qu’elle achevait sa vie. Pas vrai que son cœur tenait rien qu’ à un fil ? »

Ça m’a fait du bien.

fin

AUSSI – CONTE DE NOËL – 2005 À STE-ADÈLE, UN VIEIL ANGE BOSSU !


L’OURS ET LE CASTOR

    UNE FABLE INÉDITE DE CLAUDE JASMIN

(En réplique à tous les jeunes Yvan Saint-Pierre —lettre ouverte au Devoir— qui abandonnent l’indépendantisme québécois pour militer au salut de la planète.)

Là-haut, l’ours très énervé, s’agitait sur sa colline
Voyant l’eau monter à ses quatre horizons, s’affolait
Le castor, sur la berge du lac, restait calme
Vaillant, s’efforçait de construire un modeste radeau
L’ours gueulait : « Il faut corriger le destin
Vite, vite, il faut sauver le monde entier
Un péril mondial énorme nous menace
C’est la fin des temps, monsieur du Castor ! »
L’onde fatale montait, la colline s’inondait peu à peu
Le castor au rivage acheva son installation
Sa barquette flottait bien, il était sauvé
Quand le ravage aquatique gagna partout
L’ours appelait encore toute l’humanité à son secours
Sa noyade inévitable lui cloua le bec à jamais

À vouloir corriger la planète, on peut perdre son instinct de survie car l’ours périssait et le castor survivait.

Claude Jasmin

Sainte Adèle
1er novembre 2004

OH CHÈRE « VIEILLE CAPITALE » !

Aznavour chantait : « En m’en revenant de Québec ». Et le cher Trenet ? « Nous irons à Québec à pied sec » ? Je reviens de deux brefs séjours dans la vieille capitale. Votre chroniqueur jouait au « président d’honneur » pour l’artisanat actuel, l’expo « Plein art». Dans la haute-ville, la vieille rue Saint-Amable bouclée, réquisitionnée, avec installation d’une longue tente plus de cent kiosques ! Québec a changé.


JASMIN INAUGURANT D’UN TOUR DE MAIN L’EXPO PLEIN ART

1945 (à 14 ans), j’y allais parfois comme aide sur le train de mon oncle Léo, le jovial cantinier du CPR. « Orangeades, limonades, sanouiches », criais-je dans les allées des wagons avec mon lourd cabaret à courroies. 1950 (à 19 ans ), nous y allions en bande (une fois l’an) pour fraterniser avec nos petits camarades en beaux-arts, là où Jean-Paul Lemieux n’était encore qu’un prof anonyme. C’était comme « aller à Paris » pour nous, les petits pauvres sans bourse à « piston duplessiste » pour aller en Europe-des-arts. C’était une cité déglinguée, vieillotte, sans prétention. Nous aimions ses allures européennes, ses murs et ses portes de pierres, ses rues et ses escaliers, sa terrasse Dufferin, le château.
Québec a changé. Même un lundi soir, sur Grande Allée avec la cohue à touristes, les restaus alignés, les voix qui s’interpellent, des musiquettes diverses dans l’air. Un joyeux bruitage, impétueuses rumeurs, tumulte festif des badauds le nez en l’air. Caméscopes et appareils photo sur le bedon. De tous les continents de la planète, l’on s’y amène par pleins autocars nolisés. Une fête. Perpétuellement. Au bord du fleuve, en des après-midi ensoleillés, vivifiante Place Royale aux saynètes « historiques », rues de belles reliques du célèbre Petit Champlain aux boutiques charmeuses, leur Vieux-Port aux rénovations réussies. Partout, mêmes foules joyeuses avec musiciens de rue, personnages (du XV11 siècle) déguisés, troubadours à luth, bouffons sur échasses ou sous des chevaux-de-guenilles. Peintres « de genre ». Indigènes comme visiteurs, ça déambule le sourire au bec. Un festival chasse l’autre, là aussi, Québec-sur-touristes est un joyeux cirque. Étourdissant.
Entre mes interviews accordées pour radio ou télé, presse, le président-Plein Art est allé musarder hors les sites cotés. Le pauvre quartier de jadis, Limoilou, désormais, a des cafés, des terrasses, revit, est fort animé. Basse-ville,quartier Saint-Roch retapé, invasion de profs cultivés, de jeunesses étudiantes bohémiennes. Partout désormais une atmosphère de rajeunissement intelligemment fait. Bon à voir.
Vestiges de quatre siècles d’existence, rare fait en Amérique du nord, c’est unique. Emballant ! J’ai toujours aimé Québec. C’est un Vieux-Montréal mais répandu, multiple, aux vieux témoins, « construits typiquement », innombrables. La cité, moins riche, a moins démoli qu’à Montréal, métropole. Un peu partout, des toits mansardés, des corniches, des murs militaires. Et des parcs nouveaux aussi, des fontaines avec cascades, les alentours de ma vieille Gare du Palais (salut fantôme de l’oncle Léo !) rajeunis.
Partout, pour le moindre renseignement, une vague petite information, les sourires s’affichent. Population fort conviviale, habituée aux visiteurs, des gens amènes, moins stressés qu’en métropole, des belles filles accortes, de vieux fonctionnaires pas pressés. On se croit sans cesse dans un roman de Poulin, dans une venelle, un chat tigré fuit félin nerveux, un libraire à béret basque grimpe une côte, un jeune couple, au pied d’un escalier public en spirale, s’embrasse les yeux « farmés bin dur » (Duchame-Charlebois). Une aïeule édentée, sorcière sans malice, secoue sa vadrouille sur un balcon branlant et, gaie, vous sourit, vous salue !
Québec a changé, oh oui. On m’a vanté les efforts du maire L’Allier… qui se retire, on m’a vanté la nouvelle fierté des « habitants » du lieu. J’ai vu les céramiques de Picasso au Musée proche des Plaines, j’ai revu le joli Musée de la Civilisation, le Poste de pompier-labo du génial imagier, Robert Lepage. J’ai lu, un croissant aux genoux, sur un banc des quais fort distrait par un impressionnant paquebot qui partait, puis par un traversier qui arrivait. Des vélocipèdes filent. Une circulation tumultueuse sans cesse, manèges visuels incessants, piétons musardant, taxis, limousines, vieux tacots, embarquements, débarquements. caléchiers goguenards à percherons poilus et très bavards, guides à gesticulations forcenées. Ce Vieux-Port de Québec, que l’on continue de revaloriser, vit vivement.
Soudain, la vérité vraie sous les gras nuages, dans un recoin de bâtisses épargnées, un très vieux vieillard casse la croûte et bout du rouge sur une galerie branlante ! J’aime Québec. Deux fois deux jours et l’impression, à chaque départ, d’un petit scandale personnel : devoir quitter cette émouvante beauté architecturale, oser tourner le dos à l’historicité de nos commencements quand Samuel Champlain faisait construire sa maison, ses dépendances, des palissades, son petit fort et qu’il rêvait qu’un bon jour, là, il y aurait une ville, une vraie.
Québec a bien changé. Le mot « bien » ici importe.

  • Le Soleil a publié ce texte le 12 août 2004
  • Voir aussi: J comme dans juke box
  • MON YVES EN CINQ PAGES

    Extrait d’un article qui paraîtra dans la revue littéraire MOEBIUS
    Ils disent que tu es mort, Yves Thériault ?
    Folie. Fausseté : je pense à toi souvent, Yves, tu n’es donc pas mort. Pas du tout. Un temps on se rencontrait souvent, tu t’en souviens ? Yves, ce qui était fameux, c’est que toi « l’homme plein de livres pleins », tu me jugeais comme ton égal, ton frère, ton bon copain et je n’étais qu’un débutant en écritures. Tu le sais hein, mon vieux Yves, que je te parle d’un temps que les jeunes d’aujourd’hui méconnaissent. 1960 :il y avait trois éditeurs, trois romans nouveaux par année et trois ou quatre cent liseurs de romans québécois. Adolescent, jeune rédacteur poussif et polyvalent, mes modèles d’ici se nommaient Roger Lemelin, mais il était devenu business-man, pouah !, Gabrielle Roy, mais elle était incommunicado, comme cloîtrée en lettres, et toi, Yves Thériault, grouillant grouillot qui se montrait volontiers à des tribunes variées. Alors, je t’avais adopté. Ma mire. Aussi l’homme à abattre évidemment puisque tout jeune écrivain ne songe qu’à les enfoncer tous (Verlaine parlant de Rimbaud).
    Nous avions en commun d’être des autodidactes. Tu me racontais en taverne tes errances, ta radio western dans les Maritimes, tes jobs de fou, charpentier (comme ton père), boxeur, peintre en bâtiments, conducteur de fardier, c’est juste si tu n’avais pas jumper les trains de fret comme ce camarade gauchiste idéaliste Jean-Jules Richard —qui nous fuyait tous, les gens de plume. On en riait ensemble, pas vrai ?
    Pourquoi tu me laissais pas parler quand je tentais de te dire mon admiration pour tes « Contes pour un homme seul », « La fille laide » et « Le dompteur d’ours » ? Une pudeur ? J’ai alors appris de toi à me farmer la yeule bin raide sur mes livres lorsqu’installé avec des camarades.

    2-TON GRAND GARS IVRE…
    T’es pas mort pantoute mon Yves, ta fille va bientôt raconter publiquement ton…. histoire. Je te l’apprends ? Tu n’as pas été toujours correct avec moi : tu te servais de moi, toi exilé en Italie, pour jouer le go between te faisant empocher des « avaloirs » pour des promesses de manuscrits-bidon. Mon beau salaud ! Pas grave : tu étais un engin incroyable et tu finissais toujours par publier un nouveau livre après l’autre. Oh les mensonges que tu nous contais ! Ce soir où tu te cachais au fond d’un bar, rue Crescent, t’imaginant volontiers suivi, espionné, par des gens du NKVD russe ! Candide, j’y croyais ! Le midi au Palais du Commerce où tu taquinais le vieux poète grande-gueule, Desrochers, ivre de houblon sous sa table d’estaminet. Hon !
    Et ce Michaud, éditeur de Québec, osant publier tes frasques à Paris, bambocheur-de-marlou québécois, quand Michaud bataillait ferme pour te faire accepter par l’intelligentsia de la Ville Lumière. Vieux gavroche, tu sabotais ses efforts en riant et fleuretais —pas du tout en galant poli— les dignes relationnistes chez Grasset. Tu t’es volontiers mis à dos les importants du milieu.
    Pourquoi donc mon Yves ?

    […]

    3- OUI, TOI, UN SACRIPANT
    Mais quoi, tu te débattais, jouant même le pitoyable condamné par tous les médecins, comme Andrée Maillet, espérant notre concours aveugle. Viendra un bougalou, Victor-le-matamore, pour te ramasser dans ta retraite au bord du Richelieu, te ramener à un peu plus de lumière. Méritée. Cela s’acheva en apothéose quand Lévy-Beaulieu, à la Salle du Plateau —en admirateur forcené— t’organisa une fête inouïe. Du vieux Jacques Ferron (déjà au bord de la folie), au jeune Michel Garneau, nous sommes tous allé te chanter un beau cantique à ta gloire bin maganée. Ce fut un fameux rassemblement-de-justice hein, mon vieux Yves ? Ému, tu en braillais au fond de ton siège. Le Radio-Canada du temps avait refusé à V.-L. B. de graver —pour la postérité— ce moment unique. Hélas ! Bof !, la littérature d’icitte hein ? Ça a changé beaucoup tu penses bien. Hum…
    […]

    4- TU ES VIVANT, THÉRIAULT !
    Tu cessais jamais, ex-boxeur, ex-chanteur-cow-boy-bidon, de te protéger. Ton dur désir de durer, le sempiternel combat des aînés. La vieille lutte pour ne pas sombrer dans l’oubli. Tu n’es pas mort, je te l’assure. Yves, j’ai revu à la télé le beau film tiré de ton classique Agakuk. Ils t’ont trahi —comme il se doit au cinéma— mais avec des images fameuses. J’ai regardé et j’ai pensé à toi. Tant qu’il y aura quelqu’un qui pense encore à toi, tu restes vivant, Yves, non ? Avec moi, qui avait trente ans, tu as joué le grand frère, tu m’inondais de tes conseils (méfiance!, courage !) et je n’ai pas eu cette générosité, mon tour venu. Tant de ricanements à ton sujet. Je me suis enfermé dans mes tours. Mon refus de jouer comme toi des rôles de grand frère en lettres. Il y avait, bien entendu, que mes cadets étaient des drôles de pistolets, si différents de « notre » temps, Yves.
    Marie-Claire Blais était encore plus sauvage que moi, Hubert Aquin était un fou volant, un papillon d’acier léger que personne ne pouvait capturer, Réjean Ducharme restait tapi dans l’invisibilité et, enfin, V.-L. Beaulieu, lui, était blindé, bardé, indépendant et, surtout, sans complexe… comme toi, comme moi.
    La solitude alors.

    […]

    5- TU ES AU PROGRAMME ?
    Ça n’a pas changé, Yves. Nos jeunes pondeurs talentueux sont toujours victimes du racisme inverti. C’est un racisme effroyable. La promotion nous est chétive, presse, radio et télé. Le pilon est suractivé. Certains aliénés recommandent « seulement » l’enseignement des « autres », d’ouvrages certifiés « durables », étrangers. Notre littérature est devenu tabou dans maints lieux scolaires. Il y a un fou qui, dans son collège à Joliette, a osé défendre nos livres d’abord, Louis Cornellier. On lui a pissé dessus, tu penses !
    […]
    Bon, bin, salut !, ces jours-ci, je corrige le manusse de mon dernier rejeton en pensant que sans toi, je ne serais pas à ce drôle de boulot de faire des livres pour témoigner des temps d’un carcajou entêté. Je t’aimais, je t’aime encore Yves.